‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 29 sur 70 · P. PACIFIQUE DE PROVINS · texte numérisé non relu

P. PACIFIQUE DE PROVINS

Capucin (1).

Paris, 7 novembre 1641.

Le 12 décembre 1641, le P. Pacifique de Provins complète les informations qu’il a promises à Ingoli. Durant trois jours, le gouverneur d’Aulnav et le P. Pascal de Troyes ont compatit en présence des supérieurs majeurs et de lui-même. L’état de la colonie au spirituel et au temporel n’est pas florissant. On y a

(1) Archivas d« la Propagande : Scrittura originale, Vol. 141, fol. «7

(baptisé cinq ou six âmes en dix ans Le P. Pacifique demande qu’on ne l’envoie pas finir ses jours dans un lieu où il aura à confesser quarante catholiques français. Mais lisons cette lettre qui nous donne de si précieux renseignements sur la colonie d’Aulnay.

“ Illustrissime Seigneur et Patron très respectable.

Pour rendre compte à Votre Illme Seigneurie de notre mission du Canada, je dirai que le Seigneur Gouverneur (d’Aulnay) de la dite province est arrivé ici à Paris avec un de nos Frères prêtre, l’un pour rendre compte du temporel, l’autre du spirituel. Depuis trois jours tous deux ont comparu en présence des supérieurs de cette province et de moi et nous avons appris l’état présent et passé du pays et les espérances qu’on y fonde pour l’avenir. Quant au temporel, il a été de peu de profit pour la compagnie: un petit nombre de Français y ont passé et y ont défriché peu de terre pour les semences, en sorte qu’ils font venir de France la farine et le vin et, par manque d’un tel secours, ils ont souffert beaucoup depuis deux ans. Le spirituel n’est pas plus avancé que le temporel : l’on n’y a baptisé, depuis dix ans, que cinq ou six âmes.

Quant au présent, selon ce qu’en disent le seigneur gouverneur et notre Frère, le nombre de Français qui y habitent ne dépasse pas cent vingt hommes. Ils se trouvent en quatre endroits et la terre défrichée ne dépasse pas un quart de mille, sauf celle de Port-Royal qui est d’un mille, tout le reste du pays n’est que forêts et bois tellement denses et enchevêtrés que la neige tombant reste six mois sans fondre. Le nombre des sauvages habitant ce pays est tout au plus de 500 sur une étendue de deux à trois cents lieues. Et de ceux-là il ne vient aux Français que 50 ou 60 qui apportent les peaux de castors et aussitôt s’en retournent dans leurs forêts dans lesquelles avec beaucoup de difficultés on peut marcher un mille en cinq jours. Que pense votre Seigneurie de ce que peut être le profit spirituel des missionnaires qui ont à administrer les sacrements à 50, à 30, et à 20 Français qui se trouvent dans chaque résidence.

“ Pour l’avenir, je vois le temporel tellement faible, qu’on ne sait pas encore si ces Seigneurs pourront continuer, et bien que l’Eminentissime Cardinal-duc de Richelieu ait donné une part qu’il avait dans la compagnie pour maintenir les mission-

ET SON TEMPS

naires, toutefois ne faisant point de profit pour tous, cette partie ne réussit pas. Quand même toutes choses iraient bien pour le temporel je ne prévois pas dans l’avenir que, pour le spirituel, nous puissions établir des séminaires importants pour les enfants sauvages, vu leur petit nombre. Votre Seigneurie Illme pense-telle maintenant que je doive aller dans ce lieu finir ma vie à confesser 40 catholiques français ? Je ne croyais pas que les choses iraient ainsi et aussi nos supérieurs ne voulaient pas que j’en eusse connaissance, moins encore la Sacrée Congrégation. lis m’ont confessé qu’ils avaient fait tout en leur pouvoir pour que la Sacrée Congrégation n’eût pas connaissance de ce qui se passe dans leur mission ; mais moi, comme fils et serviteur très fidèle de Vos Eminences, et de Votre Illustrissime je ne puis pas ne pas tout leur manifester. Voyant cela, je ne crois pas devoir m’embarquer pour la dite mission. Je laisserai à nos supérieurs le soin de nommer à ma place un supérieur Vice-Préfet, et moi j’irai dans un autre lieu de la même Amérique Septentrionale vers lequel on fait un autre embarquement... Paris, le 12 décembre 1641 (1).”

