CHAPITRE III
L’île Sainte-Croix. — Les Français y passent le premier hiver. — Souffrances et décès. — M. de Monts transporte l’établissement à Port-Royal. — Il retourne en France. — Jean de Biencourt, baron de Poutrincourt. — Sa famille. — Ses ascendants : Les de la Trémoille, de Salazar, Bourbon-Montpensier. — M. de Poutrincourt s’embarque pour la Nouvelle-France.
C’est M. de Monts qui donna le nom de Sainte-Croix à la rivière ainsi qu’à l’île sur laquelle il voulut bâtir un fort. M. de Champlain dit que cette île, peu considérable, a huit ou neuf cents pas de circuit ; elle est élevée de tous côtés, de vingt à trente pieds du niveau de la mer. Eloignée des côtes de la terre ferme de neuf cents à mille pas, aucun vaisseau ne peut passer sur la rivière sans “ être à la mercy du canon Il s’y trouve en outre quantité de sapins, de bouleaux, d’érables et de chênes.
Lescarbot con\ient que, malgré ces avantages, le heu était mal choisi. Les Français s’en rendirent compte durant l’hiver quand, manquant d’eau potable, ils furent contraints de faire fondre de la neige pour se désaltérer. Ce fort, formé de petits édifices “ représentait un faubourg ”, dit Lescarbot. Il était bâti du côté du nord et se trouvait mal abrité par quelques arbres peu touffus qu’on avait conservés. Au-dessus du logis de M. de Monts, au sommet d’un mât, flottait la bannière de la France. Sur les bastions se trouvaient les canons ; les munitions occupaient le magasin. MM. de Champlain, d’Orville, de Champdoré, possédaient leur logement vis-à-vis de celui-ci. Du côté opposé au logis de M. de Monts on érigea une longue galerie couverte. Les jours de pluie, ouvriers et soldats y pratiquaient les exercices de leur art et se livraient à divers amusements. Le suisse ou gardien avai! son logis “ grand et ample ” en dehors du fort. A l’intérieur des murs se trouvait un jardin que chacun cultivait “ de gaieté
de cœur” (1). La chapelle devait être placée auprès du logis de l’abbé Aubry. Avec le P. Candide “ saluons le premier édifice du culte dans l’Amérique du Nord (2).”
Bien que pourvus de provisions de toutes sortes, les pionniers endurèrent de grandes privations. Une maladie qui leur était inconnue se déclara bientôt et trente-six d’entre eux, dont le ministre et l’abbé Aubry, succombèrent. Ces épreuves forcèrent M. de Monts à chercher un poste plus avantageux pour y asseoir la colonie. Il songea alors au Port-Royal. M. de Poutrincourt avait jeté les yeux sur cet endroit et il voulait s’y étabbr avec sa famille. A cette fin, il en fit la demande à M. de Monts qui le lui accorda. C’était, en vérité, un endroit vraiment idéal. M. de Poutrincourt ayant obtenu cette concession profita du départ des vaisseaux pour rentrer en France, afin de préparer son embarquement avec toute sa famille ainsi qu’il en avait le désir.
Tandis que M. de Monts, de son côté, se disposait à quitter l’île Sainte-Croix, M. Dupont-Gravé arrivait avec un renfort de quarante hommes. En peu de temps, le fort fut démoli. Les pièces furent transportées au Port-Royal à l’entrée de la rivière l’Equille, nommée plus tard, rivière Dauphin, en mémoire du Dauphin de la maison royale.
Sur la fin de l’été, M. de Monts laissa la garde du fort à Dupont-Gravé qui s’appliqua à perfectionner les ouvrages commencés. En France, étant tracassé de mille façons, M. de Monts résolut de confier son entreprise à l’un de ses compagnons des premières heures : M. de Biencourt, seigneur de Poutrincourt et baron de Saint-Just. Ce dernier, qui devait laisser de si bons souvenirs dans les annales canadiennes, descendait d’une vieille famille noble de Champagne. La seigneurie de Biencourt, dont ses ancêtres avaient pris le nom depuis le Xlle siècle, était située au pays de Vimeu, en Picardie. Quant au fief de Poutrincourt dont les Biencourt prirent le nom également, il lui appartenait depuis le milieu du XVe siècle ; on sait qu’un Jean de Poutrincourt en fit l’aveu et dénombrement à Englebert de Clèves, le 11 mai 1491.
