CHAPITRE IV
M. de Poutrincourt s’embarque pour la Nouvelle-France. — Ses compagnons. — Louis Hébert. — Claude de Saint-Etienne de la Tour et son fils Charles. — L’abbé Jessé Fléché. — Joie des sauvages. — M. de Poutrincourt quitte la colonie. — Difficultés entre son fils et les Jésuites. — Le Père Biard en France. — La colonie de Saint-Sauveur.
M. de Poutrincourt avait hâte de reprendre le chemin de la colonie. Durant l’hiver de 1610, il fit ses préparatifs de départ encouragé par M. de Monts qui le suivait de loin. Le 25 février 1610, il partit de Dieppe sur son navire chargé d’instruments de culture, de munitions et de provisions de toutes sortes. Parmi les voyageurs se trouvaient le vaillant Louis Hébert qui voulut revoir la Nouvelle-France, Claude de Saint-Etienne de La Tour et son fils, Charles de Saint-Etienne de La Tour, qui font le sujet de cette importante étude. Ce dernier avait alors quatorze ans (1). Charles de Biencourt, âgé d’environ seize ans, fils de M. de Poutrincourt, était sur le même vaisseau.
M. de Poutrincourt aurait voulu amener avec lui des Pères Jésuites ; c’était, du reste, le désir du roi et de la reine, mais les bailleurs de fonds de Dieppe s’y opposèrent. En désespoir de cause il rencontra l’abbé Jessé Fléché qui consentit à le suivre. Cet excellent prêtre était né à Lantages, dans le diocèse de Langres (2). Après une traversée de deux mois, les voyageurs arrivèrent sains et saufs au Port-Royal. Grande fut la joie des sauvages quand ils virent leurs amis français. M. de Poutrincourt vit avec satisfaction que les meubles qu’il avait laissés dans le fort s’y trouvaient encore et que rien n’avait été dérangé durant sa longue absence.
(1) Lettre de Charles de la Tour : Bibliothèque Nationale : Nouvelles acquisitions françaises, no. 5131, fol. 102.
(2) Gabriel Marcel : Factum de Biencourt, p. XII.
Sitôt installés au fort, les colons se mirent au travail. De son côté, l’abbé Fléché, avec le secours de M. de Poutrincourt, se mit à instruire les sauvages. D’aucuns ont prétendu — les Pères Jésuites furent de ce nombre — que le cours de religion donné en cette circonstance fut par trop rudimentaire et ils ont blâmé l’empressement apporté pour conférer le baptême à ces pauvres sauvages. Le 24 juin, c’était fête à Port-Royal. En ce jour de la Saint- Jean, vingt et un d’entre eux furent baptisés : le grand chef Memberfou, sa femme, ses fils, ses petits-fils. Le vénérable patriarche reçut le nom de Henri en mémoire du roi de France ; sa femme fut appelée Marie, du nom de la reine ; le troisième fils de Membertou fut baptisé sous le nom de Paul, en l’honneui du pape, tandis que le fils aîné fut appelé Louis par M. de Biencourt, du nom du Dauphin. M. de Poutrincourt donna le nom de Jacqueline à l’une des filles de Nicolas Agvdegoven, cousin de Membertou, du nom de Jacques de Salazar, son fils. La liste complète des nouveaux chrétiens a été conservée (1). Telles furent les prémices de l’Eglise en cette terre de la Nouvelle-France.
Peu de jours après, M. de Poutrincourt confia à son fils, de Biencourt, la mission de repasser en France dans l’espoir de ramener de nouvelles recrues et d’apporter des provisions de bouche afin de mettre tout son monde à l’abri du besoin. Au témoignage de Lescarbot, de Biencourt avait déjà acquis une expérience remarquable dans ses premiers voyages. A quelque temps de là, il devenait vice-amiral “ ès mers du Ponant ès costes de là ”.
C’est avec la plus vive sympathie que de Biencourt fut accueilli, à Paris, par la reine mère. La nouvelle de la conversion de tant de sauvages fit naître les plus belles espérances chez les grands de la Cour. La reine engagea de Biencourt à prendre à son bord des Jésuites : c’étaient les Pères Biard et Ennemond Massé. Le premier, né à Grenoble, en 1565, était professeur de théologie à Lyon (2) ; le second, né en cette ville, en 1574, devait mourir à Sillery, près de Québec, en 1646.
