‹ Charles de MarillacChapitre 53 sur 200 · Ibid:, p · texte numérisé non relu

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trop défavorables pour qu'on pût tenter la réunion d’un nouveau synode et en espérer le succès.

C’est pourquoi à la Diète d’Augsbourg l'Empereur ne jugea rien de mieux que de fixer lui-même et de sa propre autorité les doctrines religieuses qu'il voulait voir désormais seules admises dans l’Empire. Ces doctrines furent énoncées dans une sorte de formulaire théologique qui maintenait tous les dogmes fondamentaux du catholicisme, mais où l'Empereur, sans l’aveu de la Papauté, crut devoir faire quelques concessions aux Luthériens. Il leur accorda le mariage des prêtres, la communion des laïes sous les deux espèces et même la liberté sur plusieurs points de dogme. On désigna cet acte sous le nom d' « Intérim d’Augsbourg » pour marquer son caractère provisoire ; 1l ne devait être en effet valable que jusqu’à la réunion du futur concile. En attendant il offrait à l'Empereur un double avantage :

1° Il lui permettait d’user immédiatement de ses récentes victoires, en imposant sans retard une limite aux réclamations du protestantisme ;

2° Et les concessions qui y étaient faites aux Luthériens devaient, l'Empereur l’espérait, amener une conciliation qui préparerait les voies au « concile régénéré ». Charles n'était en eflet disposé à reprendre l’idée d’un concile, que lorsque son Intérim aurait produit une pacification suffisante, pour qu'on püt envisager avec plus de sangfroid l'ouverture d’une nouvelle assemblée‘.

Cependant après l'écrasement de l'Allemagne, l'Europe

1. Baumgarten, Æarl V..., Pp. 82. — Pastor, Die kirchlichen Reunionsbestrebungen während der Regierung Karl's V, p. 369. — Klopp, Kaiser Karl V... (Historiche politische Blätter, 1867, t. 60, p. 393.) — Druffel, Briefe und Akten zur Geschichte des XVIen Jahrhunderts. (L. ITX, fre partie, préf., P: XI-XVHN.)

se demanda avec anxiété quels étaient les desseins de l'Empereur et où il allait trouver maintenant à occuper son activité et à satisfaire son ambition.

La cour de France s’en inquiétait plus que toute autre". Elle chargea Marillac, son ambassadeur en Allemagne, de s'informer des projets de Charles-Quint.

C'est pour & le païs d’outre tombe », comme le dit Marillac, qu'on eût désiré surtout voir parür l'Empereur. L'Europe était fatiguée de l'ambition extraordinaire de cet homme et de l'agitation qu'elle entretenait dans le monde chrétien. Chacun redoutait de l'avoir pour voisin, et ce fut avec un véritable effroi que le gouvernement français apprit de Marillac, au milieu de 1548, cette nouvelle : l'Empereur se décidait à aller passer quelques mois dans les Flandres, son pays de prédilection. Au mois d'août 1548, notre ambassadeur annonçait à son maître l’arrivée de la cour impériale à Bruxelles. A partir de ce moment, nous possédons la suite précieuse et ininterrompue des correspondances de Marillac, jusqu’au mois de décembre 1549. On pourra apprécier désormais avec quel zèle et quelle intelligence il sut s'acquitter de ses fonctions.

Le séjour de son redoutable rival à Bruxelles, aux portes de la France, jeta la politique française dans la plus cruelle perplexité. Notre pays était engagé à ce moment dans la lutte que l'Écosse et sa jeune reine Marie Stuart soutenaient contre le duc de Somerset, protecteur d'Angleterre pendant la minorité d'Édouard VI. Officiellement en paix avec la cour de Londres depuis le traité d’Ardres (1546), Henry Il ne laissait pas pourtant que de lui faire une

1. Sur les craintes de la France d'une nouvelle guerre avec l'Empereur, cf.: lettres de M. de Saint-Mauris, ambassadeur impérial en France, du 15 et du 21 février 1548. (Archives Nationales, K, 1488.)