Jean de Biencourt, baron de Poutrincourt, naquit du mariage de Florimond de Biencourt, chevalier de l’ordre du roi, seigneur
(1) Lescarbot : Histoire de la Nouvelle-France, II, p. 450.
(2) Pages glorieuses, p. 57,
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de St-Mauvis, d’Espamauville, de Rigauville, de Marcilly--sur- Seine (1). Appelé à remplir des charges importantes, il fut homme d’armes de Claude de Lorraine, duc de Guise, maître d’Hôtel du roi François Ier, de son fils François de France, dauphin, duc de Bretagne, et plus tard du roi Henri IL II obtint le gouvernement du duché d’Aumale. En 1549, il fut nommé ambassadeur auprès de l’empereur Charles V, et chargé d’une procuration pour épouser, au nom de François de Lorraine, fils du duc de Guise, Anne d’Este, fille d’Hercule, duc de Ferrare et de Renée de France. Il mourut avant le 19 septembre 1567 (2).
Jeanne de Salazar, femme de Florimond de Biencourt descendait elle-même d’une illustre famille ; elle était la fille de Jacques de Salazar, (3) chevalier, seigneur de Marcilly, tué à la bataille de Pavie, en 1525, et de Jeanne de Saint-Simon, et petitenièce de Tristan de Salazar, archevêque de Sens, mentionné dans Gallia Christiana. Elle était petite-fille de Jean de Salazar, célèbre chevalier, originaire du pays de Biscaye, en Espagne, nommé par le roi Charles VII à la charge de conseiller et de capitaine de cent hommes d’armes. Il commanda à la bataille de Monthléry avec le grand Sénéchal de Normandie et le brave Barbazan. Plus tard, il se jeta dans la ville de Paris pour la défendre contre les princes ligués. Il fut gouverneur de Gray et mourut à Troyes, le 12 novembre 1479. Il fut inhumé dans la prieuré de Macherets, à côté de sa femme, Marguerite de la Trémoille (4), décédée au mois de décembre 1457. Son mariage avait été célébré à Sully le 31 octobre 1441 (5). Georges de la Trémoille, beau-père de Jean de Salazar, était fils de Gui, sire de la Trémoille, baron de
(1) Quelques auteurs écrivent Marsilly.
(2) Les Biencourt portaient : “ De sable, au lion d’argent, couronné, armé
et lampassé d’or ” ; ceux de la Marche portaient : “ D’argent, au lion d’azur,
couronné, lampassé et armé de gueules.” La Chesnaye Desbois et Badier : Dictionnaire de la Noblesse, III, p. 174.
(3) De Saint-Allais : Nobiliaire de France, XIV, p. 20, N. E. Defer : Histoire de Baigneux, Marne, 1890, lui donne le prénom d’Hector.
(4) Le P. Anselme lui donne le nom de Marie — Courcelles l’appelle Marguerite : Histoire généalogique et héraldique des Pairs de France, des grands dignitaires de la Couronne, des principales familles du royaume, III.
(5) Marguerite de la Trémoille était fille légitimée de Georges de la Tremoille qui en premières noces, avait épousé Jeanne, comtesse d’Auvergne et de Boulogne, dont il n’eut pas de postérité ; elle était veuve de Jean, fils de France duc de Berrv, troisième fils du roi Jean, et fille unique de Jean, comte d’Auvergne, de Boulogne, et d’Eléonore de Comminges. Les de Sully s’allièrent aux de Veauce, d’Autry, de la Rochechouart, du Mesnil-Simon, Dauphins d Auvergne.
Dracy et de Montigny, et de Marie de Sully, fille unique de Louis, sire de Sully, prince de Boisbelle, et d’Isabelle de Craon, et veuve de Charles de Berry, comte de Montpensier, prince du sang. En secondes noces, Georges de la Trémoille épousa Catherine de l’Ile- Bouchard ; il en eut trois enfants (1) dont les descendants s’allièrent aux maisons royales de l’Europe.
Jean de Salazar, en récompense de ses glorieux services, obtint les seigneuries de Marcilly, de Montagu, de Laz, de Bouzonville, de Lonzac, de Conflans, de Fontaines et d’Issoudan. Il acheta de sa belle-sœur, Louise de la Trémoille, comtesse d’Auvergne et de Boulogne, la baronnie de Saint-Just en 1468 et la seigneurie de Baigneux qui en dépendait. On sait que la première devint l’apanage des Biencourt-Poutrincourt (2). Quant à la seigneurie de Baigneux, elle passa aux de Veauce, de Clermont, de Sully et de la Trémoille.
