CHAPITRE XIV
La colonie d’Aulnay de 1636 à 1640. — Les Capucins. — Leurs travaux. — Leurs espérances. — Charles de Menou empiète sur les droits de La Tour. — Difficultés au sujet de Pentagouët et du fort de Saint-Jean. — Lettre du roi à d’Aulnay. — La troque doit se faire comme du temps de Razilly. — Lettre du P. Honoré, Provincial des Capucins. — Rappel de quelques Capucins opposés au gouverneur. — Le P. Pacifique de Provins et ses lettres à Ingoli.— Tl demande une juridiction générale sur toutes les missions de l’Amérique septentrionale. — Les Capucins et les écoles. — Le séminaire sauvage.
On a prétendu que, dans le cours de sa carrière mouvementée, d’Aulnay fit venir de France une trentaine de familles. Cela est bien possible. Denys, quarante ans après ces événements, en deux endroits de son ouvrage, affirme qu’il ne fit passer personne, mais qu’il conduisit à Port-Royal tous les colons que de Razilly avait établis à la Hève. “ Ils ont déserté, dit-il, d’autres terres qui portent du froment en plus grande abondance que celles qu’ils cultivent autour du Fort . . . Tous ces gens-là sont ceux que M. le Commandeur de Razilly avait fait venir de France à la Hève, qui ont bien multiplié au Port-Royal (1).”
Quel était le nombre des Français à cette époque ? Combien de familles suivirent de Razilly en la Nouvelle-France ? Aucun document précis nous l’apprend. On a bien écrit qu’en 1632, “ trois cents hommes d’élite ont traversé les mers (2) ”, mais aucun chiffre officiel ne nous est parvenu. Les écrivains n’ont pas eu le temps de jeter un coup d’œil dans les archives de France pour lever un coin du voile sur ce point d’histoire si important ou bien leurs recherches sont demeurées infructueuses. Cependant, le P. Pacifique de Provins, Capucin, écrit, qu’en 1641, cette partie de la Nouvelle-France comptait cent vingt hommes, répartis en quatre endroits, au Port-Royal, au fort Sainte-Marie ou la
(1) Nicolas Denys : Description des côtes de l’Amérique, pp. 53, 54
(2) P. Candide : Pages glorieuses, p. 119.
Hève, à Canseau et à Pentagouët. Il suit de là, que si d’Aulnay introduisit des colons dans son gouvernement, après la mort de Razilly, en 1635, la population devait être un peu au-dessous de ce chiffre. Le P. Pacifique de Provins nous apprend que “ le passé a été peu profitable à la Compagnie (Razilly-Condonnier) . Quelques Français seulement sont venus en la Nouvelle-France et ont défriché peu de terre.” Ils ont dû compter sur le vin et la farine de France. Ils ont souffert depuis deux ans. Autour des forts, situés dans différents endroits, il n’y a pas plus d’un quart de mille de terre défrichée, sauf à Port-Royal, où il y en a environ un mille.” On se souvient que de Poutrincourt, Louis Hébert, de Riencourt, y ouvrirent des défrichements ; les Ecossais les ont agrandis, de sorte que d’Aulnay ne paraît pas avoir travaillé outre mesure pour mettre son domaine en valeur. Ainsi, dans sa lettre du 21 octobre 1644, Charles de La Tour était bien près de la vérité lorsqu’il disait aux Anglais de Roston qu’il n’avait défriché que “ sept ou huit arpents de terre ” (1).
C’est dans cette lettre que le P. Pacifique de Provins, tout en fournissant à Ingoli des renseignements sur l’état de la mission, demande la faveur qu’on étende le champ de son apostolat à toute l’Amérique Septentrionale, partout où il n’y a pas d’autres religieux. En ce moment, le P. Pascal de Troyes était à Paris, en compagnie d’Aulnay, qu’il appuyait de tout son pouvoir auprès du roi, de la reine, et des juges de Sa Majesté (2). Déjà, les Capucins, c’est de toute évidence, désiraient supplanter les Récollets qui étaient chez de La Tour. Si, jusque-là, l’accès de ces missions ne leur était pas permis, ils entretenaient l’espoir que, dans un avenir prochain, leurs désirs seraient réalisés. En tout cas, la requête du préfet des missions capucines servait merveilleusement la cause d’Aulnay, qui continuait à jeter des yeux pleins de convoitise sur les domaines si riches en fourrures appartenant à de La Tour. Rameau, qui ignorait les pièces que nous venons de citer, a parfaitement compris les raisons qui poussaient d’Aulnay à envahir les possessions de son voisin : “ Il convient de présenter ici, dit-il, une observation qui, sans justifier entièrement sa con-
(1) P. Candide : Pages glorieuses, p. 227.
