‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 28 sur 70 · BOUTHILLIER · texte numérisé non relu

BOUTHILLIER

D’après cette lettre, les recettes et les dépenses, provenant de la traite, devaient être divisées en parts égales entre les deux gouverneurs, comme par le passé. Les admirateurs d’Aulnay, M. Moreau est du nombre, ont pensé que leur héros recevait, en ce jour, une “certaine supériorité au moins de dignité” car, dit cet auteur, le roi le chargeait “ expressément de lui donner compte

(1) Arehive* publique* du Canada, correspondance* officielle*, Y, p. 9.

des affaires de là, et particulièrement sous quels prétextes et avec quelles commissions quelques étrangers s’étaient introduits et avaient formé des habitations dans les dites côtes (1).” Pour celui qui sait lire les textes clairs, le roi engageait d’Aulnay à surveiller les affaires de son gouvernement comme de la Tour avait le devoir de veiller sur le pays dont il était chargé.

Cette lettre du roi nous révèle les dessous de la campagne commencée par d’Aulnay auprès des autorités en France (2). Plus tard, il insinuera, dans ses mémoires, des accusations vagues qui ne tiennent pas debout en les examinant de près. Il sera appuyé par quelques Capucins qui croiront travailler au bien de leur ordre en l’encourageant à poursuivre sa guerre de conquête. Supplanter de La Tour, obtenir le commandement général de toute cette partie de la Nouvelle-France, tel fut le rêve d’Aulnay et de son conseil.

Ces projets n’eurent pas le don de plaire à tous les membres de la communauté capucine. Plusieurs d’entre eux voyaient avec une anxiété croissante que la colonie périclitait tant au point de vue temporel que spirituel. D’Aulnay négligeait les défrichements ; il avait besoin, chaque année, de faire venir de France le blé et le vin. La petite population, renfermée dans trois ou quatre postes, devait compter sur les provisions venues de la mère patrie. Le gouverneur n’avait plus la confiance des religieux qui restaient avec lui, si l’on excepte le P. Pascal de Troyes qui s’attacha jusqu’à la fin à sa fortune. En 1640, ses relations avec de La Tour, jusque-là si tendues, se rompirent, ainsi que nous le racontons plus loin. Quelques religieux, refusant d’approuver les actes de leur supérieur et la politique de leur gouverneur, furent rappelés en France. Le 7 janvier 1641, le P. Honoré, Provincial des Capucins de la Province de Paris, écrit une longue lettre au cardinal Barberini afin de mettre sous ses yeux la situation critique de la mission.

Il déclare que la nomination du P. Archange des Fossés, à la préfecture, “ est très funeste à la mission du Canada. Aujourd’hui, dit-il, je le vois encore plus clairement, et je me prononce avec encore plus d’assurance. Je dis que c’en est fait de cette

(1) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 151.

(2) P. Candide : Pages glorieuses, p. 167.

mission à moins que la divine Providence ne la réchauffe et ne la soutienne par une assistance extraordinaire ou bien que les Eminentissimes Seigneurs de la Sacrée Congrégation ne daignent lui venir en aide par quelques nouvelles décisions ; ce que je vais expliquer plus au long.

Que cette mission soit pour ainsi dire à l’agonie, la preuve en est que la plupart des frères (il n’en reste plus que huit) se hâtent de revenir, et qu’à grand’peine, peut-on en trouver d’autres qui soient prêts à remplacer ceux qui reviennent ; presque toutes les choses temporelles font défaut, même parmi les habitants de ces lieux ; aussi, à cause de la difficulté des temps, nous souffrons d’une disette d’aumônes, surtout d’argents nécessaires au soutien de la mission et à son progrès. Le P. Archange est parti, alors que j’étais absent de cette ville pour la visite de la province, n’ayant laissé aucune disposition pour le temporel nécessaire à la dite mission, d’après la teneur du décret de la S. C. Bien plus, il est parti pour veiller au progrès de sa mission, selon ce que lui-même m’avait affirmé en termes explicites quelques mois auparavant alors que je m’entretenais avec lui des affaires de la mission : “ J’ai à m’occuper, disait-il, de la mission de Guinée et non du Canada.”

Le P. Honoré recommande la nomination du P. Esprit d’Ivoy comme supérieur . . . “ Celui-là seul, dit-il, peut soutenir la mission et éloigner sa ruine prochaine et réparer ce qu’elle a déjà perdu. En effet, il a un frère de lait, qui est très riche, et lui est très dévoué et tout disposé à lui fournir largement tout le nécessaire. Le P. Esprit a certainement le talent qu’il faut pour exécuter sagement cette affaire et la piété nécessaire pour s’en acquitter avec grande utilité pour le salut des âmes. Il s’est montré très empressé à accepter ce fardeau et à s’y employer de toutes ses forces mais toujours à cette condition : qu’il ne relève que de la S. C. par la direction du provincial, et non du P. Archange. J’ai employé tous les arguments que j’ai pu pour le faire changer d’avis, mais il n’est pas dans ma charge ni en mon pouvoir de le forcer à accepter.

