‹ Charles de MarillacChapitre 153 sur 200 · Ibid., fol. 203 ro · texte numérisé non relu

Ibid., fol. 203 ro

pas des moyens d'exécuter’. » Sur ce point encore il donne pleins pouvoirs à ses neveux et ceux-ci se font un devoir d'entretenir ses illusions. Ils lui persuadent aisément que ses coffres sont pleins, que les soldats sont payés, «qu'il y a fons pour les entretenir », et pendant que le Pape, toujours confiant, « pense s’estre bien acquitté de ce qu'il doibt, quand il s’en est remis à ses nepveux, ces derniers ürent à eulx les deniers qu'ilz recueillent, les mettent ailleurs à leur prouffict et s’en jouent, comme l’on dict du Cardinal Caraffa ? ». Si l’on ajoute que le Pape est assez pauvre et qu’en outre des dilapidations de son entourage, lui-même mesure si mal ses dépenses, « que deux papats ne seroyent suflisans à l’entretenir en la sorte qu'il vit* », l’on comprendra aisément les longueurs qui rendent interminable tout réglement pécuniaire. € Quant on leur parle en effect de contribuer à leur part, écrit Marillac, 1lz remettent les gens de jour à aultre, et lorsqu’enfin on les peult joindre ilz se perdent en responses ambigues, disent aujourd’hui d’une sorte et demain d’une aultre, et finallement, quant toutes raisons faullent, 1]z viennent à parolles collérées et de telle passion qu’on n'ose quasi les aborder *. »

Aiïnsi la situation apparaissait très nette. C'était aux intrigues des ministres ponüficaux qu'étaient dus les retards et les surprises qui avaient tant de fois déroulé notre diplomatie. Et cette constatalion, si décourageante qu'elle pût être, avait du moins un avantage. En faisant connaître la cause et l'étendue du mal, elle donnait plus de facilité pour en triompher.

. Ibid., fol. 201 vo et 202 re.

. Ibid., fol. 202 ro.

. Ibid.

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Malheureusement le mauvais vouloir du Saint-Siège n’était pas le seul danger qui menaçät de compromettre le succès des négociations entamées. D'autres embarras non moins sérieux provenaient du fait même de nos représentants à Rome et des dissentiments perpétuels qui s’élevaient entre eux. Le duc de Guise et Marillac s’entendaient, 1l est vrai, fort bien, mais les choses n’en allaient pas de même entre l'archevêque de Vienne et l'ambassadeur ordinaire de France, Jean de Selve. De Selve avait été profondément offensé de voir confiée à Marillac une mission qu'il eût pu remplir, pensait-1l, avec autant d'autorité que son collègue, et celui-ci avait probablement par son attitude envenimé cette rancune. En sorte que les deux ambassadeurs avaient l’un pour l’autre une profonde antipathie et ne perdaient pas une occasion de se la témoigner. Aussi était-ce entre eux discussions continuelles, interminables débats, injustiliables querelles. S’agissait-il de régler la matière d’une entrevue avec le Cardinal ou le Saint-Père, les deux rivaux se disputaient le privilège de parler le premier, se contestaient le droit de préséance, ne tombaient jamais d'accord sur ce qu'il y aurait à dire et ne pas dire. Les courriers diplomatiques qui se succédaient de jour en jour à Rome apportant de la Cour ordres, contre-ordres, injoncions, défenses, autorisaient chacun tour à tour à croire qu'il défendait le meilleur parti. Et cette rivalité, survenant à un moment où tous auraient eu besoin de leur sang-froid, nuisait singulièrement au bon résultat de l’œuvre commune.

Quoi qu'il en soit, il s'agissait avant tout de faire échec aux projets ambitieux des Carafa et de les amener à dégager leur politique des mille considérations intéressées dont elle s’inspirait. Et nos représentants, pour une fois d'accord, ne virent qu’un moyen d'y réussir: c'était de

passer résolument par dessus ministres et favoris et de porter directement devant le Pontife lui-même leurs réclamations et leurs doléances. Le Saint-Père, — Marillac l’avait reconnu, — semblait bien disposé envers la France, et peut-être trouverait-on chez lui, sinon un entier désintéressement, au moins plus de loyauté et de franchise que chez ses neveux.

Reçus en audience par le Pape, MM. de Guise, de Marillac et de Selve lui exposèrent donc très respectueusement mais très fermement leur requête: des difficultés sans cesse renouvelées venaient retarder la négociation dont ils avaient charge: elles se produisaient ou sur des points qui, réglés par les traités, — comme la question de l'investiture de Naples et celle de la contribution de guerre, — ne pouvaient être l’objet d'aucun débat, ou sur d’autres qui, — comme la question du plan de campagne, — n'avaient plus après les déclarations formelles du cardinal Carafa aucune raison d'être mises en discussion. Nos ambassadeurs croyaient en conséquence devoir prier le Saint-Père d'user de son autorité pour meltre un terme à ces incertitudes.

Sur un seul point ils obtinrent satisfaction, sur celui de l'investiture de Naples. Le Pape leur promit d’intimer à la Commission l’ordre d'accélérer ses travaux, et il leur fit entrevoir comme très prochaine l’heureuse issue de cette affaire. Quant aux & deux autres débats » relatifs au plan de campagne et € au faict des deniers », 1l les renvoya purement el simplement à ses neveux.

