‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 13 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Destruction de Saint-Sauveur. — Port-Royal a le même sort. — De Poutrincourt revient dans ses domaines. — 11 cède à son fils ses droits sur Port-Royal. — Il retourne en France. — Sa mort glorieuse. — M. de Biencourt se maintient dans le pays. — Ses relations avec les marchands de la Rochelle. — Il demande des secours aux échevins de Paris. — Sa mort.

Les belles espérances entretenues par les fondateurs de la colonie de Saint-Sauveur furent vite déçues. Ils avaient trop compté sans les ennemis du dehors. Vers la mi-juillet, Samuel Argall, sous-gou\erneur de la Virginie, avec des forces considérables, tomba sur cet établissement à peine commencé. Il y eut combat entre les Français et les Anglais. Le Frère Gilbert du Thet fut blessé et il mourut le lendemain après avoir reçu les sacrements du P. Biard. La Saussaye, qui s’était enfui dans les bois, resta prisonnier avec les siens. Argall lui enleva en même temps les commissions qu’il tenait du roi. Quinze Français et le P. Massé furent mis dans une barque et abandonnés à la merci des flots ; ils furent heureusement secourus à temps au Port-au- Mouton par des vaisseaux pêcheurs. Les Pères Quentin et Biard et le reste des prisonniers, arrivés dans la Virginie, furent conduits devant le gouverneur. Les prenant pour des pirates, il les condamna à mort. Argall ne voulut pas, sans doute, assumer la responsabilité de ces crimes et, pour leur assurer la vie, il fit voir au gouverneur les commissions qu’il avait dérobées au malheureux capitaine. Ce geste d’honnêteté tardive sauva les prisonniers qui furent remis en liberté. Après beaucoup d’aventures, ils parvinrent enfin dans la mère patrie.

Cependant, le pirate anglais n’avait pas terminé son œuvre de destruction. Sur des vaisseaux armés en guerre, il retourne à Saint-Sauveur, brûle le fort, renverse la croix érigée par les Français et la remplace par une nouvelle aux armes de l’Angleterre. Non content de cela, il va sur l’île Sainte-Croix où sont

encore quelques vestiges du premier fort et les détruit jusqu’aux derniers. Guidé par un sauvage qu’il “ prend de force, car les Français ne veulent pas le renseigner”, écrit M. de Champilain, ii atteint le Port-Royal en ce moment sans défenseurs, car tous sont dans les bois. Brûler le fort, le détruire de fond en comble, est pour lui l’affaire de quelques heures. Ce crime accompli, le pirate lève l’ancre. Lorsque Biencourt et ses hommes reviennent vers leur foyer, ils n’y trouvent que des ruines fumantes. La nécessité les force à se réfugier chez les sauvages. Port-Royal n’est plus. Les généreux efforts de Poutrincourt ont été dépensés en pure perte.

Certes, madame de Guercheville et son conseil auraient dû comprendre que cet homme possédait les qualités : le courage, le désintéressement, l’esprit de sacrifice qui distinguent les vrais fondateurs. N’avait-il pas donné des preuves de son zèle et de son savoir-faire ? Au lieu d’abandonner la colonie de Port-Royal à elle-même, au lieu de la laisser dans le besoin, il eût mieux valu la fortifier et en assurer le développement avant que d’entreprendre une fondation nouvelle à Saint-Sauveur. La malheureuse division, suscitée par les intrigues, nourrie par l’envie et la jalousie, “ ennemies de tout bien ” dit le P. Biard, précipita la catastrophe. L’histoire, hélas ! se renouvellera plus tard quand d’Aulnay, poussé par le désir de régner sur toute cette partie de la Nouvelle- France, ruinera ses compétiteurs : Denys, de La Tour, Jacques Maillet et René Guignard, en leur livrant une guerre sans merci et attirant sur le pays des malheurs irréparables. Begnum in se divisum desolabitur. Tout royaume divisé sera jeté dans la désolation, lisons-nous dans nos saints Livres.

Pendant que ces malheurs fondent sur Port-Royal et Saint- Sauveur, Poutrincourt, plein d’espoir fait voile vers ses domaines, ïi arrive sur un navire chargé de provisions et plus que jamais désireux d’asseoir sa colonie sur des bases solides. Quelle n’est pas sa douleur au spectacle qui frappe ses yeux en entrant au Port-Royal ? Il n’y trouve que ruines et décombres. Tout le fruit de ses labeurs et de ses souffrances gît là sous ses yeux. L’âme endeuillée, il part pour la France laissant à son fils le soin de relever de ses ruines le fort qui lui a coûté tant de travaux. Les persécutions qu’il a essuyées, les dépenses qu’il s’est imposées compromirent tellement ses affaires, que la terre et seigneurie de

ET SON TEMPS

Guibermesnil furent vendues à la criée le 3 mai 1614, et adjugées à Charles de Biencourt, son neveu. Il termina glorieusement une vie “ qu’il n’avait cessé de rendre utile à son Prince et à sa Patrie, ayant été tué, le 5 décembre 1615, en défendant, pour le roi, Méry-

sur-Seine, dont il était gouverneur . La Rocque, dans son

Traité de Noblesse le dit l’auteur d’une Histoire sur les Etablissements des Français du Canada (1). Il avait épousé Blandine Pajot (2). Ses soldats qui le chérissaient firent ériger une croix de pierre à l’endroit où il perdit la vie. Cette croix est encore appelée la Croix de Poutrincourt et une épitaphe fut placée sur son tombeau à Saint-Just (3).