Que Votre Eminence, s’il lui plaît, considère et juge ce qu’il faut faire, ce qui vaut mieux : ou la ruine prochaine et inévitable de toute la mission, ou la conservation de la préfecture de cette même mission qui périt aux mains du P. Archange. Voici

qu’approche le temps de la traversée qui se fait vers le milieu de mars ; après cette époque, à peine trouvera-t-on une autre occasion avant un an. Si l’on n’en profite pas pour secourir ceux qui vivent là-bas, il ne faudra s’attendre à rien moins que d’en voir revenir un bon nombre, même sans attendre leur obédience et s’exposant à une réprimande certaine. Je dirai donc à Votre Eminence, avec mille excuses, que sa réponse presse.

Le Christ, mon juge, m’est témoin que je dis la vérité devant Dieu et votre Eminence ; je ne suis poussé par aucun autre sentiment que par le zèle du salut de ces âmes, du sang desquelles je suis innocent, s’il leur arrive quelque malheur pour la ruine de la mission ; que le Tout-Puissant nous en préserve, lui que je ne cesse de solliciter de mes plus ardentes prières pour qu’il garde et conserve Votre Eminence.

De votre Eminence le très humble et très obéissant serviteur, F. Honoré, provincial des Capucins de la Province de Paris. A Paris, 7 janvier 1641 (1).

La mission capucine de Port-Royal, au moment où écrit le P. Honoré, agonise. Il n’y a plus que huit missionnaires. Le P. Candide mentionne les noms suivants : “Les Pères Augustin de Pontoise, Côme de Mantes et Hippolyte de Brou ; ils laisseront un moment la mission durant la crise qui se prépare, pour y revenir ; ce sont : le P. Pascal de Troyes, qui accompagna d’Aulnay en France en 1641, et revint à la mission, le frère Didace de Liesse, qui retourna en France en 1652, après quinze ans passés en Acadie, ce qui porte son arrivée à l’année 1637 ; les frères Vincent de Paris, Hippolyte de Magny, Jean-Louis de Paris, revenus en 1641 (2).”

Aux départs volontaires, s’ajouta le rappel de quelques religieux, prononcé par le Procureur, le 22 avril 1641 “ ob justas causas ”, pour de “ justes raisons ”. Sur la liste de ceux qui reçoivent cet ordre de repasser en France sont les noms de Pascal de Troyes, Vincent de Paris, Jean-Louis de Paris et Augustin.

Le P. Pascal de Troyes, attaché à la cause d’Aulnay, voyait, dans les trois religieux rappelés, des opposants de son adminis-

(1) Arch. di Prop. Scritture Originali Riferite Delle Congregationi Generali, Vol. 83, Fol. 180.

(2) Pages glorieuses, pp. 206, 214.

ET SON TEMPS

tration de plus en plus impopulaire. Le P. Candide pense que les derniers “ auraient pu être compromis, dans ce qu’il appelle les cabales de La Tour.... (1).” Nous croyons que ces religieux, plus éclairés, craignaient l’orage que l’ambition d’Aulnay allait déchaîner sur la mission et sur la colonie. Le P. Pacifique de Provins, mieux informé en 1644, dénoncera le gouverneur et le P. Pascal de Troyes, ainsi que nous le verrons plus loin. Le 17 octobre 1641, il écrit de nouveau au Secrétaire de la Propagande, Ingoli. Une carte de la Nouvelle-France accompagne sa lettre ; elle a été tracée par l’un des religieux qui a fait un séjour de trois ans dans la colonie. La lettre se lit comme suit :

Illustrissime Seigneur et Patron très respectable :

J’envoie ci-joint à Votre Seigneurie Illme la carte de la Nouvelle-France et avec elle le détail ci-joint et séparé montrant où sont les Pères Jésuites, c’est-à-dire en trois endroits, et où sont les Capucins, c’est-à-dire en quatre, et où sont les Anglais. Votre Seigneurie pourra aussi avec un fil traversant de part et d’autre en plaçant les extrémités du fil sur les degrés correspondants noter à quelle élévation sera chacun des lieux respectu poli septentrionali et les lignes de l’Equinoxe. Le Père qui a tracé la carte a demeuré trois ans dans la Nouvelle-France ou Canada et m’a dit qu’il y avait là très peu de sauvages ; la terre est peu habité dans le dit lieu, c’est pourquoi j’ai écrit au R. P. Archange de faire adjoindre à mon décret ces mots Amérique Septentrionale où sont des Français et où il n’y a pas d’autres religieux ni de prêtres parce que, un peu plus au sud, il se trouve de nombreux peuples plus civilisés que les autres. S’il y a des difficultés pour le bref je demande que, dans une lettre du Cardinal Protecteur, on me déclare la pensée de Sa Sainteté et de la Sacrée Congrégation, car je puis rechercher les dits peuples de l’Amérique septentrionale parce qu’il n’y a pas d’Espagnols dans les dits lieux mais des Français, des Anglais et des Hollandais. J’écris au R. P. Archange et lui dis comment la province de Lyon, en assemblée capitulaire, accepte la proposition que je lui ai faite de prendre part à la mission conformément à la division faite par moi sur l’ordre de Votre Seigneurie Ille et