Le 4 février 1642, la Sacrée Congrégation accorda au P. Pacifique de Provins la faveur qu’il demandait : une juridiction générale sur toutes les missions de l’Amérique Septentrionale, où il n’y avait pas d’autres religieux.

D’après ces lettres, on voit clairement que les missions capucines, jusqu’en 1642, ne s’étendaient pas à toutes les terres de la Nouvelle-France ; en second lieu, que les missions acadiennes proprement dites, où desservaient les Récollets, chez de La Tour, n’étaient pas sous la juridiction des Capucins. Enfin, que le Séminaire sauvage, dont il sera question dans les letties patentes accordées à d’Aulnay en 1647, n’était pas encore fondé en 1642. Bien plus, dans sa lettre, en date du 9 mars 1644, le P. Pacifique de Provins déclare à Ingoli qu’à son arrivée à Paris “il apprit le peu de fruit qu’on pouvait retirer de la mission du Canada ou Nouvelle-France ; étant informé qu’on avait besoin d’une femme vertueuse pour enseigner quelques filles et garçons indiens, au nombre de dix ou douze, “ il y a envoyé, avec la permission du Provincial, la mère de deux capucins ; pour elle, il a dépense la

(1) Archives de la Propagande : Lettere Antiche, vol. 259, ff. 140, 141

somme de 1500 francs que lui avait donnée la reine. N’ayant, dit-il, pour ma part, jamais demandé un liard comme le murmurent quelques-uns des nôtres mal informés. . .”

Voilà où en était la colonie d’Aulnay en 1641 et en 1644. Depuis dix ans, les missionnaires avaient converti cinq ou six âmes, et le séminaire sauvage, fondé par eux, recevait dix ou douze enfants des deux sexes. Il est donc hasardeux de prétendre qu’en 1632, une école régulière fut ouverte à la Hève. “ Nous ne doutons pas, écrit le P. Candide, que les Capucins aient ouvert, dès les premiers temps, aussi bien à la Hève qu’à Port-Royal, des écoles primaires, voire supérieures, où petits Bretons, Normands et Tourangeaux voisinaient avec les petits sauvages (1).” Si nous nous rappelons que la flotte de Razilly aborda à la ;Hève au mois de septembre de l’année 1632, nous avons la preuve du non-fondé de cette affirmation. Le P. John Lenhart prétend que le séminaire des Capucins fut ouvert à la Hève en 1633. On le transporta, dit-il, à Port-Royal en 1636. “ Ce fut, dit-il, le premier High School

de la Nouvelle-France. This was the lirst High School within the limits of New France (2).” On peut penser que le transport ne fut ni long ni trop pénible à effectuer, car ce séminaire ou High School n’avait alors pour toit que la voûte des cieux. Il fut fondé, en effet, après 1642.

Pour ces deux historiens qui chantent avant tout l’œuvre de leurs frères aînés, l’entreprise des Jésuites dans la colonie de Québec n’eut pas de succès. Sans vouloir enlever aux Capucins la plus minime part du mérite qu’il se sont acquis par leurs travaux Apostoliques dans les missions acadiennes et canadiennes, nous ne pouvons permettre qu’on biffe ici d’un trait de plume l’œuvre des Jésuites à Québec. Ces religieux, revenus dans la colonie en 1632, s’occupèrent, sans retard, de l’instruction et de l’éducation des petits canadiens et des petits sauvages qu’on voulut leur confier. Même avant 1629, la veuve de Louis Hébert, Marie Rollet, recueillit dans sa maison des petites filles sauvages. Champlain en nomme trois qui portaient les noms de Foi, Espérance et Charité. Cette vaillante française les adopta et les instruisit des vérités de la foi. La Relation de 1632 mentionne un fils de La

(1) P. Candide : Pages glorieuses, pp. 141, 142, 215.