Charles de Biencourt, héritier du nom de Poutrincourt, ne voulut pas abandonner l’œuvre commencée. Il résolut de se maintenir dans la colonie avec le concours d’une poignée de Français au cœur généreux et fidèle. Durant plusieurs années, il entretint des relations commerciales avec les anciens fournisseurs de son père, les sieurs Macquin et Samuel Georges, marchands de ia Rochelle. Il entra en société avec eux et le secrétaire en fut David Lomeron qui donna son nom au fort devenu plus tard la propriété de Charles de Saint-Etienne de La Tour.

La société, ainsi fondée, réalisa de beaux profits, mais elle eut à lutter contre une rivale formée des marchands de Rouen et de Saint-Malo, qui refusaient de reconnaître à Biencourt le titre

(1) La Chesnaye Desbois et Badier : Dictionnaire de la Noblesse, III, pp. 174 et suivantes.

(2) Lescarbot : Histoire de la Nouvelle-France. Cet auteur et de Saint- Alîais donnent à la femme de Poutrincourt le nom de Claude Pageot. M. Louis Le Clert, dans son Etude sur Romilly-sur-Seine, apporte, sur la mort de Poutrineourt, une version differente. “ Romilly, dit-il, joua un rôle actif pendant les guerres qui attristèrent les premières années du règne de Louis XIII. C’est dans cette bourgade que se réunirent, en 1616, les troupes destinées à mettre le siège devant Méry, alors occupé par une garnison que le prince de Condé y avait placée pour inquiéter la contrée et entraver le commerce entre Troyes et Paris. Ces troupes étaient commandées par M. de la Vieuville, accompagné de M de Romilly (Etienne de Nicey), M. de Saint-Sépulcre (Charles de Villemontée) et M. de Poitrincourt (Jean de Biencourt).

Dès le second jour de l’investissement, M. de Lameth, qui commandait la garnison pour le prince de Condé, fît évacuer la place par ses hommes. Ils soitirent avec armes et bagages. On ne pouvait désirer mieux; mais M. de Poitrincourt, qui avait ourdi un complot pour mettre la main sur la ville de Mery el s’en faire nommer gouverneur, voyant que cette proie lui échappait, donna l’ordre à ses soldats de tirer sur les troupes royales. Il s’ensuivit une melee dans laquelle Poitrincourt fut tué avec cent des siens. M. de Romilly, qui d abord avait embrassé la cause de Poitrincourt, se rallia franchement a M. de la Vieuville et reçut de lui la mission d’annoncer au roi la capitulation de Mery. Annuaire du Département de l’Aube de 1898, 72e année, p. 87.

(3) P. Candide : Pages glorieuses, p. 82.

de vice-amiral. A l’origine, ces deux sociétés n’en devaient faire qu’une. Le 1er février 1613, le prince de Gondé céda ses droits aux marchands de la Rochelle et de Rouen, moyennant la somme de 1000 livres. Le contrat était valable pour un an. Cependant les marchands de la Rochelle, préférant agir seuls, envoyèrent au Canada deux vaisseaux sous la protection du même prince. Le 2 avril 1615, ils obtinrent l’autorisation d’expédier une barque dans le but de terminer les affaires commencées avant les défenses du roi et dans l’espoir de rembourser les frais des voyages précédents. Les marchands de Rouen et de Saint-Malo s’opposèrent inutilement à cette faveur. En conséquence, deux navires, l’un la Magdeleine, de cinquante tonneaux, se rend à Manhatten (New- York), l’autre le Féjan, de soixante tonneaux, à Port-Royal, sous le commandement des sieurs Pierre Georges et Daniel Braignault (1).

Le 16 février 1615, les sieurs Macquin et Samuel Georges, au nom de M. de Riencourt, engagent François Sorreau, maître du navire la Trinité d’Alvero pour se rendre en Acadie faire la traite des pelleteries. D’autres navires visitent le Port-Royal, ils y apportent des provisions et en reviennent avec de riches cargaisons de fourrures et de morues. Le même François Sorreau ou Lareau commande tour à tour le Petit Poitevin, le Don de Dieu et plus tard, le Désir. Ce dernier avait pour mission de se rendre au fort de Lomeron, ainsi nommé par l’agent de M. de Biencourt, David Lomeron, de la Rochelle. Ce va-et-vient entre l’Acadie et la France ne rapportait pas que des profits : le chapitre des pertes était au grand complet. Au surplus, les deux compagnies rivales ne tardèrent pas à se faire une lutte sans trêve. Les procès qu’elles eurent à soutenir le prouvent surabondamment.