(2) Archives de la Propagande : Lettre du P. Pacifique de Provins, 7 nov. 1641. Vol. 141, fol. 67.
ET SON TEMPS
duite, l’explique, en partie du moins, par les nécessités de sa situation. Les travaux dispendieux, les créations considérables qu’il avait entrepris, nécessitaient des capitaux qui dépassaient de beaucoup ses ressources personnelles. Quant aux profits qu’il pouvait réaliser par le trafic privilégié des pelleteries dans les comptoirs de la presqu’île et même de Pentagouët, ils étaient insuffisants pour combler le déficit, et chaque année, il s’endettait de plus en plus vis-à-vis de ses fournisseurs de la Rochelle. . . il était donc à craindre que, dans un délai assez court, il ne se trouvât acculé entre l’obligation de tout abandonner, ou dans l’impossibilité absolue de satisfaire ses créanciers...
“ La Tour, au contraire, dominait et possédait effectivement tout le bassin du fleuve Saint-Jean, c’est-à-dire la contrée la plus riche et la plus productive en fourrures, et tandis qu’il ne faisait aucuns travaux et aucuns frais pour coloniser le pays, il réalisait à lui seul plus de bénéfices que tous les traitants de l’Acadie ensemble ; Latour, qui était un homme habile et un vieux routier dans le commerce indien, avait su concentrer, sur le fleuve Saint- Jean et sur ses affluents, les apports des nombreuses tribus abénakisses, maléchites, armouchiquoises, qui peuplaient le continent et fournissaient chaque année une immense quantité de pelleteries. Mille motifs sollicitaient donc l’esprit d’Aulnay et le poussaient à supplanter son rival : quel ne devait pas être son dépit en voyant Latour, qui ne faisait aucun sacrifice pour le bon établissement du pays (ce qui est une erreur) , réaliser les profits les plus beaux et les plus nets, tandis que lui, qui prodiguait son temps, son argent, ses fatigues, sentait s’accroître chaque jour les dettes considérables qui pouvaient ruiner son entreprise malgré tous ses efforts ! La conquête du fort de Jemsek (pour fort Saint-Jean) et du riche bassin qui en dépendait devait au contraire changer complètement sa situation, et en effet, dès qu’il eut concentré dans ses mains tous les ports commerciaux de la baie Française, il put donner un nouvel essor à ses travaux de culture et de colonisation, tout en atténuant les dettes considérables dont il était grevé. . (1).”
Tel est le sentiment d’un historien impartial qui, pourtant, n’avait pas en mains les documents tirés des Archives de la Propagande, en particulier, le rapport si instructif du P. Pacifique de
(1) Rameau : Une colonie féodale en Amérique, I, p. 107 et suivantes.
Provins dont nous avons cité quelques lignes. D’Aulnay, on le voit, avait intérêt à supplanter son rival. Il voyait en lui le compétiteur intelligent et adroit qui avait su choisir les postes les plus avantageux et pouvait l’arrêter dans ses projets d’avenir. Il lui fallait l’écarter ; ce fut son delenda est Carthago. De la perte de La Tour dépendait sa fortune. Il s’appliqua à le détruire par les calomnies et par les armes. Quelques Capucins, malheureusement, entrèrent dans ses vues ; ils le soutinrent de leur influence. Le P. Pacifique de Provins, à son insu peut-être, favorisa son ambition quand il pria Ingoli “ d’étendre le champ de son apostolat à toute l’Amérique Septentrionale, où il n’y avait pas d’autres missionnaires ”.
