Bibl. Nat., fs. fr., ms. 2955, fo
2. De Marillac au Connétable, 14 février 1540. (Corr. pol, p.161) — Du Connétable à Marillac, 18 février 1540. (Zbid., p- 163.)
3. State Papers, during the reign of Henry the Eighth, tome VII, p: 247-252. — Froude, History of England, t. I, P: 286-287.
Mais ces projets d'union entre les ennemis de Charles- Quint étaient condamnés d'avance. Les promesses de l’Empereur faisaient encore malgré tout illusion au gouvernement français. Dans la même lettre, où il annonce à Marillac le départ du duc de Norfolk, François I” ajoute : € Quant aux affaires qui restent encores à vuyder entre l'Empereur et moy, J'espère que entrecy et peu de jours mes cousins le Cardinal de Lorraine et Connestable partiront pour aller devers lui". » Au même moment, par une singulière fatalité, les princes allemands reculaient devant les hasards d’une lutte contre l'Empereur et les membres de la Ligue de Schmalkalde concluaient une paix provisoire avec Charles-Quint*. ;
« Ainsi donc échoua, dit Green, ce plan de Cromwell, qui dans des circonstances plus favorables eût devancé d’un siècle la politique de Richelieu. Cromwell voulait allier l'Angleterre aux princes de l'Allemagne et à la France pour ruiner la maison d'Autriche et renverser Charles- Quint le chef du catholicisme. S'il avait réussi, la face de l'Europe aurait été changée. L'Allemagne du Sud serait devenue protestante et la guerre de Trente ans n'aurait pas eu lieu. Il échoua et Henry VIIT resté seul exposé au ressentiment de Charles-Quint, enchaîné à une femme qu'il détestait, se retourna contre son ministre avec une fureur sauvage *. » Ce fut le signal de la chute de Cromwell.
Il fut arrêté en pleine Chambre du Conseil, raconte Marillac, & par le cappitaine de la Tour, qui luy dénonça le commandement qu'il avoit du Roy son maistre pour le constituer prisonnier ». € Esmeu d'indignation », Cromwell prit son bonnet, «le jecta par despit en terre », puis
1. Du Roi à Marillac, 23 février 1540. (Corr. pol., p. 165.) 2. Maurenbrecher, Xarl V und die deutschen Protestanten, p. 47-48. 3. Green, Op. cit, t. I, p. 400.
se tournant vers le due de Norfolk et les autres membres du Conseil, il leur demanda « si c’estoit là le guerdon des bons services qu'il avoit faictz audict Seigneur Roy » : ilen appelait à leurs consciences ( assavoir s’il estoit traistre ». Les autres l’accablèrent d’injures, lui répondirent que certes il l’était traître, & qu'il luy convenoyt maintenant estre jugé par les loix sanguinaires qu'il avoit faites ». Ils se jetèrent sur lui. Le duc de Norfolk lui arracha l’ordre de Saint-Georges, qu'il portait au cou et l'amiral Fitz-William, « pour se monstrer estre aussi grant ennemi en l’adversité, que l’on cuydoit qu'il avoit esté amy en la prospérité, luy deslia la Jarretière ». Puis & sans aultre tumulte » on le mit dans une barque et on le conduisit à la Tour. Avant la nuit ses biens étaient portés au trésor du roi € qui est desjà un signe, ajoute Marillac à la fin de ce récit animé, que ce n'est pas en intention de les rendre ‘ ». Il fut exécuté le 29 juillet 1540 *.
« Sire, concluait notre ambassadeur, à qui considère la conséquence des affaires publicqz, par là semble qu'ilz changent entièrement de cours”. » En effet, Cromwell mort, le parti catholique et impérial revient au pouvoir en Angleterre. Le catholicisme est officiellement reconnu comme religion d'État* : Anne de Clèves est répudiée par Henry VII” et le nouveau ministère désavoue ainsi d’une manière éclatante la politique intérieure et extérieure de Cromwell. La cour de Londres semble très désireuse de participer à l’union franco-impériale et de s'associer aux vues paëifiques de l'Empereur et de François I. Au mois
De Marillac au Connétable, 23 juin 1540. (Zbid., p. 193-194.) Burnet, Op. cit., t. I, p. 378-383.
De Marillac au Roi, 11 juin 1540. (Corr. pol., p. 189.)
De Marillac au Roi, 21 juillet 4540. (Zbid., p. 202-203.) Froude, Op. cit., t. III, p. 329.