(1) Ce sont Louis, Georges, Louise. Louis, sire de la Trémoille, vicomte de Thouars, prince de Talmont, baron de Sully, de Craon, de Montagu, mérita d’être appelé le “grand capitaine”. Il s’allia à Montferrant, le 9 juillet 1485, à Gabrielle, fille de Louis de Bourbon, comte de Montpensier et de Clermont, dauphin d’Auvergne, et de Gabrielle de la Tour de Boulogne, sa seconde femme. Un fils, Charles, né de Louis de la Trémoille et de Gabrielle de Bourbon, devint prince de Talmont et de Mortagne, gouverneur de Bourgogne. Il épousa, en 1501, Louise de Coetvjr, fille unique de Charles, comte de Taillebourg, prince de Mortagne-sur-Gironde, baron de Royan, et de Jeanne d’Orléans-d’Angoulême, tante du roi François Ier. De Charles de la Trémoille et de Louise de Coetvy naquit François de la Trémoille, qui fut vicomte de Thouars, prince de Talmont, baron de Craon et de Montagu. Sa femme, Anne de Laval, était la fille de Gui, comte de Laval et de Montfort, et de Charlotte d’Aragon, princesse de Tarente, héritière du royaume de Naples. Leur fils, Louis de la Trémoille, Illème du nom, épousa Jeanne de Montmorency, fille du duc Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie. Il eut Charlotte-Catherine qui se maria à Henri 1er de Bourbon, prince de Condé, fils de Louis Ier de Bourbon et de Léonore Roye-Roucy ; et Claude de la Trémoille, duc de Thouars, pair de France, qui épousa Charlotte-Brabantine de Nassau, fille de Guillaume II, prince d’ürange, et de Charlotte de Bourbon- Montpensier. Il eut Frédéric, qui fut comte de Benob ; Charlotte, qui épousa Jacques Stanley, chevalier de l’Ordre de la Jarretière, comte de Derby, souverain de l’Ile de Man, fils de Guillaume Stanley et d’Elisabeth de Vère ; Henri, sire de la Trémoille, comte de Thouars, pair de France, prince de Talmont et de Tarente, épousa, le 19 janvier 1619, Marie de la Tour d’Auvergne, sa cousine, fille de Henri de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, prince souverain de Sedan et de Rancourt, comte de Montfort, vicomte de Turenne, baron de Montgascon et d’Oliergues, maréchal de France, et d’Elisabeth de Nasseau, princesse d’Orange.
Georges, fils de Georges de la Trémoille et de Catherine de l’Isle-Bouchard, gouverneur de Touraine, baron de Craon, épousa Marie, fille de Jean, sire de Montauban, et de Louise de Rohan.
Louise de la Trémoille, sa sœur, s’allia, le 30 janvier 1444, à Bertrand, sire de la Tour, comte d’Auvergne et de Boulogne, seigneur de Baigneux.
(2) Du Buisson Aubenay, dans son voyage au prieuré de Macherets, a Saint-
Just, en 1646, a lu sur son monument l’inscription suivante : “ Cy gist Jehan
de Salazar, natif du pays d’Espagne, en son vivant chevalier et chambellan du roy nostre sire et capitaine de cent lances de son ordonnance, seigneur de Mortagne, Saint-Just, Marcilly, Las, Louzac et d’Issoudan, qui trespassa à Troyes,
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Par son mariage avec Jeanne de Salazar, Florimond de Poutrincourt devint l’allié des grandes familles de France. Ses enfants, du chef de leur mère, tenaient par le sang aux Bourbon- Montpensier, aux Dauphins d’Auvergne et de Boulogne, de Balsac, de Joyeuse, Montmorency-Laval, aux de Lespinasse et de Saint- Etienne.
Florimond de Poutrincourt et Jeanne de Salazar eurent neuf enfants (1). Jean, notre héros acadien, baron de Saint-Just, né
le Xlle jour de novembre l’an de grâce 1479. Dieu, par sa grâce, de ses péchés pardon luy fasse.” Dans la muraille, auprès de ce tombeau, était celui de sa femme avec cette inscription : “ Cy gist, damoiselle Marguerite de la Trémoille en son vivant femme de honoré escuyer Jean de Salazar, seigneur de Marcilly, de Conflans, et de Fontaines, Béton, laquelle trespassa le dimanche avant Noël, l’an CGCCLVII. Priez pour son âme. Amen.”
