‹ Charles de MarillacChapitre 23 sur 200 · Ribier, Lettres et mémoires d’Estat, t. I, p · texte numérisé non relu

Ribier, Lettres et mémoires d’Estat, t. I, p

2. Bezold, Geschichte der deutschen Reformation, p. 615-626. — Ranke, Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation, t. WI,

3. Bezold, Op. cit., p. 676-679. — Ranke, Op. cit., t. IV, p. 95.

ce double échec de sa politique pacifique, un seul parti reste donc à prendre: il faut procéder par les armes à Ja répression de l'hérésie. L'heure est venue pour Charles d'exécuter les sanglantes menaces qu’au début de son règne et dans l’ardeur de la jeunesse il a proférées contre & la secte séductrice et damnée de Luther’ ». Jusqu'à présent les luttes incessantes qu'il a soutenues contre François I* et contre les Turcs, ses démêlés avec le Pape ont pu expliquer ses retards et ses hésitations. Maïs voici qu'enfin il a les mains libres. Un an après l’audacieux refus des Luthériens de reconnaître les décisions du Concile, la trêve de Nice a été conclue. Charles est en paix avec la Papauté : il le sera bientôt, on peut l'espérer, avec le Turc. Tout laisse présager qu'une guerre religieuse est sur le point d’éclater en Allemagne.

Pourtant au moment décisif, Charles-Quint hésite. Il sort épuisé de sa dernière lutte avec la France. Est-il vraiment en état d'entreprendre une nouvelle campagne? D'autre part, il y a sept ans qu'il a quitté l'Empire : il y a sept ans qu'il n’a pu intervenir personnellement dans les affaires d'Allemagne. Or pendant ce temps le parti luthérien a gagné du terrain. Les Réformés ont profité de l’abstention que depuis 1532 les mille préoccupations de la politique européenne ont imposée vis-à-vis d'eux à l'Empereur. Leurs doctrines se sont affermies et unifiées : leurs forces se sont organisées. [ls ont conclu en 1532 à Schmalkalde une ligue pour la défense de leurs croyances”. Cette

1. « Instruction secrète de l’empereur Charles pour l’extermination de la secte luthérienne. » Publ. dans Rommel, Geschichte Philipps des Grossmuthigen, t. IT, p. 13.

2. Bezold, Op. cit., p. 630-632. — Ranke, Op. cit., t. IIT, p. 303-320. — Baumgarten, Karl V und die deutsche Reformation, p. 62, 63, 67. — Maurenbrecher, Xarl V und die deutsche Protestanten, p. 82-86.

ligue n’a cessé de se fortifier. Ses membres sont entrés en rapport avec les autres nations protestantes du continent. Le Luthéranisme est devenu en 1539 une puissance européenne, qui se dresse redoutable en face de son ennemi accablé. Et Charles ne peut garder beaucoup d’espérance d'obtenir pour une guerre religieuse en Allemagne l'appui de la France. François [* a bien pu se séparer des Luthériens, ses anciens alliés. Pourtant il n’est pas douteux qu'il répugnerait au dernier moment à prendre les armes contre eux. Toutes ces raisons font reconnaître à l'Empereur qu'une fois de plus il doit temporiser. Au commencement de 1539, ilse prépare à tenter de nouveau une conciliation entre le Catholicisme et le Luthéranisme'. De ce côté encore la paix est sauvegardée en Europe.

Elle le sera enfin du côté de l'Angleterre. Charles-Quint et François I‘ renoncent en effet à cette idée d’une croisade contre Henry VIIT, que le Pape a voulu leur suggérer. Ilsse flattent bientôt de l'espoir de ramener l’Angleterre à l’orthodoxie autrement que par la force.

C'était en 1533, et sur les conseils du ministre Thomas Cromwell, qu'Henry VIIL avait, de sa propre autorité et au mépris des censures papales, répudié sa première femme Catherine d'Aragon, pour épouser Anne Boleyn. L’Angleterre s'était alors séparée avec éclat de la Cour de Rome et de l'Empereur, oncle de Catherine *. Cromwell, devenu tout-puissant auprès du roi, n’avait rien fait pour parer à cette double rupture. Bien au contraire, 1l avait adopté vis-à-vis de l'Empereur une attitude de jour en

1. Baumgarten, Karl der Fünfte, t. NI, p. 267. — Baumgarten, Karl V und die deutsche Reformation, p. 86.

2. Froude, History of England from the fall of Wolsey to the death of Elisabeth, t. X, p. 335 et seq. — Green, Histoire du peuple anglais (trad. Monod), t. I, p. 378.