Le 1er octobre 1610, le roi adresse une lettre à M. de Poutrincourt, et il lui dit la joie qu’il a ressentie en apprenant le succès
(1) Marc Lescarbot : Hist. de la Nouvelle-France : III, p. 612. Extrait du registre des Baptêmes de l’Eglise du Port-Royal en la Nouvelle-France.
(2) Il mourut à Avignon en 1662.
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de sa mission et la conversion de si nombreux infidèles. Il l’encourage à continuer dans la même voie ; il lui apprend que deux Jésuites l’aideront à poursuivre ses généreux desseins.
Le lendemain la reine régente lui écrit dans le même sens. Le 7 octobre, le roi revient à la charge et lui annonce que les Jésuites Biard et Massé sont désignés pour cette mission ; il lui recommande de les protéger. Une pieuse dame de la Cour, la marquise de Guercheville, née Antoinette de Pons (1), qui avait pris les religieux sous sa protection, à son tour, félicite M. de Poutrincourt et lui réitère les mêmes conseils. Enfin, le 6 octobre, le supérieur des Jésuites, le P. Cotton, en se rendant au sacre de Louis XIII, écrit une lettre dans le même sens. Il semble qu’avec une telle protection, les Jésuites auraient dû recevoir un chaleureux accueil. Mais eux et leurs puissants protecteurs avaient compté sans les marchands bailleurs de fonds de Dieppe, les sieurs Dujardin et Duquesne, huguenots fervents, qui, depuis l’assassinat du roi Henri IV, avaient voué une haine implacable à cet ordre religieux, sur lequel ils faisaient retomber injustement la responsabilité de ce crime affreux. Quoiqu’il en soit, ces marchands de Dieppe, qui ne voulaient pas permettre aux Jésuites de passer au Canada, ne faisaient aucune difficulté au sujet des prêtres séculiers. Les Pères Biard et Massé, se voyant dans cette impasse, en donnèrent avis à madame de Guercheville. Celle-ci fut indignée d’une opposition aussi malveillante et s’empressa de faire une collecte à la Cour. Elle recueilht la somme de 4,000 livres que réclamaient les armateurs. Cette somme permit aux Jésuites d’entrer dans la société avec Thomas Bobin, écuyer, sieur de Collognes (2), de Paris, et le fils de Biencourt (3), et ce pour moitié “ de toutes et chacunes marchandises et victuailles. ... en la cargaison du navire la Grâce-de-Dieu, appartenant au dernier, évaluée à 6,700 livres. Les religieux versèrent entre les mains
(1) Première dame d’honneur de la reine, Marie de Médicis ; elle décéda à Paris, le 5 .juin 1632, au logis du sieur du Plessis de Liancourt, son fils.
(2) Gabriel Marcel : Factum du procès entre Jean de Biencourt et les Peres
Biard et Massé, p. 11. , . .,
(3) Il assistait au baptême des sauvages. Il tint pour sa mere la quatrième fille de Louis Membertou à laquelle il donna le nom de Catherine, et une niece de Henri Membertou, au nom de demoiselle de Grandmare, et la nomma Anne.
des chefs de l’expédition une somme de 3,800 livres et, à titre de prêt, une autre somme de 737 livres que ces derniers s’engagèrent à rembourser au retour, soit à Paris soit à Rouen.
Tout étant disposé pour le départ, environ trente-six Français s’embarquèrent. La Grâce-de-Dieu était sous le commandement du capitaine Jean Doué et du pilote David Bruges, tous deux de la religion prétendue réformée. Le navire leva l’ancre à Dieppe le 26 janvier 1611. La traversée fut longue et remplie d’incidents. Forcés de s’arrêter sur l’île de Wight, les voyageurs durent faire un long détour pour éviter les glaces flottantes. Ils n’arrivèrent à Port-Royal que le jour de la Pentecôte, après une navigation de quatre longs mois. De Poutrincourt attendait ce secours avec impatience.
Malheureusement, si longue avait été la traversée qu’une partie des provisions avait été consommée. “ C’était, écrit le P. Biard, un verre d’eau que l’on donne à un homme bien altéré.” Il y avait à bord 36 hommes et 23 au fort. Poutrincourt avait donc à nourrir cinquante-neuf bouches, sans compter Membertou, sa fille, sa sequelle (famille).