Pendant que d’Aulnay se débattait contre toutes sortes de difficultés financières, Charles de La Tour, de son côté, prospérait. En 1635, il vivait au fort Saint-Louis, au Cap de Sable. Son père possédait son logement en dehors du fort. Nicolas Denys l’y rencontra et fut reçu cordialement tant par le fils que par le père. “ Environ l’an 1635, je passai par là ; je fus voir le jeune de La Tour qui me reçut très bien et qui me permit de voir son père en son logement ; ce que je fis. Il (Claude de La Tour) me reçut bien et m’obligea de dîner avec luy et sa femme ; ils étaient fort proprement meublés ; dans le temps que j’y étais, il y arriva un P. Récollet, à qui la femme témoigna la joie qu’elle avait de me voir, ensuite je me rendis avec le Récollet qui me fit le récit de son jardin et me convia de l’aller voir, ce que j’acceptai ; j’étais curieux de voir tout et d’observer ce qui s’offrait digne de remarque. ... (1).”
Ainsi, Denys, dans cette visite, se rendit compte que Claude de La Tour vivait dans une sorte de dépendance à l’égard de son fils. Il put converser librement avec sa femme et le P. Récollet, et d’eux, il apprit l’histoire des premières années de la colonie. Il fait de grandes louanges des travaux entrepris par Charles de La Tour. Dans un champ, près de son fort, il avait commencé à cultiver du blé, des pois, du maïs. Il remarqua que le jardin du religieux était tenu en meilleur ordre. Il vit des choux “ très beaux, pommés et toutes sortes d’herbes potagères et de légumes ”, ce qui prouve que sa visite se fit dans l’automne de 1635.
(1) Denys : Description des côtes de l’Amériaue.
ET SON TEMPS
“ Il y avait, dit-il encore, quelques pommiers et poiriers qui étaient bien pris et très beaux, mais non encore en état de porter des fruits, étant venus petits de France et n’ayant été plantés que l’année précédente. Je fus étonné de voir tout cela, mais bien plus encore lorsqu’il me montra ses pois et son froment qu’il avait semés. Les pois me ravissaient à voir leur hauteur ; ils étaient ramés, mais si couverts de gousses que cela ne se peut croire à moins que de le voir et le froment même. Il n’y avait grain de blé qui n’eût sept à huit pailles, les moindres ; les autres douze à treize ; le moindre épi de demi pied de longueur bien fourni de grains ; mais entr’autres, il me montra un épis de blé qui était venu à l’écart et qui avait cent cinquante pailles toutes portant épi et que je comptai. Il y avait un grand cercle ou cerceau de barriques qui les entourait pour les maintenir et supporter de crainte d’être couchés par le vent (1).” Les Récollets s’étaient donc mis à cultiver la terre aussi bien que de La Tour. Des colons se trouvaient-ils autour du fort Saint-Louis ? Il serait sans doute téméraire de le nier, car l’on sait qu’en 1633, La Tour préparait, à la Rochelle, un embarquement composé d’artisans, d’ouvriers et d’engagés. Quoiqu’il en soit, aucune liste officielle ne nous renseigne sur ce point. Il serait intéressant de retrouver le “ rôle ” des embarquements que firent de La Tour, de Razilly et d’Aulnay, nous pourrions ainsi connaître les noms des premiers colons de cette partie de la Nouvelle-France et de l’Acadie.
Devenu propriétaire en titre du fort Saint-Louis et du fort Saint-Jean, par lettres patentes, en date du 15 janvier 1635, Charles de La Tour fit des démarches pour rentrer en possession du fort de Pentagouët. Le 25 janvier 1636, la Compagnie de la Nouvelle- France accorda à Claude de La Tour “ en récompense des récents services qu’il avait rendus au roi ”, ce poste avec dix lieues de largeur de terre sur une égale profondeur (2). Charles de La Tour appelait ce poste “ le Vieux Logis ”. Il se contenta d’en faire un lieu de traite. “ Ici, écrit le P. Candide, nous perdons pied tout à fait (3).” Il n’y a pas lieu de témoigner une surprise si grande pourtant en voyant la Compagnie de la Nouvelle-France
(1) Denys : Description géographique...
(2) Arrêt du Conseil d’Etat, Versailles, 1703 ; Mémoire sur les contestations qui sont à régler au sujet de l’Acadie.
