CHAPITRE XVI
Charles de La Tour et ses relations avec les Anglais. — Il fait avec eux un traité de commerce. — Il sollicite des secours contre son ennemi. — D’Aulnay fait tenir à de La Tour les ordres du roi. — Madame de La Tour passe en France. — Intervention des Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France en faveur de La Tour. — Le Saint-Clément. — Le blocus du fort Saint-Jean. — Arrivée du Saint-Clément dans les eaux acadiennes. — De La Tour à Boston.
Pendant que d’Aulnay, en France, travaillait à perdre son ennemi dans l’estime du roi en le représentant sous les plus vilaines couleurs, de La Tour entrait en relations avec les Anglais de Boston. Au mois de septembre 1641, il envoyait auprès d’eux un nommé Rochette, de la Rochelle, pour demander trois faveurs au gouverneur de Boston : 1° la liberté du commerce ; 2° du secours contre d’Aulnay ; 3° la permission de faire venir des marchandises par la voie d’Angleterre et par l’entremise des marchands du Massachusetts. Comme l’envoyé ne présenta pas de lettres de la part de La Tour mais seulement celle d’un nommé Shurt, de Pemmaquid, où celui-ci avait laissé son navire et ses hommes, les Anglais accordèrent volontiers la première demande, quant aux autres, ils s’excusèrent, sous le prétexte qu’il manquait de pouvoirs pour contracter avec eux. De La Tour, en sa qualité de gouverneur de l’Acadie, avait le droit de faire ce traité de commerce avec ses voisins. Ses lettres patentes du 8 février 1631 l’obligeaient à “ maintenir le négoce ” ; celles du 24 février 1633, le lui permettaient “depuis Canseau jusqu’à la Flandre (1) ” ; et les dernières, en date du 21 mars 1635, à partir de trente lieues françaises des rives du Saint-Laurent jusqu’aux Virginies. Ce pouvoir lui appartenait pour une période dont la limite était fixée à l’année 1644, c’est-à-dire au temps où il deviendrait propriétaire irrévocable de tous les domaines à lui concédés par le roi et par la Compagnie de la Nouvelle-France. On comprend après cela.
(1) Ou Floride.
avec quelle ardeur d’Aulnay cherchait à hâter la perte de La Tour. Ce dernier, prévoyant qu’il serait bientôt à la merci de son implacable voisin, qui tenterait d’intercepter les vaisseaux qu’on lui enverrait de France afin de le prendre par la famine, voulut prévenir ce malheur en sollicitant des marchands de Boston la faveur de faire venir des marchandises d’Angleterre. Avec ces secours si opportuns, il espérait pouvoir prolonger sa défense jusqu’à la fin du procès que d’Aulnay et son conseil lui avaient intenté à Paris. Il connaissait, par ailleurs, que les membres de la Compagnie de la Nouvelle-France lui étaient favorables et qu’ils ne pouvaient l’abandonner dans cette lutte injuste. Si ces premières démarches n’eurent pas un plein succès, rien n’empêchait de les renouveler. Aussi, le 6 octobre 1642, les Bostonnais virent arriver chez eux, un nommé Lestang, lieutenant de La Tour, accompagné de quatorze hommes. A leur arrivée, ils présentèrent au gouverneur une lettre remplie de compliments. Ils furent accueillis avec bienveillance. “ Quoique papistes, écrit Winthrop, ils vinrent à nos réunions à l’église. Le lieutenant Lestang parut surpris de trouver toutes les choses en si bon ordre. Un de nos anciens lui donna une bible qu’il accepta et promit de lire (1).” Est-ce ce passage de l’auteur anglais qui a fait dire à M. Moreau que de La Tour était incliné vers le protestantisme et qui a permis à d’autres d’inventer une histoire d’apostasie ? Mais, en cette circonstance, il était en son fort de Saint-Jean et il s’agit d’un serviteur et non pas du maître.
A la suite de ces négociations, les marchands de Boston envoyèrent au fort Saint-Jean une pinasse pour y traiter des pelleteries. Telles furent les raisons pour lesquelles de La Tour se rapprocha des Anglais qu’il harcelait depuis dix ans.
Cependant, d’Aulnay revint de France vers le mois d’août et ne fut pas lent à se rendre à l’embouchure du fleuve Saint-Jean pour délivrer à de La Tour les ordres qu’il avait réussi, à force d’intrigues, à arracher aux membres du Conseil du roi. Ayant jeté l’ancre en vue du fort, il envoya trois de ses hommes accompagnés de quatre matelots. Le porteur de ces lettres, dit M.