(1) Par*« jjlorieuaea, p. 2#5.

agréé de mon R. P. Procureur Général . On attend ici le

retour du Roi et du Cardinal-duc pour conclure l’affaire du séminaire ; je vous donnerai rapport de tout (1).

De votre Seigneurie Illme le très humble et très obéissant fils et serviteur in Christo,

P. PACIFIQUE DE PROVINS, capucin.

Paris, 17 octobre 1641.

Tel qu’il l’avait promis, le P. Pacifique de Provins, le 7 novembre 1641, faisait à Ingoli un rapport détaillé de l’état passé et présent de la colonie et de la mission. Le P. Candide, après avoir mis ces informations sur le compte de “ l’un des missionnaires du Canada rappelés ou retournés (2), écrit avec plus d’exactitude, à la page suivante, que le rapporteur, le P. Pacifique de Provins se “base sur les renseignements donnés aux supérieurs par d’Aulnay et le P. Pascal de Troyes.” “ En effet, dit-il, ces derniers sont venus en France pour rendre compte de l’état des affaires, l’un pour le temporel, l’autre pour le spirituel (3).” Nous laissons la plume au P. Pacifique de Provins :

“ Illustrissime Seigneur et Patron très respectable :

Je crois que votre Seigneurie Illustrissime aura reçu la carte et la description de tout le pays du Canada avec toutes les observations qu’elle désirait. Maintenant, est arrivé un navire avec un de nos frères et le gouverneur dudit pays : les nouvelles qu’on apporte sont tristes ; d’abord, avec beaucoup de peine, les marchands et le gouverneur peuvent se maintenir dans cet endroit, vu le peu de gain ; il est nécessaire, tous les ans, d’apporter (de France) du vin et de la farine : la terre défrichée pour semer n’étant pas suffisante ; quant à l’œuvre spirituelle : les missionnaires ont quatre ou cinq résidences et trois frères dans chacune avec quarante Français comme armée (per essercicio) . Mais pour les paysans et les sauvages du pays, il y en a peu dans ces parties et régions, seulement cinquante ou soixante se font voir portant

(1) Archives de la Propagande : Lettre du P. Pacifique de Provins, Ecrits Originaux, Vol. 141, folio 72.

(2) P. Candide : Pages glorieuses, p. 212.

(3) Le même, p. 213.

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les castors aux Français, et quelque cinq cents dans les forêts ; je vois peu d’espérance de trouver du travail dans la dite contrée spécifiée sous le nom de Canada (in parte nostra — de notre côté) ; si votre Seigneurie Illustrissime ne m’expose pas que la pensée de la Sacrée Congrégation entend, sous ce mot, toute la terre ferme de l’Amérique Septentrionale, où vont et habitent les Français, et où il n’y a pas d’autres religieux et ainsi on ne fait tort à personne. Si votre Seigneurie. . . me fait cette grâce de me signifier ainsi la pensée de la Sacrée Congrégation, je lui promets de lui faire voir la plus belle et la plus utile des Missions qui ne se soit jamais fondée depuis longtemps dans la Sainte-Eglise, parce que je connais un lieu, dans la dite Amérique Septentrionale, où il y a des peuples dociles en nombre infini, et vers lesquels on fera une embarcation au mois de février. J’attends donc avec impatience votre très gracieuse réponse. Aucun Cardinal Espagnol ne pourra s’y opposer parce que nous allons avec des Français, et je suis certain que si nous ne prenons pas possession de ces dits peuples, les Hollandais préparent actuellement une embarcation pour s’y implanter et ils y gâteront un milliard de ces pauvres âmes. Maintenant le Cardinal-duc étant de retour ici nous commencerons l’affaire du Séminaire. J’espère bien (recevoir) un don de Madame (Signora de Corraina) sans sortir de Paris. Sous peu, jè donnerai à Votre Seigneurie des nouvelles de tout, pourvu qu’Elle n’oublie pas

Son très humble et très obéissant fils et serviteur dans le Seigneur,

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