Où + Ù2 D
de juillet 1540, on peut croire € qu’une tranquillité grande est réservée à la chrestienté et que la volunté des Princes est entièrement aliénée de propoz de guerre ».
AMBASSADE DE M. DE MARILLAC EN ANGLETERRE (2° Partie)
Août 1540 — avril 1543.
La rupture de la paix et l’alliance anglo-impériale de 1543. +
Le triomphe du parti, qui venait de ressaisir le pouvoir à la cour de Londres, était, on peut le dire, l’œuvre de la France. Les exhortations à la concorde. dont Marillac s'était fait l'interprète auprès d'Henry VIIT, et surtout le refus formel opposé à deux reprises par notre gouvernement aux propositions de Cromwell avaient en partie décidé de la chute de ce dernier. Le ministre avait escompté en vain la rupture de la trêve de Nice: son activité et ses desseins belliqueux étaient venus se briser contre les inébranlables résolutions de François [* et au dernier moment, suivant la pitioresque expression de Marillac, il avait dû & se laisser couler comme désespéré et abandonné de tout le monde ».
La France était donc arrivée à ses fins et pouvait se rendre cette justice d’avoir loyalement rempli la tâche qu'elle s'était assignée en 1539. La pacification générale, dont à cette date François [s'était fait le défenseur, s’étendait maintenant grâce à lui à l'Angleterre et par Rà il sem-
blait qu'un nouveau lien fût venu resserrer l'union franco-
impériale. Charles-Quint pouvait-l méconnaître quel gage éclatant de confiance lui avait donné son ancien rival, en assurant en Angleterre le succès d’un parti ouvertement dévoué à la maison d'Autriche ?
Mais tout à coup et au moment même où l'Europe, applaudissant aux généreux efforts de la France, se réjouit de voirenfin apaisées de sanglantes rivalités, une incroyable nouvelle se répand en Occident. François [*, qui a si glorieusement combattu pour l’œuvre de paix, est, apprendon, sur le point de rompre de nouveau avec Charles-Quint. La lutte va renaître bientôt & plus âpre et plus cruelle » que jamais entre les deux souverains: la chrétienté va pour la quatrième fois être troublée par leur discorde.
Et en effet, quelques jours seulement après la mort de Cromwell et la disparition de l'obstacle le plus sérieux qu'eussent rencontré les derniers projets de notre diplomale, une subite révolution de palais éclate à la cour de France, une politique nouvelle est inaugurée. Contre Montmorency et ses desseins pacifiques s'élève le parti de la guerre dirigé par la duchesse d'Étampes. Le programme de ce parti est la reprise immédiate des hostilités contre Charles-Quint. En se fiantaux belles promesses de l'Empereur, quel avantages a obtenus en effet Montmorency? Malgré de solennels engagements Charles refuse de nous restituer le Milanais. Depuis la trêve de Nice la France joue un rôle de dupe et l'Empereur se moque. Par la force seulent on lui fera entendre raison. À ces inspirations François [° cède bientôt, 1l disgracie Montmorency, et se prépare à reprendre les armes contre Charles-Quint”.
C'est à la veille de ce nouveau conflit que la France
1. Decrue, Anne de Montmorency sous Francois 1er, p. 391-400. — Froude, Op. cil., &. HIT, p. 500-501.
devait reconnaître en quelle voie dangereuse l'avaient entraînée ses beaux rêves de concorde et d'union. Alors surtout elle put apprécier l’étendue de la faute qu'elle avait commise en soutenant inconsidérément en Angleterre les partisans de l'Empereur. Elle avait jeté Henry VIII dans les bras de Charles-Quint et maintenant que la guerre avec ce dernier allait recommencer, une grave question se posait: l'Angleterre ne s’unirait-elle pas contre nous à l'Empereur : pourrions-nous la regagner à notre cause ou obtenir au moins sa neutralité ?
Marillac fut aussitôt mis en demeure par son gouvernement de faire connaître sur ce point sa manière de voir et ses réponses n’eurent rien de rassurant. Que la lutte éclatät de nouveau entre la France et la maison d'Autriche et la faveur d'Henry VIIT, l'ambassadeur n’en pouvait douter, irait tout entière à notre ennemie.