M. de Poutrincourt se voyant près de la disette, renvoya la famille de Membertou, et se mit à la recherche des provisions nécessaires à la subsistance de tant de monde. Sachant que des navires français avaient pris l’habitude de fréquenter le port des Etchemins, appelé la Pierre-Blanche, il s’y rendit. Il y rencontra quatre vaisseaux qui faisaient la troque avec les sauvages, l’un d’eux appartenant à M. de Monts, l’autre à un armateur malouin, le troisième à un Rochelois, et le quatrième à du Pont- Gravé, sous le commandement du capitaine La Salle, son parent. Poutrincourt n’eut pas de peine à faire reconnaître son fils comme viceamiral ; il obtint des secours dont il avait besoin et promit de les rembourser lorsqu’il serait sur la terre de France. Les Rochelois, paraît-il, furent peu scrupuleux sur la qualité des marchandises qu’ils fournirent. Le P. Biard s’écrie : “ Que Dieu pardonne aux Rochelois, car ils trompèrent à la Gabelle, donnant des barils de pains gastés pour du bon” (1).
Pendant ces échanges de bons procédés, le P. Biard apprit que le fils de Dupont-Gravé se trouvait avec les sauvages du beu.
(1) Les Relations de Jésuites, Edition de 1858, I, p. 30.
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Un an auparavant, Poutrincourt s’était vu dans l’obligation de le mettre en prison pour mauvaise conduite. Il était parvenu à s’évader et s’était mis à courir les bois avec les sauvages non sans endurer de grandes privations. Il n’osait retourner dans son navire de peur d’être saisi. Le P. Biard, ému par ses malheurs, supplia de Poutrincourt d’en avoir compassion “ eu égard aux services rendus par son père et aux belles espérances qu’il avait du fils.” Il ajoutait qu’il serait malheureux “ que des Français qui couraient pour convertir des sauvages vinssent à perdre leurs propres concitoyens....” Touché par ces considérations, Poutrincourt se laissa fléchir et le P. Biard courut chercher le jeune prodigue qui fit sa soumission. “ La paix et la réconciliation faite, écrit le missionnaire, on tira du canon.” Le jeune Dupont profita de cette circonstance pour mettre ordre aux affaires de sa conscience ce qu’il n’avait pas fait depuis un an.
Sur la fin de juin, Poutrincourt partit pour la France laissant l’administration des affaires à son fils Biencourt qui, avec une poignée d’hommes, ne négligea ni son temps, ni ses peines, pour établir la colonie sur des bases solides. Rappelons, en passant, les noms de quelques-uns de ces Français hardis qui ont laissé leurs noms dans les annales de la Nouvelle-France. Ce sont : Pierre des Landes, Jean de la Mothe, sieur de Montbérard, beau-frère de Poutrincourt, Jean Maubert, Michel Meunier, David Dumesnil, Nicolas le Canin, Abraham Rouart, Bernard Marot, qualifié chirurgien, Jean du Bu, Guillaume Chevalier, capitaine de vaisseau, de Saint-Malo, Jean Plastrier, allié à la famille de Pierre Chauvin, fils de Jean Plastrier et de Madeleine Chauvin, de Dieppe, François le Pelletier, Jean Maschelard, Morant, François Bacelee, Michel Janson, Jacques Férêt, Jean de la Taille, le sieur Imbert, La Pierre, René Maheu, Louis Hébert, apothicaire, Claude de Saint-Etienne de la Tour, Charles de Saint-Etienne de La Tour, son fils, Jean-Lambert Bonsomme, Joseph des Mouveaux, Michel Morel, Nicolas Mauger, Jean de La Salle, capitaine du vaisseau de Dupont-Gravé.