guerre acharnée en Écosse’. Or la France ne pouvait oublier que suivant le traité de 1543 la maison d'Autriche demeurait l’alliée du gouvernement britannique et l’arrivée inopinée de l'Empereur à Bruxelles devait dans ces conditions exciter sa méfiance et ses craintes. En se rapprochant ainsi des Anglais, l'intention de Charles n’était-elle pas de «favoriser de nouveau leur faict » ? Et grâce à l’inquiétant voisinage, qui allait s'établir entre les cours de Londres et de Bruxelles, l'union anglo-impériale, qui avait assuré la défaite de la France en 1544, ne menaçait-elle pas de se reformer bientôt contre nous? La question fut aussitôt posée par Henry IT à Marillac? et celui-ci ne Jugea pas cette supposition invraisemblable. Notre ambassadeur en Angleterre, Odet de Selve, exprimait les mêmes appréhensions. Il les fondait sur une ambassade que les Anglais avaient envoyée à Charles-Quint avant même que le voyage de Flandres eût été décidé*. N’étaient-ce pas les demandes du gouvernement anglais qui amenaient maintenant l’Empereur à Bruxelles et les conventions anglo-impériales de 1543 n'étaient-elles pas une voie tout ouverte pour justifier l'intervention de Charles dans la guerre d'Écosse?

Les affaires de France étaient alors dirigées par le connétable de Montmorency, revenu au pouvoir après la mort de François [*. Il apportait toujours dans cette lutte éternelle contre l'Empereur les mêmes tendances pacifiques *. Il fit de Marillac l'agent de sa politique.

1. Une flotte et une armée française élaient précisément parties de Brest en juin 1548, pour aller secourir l'Écosse. (Froude, History of England, t. IV, p. 270, 291. — Teulet, Relations de la France avec l'Écosse, tp 1192)

2. Du Roi à Marillac, 28 août 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 3.)

3. Correspondance politique d'Odet de Selve, p. p. par G. Lefèvre- Pontalis, p. 461, 463.

4. Decrue, Anne de Montmorency, connétable et pair de France sous Les rois Henry II, Francois IT et Charles IX, p. 39, 98 et passim.

U est certain qu’en ce moment rien ne pouvait être plus funeste à la France qu'une rivalité nouvelle avec l’'Empereur. La guerre d'Écosse ne laissait pas que d’être absorbante et la toute-puissance de Charles-Quint était formidable.

Chose plus grave encore, la France n'avait pas un allié en Europe qui pût lui prêter assistance. L'Allemagne vaincue n’était pas en état de reprendre les armes. D’ailleurs, comme le faisait observer Marillac, si une guerre eût éclaté entre la France et Charles-Quint, les Allemands, bien loin de s’y mêler, auraient peut-être fourni des secours à l'Empereur pour le tenir éloigné de leur pays. En échange ils auraient obtenu de lui quelques avantages ".

Il semble que nous aurions dû pouvoir compter au moins sur l'appui de la Papauté. L'attitude du Pape dans l'affaire du concile avait amené une rupture entre lui et l'Empereur. De plus, en s’arrogeant le droit de régler de sa propre autorité la question religieuse, Charles avait profondément offensé le Saint-Siège. Un autre grief excitait chez Paul TITI un très vif ressentiment. Au mois de septembre 1547, le heutenant impérial du Milanais, Don Fernand de Gonzague, s'était déloyalement emparé d’une des villes les plus importantes des États Pontificaux, de Plaisance. Le duc de Plaisance, Pierre-Louis Farnèse, fils du Pape, avait été assassiné. Et cependant depuis que cette iniquité avait été commise, l'Empereur n'avait pas semblé en vouloir donner satisfaction : 1l paraissait, au contraire, très disposé à conserver la conquête de son lieutenant*.

Nos diplomates déployèrent aussitôt toute leur activité pour envenimer les rapports de Paul IT et de Charles-

1. De Marillac au Roi, 4 février 1549. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 136, 137.) 2. Maurenbrecher, Xarl V..., p. 160-161.

Quint, et à un moment une entente franco-papale fut sur le point de se conclure.

Mais l'esprit affaibli du Saint-Père se laissa bientôt entrainer vers d’autres desseins. La politique impériale ne tarda pas à reprendre son ascendant sur lui’. L'Empereur, il est vrai, avait cru pouvoir publier son Intérim sans l’approbation de la Papauté. Mais il avait bientôt compris que la haute sanction du pontife de Rome était indispensable à ses projets. Comme le disait Marillac, « 1l ne pouvoit entreprendre de refformer la relligion sans l’authorité et contre le gré du supérieur ?. » Aussi n'avait-1l pas tardé à négocier un rapprochement avec le Saint-Siège, pour obtenir que la cour apostolique se montrât favorable à l'essai de conciliation religieuse tenté par lui à Augsbourg. Cette attitude de Charles ayant fait espérer au gouvernement pontfical la prochaine restitution de Plaisance, le Saint-Père s'était prêté de bonne grâce aux avances de son spoliateur. Il s'était séparé peu à peu de Henry IF, et, au moment de l’arrivée de Marillac à Bruxelles, 1l était difficile de conserver encore des illusions sur les dispositions de la politique romaine à notre égard.

