‹ Charles de MarillacChapitre 151 sur 200 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

ambassadeur de France chargé, paraît-1l, des plus belles propositions pour le duc de Florence. L'on parle ouvertement du mariage d’une des filles d’Henry Il avec l'héritier de Toscane. Cosme est l’inspirateur de ces nouvelles. Il dévoile ainsi à l'Italie les projets des alliés, pour montrer à quel prix est estimée son alliance et par là même «€ conduyre plus advantageusement ses affaires avec les Impériaulx!».

Les suppositions de Marillac n'étaient, on le voit, rien moins que rassurantes. Et il les déduisait si rigoureusement des faits, qu'il eût été difficile d’y contredire. En somme, dès ce moment, 1l considérait l'alliance de Florence comme perdue : une déclaration de neutralité de la part du Due était, afirmait-il au Roi, le plus heureux résultat qu'on pût espérer de la négociation.

Malgré tout, il ne se laissait point abattre, et en attendant que le retour de Francesco Villa vint apporter une solution au premier point de sa charge, il se mit en devoir de s'acquitter des autres obligations qu’elle Iui imposait.

La proclamation solennelle de la déchéance de Philippe I comme roi de Naples, et la concession de l'investiture des Deux-Siciles au duc d'Orléans, telle était, l’on s’en souvient, la double satisfaction qu'il importait avant tout que la France obtint du Saint-Siège. Dès sa seconde audience, Marillac exprima donc au Pape la surprise que causaient au gouvernement français les retards qui perpétuellement venaient € s’interposer en cestesiimportante matière ».

Ces réclamations ne restèrent pas sans effetsur le Pontife. Peut-être pensait-il avoir à se faire pardonner son attitude dans l'affaire de Florence. Il reconnut dans tous les cas le bien fondé de la demande de Marillac et, très peu de jours

brad:

après, 1l procédait à la nomination « des Commissaires chargez d'entendre au faict de la privation du Roy d'Angleterre quant au Royaulme de Naples, età celluy de l'investiture de Monsieur d'Orléans ». Le Pape faisait à l'archevêque de Vienne l'honneur de le désigner un des premiers. Avec lui étaient délégués les cardinaux de Pise et de Mirepoix, le sieur Benedetto de Bonavento et quelques autres prélats de la Cour pontificale’. Dès leur première assemblée les commissaires parurent animés du plus vif désir de mener activement à sa fin la charge qui leur était confiée. Ils prirent la résolution de s’assembler tous les jours « jusques à ce que tout fut faict »; et sur ce point du moins Marillac crut pouvoir se flatter d’avoir réussi.

Cependant Francesco Villa, parti de Rome le 25 février, n’élait point encore de retour le 10 mars, et ce retard, Marillac en ürait les plus fâcheux présages. Si le Duc eût consenti à entrer en négocialions, eût-il fait attendre aussi longtemps sa réponse ?

Enfin le 16 mars, l’ambassadeur pontifical arrivait à Rome, accompagné de l’évêque de Cortone, principal ministre de Cosme, et & alors, écrit Marillac, nous avons quasi plus tost sceu la fin de ceste practique de Florence que le commencement ». Reçu aussitôt en audience par le Sant-Père et le cardinal Carafa, le représentant du Duc déclara en effet « n'avoir aulcung pouvoir ny charge de traicter ». Il venait seulement exprimer au Saint-Siège la vive reconnaissance que le Duc lui garderait de ses avances. Mais les propositions faites par les alliés étaient € trop grandement importantes » pour que Cosme les

1. De Marillac au Connétable, 10 mars 1557. (Bibl. Nat., fr. 20442, fol. 487 vo ; or.) — Mémoire envoyé à la Cour par M. de Selve, ambassadeur ordinaire de France à Rome, 15 mars 4557. (Rübier, t. IT, p. 679-682.)