Tandis que M. de Poutrincourt avait à lutter en France pour conserver ses droits sur ses vastes domaines, des incidents fâcheux se passaient au Port-Royal. Le fils de Dupont-Gravé, auquel M. de Poutrincourt pardonna si généreusement, s’était de nouveau porté à des voies de faits. Comme il avait enlevé une jeune
indienne, ceux de sa nation s’en plaignirent à de Biencourt et exigèrent une réparation. Le jeune commandant promit que justice serait faite. Il s’empara du coupable qui, pourtant, trouva le moyen de s’évader. Non content de cela, il forma un complot pour pousser quelques-uns de ses compagnons à la révolte contre de Biencourt. Ce dernier ordonna à Louis Hébert de partir avec sept hommes et de s’emparer du fort de Dupont-Gravé. Sur cet ordre, Louis Hébert pénétra dans le logis du coupable mais il n’y trouva qu’un seul homme nommé Millier qui avoua tout le complot. Quelques jours plus tard, Dupont-Gravé fut arrêté luimême avec le capitaine Merveille. Cette fois encore, le P. Biard, qui comptait sur Dupont-Gravé pour s’en faire un interprète auprès des sauvages, intercéda de nouveau en sa faveur et lui obtint sa grâce. N’empêche que ces violations des lois de la morale et de la justice faisaient une pénible impression sur l’esprit des sauvages. Ils en vinrent à avoir des Normands une si mauvaise opinion que ce titre, dans leur bouche, fut longtemps pris en mauvaise part. Quand ils voulaient désigner un malhonnête homme, ils le qualifiaient “ Normandia Sarradou point Castia ” ce qui signifie : “Méchant qui ne vaut rien (1).”
Le 23 janvier 1611, un navire sous le commandement du capitaine l’Abbé, de Dieppe, “ honneste et sage personne ” arriva au Port-Royal. C’est de Poutrincourt qui, à la suite de nombreuses démarches avait réussi à envoyer des secours à son fils et à ses hommes. La colonie était dans un grand besoin. Le Frère Gilbert du Thet, jésuite, arrivait sur le même navire. La joie de l’arrivée fît bientôt place à la tristesse causée par la discorde. De Poutrincourt, comme les autres entrepreneurs de colonisation qui lui succéderont plus tard, dut, parfois, prendre à son service des gens peu ou point recommandables. Il semble que le digne seigneur ne fut pas heureux en confiant l’administration de ses affaires, sur le navire, à un ancien tavernier, de Paris, appelé Simon Imbert. A tort ou à raison, il parut au Frère Gilbert du Thet n avoir pas tenu une comptabilité assez serrée sur les dépenses de chaque jour. A son arrivée à bon port, le
„ Archives la Charente-Inférieure : Amirauté de la Rochelle SuddI
Prov. 75. Enquête faite par Edme du Verné, lieutenant du Prévost général en la justice et police establie en la Nouvelle-France.
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religieux erut de son devoir d’en avertir de Bien court afin de lui rendre service. Ce dernier en parla à Imbert qui se mit en colère se croyant accusé de malhonnêteté. “ Quels conseils furent pris là-dessus, écrit le P. Biard, et quelles menées ou prétentions, je n’en sais rien . . . ? ” Dans son langage imagé, il conclut : “ Comme de petites exhalations ou vapeurs qui, au commencement ne sont rien, s’élèvent d’épaisses nuées, des vents furieux et d’horribles tempêtes, qui gastent campagnes et moissons, de ce peu de cause, par l’agitation de l’esprit malin, se grossit en un tourbillon malencontreux de discorde qui a dissipé et ravagé tous les fruits et espérances de ce premier essartement (défrichement).” Le P. Biard dit encore que, de son côté, Imbert accusa les Jésuites de profiter de la protection de madame de Guercheville pour tenter d’expulser de Pouirin court de ses “ amples seigneuries du Canada” (1). Il n’en fallait pas plus pour semer des germes de discorde entre Biencourt et les courageux missionnaires.
Vers le même temps, Henri Membertou, le vieux patriarche, tomba malade à la Baie Sainte-Marie et mourut dans de vrais sentiments chrétiens. Le 8 septembre, jour de la fête de Notre- Dame, Biencourt alla le visiter et le fit transporter dans sa cabane. Louis Hébert lui administra des médicaments et les Jésuites l’entourèrent de soins. En présence de la gravité de la maladie, Membertou se confessa et reçut avec piété les derniers sacrements. Il voulut être enterré au Port-Royal et demanda des prières pour son âme. Le 18 septembre, il fit venir Biencourt et lui fit de touchants adieux. “ Vous nous avez fait beaucoup de bien, disait-il, à moi particulièrement. Je vous en remercie ; vous nous avez donné la connaissance du vrai Dieu, par la grâce duquel, j’espère aller là-haut, au ciel, jouir de sa présence. . .” Il remercia ensuite tous ceux qui lui avaient donné des soins. Il recommanda à ses enfants d’aimer M. de Biencourt comme lui-même avait aimé de Poutrincourt. . . “Il sera votre père et vous serez ses enfants.” De même, dit-il, vous aimerez tous ceux qui lui appartiennent, ses ennemis seront les vôtres. Si quelques sauvages leur font du tort ou si vous avez des nouvelles qu’ils aient dessein de lui en faire, vous l’avertirez et en tirerez raison avec lui. . . “ Puis, il leur recommanda d’aimer Dieu, d’être fermes dans la Foi en vivant
(lj Les Relations des Jésuites, I, p. 40.