Effrayée par les récents triomphes de Charles-Quint, privée de toute alliance, engagée dans la guerre d'Écosse, la France ne devait donc rien redouter autant qu'une intervention impériale en faveur de l'Angleterre. Mais comment pouvait-elle la prévenir ?

1. Du connétable de Montmorency à Marillac, 7 septembre 1548. (Druffel, Briefe und Akten, t. I, p.154.) 2. De Marillac au Roi, 19 septembre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, nv)

Marillac, notre ambassadeur à Bruxelles, se rendait très bien compte de la situation. Notre gouvernement estima qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se laisser diriger par ses avis. ;

Pour Marillac, le moyen le plus sage de parer au grave danger qui menaçait la France, c'était de se rapprocher dé l'Empereur et de négocier avec lui une entente cordiale ?. On opposait ainsi aux désastreuses conventions angloimpériales de 1543 un nouvel acte qui en annulait les dispositions et en prévenait les conséquences. Cette tentative d'accord pouvait échouer. Mais aussi longtemps du moins que se prolongeraient les pourparlers, Charles devait être tenu d’ajourner ses desseins contre la France. Et cependant des complications inattendues surviendraient peutêtre qui obligeraient notre rival à s'éloigner de Bruxelles et nécessiteraient sa présence ailleurs. Un événement plus désirable encore pouvait se produire au cours des négocialions. Cet événement, c’était la mort de l'Empereur.

À ce moment, en effet, la mauvaise santé de Charles permettait de prévoir sa fin prochaine. La France avec l'Europe entière attendait et souhaitait la disparition du grand Empereur, qui seule devait délivrer de ses craintes incessantes le monde occidental. Aussi avec quel soin Marillac renseigne-t-1l la cour de France sur la santé toujours chancelante de Charles-Quint ! Pendant ses années d’ambassade, il a dressé un véritable journal de la santé de l'Empereur”. Dès 1548 1l fait espérer au roi de France la

1. De Marillac au Connétable, 13 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 33.)

2. Voici le portrait qu’il trace de l'Empereur au commencement de 1549: « IL est assez mal de sa santé, ainsi que les indices qu'on en veoyt par dehors en donnent trop clair tesmoignaige et mesmement à veoir qu'il a l'œil abbattu, la bouche pasle, le visaige plus d'homme mort que vif, le col extenué et gresle, la parolle foible, l’alleine courte, le doz fort courbé, et les

mort de son rival. « Gaigner tems, écrit-1l, gaigner tems ne peult qu'amener beaucoup de commoditez, quant ce ne seroyt que la mort dudict Seigneur Empereur, qui ne peult estre loing au dire d’aulcungs” ».

Montmorency avait toujours été partisan de « gagner temps ». Marillac ne faisait qu’entrer dans ses idées. L’ambassadeur reçut bientôt l’ordre de déclarer au cardinal Granvelle, &« que le Roy de France n’auroyt riens plus agréable que de veoir quelque moyen ouvert d'entrer en plus estroicte amytié avecques ledict seigneur Empereur” ». On pourrait fonder cette amitié sur des mariages, sur celui par exemple de la sœur du roi, Madame Marguerite avec le prince Philippe d'Espagne. Et Montmorency chargeait un peu naïvement Marillac de faire ressortir aux ministres impériaux tous les avantages de ses propositions. € Vous direz à M. de Grandvelle, lui écrit-il, que pour donner moien à l'Empereur de parachever ses affaires en Allemagne et en [talie, — où 1l peult bien penser qu'il n’y a prince au monde qui le puisse R troubler que le Roy, —1l se pourroyt faire et traicter entre eulx une bonne paix et ligue et par là estraindre leur amytié* ». La politique francase décelait ainsi toutes ses craintes.

jambes si foibles qu'a grant paine il peult aller avec un baston de sa chambre jusques à sa garde-robbe. Et combien qu'il face encore parfoys contenance de rire et qu'il s'essaye de sortir dehors, disant qu'il ne sent point de mal, ceulx qui le peuvent bien savoir m'ont affirmé que cela provient de ce que toutes les parties de son corps sont sy affoiblies et luy en somme sy usé, qu'il ne peult avoir le sentiment si vif qu’ung aultre. » (De Marillac au Roi, le & février 1549. — Bibl. Nat., fr. 3098, p. 136.)