(3) Pages glorieuses, p. 168.
remettre à Claude de La Tour un fort qu’il avait bâti lui-même avant sa prise par les Anglais. Denys nous renseigne sur ce point : “ Le fort de Pentagouët, dit-il, avait été basti par feu Monsieur de La Tour et, ayans été pris sur les Français, par les Anglais, durant les guerres, fut remis par un accommodement fait avec le France (1).” La Compagnie de la Nouvelle-France, en le remettant à Claude de La Tour, ne faisait que reconnaître les services que son fils, au moins, avait précédemment rendus à son pays.
Ce poste était convoité par d’Aulnay qui, en 1635, l’avait repris sur les Anglais; c’était assez, sans doute, pour lui faire croire qu’il avait des droits sur ce fort et qu’il tentât de le conserver. Dès cette époque, le rival de La Tour n’eut plus de repos et il voulut lui en contester la légitime possession. D’autres difficultés au sujet de la traite des pelleteries surgirent. D’Aulnay voulut faire valoir ses prétentions sur le fort Saint- Jean. De La Tour crut plus prudent de confier le fort Saint-Louis, au Cap de Sable, à l’un ou à l’autre de ses lieutenants, et de faire sa résidence en son fort de la rivière Saint-Jean, si âprement convoité par son voisin. En même temps, il en appela à la Compagnie de la Nouvelle-France et au roi. Le 10 février 1638, le roi tenta de régler le litige. Il fit tenir à d’Aulnay un ordre formel et lui enjoignit de laisser en paix de La Tour au fort Saint- Jean, “ qui devait y gouverner comme bon lui semblerait ”. Par ailleurs, d’Aulnay qui, jusquelà, n’était que lieutenant provisoire, reçut les pouvoirs de gouverneur sur le pays qu’avait administré son prédécesseur de Razilly. Cette lettre divisait d’une manière officielle les deux gouvernements. Elle se lit comme suit :
Lettre du roi (Louis 13) au sujet des limites des commandemens
entre le Sieur d’Aulnay Charnizay et le Sieur Delatour dans
la Nouvelle-France.
Monsieur d’Aulnay Charnizay, voulant qu’il y ait bonne intelligence entre vous et le Sieur de la Tour, sans que les limites des lieux où vous aurez à commander l’un et l’autre puissent donner sujet de controverse entre vous j’ai jugé à propos de vous faire entendre particulièrement mon intention touchant l’étendue des-
(1) Nicolas Denys: Description...
ET SON TEMPS
dits lieux, qui est que, sous l’autorité que j’ai donnée à mon cousin le Cardinal Duc de Richelieu sur toutes les terres nouvellement découvertes par le moyen de la navigation dont il est surintendant, vous soyez mon lieutenant général en la côte des Etchemins à prendre depuis le milieu de la terre ferme de la Baie Française en tirant vers les Virginies et Gouverneur du Pentagouët et que la charge du Sieur de la Tour mon lieutenant Général en la côte d’Acadie soit depuis le milieu de la Baie Française jusques au détroit de Canceaux, ainsi vous ne pourrez changer aucun ordre dans l’habitation de la Rivière Saint- Jean faite par le dit Sieur de la Tour qui ordonnera de son économie et peuplade, comme il jugera à propos, et ledit Sieur de la Tour ne s’ingérera pas non plus de rien changer dans les habitations de la Hève et Port-Royal ni des Ports de ce qui y est. Quand à la Troque l’on en usera comme l’on en a fait du vivant du Commandeur de Razilly, vous continuerez au reste et redoublerez vos soins en ce qui est de la conservation des lieux qui sont dans l’étendue de votre charge et spécialement de prendre garde exactement qu’il ne s’établisse aucuns étrangers dans le pays et côtes de la Nouvelle-France dont les rois mes prédécesseurs ont fait prendre possession en leur nom. Vous me donnerez compte au plus tôt de l’Etat des affaires de delà et particulièrement sous quel prétexte et avec quel aveu et commissions quelques étrangers se sont introduits et ont formé des habitations ès dites côtes, afin que j’y fasse pourvoir, et vous envoie les ordres que je jugerai nécessaires sur ce sujet par les premiers vaisseaux qui iront en vos quartiers. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait, Monsieur d’Aulnay Charnizay, en sa sainte Garde.
Ecrit à Saint-Germain-en-Laye le 10 Février.
(Signé) LOUIS