en bons chrétiens. Il bénit ensuite ses enfants ; il les recommanda, ainsi que sa femme, à M. de Biencourt. Il le pria de pardonner d’avance les torts qu’ils pourraient lui faire. Biencourt assura le moribond qu’il les aimerait comme son père les avait aimés “ pourvu qu’ils fussent toujours de bons chrétiens Membertou pleurait abondamment durant ces adieux. Il mourut à l’issue des vêpres. Telle fut la mort édifiante du premier chrétien de cette partie de la Nouvelle-France.
Les funérailles eurent lieu le lendemain et furent très solennelles. On alla chercher le corps du défunt à sa cabane, soldats en tête et tambours battants “ selon la mode des convois des capitaines.” Un des Pères célébra la messe et le corps fut transporté au cimetière. Biencourt fit ériger une grande croix à laquelle il suspendit les armes du défunt. Cependant, l’union et la paix entre Biencourt et les Jésuites ne régnaient pas encore. Ces derniers n’espérant plus pouvoir s’entendre avec lui, et ayant appris que le vaisseau du capitaine l’Abbé devait partir pour la France, décidèrent de s’y embarquer en dissimulant leur départ. Ils avaient compté sans les hommes du fort qui découvrirent le complot. Les Pères Biard et Massé se rendirent à un quart de lieue du fort, à l’endroit appelé la Charbonnière, mais “ ils furent découverts par un nommé La Tour et Valentin Pageau, fils du notaire, de Paris.” Biencourt donna avis au capitaine l’Abbé qu’il ne le laisserait pas partir avant qu’il ne lui eût ramené les Jésuites. Après plusieurs allées et venues, ces derniers s’enfermèrent dans la chambre du capitaine, lequel envoya ses “ gens pour rompre les portes ”. Le P. Biard se coucha à travers “et menaça d’excommunication tout homme qui le toucherait.” Il écrivit une longue lettre à Biencourt le menaçant des mêmes censures. C’est alors que Louis Hébert intervint et conseilla à celui-ci de ne pas la lire disant qu’elle n’était écrite que pour le tromper. Biencourt ordonna à Louis Hébert de sommer les religieux de sortir du navire. Le document suivant montre comment cet ordre fut signifié et de quelle manière il fut reçu.
“ Nous Loys Hébert, par le commandement de Charles de Biencourt, Ecuyer, lieutenant de Messire Jean de Biencourt, chevalier, sieur de Poutrincourt, propriétaire des terres sous l’obéissance du Boy, je me suis transporté dans le navire du capitaine l’Abbé où estoit le P. Biard de la Compagnie de Jésus, auquel j’ay
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faici commandement de par le Roy et mon dict Seigneur de luy venir parler à terre où il estoit lequel a répondu qu’il ne reconnaissait le seigneur de Biencourt que pour un voleur, et qu’il n’en ferait rien, et que plutôt on le démembrerait pièce à pièce et qu’il excommunierait tous ceux qui le toucheraient. ... en présence de Michel Morel, maître du dict navire, Jean Pointel, marinier, Guillaume Capichat, Joseph des Monneaux, Noël Belladonne, Jehan Lambert, Vincent Beaudoyn, Nicolas Mauger, Jean Hullet, Jacques Langlois, tesmoins . . .
Faict au Port-Royal en la Nouvelle-France, le 13 mars 1612.
(Signé) HÉBERT (1).”
Cette pièce fait voir qu’entre le jeune commandant et les religieux les ponts étaient rompus. La bonne entente avait fait place au désaccord ; la violence du langage le prouve assez. Qui eut tort ? Qui eut raison ? Il est assez malaisé de résoudre la question. M. l’abbé H.-A. Scott écrit à ce sujet : “ Que les Jésuites, qui avaient, grâce aux libéralités de madame de Guercheville et de la reine, des intérêts dans l’entreprise de Port-Royal, et à qui, d’ailleurs, leur caractère et leur âge conféraient ce droit, aient donné des conseils à Biencourt, c’est tout à fait probable et c’est dans l’ordre. Que celui-ci, déjà prévenu contre des censeurs jugés importuns, les ait mal reçus, ce n’est pas dans l’ordre, mais c’est bien dans l’humaine nature : . . . De là ces disputes, ces tiraillements qui aboutissent à une rupture complète (2).”
