‹ Charles de MarillacChapitre 181 sur 200 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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temps discontinuée, qui tend à diminution de l’autorité du Roy, et qui surtout est dangereuse en temps de divisions ‘ ». Aucune de ces raisons n’est sérieuse. Quant à la première d'abord, à savoir que depuis longtemps le Roi s’est déshabitué de réunir l'assemblée de la nation, elle n’est qu'une dangereuse pétition de principe: car c’est précisément « ceste discontinuation de convoquer les Estats qui a ouvert la porte à toutes les inventions mauvaises ». — L'on ajoute que l'autorité souveraine du Roi sera diminuée par les États et € que le Roy se bride de n’avoir rien sans le consentement du peuple ». Mais ceux qui invoquent un tel argument & ne semblent point congnoistre le cœur des Françoys* ». L'on peut être assuré que la nation n’exigera rien que de juste et que le Roi pourra en tout honneur donner satisfaction à ses réclamations. — Enfin, si l’on vient à dire qu'il est dangereux d’assembler les États en un temps troublé, si l’on rappelle que, sous le roi Jean, & les Estats réduisirent le Dauphin à plusieurs partis indécens », l’orateur remarquera d’abord € qu'entre tant de proufficts qui sont proceddez des Estats, l’espace de plus de mille ans, c'est un foible argument de vouloir rompre telle observance pour un inconvénient une seule foys advenu” ». D'autre part, les troubles et‘les divisions, qui agitent en ce moment le Royaume, ne peuvent malgré tout se comparer à la situation désespérée, où se trouvait la France, au xrv° siècle, alors que le Roi était prisonnier des Anglais, le peuple sans chef, le pays tout entier en proie à la guerre civile. Non, la France n'est point encore, au xvi® siècle, descendue si bas; mais qu'on y prenne garde, c’est l'avenir qui lui est réservé, si par un courageux effort

Ibid, p. 390.

Ibid., p. 391.

. Ibid., p. 392.

le Roi et ses ministres, l'Église et ses prélats ne s’opposent énergiquement € aux folles machinations de ceux qui ne veulent cheminer droict » et ne se décident à entreprendre sans retard les réformes politiques et religieuses qui sont ardemment souhaitées par tous les gens de bien. Les États Généraux et le concile y pourvoiront.

Ainsi Marillac prenait avec éclat position en face de ses anciens protecteurs et ceux-ci durent en concevoir un ressentiment d'autant plus vif que le prélat n'avait pas seulement obtenu à Fontainebleau un succès de parole : son discours avait décidé les Notables à se prononcer unanimement en faveur de la convocation immédiate des États Généraux, et les manœuvres, à l’aide desquelles les Guise avaient réussi jusqu'à ce jour à éloigner une perspective dangereuse pour leur despotisme, s'étaient trouvées ainsi déjouées. La perte de Marillac, instrument de cette défaite, fut dès lors chose décidée ; lui-même le sentit et sans hésiter s’apprêta à la résistance. Ne bornant plus son opposition à des discours, ce fut par des actes qu'il tenta de faire échec à la faction qui voulait fermer la bouche aux défenseurs de la liberté.

En face des Guise et comme leurs adversaires tout désignés, se dressaient, on l’a vu, les Princes de la maison nationale de Bourbon. Vers eux, vers le roi de Navarre! et le prince de Condé” surtout, s'étaient tournées de bonne heure les espérances des modérés et des ennemis de Lorraine. Le roi de Navarre, il est vrai, n'avait jamais paru très disposé à accepter le rôle qu'on désirait lui voir prendre.

1. Antoine de Bourbon, duc et pair de Vendôme, gouverneur de Picardie, puis roi de Navarre. Voir : de Ruble, Antoine de Bourbon, t. IT.

2. Louis de Vendôme, prince de Condé, dit Monsieur le Prince, duc et pair d’Enghien-le-Français, auteur de la maison de Bourbon-Condé. Voir : Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. I.

Mais le prince de Condé. cadet de famille aventureux, n'avait point hésité à se mettre à la tête de l'opposition protestante et des mécontents. L'homme le plus capable d'encourager et de guider surtout cette résistance était assurément le connétable de Montmorency. L'honneur de Marillac est de l'avoir compris et d’avoir loyalement fait taire de vieilles rancunes, pour ne plus considérer que le prix des services que son ancien ennemi pouvait rendre à la cause nationale. Nous le voyons en effet l’un des premiers intervenir auprès de Montmorency; il veut le décider à prêter l’appui de son nom et le secours de sa vieille expérience à l'opposition. Il le conjure de donner à la révolte de Condé ce qui, jusqu'à ce jour, lui a manqué peut-être, par suite de la légèreté et de l’inconsistance du Prince, c’està-dire un programme arrêté et une ferme direction. Il insiste sans relâche auprès du vieux conseiller de François [* et d'Henry IL et c’est seulement, lorsqu'il désespère de lui voir jamais adopter une attitude énergique vis-à-vis des Guise, qu'il se décide à préparer de concert avec la duchesse de Montpensier une véritable conspiration contre les Lorrains'.