1. De Marillac au Connétable, le 13 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 33.)

2. Du Connéiable à Marillac, le 17 septembre 1548. (/bid., p. 19.) — Au sujet des propositions d'alliance faites à l'Empereur, ef.: Lettre de Charles- Quint à M. de Saint-Mauris, son ambassadeur en France, 13 octobre 1548. (Archives Nationales, K, 1488.)

3, Z0TA p-220:

Quoi qu'il en soit, les négociations s’engagèrent bientôt. Aux offres de Marillac Granvelle répondit en affirmant que l'Empereur était tout disposé à une « restriction d’allance ». — &Il voyoit, disait-il, l'intention de son maistre aussy necte et bonne qu'on pourroyt souhaiter'. » Granvelle approuvait fort le mariage de la princesse Marguerite et du prince d'Espagne. Mais l'Empereur, il n’en doutait pas, mettrait au traité projeté une condition absolue: la restitution par la France de ses États au duc de Savoie. & Par R seullement l’on debvoit coupper la racine à tous les rejelons de contention et de picque qui pouvoient naistre et pulluler®. » — « Tout cela, du reste, avecques ung million des plus honnestes et gracieuses parolles qui se peuvent tenir”. »

Ainsi cette question de Savoie, cause première de la mission de Marillac à la cour impériale, se posait de nouveau plus irritante que jamais el au moment certes où elle pouvait le plus sérieusement contrarier les desseins de la France. Néanmoins notre ambassadeur ne se laissa pas décourager par les conditions que venait de lui poser Granvelle : 1l les discuta. M. de Granvelle devait se souvenir qu'à Augsbourg, en sa présence et devant M. de Brissac, l'Empereur n'avait point paru considérer « le fact

1. De Marillac au Connétable, le 13 octobre 1548. (/bid., p. 26.)

2. Du mème au même, même date. (/bid., p. 30.) — « Ce que les Français redoutent le plus, écrivait l'Empereur au commencement de 1548, c'est l'obligation de restituer au duc de Savoye tout ce qu'ils lui ont pris en deçà et au delà des monts. Pour ma part, chaque fois qu'il s’est agi de resserrer les liens avec le feu roi de France et son successeur, je n'ai jamais manqué d'insister sur cette restitution, suivant le devoir que m imposaient l'autorité impériale, mes relations de parenté avec le due, les conventions particulières faites entre nous. » (Instruction de Charles V à Dom Philippe. Augsbourg. 18 janvier 1548. — Papiers d'État de Granvelle, t. HE, p. 298.)

3. De Marillac au Connétable, 13 octobre 1548. (Bibl. Nat., fr. 3098, p. 30-31.)

du Duc Charles » comme un obstacle absolu à une « restriction d'alliance » entre la France et lui. Il avait exprimé à M. de Brissac son désir de voir & se composer amyablement la question de Savoye, si faire se pouvoit », mais 1l avait ajouté (qu’en tout événement il ne vouldroyt se despartir de l’amytié du Roy pour telle occasion, disant expressément, quant ores ce différent ne se pourroYyt accorder, que néantmoings il désiroit demourer bon frère et amy dudict seigneur Roy” ». Au surplus, Manillac ne pouvait que répéter ce que M. de Brissac avait déjà dit à Augsbourg, c’est que par les traités la France n'était tenue d'aucune restitution, qu’en rigueur de droit elle n’était obligée à rien vis-à-vis de M. de Savoie, que si seulement ce prince voulait € se soubzmettre à la bonté et grâce du Roy, ledict seigneur estoit si gracieux et humain, qu'il le traicteroyt en bon parent? ».

Mais Granvelle ne se laissa point persuader et ses réponses calégoriques donnèrent beaucoup à réfléchir au gouvernement français. C’est que le roi de France n’entendait nullement se dessaisir du Piémont et la volonté de l'Empereur paraissait d'autre part inébranlable. L’on ne prit donc d'autre résolution que celle de faire traîner provisoirement le projet d'alliance en longueur.

Malheureusement on devait redouter plus que jamais à ce moment « un raffraichissement d'alliance » entre Édouard VI et Charles-Quint. Le bruit courait qu'avec l’aveu de la cour de Bruxelles le duc de Somerset venait d'ordonner en Allemagne d'importantes levées d’hommes

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