(2) P. John Lenhart : The Capuchins in Acadia and Northern Maine, p. 224.

ET SON TEMPS

Nasse et un petit Maure auxquels on apprit les premières notions de la religion. Le P. Le Jeune, en 1632, affirme que La Nasse sera “ leur premier pensionnaire, nous lui apprendrons, dit-il, à lire et à écrire (1).” “Je suis devenu régent, affirme-t-il encore ; j’avais l’autre jour, près de moi, un petit sauvage d’un côté et un petit nègre de l’autre. Après tant d’années de régence, me voilà retourné à l’A, B, C. Ce petit sauvage est celui qu’on nous laissera bientôt tout à fait. Le petit nègre a été laissé par les Anglais à cette famille française qui est icy. Nous l’avons pris pour l’instruire et le baptiser (2).”

Le P. Candide et son confrère, le P. Lenhart, en nous faisant entrer, dès 1632, voire en 1636, dans la première école supérieure et régulière de la Nouvelle-France, oublient que les missionnaires du Canada, Capucins ou Jésuites, en dépit de leur zèle, devaient tout d’abord s’instruire eux-mêmes dans la langue de ceux qu’ils désiraient évangéliser. Il n’est pas téméraire de croire qu’aucun des Capucins de la Hève et de Port-Royal n’ait jamais reçu, comme le chef des apôtres, le don des langues ; c’est précisément ce qui retarda, à Québec comme en Acadie, le travail des missionnaires (3). Quant aux petits Français qui, de si bonne heure, auraient fréquenté “ la première école régulière du Canada établie en 1632, et le premier High School, pour employer le mot du P. John Lenhart, fondé à Port-Royal, en 1636, c’est une hypothèse invraisemblable. Le P. Pacifique de Provins, dans sa lettre de 1644, nous dit qu’il y a, à Port-Royal, dix ou douze “ petits sauvages ”. Il y envoie, pour les instruire, une femme vertueuse, mère de deux Capucins. En 1641, il affirme qu’il y a, dans toute la colonie, dans les quatre postes qui y sont établis, environ cent vingt Français. Ce nombre comprenait sans doute les femmes et les enfants. On voit par là que les Capucins, à la Hève et à Port-Royal, ne devancèrent pas les Jésuites de Québec. La maison

(1) Les Relations de Jésuites, 1632, p. 11.

(2) Les mêmes. — La première famille française au Canada, pp. 126 et sui

vantes.^ ^ p Le Gres]ay crojt que les Capucins, dès 1632, bénéficièrent du concours des hommes laissés par de Biencourt. C’est une hypothèse peu vraisemblable, puisque ces Français restèrent tout d abord au Cap de Sable, cliez de

La Tour. P. Orner Le Greslay : L’enseignement du français en Acadie, p.

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de madame Hébert, qui fut le berceau du premier séminaire sauvage, même avant 1632, recevait déjà les premiers élèves. Le collège des Jésuites, ouvert en 1635, pouvait rivaliser, sans doute, avec le premier High School de Port-Royal, fondé vers 1642, où l’on enseigna d’abord l’A, B, C, et les premiers éléments de la doctrine chrétienne (1). Au surplus, le P. Candide dit lui-même que “ les séminaires définitifs ne furent pas construits avant 1640 (2).”

(1) L’erreur de ces distingués religieux vient de ce qu’ils ont copié M. Moreau qui a prétendu, qu’en 1643, se trouvaient dans la colonie douze capucins qui enseignaient à trente petits sauvages qu’ils avaient baptisés. La lettre du P. Pacifique de Provins réduit ces proportions à huit religieux et à dix ou douze enfants sauvages convertis. Hist. de l’Acadie, p. 249.

(2) Pages glorieuses, note de la page 228.

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