Quant à la prétendue excommunication dont il est parlé ici et dont les ennemis des Jésuites font tant de cas, en particulier Gabriel Marcel, M. l’abbé Scott écrit : “ C’est contre des vexations presqu’incroyables que protesta le P. Biard, non par une excommunication — c’était un ancien professeur de théologie et il savait à quoi s’en tenir, — mais par un document où il signifie à Biencourt: 1° Que quiconque me violentera ou me forcera (à) sortir hors (du navire) encourra premièrement l’indignation du Dieu toutpuissant et la sentence d’excommunication majeure.” Le Jésuite ne faisait qu’invoquer les pénalités encourues de droit, par ceux qui portent une main violente sur les personnes consacrées à Dieu.
(1) Gabriel Marcel : Factum de Biencourt, pp. 40, 47, 52, 54.
(2) M. l’abbé Scott : Au berceau de notre histoire : Mémoires de la Société Royale du Canada, XVI, 1922, p. 39.
C’est l’immunité ecclésiastique qui a existé de tout temps et qui existe encore ; il déclarait 2° qu’il relevait du roi et de son supérieur ecclésiastique ; que l’ordre du roi était qu’on le laissât libre et que personne n’avait le droit de l’arrêter ; enfin qu’il n’était pas le sujet de M. de Biencourt, mais son associé (1).”
Du 13 mars au 24 juin, les Jésuites ne voulurent plus administrer les sacrements ni même célébrer les saints Mystères. De telles dissensions faisaient une pénible impression sur les sauvages, qui, se rangeant du côté de Biencourt, s’offrirent pour molester les religieux. Biencourt, qui se rendait compte de sa responsabilité, leur en fit une défense formelle. “ Ce sont, dit-il, des personnes sacrées dont je dois rendre compte au roi. . .”
Le 25 avril 1612, de Biencourt rédigea son fameux factum contre les Jésuites et contre Guillaume Chevalier, capitaine de Saint-Malo, qui n’avait pas obéi à ses ordres. Ce document porte les signatures des Français dont les noms suivent : Plastrier, Le Pelletier, Bernard Marot, David Dumesnil, Jean Maschelart, David de Bruges, Morant, François Becelee, Michel Janson, Jacques Féret, Jean de la Taille, Charles de St-Etienne (2). Ce dernier, mentionné dans le même document sous le nom de La Tour, avait seize ans. Bernard Marot, en 1630, huit ans plus tard, lui remet des lettres patentes du roi dans lesquelles il est également désigné sous ces deux noms, ce qui prouve évidemment que c’est le même personnage. Les noms de Saint-Etienne et de La Tour lui appartenaient dès cette époque. On voit par là que l’histoire rapportée par d’Aulnay, sur les diverses mutations de ces noms (3), est sans fondement, partant, MM. Moreau (4), de la Foncière (5), Lauvrière (6), le P. Candide (7), qui l’ont suivi sur ce point, sont dans l’erreur (8) .
Quoiqu’il en soit, des dissensions aussi regrettables entre des hommes de la même race, et si recommandables par ailleurs, ne
(1) M. l’abbé Scott : Au berceau de notre histoire : Mémoires de la Société Royale du Canada, XVI, 1922, p. 39.
(2) Bibliothèque Nationale : Factum Bidon-Bigot, pp. 3. 4, 116 : Factum du procès entre Messire Jean de Biencourt, chevalier, sieur de Poutrincourt, Baron de St-Just, appellant d’une part et Pierre Biard, Ennemond Massé et consorts.
(3) Bibliothèque Nationale, Manuscrits : Ancien Fonds Français, No. 18,593.
(4) Histoire de l’Acadie française, p. 124.
(5) Histoire de la Marine française, IV, p. 635.
(6) La tragédie d’un peuple, 1, p. 44.
(7) Pages glorieuses, p. 132.