Cette pierre tumulaire fut apportée à Baigneux. Elle était surmontée des armes de la famille, parti de Salazar et parti de la Trémoille.
Hector de Salazar, père de l’épouse de Florimond de Poutrincourt, mourut en 1502, et fut enterré dans l’église de Saint-Just, sous les dalles du chœur. Autour de sa tombe, élevée de trois pieds, on lisait :
“ Cy gist noble et puissant seigneur messire Hector de Salazar, en son vivant chevalier, conseiller et chambellan du roy nostre sire, capitaine de 50 hommes d’armes, gouverneur et bailli de l’Auxerrois, seigneur et baron de Saint- Just, Courjon, Coulanges, la Vineuse, Celles, Baigneux et Sauvage, lequel trespassa l’an de grâce 1502.”
Ces monuments, écrit M. l’abbé E. Defer, ont été transportés en l’église de Saint-Just, quand le prieuré fut supprimé et l’église démolie. Au milieu de la tombe d’Hector de Salazar est écrit : “ Cy gist aussi noble seigneur François de Salazar, fils de messire Hector, en son vivant escuyer, seigneur et baron de Saint-Just, lequel trespassa à Paris, l’an de grâce 1548, le 9 avril.”
François de Salazar, fils du précédent, assiste, le 13 décembre 1551, en qualité de baron à l’installation de Caraccioli, évêque de Troyes. Il néglige de se trouver ou de se faire représenter à celle de Claude de Beaufremont, le 23 mai 1563, et sa seigneurie est saisie. Une de ses filles, Marie de Salazar, épouse Louis Picot, de Dampierre vers 1550. Le 23 octobre 1605, comparaissait à l’intronisation de l’évêque René de Breslay, Louise de Salazar, femme du sieur du Vaulx, et Marguerite de Salazar, sa nièce, femme de Guillaume de Miremont, héritière de la baronnie de Saint-Just. Le dit Miremont était écuyer et petit-fils de Louise de la Croix.
M. l’abbé Defer : Histoire de Baigneux.
fil Louis de Biencourt, l’aîné, fut page de la Chambre du roi Henri II ; Jacaues chevalier, seigneur de Poutrincourt, de Chauvincourt, de Fresneville, cPEspaumesnil, de Rigauville, de Chauvincourt, fut gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, capitaine de cinquante hommes d armes. Il épousa, le 11 septembre 1577, Renée de Fumechon, dame de Chauvincourt et de Gamache morte le 6 avril 1611, tille de Philippe de Fumechon et de Françoise de Malterre ; Charles seigneur de Guibermesnil, fut tué à la bataille de Montcontour, le 23 octobre' 1569 • Claude entra dans un couvent pour se taire religieuse, mais ne Dersévéra point ; Antoinette épousa Jean d’Offiginies, en secondes noces, Jean de BéthisyP seigneur de Cayermont, Mézières, gentilhomme de la Chambre du roi- Jeanne morte à la Cour, étant demoiselle d’honneur de la reine Marie Stuart feïmne de François II, roi de France ; Anne, mariee a Guillaume d Ostove, le 17 janvTe“ 1564 ; Françoise épousa le 5 juin 1578 Robert de Milleville, seigneur
de Huppy, Estremont.
vers 1557, était le quatrième. Aucun historien, jusqu’à présent, n’a pu découvrir l’acte de son baptême (1).
Le 11 août 1590, le seigneur de Biencourt (2), Jean de Poutrincourt fit rédiger son contrat de mariage avec Claude Pajot, fille d’Isaac Pajot, seigneur de Guibermesnil, bourgeois, de Paris, et de Catherine Gaudé. Il donna à sa femme la moitié de ses biens. Au temps de son mariage, il était chevalier de l’ordre du roi, gentilhomme de sa chambre, et maître de camp de six compagnies d’hommes à pied. Bien que catholique convaincu, il prit une part active dans les guerres de la Ligue en combattant avec courage pour le roi Henri IV qui, de son côté, l’honorait de son amitié.