20 CHAPITRE Il

jour plus hostile, et, comme pour rendre impossible toute réconciliation avec le Saint-Siège, avait résolument entraîné le pays vers le Luthéranisme. De 1533 à 1539 le gouvernement anglais n'avait point dissimulé ses tendances anti-impériales et luthériennes. Mais, dès cette dernière date, l’autorité de Cromwell avait commencé à décroître. C’est que la nation restait, malgré lui, profondément attachée à la foi catholique et qu’elle ne redoutait rien tant d'autre part qu'une guerre avec Charles-Quint qui eût fermé aux négociants anglais le marché des Flandres et ruiné le commerce de l'Ile. Le mécontentement populaire était d’ailleurs attisé par la noblesse anglaise demeurée plus que tout autre fidèle à l’orthodoxie et qui ne pouvait oublier que les princes d’Espagne avaient été pendant trois générations les alliés de l’Angleterre*.

Le parti catholique et impérial trouva l’occasion d’aflirmer son existence au moment de la trêve de Nice. La paix venait d’être signée entre Charles-Quint et François I”. Le bruit courait que le Pape encourageait les deux souverains à prendre les armes contre Henry VIII. A cette nouvelle, il y eut en Angleterre un cri d’universelle réprobation contre Cromwell. Voilà done à quelles extrémités les audacieuses provocations du ministre ont amené le pays! Voilà done quels sont les fruits de son imprudente poliique! L'Empereur, qui depuis la répudiation de sa tante nourrit un sourd ressentiment contre le peuple anglais, a maintenant, grâce à Cromwell, un motif tout trouvé pour l'attaquer. La protection ouverte, que le premier ministre accorde aux doctrines luthériennes, va aturer sur l'Angleterre les armes redoutables du défenseur

1Froude, Op. cit, 1 Ill, p. 448.

de la foi catholique. Si encore la nation se déclarait favorable à ces doctrines! Mais non, elles lui sont odieuses. Les perpétuelles protestations, qui ont accueilli les mesures décrétées contre la vieille Église, en sont la preuve. Il faut donc au plus tôt rétablir l’ancienne constitution religieuse. On donnera ainsi satisfaction aux vœux du pays et l’on se mettra en même temps à l’abri de la colère impériale.

C'est en profitant de la réaction, qui se manifestait en Angleterre, que la France et l'Empereur pensèrent assurer le succès de leurs projets. Une imposante majorité se prononçait dans l'Ile contre les vues religieuses et la politique belliqueuse de Cromwell. Pour regagner l'Angleterre à la cause catholique et l’amener à participer à la concorde générale, François [* et Charles-Quint avaient donc mieux à faire que d'intervenir les armes à la main : 1l suffisait d'encourager les adversaires du ministre, de diriger leur opposition et d'aider à leur victoire. Au lendemain d'une lutte accablante, la France et la maison d'Autriche devaient ainsi se soustraire à de nouveaux combats : l'Angleterre redevenue catholique, acceptant de se joindre au concert des puissances européennes, la paix serait décidément rétablie en Occident.

Ce plan, qu'ils venaient de se tracer, Charles-Quint et François [°en entreprirent aussitôt l'exécution. La France y travailla pour sa part avec ardeur. Et nous insisterons assez longuement sur l’activité déployée par notre diplomalie pour conquérir l'Angleterre à ses desseins pacifiques, car à cette œuvre fut employée la première année tout entière de l'ambassade de Marillac à Londres. Marillac reçoit à son départ l’ordre de soutenir au nom de son gouvernement la faction hostile à Cromwell et dès lors 1l est permis d'espérer que du côté de l'Angleterre comme

du côté de l'Allemagne et du Turc toutes complications seront bientôt écartées.