Le 5 janvier 1616, de Lomeron envoie Sorreau en Acadie sur le navire la Fortune et lui enjoint de se défendre contre les attaques probables des navires Normands et étrangers et même de leur faire la chasse si les capitaines refusent de reconnaître de Biencourt comme vice-amiral. Les sieurs Macquin et Georges avancent une somme de 8,550 livres pour ce voyage. De Lomeron en

(1) Ce dernier, en 1633, étant au service de Charles de La Tour et des mêmes marchands, ramène en France deux des Récollets qui se trouvaient en Acadie, c’étaient le P. François du Long et son confrère, le P. Nicolas Bigot.

ET SON TEMPS

accuse la réception au nom de son patron M. de Biencourt. Le voyage s’effectua heureusement ; la navire revint avec une belle cargaison de pelleteries. Au retour, la veuve Lucas Le Gendre le fait saisir. Cette action donne lieu à un procès qui était encore en instance en 1623. Cette même année, le capitaine Martin, au nom des associés de Biencourt, conduit à la Rochelle, comme prise de guerre, le navire Y Ange-Saint -Michel (1).

Par ce court exposé, on voit que les deux sociétés normanderouennaise et la rocheloise furent en opposition continuelle. La première était protégée par le prince de Condé, la seconde par de Biencourt. Les Rochelais donnaient des courses aux navires Normands qui ne voulaient pas reconnaître de Biencourt comme vice-amiral.

Durant quelques années, cette lutte ne fut pas trop préjudiciable aux relations établies entre la France et l’Acadie. Peu à peu, cependant, les trafiquants devinrent moins nombreux. De Biencourt comprit que la petite colonie allait périr sans un secours extraordinaire. Mais où devait-il s’adresser pour empêcher cette ruine ? Sur quelles influences pouvait-il compter ? Dans la mère patrie nul ne se préoccupait des quelques colons qui, sur le sol d’Amérique, travaillaient à agrandir le domaine de la France. Enfin, résolu de sauver à tout prix la colonie fondée par son père, de Biencourt s’adressa aux échevins de Paris et il leur appris dans quelle position il se trouvait.

Dans une lettre remarquable, il traçait tout un programme de colonisation ; s’il eût été suivi, la colonie serait devenue la plus importante des possessions françaises.

Il rappelle que la ville de Paris a besoin d’être approvisionnée par des secours étrangers. Son père et lui, depuis quatorze ans, ont tenté de se rendre utiles à la France et à l’Eglise. Les peuples du pays sont disposés à recevoir le baptême. M. de Poutrincourt a été assassiné au siège de Méry-sur-Seine, “ ce qui a retardé l’œuvre commencée. Les Anglais ont fondé des colonies à la Virginie et aux Bermudes ; à Londres, on a ouvert des écoles pour instruire les naturels du pays. Les Anglais espèrent prendre le pays qu’il habite. Il faut prévenir leur dessein. Il faudrait bâtir

(1) Bibliothèque Nationale : Nouv. acquisitions françaises, No. 9,283. Ori gine française : Acadie et Terreneuve.

trois forts pour y mettre des Français. Il rappelle qu’en b rance il y a beaucoup de pauvres qui trouveraient leur subsistance en ce pays nouveau. La terre, dit-il, est bonne au labourage, la chasse abonde. Il encourage les échevins de Paris, les Pères du peuple, à faire quelques petites dépenses. 11 les exhorte à travailler à la gloire du nom de Dieu. “ Nous avons découvert, ditil, toutes ces côtes au péril de nos vies. Elles nous sont connues et nous avons l’intelligence et l’usage de deçà.” Il les prie d’aider cette œuvre afin que “ le nom français soit ainsi honoré par toute la terre.”... “Vous qui avez pour marque des trophées navales de vos ancêtres, laisserez-vous perdre cette gloire et n’aiderezvous point à la navigation de la Nouvelle-France qui vous rendra un jour abondamment l’usure de votre dépense ? Car, outre la grande manne de ces poissons, bois et prés se rempliront bientôt de bestiaux qui vous fourniront abondance de cuirs, graisse, chairs et laitage d’où votre peuple aura du soulagement, comme aussi les bois deçà vous fourniront les navires . . où Moscou avec une navigation plus longue et plus périlleuse que celle-cy. J’aurais beaucoup de choses à vous dire cy-dessus, lesquelles je laisse pour ne pas être ennuyeux et vous dire que si ce pays a été méprisé jusqu’icy, ç’a été par ignorance et par la malice des marchands. On dit qu’il y a longtemps qu’on parle du Canada et qu’on n’en voit aucun fruit. Je réponds qu’il y a longtemps que nous ne sommes point assistés ; il est aisé de parler entre oisifs ou assis dans une chaise. Seulement je vous représente l’Anglais vous laissant considérer ses desseins et sur ce, je prie Dieu, Messieurs, de vous donner accroissement de toute prospérité.

Votre très humble Serviteur,

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