Jacqueline de Longwy, duchesse de Montpensier, quoique protestante, était la confidente la plus en faveur auprès de la Reine mère, Catherine de Médicis, et chacun connaissait son antipathie pour les Guise. Marillac voulut faire de cette princesse intelligente et ambitieuse l’âme de la conjuration qu'il méditait. Dès le mois de septembre, le prélat entrait en relations avec la Duchesse et obtenait d'elle une entière adhésion à ses projets. Le mois suivant, il lui adressait une longue lettre pour lui rappeler ses pro-

1 Decrue “op. cit. p.282.

messes. Le texte de cette lettre ne nous a point été conservé, mais de Thou nous en a laissé une analyse détaillée, qui suffit à nous éclairer sur les desseins de Marillac. « Il mandoit à la Duchesse, dit de Thou, qu'elle se souvint de la parole qu’elle lui avoit donnée, que, dès qu’elle auroit retiré des mains du Roi les biens de Charles de Bourbon, elle feroit ses efforts pour s'opposer aux desseins des Guise ; qu'étant rentrée en possession de la principauté de Dombes et du Beaujolais, le temps étoit arrivé de tenir sa promesse ; que les choses étoient venues à ce point que, quand même elle n’auroit pas la jouissance de ses terres, elle devroit préférer le bien de l'État à ses intérêts particuliers ; qu'il n’y avoit pas un moment à perdre pour prévenir des desseins ambitieux ; qu'il avoit appris depuis peu que le dessein des princes Lorrains étoit de faire arrêter le prince de Condé, s'il se rendoit auprès du Roi’ et de si bien observer le roi de Navarre, qu'il fût comme prisonnier au milieu de la Cour : qu'on ne devoit point compter sur le cardinal de Bourbon, qui s’étoit livré lâchement aux Guise, pour tromper les Princes ses frères ; qu'il ne restoit plus que deux Princes du sang, le duc de Montpensier son mari et le prince de la Roche-sur-Yon, qui n’avoient nulle autorité ; qu’on faisoit partout cette plaisanterie, qu'on avoit trouvé moyen de les attirer et de les amuser comme des enfans, l’un par les bonnes prunes de la Touraine, et l’autre par l’excellent coing d'Orléans ; qu'il la supphoit de se souvenir qu'elle Jui avoit dit elle-même, que, si les Princes du sang venoient à mourir, la Reine mère séduite

1. Les Guise cherchaient à ce moment à attirer à la Cour Condé pour le faire prisonnier. Condé négligea les avis que lui donnait Madame de Montpensier et fut arrêté à son arrivée à Orléans, où les États allaient se réunir.

(30 octobre 1560.)

par l’adulation des Guise ou accablée par leur puissance auroit peu de ressources ; que la noblesse seule étoit en état de soutenir le Royaume chancelant : que les Potons', les Vignolles et d’autres capitaines de cette réputation pourroient assurer la liberté publique, pourvu que les Bourbons ne se manquassent pas à eux-mêmes : que le Connétable agissoit faiblement dans les circonstances présentes, que, se confiant en son innocence, il négligeoit trop les secours humains, pour s'appuyer uniquement sur l'autorité des lois ; que néanmoins il ne devoit pas ignorer qu’on avoit fait confesser à la Sague, au milieu des tourmens, que c'étoit par ses ordres qu'il s’étoit rendu auprès de la reine d'Angleterre ? ; qu'il falloit donc avertir Montmorency de profiter du passé et de prendre des mesures convenables : qu'on devoit animer la lenteur du roi de Navarre, en le faisant souvenir du Prince son fils : qu’elle devoit engager le duc de Bouillon son gendre à recevoir les enfans du prince de Condé dans Sedan et Jamets et à consentir qu'on enfermât dans ces places les frères ou les enfans du duc de Guise, si l’on en pouvoit prendre quelqu'un, parce que leur vie répondroit de celle des Bourbons : que d’ailleurs il seroit à propos d'envoyer vers les princes d’Allemagne et les autres Princes affectionnés à la France, pour les engager à s'opposer aux Lorrains, quin’avoient pour but que d'entretenir les séditions et les guerres civiles ; qu'à peine on avoit rendu l'Écosse tranquille, qu’on avoit employé les troupes qui en étoient revenues à soutenir d’am-

1. Rassin-Poton, sénéchal d’Agenois et capitaine de la garde du Roi.

2. Le fait, auquel de Thou, — qui a certainement eu sous les yeux la lettre de Marillac, — fait ici allusion, est obscur. Le Basque la Sague avait été envoyé par Antoine de Bourbon au Connétable et renvoyé par celui-ci, chargé de messages compromettants. Il fut pris et livré aux Guise. Mais nous ne savons rien de sa mission auprès de la reine d'Angleterre,

bitieux desseins ; qu’enfin si on ne remédioit à ces désordres, la vie lui seroit à charge, comme à tous les gens de bien, et qu'il en verroit la fin avec plaisir‘. »

Cette lettre, dont les Guise eurent connaissance on ne sait comment, devait consommer la perte de Marillac. Il reçut aussitôt l’ordre de quitter la Cour et au chagrin de voir échouer sa généreuse tentative vint s'ajouter celui de sa disgrâce. Retiré dans son abbaye de Saint-Père de Melun, dit de Thou, l'archevêque de Vienne tomba dans une profonde mélancolie; sensible aux maux de sa patrie, il ne survécut que quelques jours à la ruine de ses espérances et expira le ? décembre 1560, à peine âgé de cinquante ans ?.

Cette version de de Thou est la plus favorable aux ennemis de Marillac. Nous savons en effet qu'un mystère plana sur la disparition du prélat. On mit en avant, mais « discrètement » l'hypothèse d’un crime. Les uns aflirmèrent que l’Archevêque avait été étranglé dans son lit pendant la nuit du ? au 3 décembre; d’autres racontèrent que le soir de sa mort, il avait diné avec Rostaing, le plus intime confident de la Reine mère, et que, terrilié par ce que lui avait dit son hôte des intentions du cardinal de Lorraine

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