(1) John Winthrop : The History of New England. On se rappelle que ce fut un nommé Lestang qui porta à Claude de La Tour, en 1630, une lettre dans laquelle Charles de La Tour invitait son père à venir le rejoindre au Cap de Sable. Serait-ce le même personnage ?
Moreau “ était chargé d’exhorter de La Tour à obéir aux ordres du roi A peine en eût-il commencé la lecture que “ de La Tour arracha les papiers avec violence et les mit en bouchon, suivant les expressions d’Aulnay, en proférant quantité de paroles insolentes (1).” De La Tour aurait ensuite jeté en prison les délégués et les matelots et les y aurait laissés depuis le 17 août 1642 jusqu’au 3 septembre 1643. Rendus à la liberté et renvoyés en France sur un vaisseau, par de La Tour, ils auraient déposé leur plainte entre les mains du juge de l’Amirauté de la Rochelle qui en dressa procès-verbal le 14 octobre. “ Cette pièce, ajoute M. Moreau, dont d’Aulnay (par exception) fournit la date, n’a pas été retrouvée (2).”
Nous avons noté ailleurs (3) que cette narration reste du domaine des afïirmations gratuites car aucune preuve ne vient l’appuyer. Avec le fameux certificat introuvable des Capucins, c’est le second document important qui manque pour confirmer les dires d’Aulnay. Ni dans les Archives de la Gironde, à Rordeaux, ni dans celles de la Charente-Inférieure ils n’ont été retracés jusqu’ici. Que de La Tour ait été indigné de recevoir de telles lettres des mains de son rival et qu’il se soit laissé emporter par la colère jusqu’à proférer à l’adresse d’Aulnay des injures “ grossières et insolentes ”, c’est humain et cela ne saurait surprendre. Comme tous les simples mortels, il eut ses passions et ne fut pas exempt des faiblesses inhérentes à notre pauvre nature. En recevant de tels ordres de la main de celui qui avait juré sa perte et dont il connaissait la noire perfidie il ne peut contenir sa colère plus longtemps. D’Aulnay venait le braver jusque chez lui en accomplissant ce prétendu devoir ! N’était-ce pas, à ses yeux, le comble de l’insolence ? Ayant vu d’Aulnay brûler le fort Saint-Louis était-il tenu de lui abandonner la garde du fort Saint-Jean ? Nous ne le croyons pas. De La Tour, connaissant par expérience qu’il ne pouvait compter sur la bonne foi de son rival, se crut justifié de se maintenir dans le seul fort qui lui restait. L’abandonner eût été folie, aussi prit-il la résolution de s’y enfermer en attendant la suite des événements.
(1) Bibliothèque Nationale : Mémoire instructif de la conduite du Sieur de La Tour, No. 9,281, Collection Margry, Archives nationales, Paris ; No. 18,593, anciens fonds français.
(2) Moreau, p. 169.
(3) Observations sur l’histoire de l’Acadie fse, p. 91.
“ Il ne restait plus après cela, ajoute M. Moreau, qu’à employer la force. D’Aulnay s’y résolut sans peine. Il se contenta de garder sa position à l’embouchure de la rivière et d’y établir une sorte de blocus (1).”