acceptât ou les refusât sans plus deréflexion. Ildemandait à délibérer, réponse dérisoire et perfide : & car combien que ce Duc ne fasse mention aultrement d’estre ennemy, ses œuvres sans parler tesmoignent assez de ce qu'il a sur le cueur ». Et en effet au moment même où l’évêque de Cortone Cse répandoit ainsi en langaige plein de douceur », les gens du Pape « prenoient en mer » un secrétaire de Cosme, porteur d’une lettre au duc d’Albe, qui ne laissait aucun doute sur les véritables sentiments de la cour de Toscane. « Céste lettre, écrit Marillac, content en substance que non seullement ce Duc ne veult entendre à aulcune ouverture de réconciliation avecquesles Françoys, mais au contraire se veult armer pour leur faire la guerre, soyt à les repousser, s’ilz attentent sur luy, ou courir sus sur les terres de l'Églize, pour les divertir de l’entreprinse de Naples, quant ils ÿ seront entrez® .»

En somme, les appréhensions de Marillac se trouvaient pleinement confirmées. Ainsi qu'il l'avait prévu, le Ducrefusait finalement de prendre parti pour les alliés. Et un fait prouvait surtout avec quel sens et quelle perspicacité l'archevêque de Vienne avait su préjuger des événements : comme il l'avait en effet supposé, Cosme n'avait feint de se prêter un moment aux projets du Saint-Siège, que pour alarmer le roi d’Espagne et le décider à raffermir par une concession opportune la fidélité chancelante de son plus uhle serviteur. Cette habile manœuvre avait d’ailleurs entièrement réussi. Philippe Il effrayé avait consenti aux plus importants sacrifices pour conserver l'alliance précieuse de Florence: 1l avait donné au Duc investiture de Sienne, présent vraiment royal, si bien que la négociation

1. De Marillac au Roi, 17 mars 1557. (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 199 vo.)

menée par Paul IV en Toscane n'avait servi qu’à favoriser la fortune des Médicis".

On le voit, la cour de Florence avait joué en cette affaire le jeu le plus habile. Et le refus, transmis en dernier lieu par l’évêque de Cortone, venait très dignement couronner l'œuvre. Ce refus, déguisé sous les plus belles protestations d'amitié, étaità lui seul un chef-d'œuvre de diplomalie. Le Ducne repoussait point les offres du Saint-Siège : bien au contraire il exprimait au Pape toute sa gratitude. Il demandait seulement pour se décider le temps de la réflexion. Rien ne pouvait être plus habile. L'armée française élait aux portes de ses États, prête à entrer en campagne : refuser brutalement et sans formes l'alliance qu’on lui proposait eût semblé une déclaration de guerre: c’eût été exposer la Toscane aux hasards et aux calamités d’une invasion. Affecter au contraire une neutralité bienveillante, envelopper son refus des marques les plus ehaleureuses de sympathie, c'était persuader à l'armée française qu'aucun danger sérieux ne la menaçait dans le nord de la Péninsule, c'élait réussir à l’éloigner des frontières de la Toscane, c'était la pousser enfin vers le midi de l'Italie, dans les bras du duc d’Albe. Et alors devait se trouver accompli le plus vif désir de Cosme. Il se sentait incapable de résister seul à l'effort du duc de Guise: mais aussitôt que nos troupes seraient descendues vers le royaume de Naples, son rôle commencerait : il envahirait les États Pontificaux, prendrait à revers l’armée française et, de concert avec le duc d’Albe, lui infligerait le plus sanglant échec.

Fort heureurement tous ces beaux calculs étaient maintenant déjoués par notre diplomatie : Marillac avait démas-

4. Pietro Nores, Guerra degli Spagnuoli contro papa Paolo IV (p. d. l'Archivio Storico Italiano.) p. 178 et suivantes; cité par Duruy, Le cardinal Carlo Carafa, p. 22%.

qué la perfidie de Florence et les menées tortueuses de sa politique. Le duc de Guise venait d'arriver à Rome’. L'archevêque de Vienne lui exposa la situation et fort aisément lui fit partager ses idées. Tous deux tombèrent très vite d'accord sur ce point, qu'en présence de l’inimitié déguisée de Cosme, il importait de s'assurer au plus tôt de la Toscane. La politique française devait en revenir au plan de campagne que la perspective de l'adhésion du Duc à la Ligue lui avait provisoirement permis d'abandonner. Et, celte décision prise, nos plénipotentiaires convinrent de soumettre dès le lendemain leurs projets au Cardinal.