C’est qu’en effet la cour de Londres ne désirait plus seulement vivre en paix avec Charles-Quint. Ce vœu était dépassé. La vieille noblesse, définitivement maîtresse du gouvernement, rêvait maintenant une intime union avec l'Empereur. L'alliance impériale était restée, nous l'avons dit, une tradition pour l'aristocratie anglaise, et d’autre part à ce moment les desseins religieux de la réaction influaient singulièrement sur ses projets politiques. «& Les membres de la vieille noblesse, le duc de Norfolk en particulier, espéraient la réforme de. l'Église par un concile général et la réconciliation de l'Angleterre avec l'Église catholique régénérée. Pour en arriver à il fallait représenter l'Angleterre comme fidèle à l’orthodoxie et surtout s'unir à l'Empereur qui seul COR PrOCuES la réunion d’une assemblée réformatrice'. »
1lACGreen AODACIP AE p- 401.
À ces raisons de se rapprocher de Charles-Quint en répondaient d’autres pour le gouvernement anglais de s'éloigner de la France. Aussitôt après sa rupture avec Charles-Quint, François [* avait tenté de se créer à tout prix des alliances en Europe. Et à qui s'était-1l adressé d’abord? Au Pape et au duc de Clèves, c’est-à-dire aux deux ennemis jurés de Henry VIII. En dépit de son retour à l’orthodoxie, l'Angleterre demeurait toujours en effet l'adversaire déterminée du Saint-Siège. Quant au duc de Clèves, on peut supposer en quels termes il était avec son beau-frère depuis la répudiation de sa sœur'. Marillac apprécia bientôt d’ailleurs l'irritation que soulevaient en Angleterre les nouvelles amitiés de son maître et il put constater aussi quelle méfiance y excitaient les bonnes relations que François [* entretenait avec l'Écosse. « Les Escossoys sont coustumiers de danser au son des Francoys », disait à quelque temps de là Henry VIT à Marillac et & lorsque le roy d’Escosse le menassoit avecques une grande insolence », il ne pouvait penser qu'il l’osàt faire « sans l’adviz et le consentement » de François 1, m qu'il pût rien exécuter & sans la bonne ayde et le support » de ce dernier”.
Le gouvernement anglais, ainsi nettement impérial, ne faisait point d’ailleurs mystère de ses intentions. Henry VIII ne perdait pas une occasion de laisser percer ses sympathies à l'égard de Charles-Quint et 1l se disait couramment à Londres que le mariage de l'Empereur avec Marie Tudor, — fille d'Henry VII et de Catherine d'Aragon, — ne pouvait tarder. Enfin au mois de novembre 1540, Marillac apprenait le départ de l’évêque de Winchester, chargé
1. De Marillac au Connétable, 11 octobre 1540. (Corr. pol., p. 230.) 2. De Marillac au Roi, 19 avril 1541. (/bid., p. 290.)
d’une mission auprès de Charles-Quint, et l'ambassadeur tirait de cette nouvelle les plus mauvais présages. «Aulcungs veulent dire, il est vray, écrit Marillac, qu'on a faict ellection de cest evesque pour suyvre l'Empereur en Allemagne et se trouver en disputtes, qui se doibvent faire sur les différens qui concernent la relligion,.…. mais quant à ma part, s’il m’estoit permis de deviner avec les aultres, je pourroys soubz correction, Sire, penser que le princippal motif de ce Roy soyt de mener telles praticques avecques l'Empereur, qu'il feit avecques vous, Sire, par le duc de Norfort '. »
Quelles furent les propositions de l’évêque de Winchester à Charles-Quint? La rareté des documents relatifs à cette ambassade rend la réponse assez difficile. Le cardinal Sainte-Croix affirma bien à notre ambassadeur à Rome « qu'estant en Flandres il avoit entendu et touché au doigt les praticques de mariage qui se manioient entre l’Empereur et le Roy d'Angleterre * ». Il assura € sur sa foy et sur son honneur que ledict Roy d'Angleterre chercheroit à mouvoir guerre au Roy incontinent qu'il auroyt asseuré lesdictes praticques® ». En somme l’on ne peut guère constater que l’insuccès de la mission de Winchester. Le gouvernement anglais essaya bien de donner le change par de belles paroles pendant toute la durée de l'ambassade. La lecture des dépêches de Marillac prouve même que les Anglais purent à un moment concevoir quelques espérances. Les aflaires étaient en tout cas chaudement conduites. « De trois en quatre jours, mande Marillac, ceux-ei ont courriers exprès qui leur viennent du costé d’Alle-