Dans ces conditions, il ne restait plus à nos représentants qu’à tenter une dernière démarche auprès des mi-

1. Mémoire envoyé à la Cour par M. de Selve, 15 mars 1557. (Ribier, t. IL, p. 678-685.)

nistres pontificaux et qu'à discuter avec eux les deux questions que le Pape déclarait si formellement hors de sa compétence. L'on convint done qu'un débat contradictoire mettrait sans retard en présence les « serviteurs » de Henry IT et ceux du Pape, et, dans la dernière semaine d'avril, le duc de Guise, MM. de Marillac et de Selve, au nom de la France, le cardinal Carafa, le due de Paliano et deux autres ministres, au nom du Saint-Siège, se réunissaient pour essayer décidément «€ d’en arriver à la conclusion‘ ».

La première question, qui € vint en délibération », fut celle du plan de campagne. Sur ce point en effet, — comme le déclara le due de Guise, — s'imposait avant tout la nécessité d'une solution très prompte. Chacun des membres de l'assemblée fut donc aussitôt admis à exposer ce qu'il estimait être le meilleur parti, et à faire valoir les motifs de sa décision.

Les munistres du Pape parlèrent les premiers, et l’on eut bientôt la preuve que leurs sentiments ne s'étaient en rien modifiés. Aussi nettement que précédemment, ils restaient partisans de l'attaque immédiate du royaume de Naples et adversaires déterminés de l’ouverture des hostilités en Toscane. Et ils présentèrent leurs raisons de telle manière que, dès l’abord, le succès de cette première négociation parut à nos représentants singulièrement compromis.

Partant de ce fait que la Ligue franco-papale était principalement fondée & sur la conservation et le recouvrement des terres de l'Églize », le cardinal Carafa prétendit en

1. Marillac nous a laissé un compte rendu détaillé de ces discussions. C'est d'après ce compte rendu que nous les raconterons. — Ce compte rendu n'est pas daté. Il doit se placer dans les derniers jours de mars ou les premiers Jours d'avril.

ürer un premier argument en faveur de sa thèse. Lors des traités qu'il avait solennellement acceptés, le roi de France s'était engagé avant tout à protéger le Saint-Père. Or, de quel côté maintenantle Pape pouvait-il être plus gravement menacé, pouvait-il être secouru plus à propos que du côté du royaume de Naples? Le duc d’Albe venait d’usurper Rà une pare du territoire pontifical. Il s'était emparé des villes d'Anagni et d’Ostie, et après une courte trêve, obtenue au prix de combien d'efforts, 1l menaçait d'infliger au Saint-Siège un échec plus sérieux encore. N'était-ce pas pour la France l’occasion d'accomplir ses promesses et de remplir ses engagements? Le due de Florence paraissait plus disposé que jamais à demeurer neutre. Dans tous les cas on ne pouvait lui imputer aucun acte d’hostilité déclarée. En sorte que les circonstances dictaient vraiment à celte heure son devoir à Henry IT et que la cour de Rome s’étonnait à bon droit de ses hésitations".

Ses propres intérêts semblaient d’ailleurs, d’après Carafa, commander au Roi l’envahissement immédiat de l'État des Deux-Siciles. Si la France voulait s'établir solidement dans la Péninsule, c’est du royaume de Naples qu'elle devait s'assurer tout d’abord. Là était en effet la tête de la puissance espagnole en ltalie; de là Philippe Il trait argent, vivres et chevaux, et l’on ne pouvait espérer triompher du roi d'Espagne avant de l'avoir privé de cette source de richesses et de ce centre de résistance. « L'entreprinse du Royaulme, disait Carafa, est la plus expédiente, car l’'ennemy par le Royaulme trouvera tousjours moyen de travailler toute l'Italie. *» Qu'arrivera-t-1l

1. Compte rendu de Marillac. (Bibl. Nat., fs. Dupuy, vol. 745, fol 205 r°.) 2. Ibid.

en effet si les alliés s’aventurent en Toscane? Aussitôt le duc d’Albe, poursuivant sans obstacle sa marche en avant, envahira les États Pontificaux ; le pays de l’Église sera en proie à l'ennemi, et l’armée d'Henry IT exposée aux plus grands périls.

À ces raisons venait enfin s’ajouter, au dire de Carafa, une considération capitale : c’étaient les chances de succès qu'offrait une campagne contre le duc d’Albe, opposées aux réelles incertitudes que devait présenter une expédition en Toscane. Le duc d’Albe était affaibli par l'effort sérieux des derniers mois, et l’on pouvait par là même espérer en triompher plus aisément que du duc de Florence, qui venait de pourvoir € bien et diligemment » à la sûreté de ses places et d'appeler 6,000 Allemands ou Espagnols pour en renforcer les garnisons. Si l’on ajoutait d'autre part les difficultés que l’armée française aurait à s’approvisionner et à entretenir surtout sa cavalerie dans un pays qui, comme la Toscane, était actuellement « entièrement desnué de vivres », l'attaque de Florence apparaissait comme la plus funeste entreprise qui pût être en ce ce moment tentée par les alliés”.

Quelque poids qu’eussent en apparence les arguments de Carafa, nos représentants en découvrirent bientôt les côtés faibles et Marillac se chargea d’y répondre de la manière la plus concluante.

Il estima d’abord nécessaire de rétablir la vérité sur deux points qui, de la part du Cardinal, avaient pourtant fait l'objet des plus positives affirmations. L'on prétendait en premier lieu qu'aux termes des traités la France était tenue de tenter sans retard la conquête de Naples. C'était À une interprétation injusufiable des conventions anté-

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