M. de Poutrincourt, lors de son premier séjour en la Nouvelle- France, avait été si enthousiasmé des beautés et des richesses du pays qu’il demanda la concession de Port-Royal et l’obtint sans peine. Voyant que M. de Monts avait jeté les yeux sur lui pour lui succéder dans sa louable entreprise, il accepta avec empressement la proposition qu’il lui fit d’être l’âme dirigeante de la nouvelle colonie. Dès lors, rien ne put le retenir en France. Il abandonna ses affaires personnelles, même certains procès, afin de hâter son départ. L’un de ses premiers soins fut de se mettre à la recherche de compagnons qui voulaient partager les risques d’une telle fondation. Il rencontra à la Cour plusieurs gentilshommes qui, attirés comme lui, vers les terres neuves de l’Amérique, consentirent à le suivre. Nommons en passant, Louis Hébert, apothicaire du roi, de Paris, et un avocat de la même ville, Marc Lescarbot. Ce dernier nous a laissé une narration complète des premiers travaux de colonisation sur ce coin de la Nouvelle- France. M. de Poutrincourt aurait voulu amener avec lui quelques prêtres, mais il ne s’en trouva pas qui voulût accepter. Le port choisi pour l’embarquement des voyageurs fut la Rochelle. Lescarbot nous apprend qu’ils ne voulurent pas quitter leur patrie sans faire leurs Pâques et, dès le lendemain de son arrivée dans cette ville, l’avocat parisien publia ses Adieux à la France.
(1) M. le Dr Homier : Nova Francia, 1ère année, no. 2, p. 78.
(2) Biencourt, Le Iranslay, village du canton de Gamaches, département de la Somme, situe a environ vingt kilomètres d’Abbeville, en Picardie.
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Entre-temps, un vaisseau de cent cinquante tonneaux, nolisé par M. de Poutrincourt, faisait escale dans le port. Les ouvriers, les matelots, engagés pour le voyage, se livrèrent à des réjouissances si tapageuses que plusieurs d’entre eux furent arrêtés puis relâchés au moment du départ. Ce furent les sieurs Maoquin et Georges, de la Rochelle, qui fournirent les provisions nécessaires aux voyageurs. Ces marchands s’intéresseront de longues années durant aux aff aires canadiennes. Le 8 ou 9 avril, le Jonas mit à la voile sous le commandement du capitaine Foulque. Il était encore dans le port lorsqu’une violente tempête s’éleva et lui fit subir des dommages considérables. On dut prendre un mois pour remettre tout en ordre. Le 13 mai, la veille de la Pentecôte, il leva l’ancre et gagna la haute mer ; lentement, les voyageurs perdirent de vue les grosses tours de la Rochelle, les îles de Rez et d’Oléron, et saluèrent de loin les côtes de France qui disparaissaient à leurs yeux.
La traversée fut longue et remplie d’incidents. Lescarbot nous parle de la frayeur ressentie par ces voyageurs, peu accoutumés à une telle danse “ et qui se voyaient portés par un élément si peu solide ” étant, comme il le dit, à deux doigts de la mort.” Le 25 juillet, ils atteignaient le Cap de Sable et, le lendemain, ils mouillaient devant Port-Royal. Les sauvages du pays ayant à leur tête leur chef Membertou se tenaient sur la grève pour saluer le retour des Français, devenus leurs amis. Membertou, très avancé en âge — Lescarbot prétend qu’il avait cent ans — se montra bien heureux de l’arrivée de M. de Poutrincourt. Ce dernier ne perdit pas son temps, le lendemain, au dire de Lescarbot, il mit son monde en besogne “ au labourage de la terre ”. Louis Hébert, l’apothicaire parisien, dirigeait ces premiers travaux. Il cultiva un jardinet et planta des vignes. Ce fut dans ces voyages hasardeux que cet intrépide colon vit se fortifier ses dispositions naturelles qui le portaient vers la culture au point que, dix ans plus tard, il travaillera avec un égal courage à l’établissement de la Nouvelle-France, non plus au Port-Royal mais sur le rocher de Québec.
Cependant, nos pionniers exploraient le pays afin d’en mieux connaître les beautés et les richesses. L’hiver fut assez
agréable malgré la maladie. Le scorbut fit encore quatre victimes. On institua ce que Lescarbot appelle “ l’Ordre de la table ” ou du “ Bon Temps ” ; et chacun, “ en son jour, devait faire les honneurs de la table ”. Pour cela, il lui fallait s’approvisionner de viandes ou de poisson, faire la chasse ou la pêche, afin de “ régaler ses hôtes ”. C’était une tâche assez facile vu l’abondance du gibier et du poisson. Au dire de Lescarbot jamais, au déjeuner, ils ne manquèrent “du saupiquet (1), de chair ou de poisson, et au repas du midi et du soir encore moins, car c’était le grand festin. Le Maître d’Hôtel, ayant fait préparer toutes choses au cuisinier, marchait le premier, la serviette sur l’épaule, le bâton d’office à la main, et le collier de l’Ordre au col, qui valait plus de quatre écus, et tous ceux de cet ordre, après lui, portaient son plat . . . Au soir, avant de rendre grâce à Dieu, il résinait le collier de l’Ordre avec un verre de vin à son successeur en la charge, et l’un à l’autre. ...”