A ce moment d’ailleurs, comme l’observa Marillac, l’on pouvait compter que le Saint-Siège ne ferait plus aucune opposition aux sages el prudents desseins mis en avant par nous. Notre ambassadeur se rappelait en effet qu'à Bologne Carafa lui avait très nettement laissé entendre que, si le Duc refusait d'accéder aux propositions des alliés, il faudrait l’attaquer au plus tôt.

Mais nos représentants comptaient sans la mauvaise foi italienne, et une amère déception les attendait. A leur proposition Carafa répliqua en effet par la fin de non-recevoir la plus formelle. C’est que, comme 1l l’expliqua, il n’y avait aucun motif plausible d'attaquer le duc de Florence. L'on alléguait les mauvaises dispositions dont il venait de faire preuve. Le Cardinal avouait ne pas comprendre une pareille raison. Le Duc n'avait point accepté de participer à la Ligue, mais 1l l'avait fait en des termes si modérés et si courtois qu'il était difficile en vérité d’en tirer argument contre lui. Sans aucun doute, il garderait une stricte neutralité. En l'attaquant, on le forçait à la rompre et la France assumait ainsi une bien lourde responsabilité. Le Saint-

4. Il entra à Rome le 2 mars 1557, laissant son armée s’acheminer vers cette ville par la Romagne et la Marche.

Siège, quant à lui, ne prêterait jamais les mains à une pareille infraction au droit des gens”.

Alors apparut à Marillac la duplicité de la cour de Rome. Et rapprochant les récentes déclarations de Carafa de celles qui, quelques semaines auparavant, lui avaient été faites à Bologne, l'archevêque de Vienne resta confondu de tant d’impudence. Comment expliquer en effet une aussi subite volte-face, et quelle négociation était possible avec de pareils diplomates ! & Ils disent oui, ils disent non, écrit l'ambassadeur, 1ls disent blanc, ils disent noir et finalement ne se résolvent qu'aultant que leur intérêt les guide ; et par ainsi, Sire, quant au faict de l’entrée en campagne, il est aussi loin de solution qu'il fut Le malgré les belles promesses de M. le Cardinal.

À cette heure du reste, comme l’ajoutait Te tout semblait aller à l'encontre des efforts et des désirs de notre diplomatie. L'on se souvient du succès, — bien relatif il est vrai, — qu'avait remporté notre ambassadeur en obtenant du Saint-Siège la réunion, tant de fois ajournée, de la commission qui devait préparer l'acte de déchéance de Philippe IT comme roi de Naples. Il avait pu sembler alors à

Marillac que là du moins sa tâche était terminée et qu'il élait au bout de ses peines. Et en fait, les premières réunions de la Commission avaient justifié cette espérance. Mais bientôt une main invisible était venue paralyser ces bonnes dispositions. Insensiblement l’ardeur des premiers jours avait fait place chez la plupart des Commissaires à une mauvaise volonté ou à une indifférence évidentes. Maintenant survenaient des difficultés inattendues, se produisaient des retards inexplicables. Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis l'ouverture de la conférence et

1. De Marillac au Roi, 17 mars 1557. (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 200 ro.)

l’on ne se trouvait guère plus avancé que les premiers jours. Aussi bien que la question du plan de campagne, la question « de la privation du Roy Philippes » attendait une solution".

Restait enfin une dernière difficulté qui, de l'avis de l'archevêque de Vienne, risquait fort de ne pas être plus facilement écartée que les précédentes. Il s'agissait de la participation du Saint-Siège aux charges de la campagne. Malgré que notre ambassadeur n’eût encore présenté à ce sujet aucune réclamation officielle au gouvernement pontfical, 1l avait pu néanmoins se convaincre des mauvaises dispositions dont on devait avoir à aussi à triompher. Le silence, qu'avait gardé le Cardinal à chaque fois que Marillac avait voulu aborder ce sujet brûlant, en était une preuve significative.

En résumé, après deux mois de persévérants efforts, de pourparlers, de négociations, aucun des points de la mission de Marillac n'avait pu recevoir de règlement définitif. Les trois difficultés, qui s'étaient primitivement élevées entre la France et le Saint-Siège, restaient entières et tout aussi embarrassantes que précédemment.