(8) En marge de la tragédie d’un peuple, p. 18.
pouvaient durer. Le 24 juin 1612, le P. Biard va trouver de Biencourt. Il lui donne des explications sur la cause de la brouillerie survenue entre eux. Champlain, qui se tient au courant des affaires de l’Acadie, assure que les religieux forcent Imbert à avouer “ qu’il était gaillard lorsqu’il porta les accusations contre eux.” Biencourt se rendit de bonne grâce devant ces raisons et il s’empressa à son tour de se réconcilier (1). Le lendemain, c’était grande fête dans la colonie et les religieux célébrèrent la messe qui n'avait pas été dite depuis le mercredi des Cendres. Quelques jours plus tard, le P. Biard pria de Biencourt de laisser passer en France, sur le vaisseau du capitaine l’Abbé, le Frère Gilbert du Thet. Il le chargeait de porter une lettre qu’il adressait à son père et dans laquelle il déclarait que son fils était “ porté d’un grand zèle pour la gloire de Dieu. . .”
Si l’on en croit Gabriel Marcel, M. de Poutrincourt luttait depuis longtemps contre des envieux qui désiraient le supplanter. D’après cet auteur, madame de Guercheville fit saisir le navire du capitaine l’Abbé, les provisions, jusqu’aux hardes de ses propres serviteurs. “ A Paris, à Dieppe, à Honfleur, on le poursuit avec un acharnement d’autant plus ignoble que ce n’est pas lui seul qu’on frappe ; on réduit, en l’empêchant de faire passer des vivres en Acadie, les colons de Port-Royal à une telle disette, qu’ils sont forcés, pour ne pas mourir de faim, de manger des glands et des racines. Obligé de se défendre contre des gens qui veulent sa ruine et qui cherchent à le dégoûter d’une entreprise à laquelle il a consacré toute sa fortune, Poutrincourt est jeté en prison, mais sous un prétexte si futile et si vain qu’on dût le relâcher aussitôt. . . (2) .” En présence de toutes ces tracasseries, pour ne pas courir à une ruine complète, Claude Pajot, sa femme, le 9 mars 1613, présente à la Cour une demande de séparation de biens.
De son côté, la pieuse Dame de Guercheville, en apprenant, de la bouche du Frère Gilbert du Thet, les difficultés survenues entre les Jésuites et de Biencourt, et les vexations auxquelles ces derniers ont été en butte, résolut de travailler à une fondation nouvelle. A cet effet, elle obtint de M. de Monts tous ses droits, depuis “ la Grande rivière jusqu’à la Floride, hormis seulement
(1) Les voyages de Champlain, IV, p. 115.
(2) Gabriel Marcel : Factum de Biencourt, p. XV.
le Port-Royal,” appartenant à de Poutrincourt et “ pas autre chose,” et elle fit équiper un navire la Fleur de May dont le capitaine était le sieur de la Saussaye. Trente personnes, parmi lesquelles £e trouvaient le P. Quentin et le Frère Gilbert du Thet, prirent passage à bord. Le capitaine, en passant au Port-Royal, avait l’ordre de prendre les deux Jésuites qui s’y trouvaient ainsi que leurs serviteurs et de les ramener en France avec l’équipage composé de trente-huit hommes, au dire de Champlain, et de quarante-huit, selon le P. Biard. Pour cette expédition, le roi, la reine, les dames de la Cour y avaient été de leurs largesses en fournissant des armes, de la poudre, des munitions, des linges d’autel.
La Fleur de May, navire de cent tonneaux, partit de Honfleur le 12 mars 1613. Il arriva à la Hève le 16 mai, et les colons prirent possession de cette terre au nom de la marquise de Guercheville. De là, ils se rendirent au Port-Royal, où ils trouvèrent cinq personnes : les deux Pères Jésuites, Louis Hébert, commandant en l'absence de M. de Riencourt, et deux autres personnes. Ce fut Louis Hébert qui fit les honneurs de l’habitation. Il prit connaissance des ordres de la reine, “ et tant ce jour-là que le lendemain, écrit le P. Biard, on fit bonne chère à Hébert et à ses compagnons à ce que notre arrivée ne leur fût pas triste.” Le lendemain, ils quittaient le Port-Royal et ils s’arrêtèrent à l’entrée de la rivière de Pentagouët sur l’île des Monts Déserts. Les colons, en touchant la terre, rendirent grâces à Dieu et ayant érigé une croix, les Jésuites célébrèrent la sainte Messe. Ce lieu fut appelé Saint-Sauveur.