Entre-temps, la Compagnie de la Nouvelle-France n’abandonnait pas de La Tour. Sa cause était la sienne. Par son entremise, l’agent Desjardins se fit mettre en liberté et il s’employait à faire pencher la balance de la justice du côté de son maître, mais il paraît qu’il commit des excès de langage. Les ennemis de La Tour affirment que Desjardins s’était “vanté et avait dit tout haut, au dit lieu de la Rochelle, qu’il perdrait le sieur d’Aulnay et la compagnie (Razilly-Condonnier) et qu’il enverrait des hommes à de La Tour pour continuer ses entreprises . ” (2). Naturellement, ces paroles du serviteur furent
portées sur la liste des accusations au compte de La Tour. Les partisans d’Aulnay devaient être à bien court d’arguments pour en invoquer de semblables et les inscrire sur la liste des “ crimes ” reprochés à de La Tour. Mais ce dernier ne pouvait rester ainsi sans défenseur. La visite importune d’Aulnay, la perspective de voir l’entrée de la Raie Française bloquée par ses vaisseaux et le besoin de ravitailler les habitants du fort le jetèrent dans une grande perplexité. Que pouvait-il faire ? Se mettre entre les mains de son ennemi ? C’était courir à une mort certaine ou tout au moins perdre ses vastes possessions. Partir pour la France sur son propre navire ? Il n’y fallait pas songer, car c’était un \oyage d’une longue durée et les événements pouvaient retarder son retour. Qu’adviendrait son fort s’il le laissait aux mains de sa femme et de quelques dévoués serviteurs ? La famine, l’attaque imprévue, tout pouvait lui être funeste. De La Tour avait pour compagne une vaillante dans toute la force du mot. S’offrit-elle pour aller en France plaider la cause de son mari ? Nous ne savons. Ce que nous connaissons d’une manière certaine, c’est qu’elle trompa la vigilance du cerbère qui faisait la patrouille à l’embouchure de la rivière Saint-Jean et qu’elle quitta le fort. Comment ? Par quelle voie parvint-elle à échapper des mains d’Aulnay ? Nous l’ignorons. Eut-elle à traverser les immenses
(1) M. Moreau : Histoire de l’Acadie, p. 170.
(2) Mémoire instructif, par d’Aulnay.
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forêts du Nouveau-Brunswick et celles du Maine pour se rendre à Boston et, de là, faire voile vers la France ? C’est possible. Si nous ignorons ces détails, nous pouvons bien affirmer que ce fut au milieu de grandes inquiétudes et de dangers de diverses sortes qu’elle atteignit la mère patrie. Elle apportait avec elle une lettre de La Tour disant qu’étant malade, il ne pouvait courir le risque de la traversée. Cette lettre était confirmée par le certificat des Bécollets qui se trouvaient au fort Saint-Jean. A ces deux documents, les religieux en joignirent un autre, dont le texte ne nous est pas parvenu. Il est énoncé comme suit dans l’Arrêt du Conseil d’Etat : “ Instance avec requête des Pères Bécollets de la Province de Guienne à ce que le sieur d’Aulnay soit condamné à les indemniser des pertes qu’ils ont souffertes en la Nouvelle-France par ses violences de tout genre. . . et des violences exercées par le dit d’Aulnay, à l’encontre du dit de La Tour, en date du 15 avril 1642 (1) ”.
En France, appuyé par Desjardins et les Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, elle eut la joie d’être reçue en audience par le Grand Prieur, que M. Moreau nomme Amable de la Porte (2), mais que nous croyons avoir été alors Armand de Maillé qui succéda au Cardinal de Bichelieu, mort le 4 décembre 1642. Elle plaida si bien sa cause en mettant sous les yeux du Vice-Amiral des documents pour l’appuyer, qu’en dépit des arrêts portés contre son mari, permission fut accordée de faire expédier au fort Saint-Jean un navire “ équipé en guerre ”, chargé de provisions et de “ munitions ” et de soldats pour le défendre. Dans la commission qui fut livrée au Capitaine Etienne de Mourron, de La Tour est qualifié “ gouverneur et lieutenant-général pour le roi en la côte de l’Acadie ” ; des lettres lui furent en même temps adressées par les Associés de la Compagnie de la Nouvelle- France. M. Moreau admet l’existence de la commission, mais il ne peut croire que les lettres venant de la Compagnie aient été “ écrites en son nom et avec son consentement (3).” Il donne pour appuyer son sentiment les raisons suivantes : “On a vu, dit-il,
(1) Archives Nationales : E. 1688 : Arrêt du Conseil d’Etat, 6 mars, 1644.
(2) Armand de Maillé, duc de Fronsac et de Caumont, marquis de Graville et de Brézé, fut fait grand-Maître, Chef et Surintendant de la Navigation et Commerce de France en 1643.
(3) M. Moreau : Hist. de l’Acadie fse, p. 178.
avec quelle bienveillance elle avait traité d’Aulnay en 1642, et jusqu’à quel point elle lui accordait sa confiance. Il n’est pas possible qu’elle se soit démentie d’une année à l’autre. Aussi bien, il n’y avait pas de raison. N’était-elle pas d’ailleurs intervenue dans toutes les procédures contre de La Tour ? Et n’était-ce pas, sur sa requête, qu’avaient été rendus les arrêts du Conseil ? Enfin d’Aulnay n’était plus en France depuis près d’un an. Il n’y faisait donc pas de démarches ; et il n’avait pas à en faire puisqu’il était porteur des ordres les plus formels du roi.”