Dans un curieux compte rendu de son ambassade et sous ce titre : € Sommaire de la légation à Rome de M. de Vienne », Marillac nous a tracé de la Cour pontificale un tableau, véritable chef-d'œuvre de sens et d'observation qui d’un jour très vif vient éclairer les dessous si obscurs de la politique romaine. Ces quelques pages, pleines de jugement et de sagacité, nous édifient entièrement sur les

perfides menées de la diplomatie italienne. Leur principal

1. De Marillac au Connétable, 15 avril 4557. (Bibl. Nat., fr. 20442, fol: 193 r°>.)

intérêt sera en ce moment de bien faire ressortir les motifs inavouables qui, Jusqu'à ce jour, avaient empêché le Saint- Siège de donner satisfaction aux légitimes exigences de la France.

Sur la principale figure, — en dignité du moins, — de la Cour apostolique, sur le Pape, Marillac penche plutôt vers l’indulgence. « C’est ung homme, Sire, écrit-il au Roi, qu'on ne peut nyer estre affectionné à vostre party". » Que cette affection soit dégagée de tout calcul, qu’elle ne s'inspire point parfois de raisons très personnelles, tel n'est point l'avis de l’ambassadeur. La haine des Espagnols, le désir d’être délivré « du grant et suspect voisin qu'est le Roy Philippe », l'espérance « d’exalter sa maison » doivent bien souvent provoquer les démonstrations d'amitié et de sympathie dont le Saint-Père est à ses heures si prodigue. € L’estat de l'Églize est affligé de toutes partz et en danger d’estre opprimé et mis en proye par les Espaignols,s’iln’y est remédié. » Le Pape comprend quela France seule peut € rabaisser la force et la grandeur » de ses ennemis, (pourvoir au vrai establissement et seureté du Papat *». Mais de quelques motfs en somme que partent ses sentiments, ils sont, on doit le reconnaître, favorables en principe à Henry IT.

« Reste à scavoir les obstacles qui sont cause que ceste amyüé et affection ne produisent les effects qu'on en debvroyt par raison attendre. Et aprez m'estre longtemps travaillé à les découvrir, — car en cela consiste tout le fons de la négociation, — je trouve, continue Marillac, que le premier et sans contredict le plus important est l'influence

4. « Sommaire dé la légation à Rome de M. de Vienne. » (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol. 200 vo.) DOC

que le Pape a laissé prendre sur luy à ses nepveux” ». Ceux-ci le tiennent véritablement en tutelle. On ne peut obtenir audience du Saint-Père sans leur autorisation ; on ne lui peut écrire sans que les lettres passent entre leurs mains; on ne peut tenter une démarche auprès de sa personne, (qu'ilzne trouvent aussitost moyen d'effacer par office contraire, sy elle ne doibt tourner à leur proufliet ». «De sorte que quant l’on aura bien imprimé une chose au Pape etqu'on en attendra l'exécution, s'ilne plaist à ses nepveux, ilne s’en fera riens, à tout le moings l’on différera tant qu'il ne sera plus temps de le faire*. »

Et le seul mobile auquel obéissent ces détestables conseillers, c'est leur propre intérêt et leur ambition. « Ah! Sire, s'écrie notre ambassadeur, il y a de terribles ministres par deça et qui regardent plus à leurs passions qu'au service du Roy*! » Au premier rang de cet entourage se place le cardinal Carafa. Il est le véritable directeur de la politique ponülicale. Le Pape ne fait qu'obéir docilement à ses inspiralions et c'est lui dont assurément la France a le plus à se défier. € Il embrasse et anglobe tout sans qu'on lui ose contredire, et finalement veult tirer seul le principal prouffict du Papat. Et ses honneurs, joinctz aux imperfecuons qu'il a de nature, — comme d'estre collère, impassiant, incapable d'ouïr homme qui lui contredise, — luy font espérer que ses excuses seront toujours receues pour deniers comptans, et qu'aiant où par importunité ou par dissimulation gaigné quelque chose, il pourra tousjours en gaigner davantage‘. » En un mot il est le mauvais

Page 1