Au milieu de ces travaux et de ces fêtes intéressantes, chacun entretenait les plus belles espérances sur l’avenir de la future colonie dont on jetait si joyeusement les premières fondations. Pourtant, un jour, Membertou vint annoncer à M. de Poutrincourt qu’il avait vu, au loin, sur la mer, un navire aux couleurs françaises. Les sieurs Hay, chirurgien, et de Champdoré accompagnèrent M. de Poutrincourt sur la grève ; de là, ils se rendirent dans une barque au-devant du navire. C’était le capitaine Chevalier, de Saint-Malo ; il apportait une lettre enjoignant à M. de Poutrincourt de reconduire les colons en France. Grande fut sa tristesse en apprenant une telle décision qui portait un coup mortel à la colonie naissante. M. de Poutrincourt voulut néanmoins prolonger son séjour jusqu’à la récolte du blé. Il aurait désiré confier la garde du fort à quelques-uns de ses hommes, car il caressait l’espoir de revenir au pays ; comme iis exigeaient un salaire qui lui parut exorbitant, il prit le parti de ramener tout le monde en France. Le 3 septembre, les vaisseaux levaient l’ancre au port de Canseau
(1) Sauce d’un goût piquant.
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et, bientôt, les côtes de la Nouvelle-France disparurent à leurs yeux. Lescarbot, tour à tour avocat et poète, a laissé une pièce de vers dans laquelle il dit son chagrin et celui de ses compagnons :
“ Faut-il abandonner les beautés de ce lieu,
Et dire au Port-Royal un éternel Adieu ?
Serons-nous donc toujours accusés d’inconstance En l’établissement d’une Nouvelle-France.
Adieu donc beaux coteaux et montagnes aussi, Qui d’un double rempart ceignez ce port ici. Adieu vallons herbus que le flot de Neptune Va baignant largement deux fois à chaque lune.
Adieu donc je te dis, île de beauté pleine,
Et vous oiseaux aussi des eaux et des forêts Qui serez témoins de mes tristes regrets.
Car c’est à grand regret, et je ne le puis taire, Que je quitte ce lieu, quoy qu’assez solitaire.
Je vous dis donc Adieu, pauvre peuple, et ne puis Exprimer la douleur en laquelle je suis De vous laisser ainsi sans voir qu’on ait encore Fait que quelqu’un de vous son Dieu vrayment adore. (1)
Sur la fin de septembre, les voyageurs rentraient au port de Saint-Malo et y passèrent quelques jours. M. de Poutrincourt, son fils et Lescarbot se rendirent au Mont-Saint-Michel où ils admirèrent cette “ huitième merveille du monde ” et, de là, à Paris. Reçus en audience par le roi, ils lui présentèrent les prémices de la terre canadienne : du blé, du froment, du seigle, de l’orge et de l’avoine. Le roi se montra émerveillé de la richesse de ces épis et il sut exprimer son contentement aux hardis pionniers. “ Il eût été bienséant, écrit Lescarbot, de vouer ces premiers fruits à Dieu, et de les mettre entre les enseignes de triomphe en quelque église ” comme les trophées de la première victoire remportée par la colonisation sur les forêts sauvages de l’Amérique.
M. de Poutrincourt ne se laissa pas arrêter par les événements qui semblaient vouloir entraver ses projets. Au mois d’octobre 1608, il écrivit une longue lettre au Pape Paul V en le priant de les bénir. Le pape, persuadé que du succès de cette œuvre dépendait le salut des sauvages de l’Amérique, répondit avec la plus grande bienveillance et donna sa bénédiction toute paternelle aux généreux fondateurs. Entre-temps, M. de Poutrincourt mettait ordre à ses affaires pour retourner dans son domaine de la Nouvelle- France.
(1) Marc Lescarbot : Hist. de la Nouvelle-France, III, Les Muses, 30.