La politique, qu'au commencement de 1539 François [* se dispose à tenir, fait honneur sans doute à ses sentiments. Elle n’est point, en revanche, sans présenter de sérieux dangers. Entièrement acquise à des idées de pacification universelle, la France s'apprête à fure triompher dans l’Ile le parti catholique. Mais ce parti est aussi le parti impérial. Et cette considération a son importance. Sans doute à cette heure l'Empereur et François [* font cause commune; mais que leur alliance vienne à se rompre et François [* se trouvera avoir préparé contre lui une union anglo-impériale. Néanmoins notre politique ne s'arrête point à cette idée. Sans arrière-pensée elle se met à l’œuvre : elle y consacre tous ses elforts et peut les voir bientôt couronnés de succès ; grâce à elle en effet l’opposiion catholique et impériale l'emporte en Angleterre. Malheureusement à cette heure se réalise l'éventualité que l'on devait prévoir : une rupture se produit entre la France et la maison d'Autriche; le glorieux dessein d'un désarmement général est abandonné et dans la lutte qui va renaître 1l n'est pas douteux que l'Empereur n’obtienne l'appui de l'Angleterre. C’est aux infructueuses tentatives faites par notre gouvernement pour racheter sa faute et séparer Henry VIIT de Charles-Quint que sera consacrée la seconde partie de l'ambassade de Marillac. ‘

(L'< Partie)

Avril 1539-juillet 1540.

La paix européenne et l'Angleterre.

Au moment où Marillac arrivait en Angleterre avec la mission d'y soutenir la réaction impériale et catholique, celle réaction était loim encore d’être triomphante. Henry VIIT ne pouvait se résoudre à retirer sa faveur à Thomas Cromwell qui, se sentant soutenu, n’abandonnait aucun de ses projets. Malgré les protestations générales. il continuait à accorder son appui aux luthériens du royaume, ne dissimulait point sa haine contre Charles- Quint et se préparait activement à résister à une intervention possible des puissances catholiques en Angleterre. À peine débarqué, Marillac signale à son gouvernement les levées de troupes, les travaux de défense des côtes, les armements de navires ordonnés par le ministre. On recrutait jusqu'aux jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans : on avait même contraint des négociants français à s’enrôler ‘. En entrant à Londres, Marillac avait vu mouillés

1. De Marillac au Connétable, 2 avril 1539. (Correspondance politique

près de la ville, sur la Tamise, tous les navires et gallions du roi armés et prêts à faire voile. Ces vaisseaux devaient aller sous peu de jours se joindre à ceux qui stationnaient à Portsmouth, et la flotte ainsi au complet serait, disaiton, de 150 voiles’. Le roi passait de continuelles revues de troupes de terre et de mer ; des transports de vivres et de munitions encombraient les routes ; enfin le commerce lui-même était suspendu. € Tout le traffic de marchans pour aller et venir est interdit, écrit Marillac, car tous les navires sont arrestez avec très expres commandement que nul subject de ce Roy n’ayt à despartir de ce royaulme, duquel ceux qui estoient dehors ont esté rappelez pour revenir le plus tost qu'il leur sera possible”. » Cromwell bravait ainsi ouvertement l'opposition et les dangers dont l'union franco-impériale pouvait menacer l'Angleterre.

Il faut dire que son attitude n’était point aussi inconsidérée qu'elle le paraissait. Le ministre ne croyait ni à la solidité, n1 à la durée de la nouvelle entente entre Charles- Quint et François I“, et il ne désespérait point d'amener ce dernier à la rompre. Il n’était pas encore question, se disait-1l, entre les deux souverains d’une paix définiuüve, mais seulement d’une trêve. Etaitl donc impossible que la France acceptât de recommencer la lutte contre son rival, lorsqu'elle serait assurée de l'alliance de Henry VITE?

Dès son arrivée, Marillac reconnut très nettement du reste où voulait en venir la diplomatie anglaise. A la première audience qu'il accorda à Marillac, Henry VIIL, se faisant l'écho des projets de son ministre, demanda for-

de MM. de Castillon et Marillac, ambassadeurs de France en Angleterre, p. p. MM. Kaulek, Farges et Lefèvre-Pontalis, p. 88.)

1. Zbid., p. 88-89, et lettre de Marillac au Roi, du 15 avril 1539. (Op. ion 19e OÙ)

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