M. Moreau a été victime d’une erreur. Nous devons la signaler à ceux de ses disciples qui, en le copiant, ne l’ont pas remarquée. Quelle est cette compagnie qui intervint en faveur d’Aulnay sinon la petite Compagnie Razilly-Condonnier, fondée en marge de la grande Compagnie de la Nouvelle-France ? Les Capucins, le sieur Le Grand, Louis Mottin, Claude de Razilly formaient alors cette Compagnie, ainsi qu’on l’a vu déjà. Mais la Compagnie de la Nouvelle-France eut le temps de se ressaisir et de donner signe de vie. Desjardins, l’agent de La Tour, en mettant sous les yeux des intéressés les preuves de la non-culpabilité de son maître, en dévoilant les intrigues de son ennemi, avait fini par faire pencher la balance du côté de La Tour. Tandis que d’Aulnay faisait le guet sur les bords de la Raie Française pour se saisir de sa personne, de La Tour recevait des lettres de France dans lesquelles “ on lui mandait de ne pas désespérer et qu’un navire chargé d’hommes et de munitions allait bientôt faire voile vers le fort de Saint-Jean.” D’Aulnay avait fait connaître aux juges de Sa Majesté le bon côté de sa cause ; les amis de La Tour s’étaient chargés de faire un peu plus de lumière sur ses actes répréhensibles. D’Aulnay, d’après M. Moreau, n’était plus en France et n’y faisait pas de démarches ; il n’avait plus à en faire, c’est vrai, mais il n’osait y retourner de crainte qu’on lui enlevât les ordres qu’il avait surpris. M. Moreau et ses amis n’ont certes pas raison de s’en étonner.
C’est le capitaine Etienne de Mourron qui fut chargé de conduire le SaÀnt-Clément et même de l’équiper “ en guerre ”. Dans sa déposition en date du 14 octobre 1644, il raconte tous les incidents de ce voyage mouvementé. Les écrivains dont nous parlons souvent nous ont fait connaître ce qui les intéressait le plus. Etienne de Mourron et John Winthrop nous fournissent
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des détails qui, non seulement prouvent la légitimité de l’envoi de ce navire, mais ils racontent toutes les circonstances qui ont entouré cet événement. Ils réfutent ainsi d’Aulnay et tous ceux qui, depuis, ont adopté sa version.
On sait qu’une loi existait en France obligeant les capitaines des navires, avant de quitter le port d’embarquement, de se présenter au juge de l’ Amirauté pour exhiber la commission qui contenait les raisons de leurs départs. Aucun navire ne pouvait quitter les ports, prendre la mer, sans avoir accompli cette formalité. Le retour devait être suivi d’une comparution semblable. Sous la foi du serment, le capitaine racontait les incidents qui avaient marqué son voyage. De Mourron se plia aux exigences de la loi. De retour à la Rochelle, il comparut en présence de Jean de Mirande, juge de l’Amirauté et Procureur du roi, et procèsverbal de sa déposition fut rédigé par le secrétaire de l’Amirauté. Grâce à ce document important, dont nous donnons le texte plus loin, nous avons, sur cette phase du conflit, des détails qui justifient de La Tour (1).
Etienne de Mourron, contrairement à ce que nous avons pensé jusqu’ici, en suivant M. Moreau, était catholique. Au registre de Catholicité de la paroisse de Saint-Barthélemy de la Rochelle se trouve l’acte de son mariage en date du 1er septembre 1642 (2). Il est qualifié “ noble Etienne de Mourron, capitaine pour le roi en la Marine, fils de sieur Guillaume de Mourron et de Dame Marie de la Ferre.” Sa femme, Jeanne Ferrand, est dite fille de Guillaume Ferrand (3) et de Dame Marie Pineau.
Sur le Saint-Clément se trouvait un équipage mi-catholique, mi-protestant. On y comptait cent quarante personnes. Le navire quitta la rade du Chef-de-Raye le 15 avril 1643 ; il portait des provisions de bouche et des munitions pour la défense du fort Saint-Jean. Le 20 mai, il entra dans les eaux de la Raie Française, mais ne put aller bien loin, car d’Aulnay avec ses navires faisait le blocus dans le but d’arrêter tout secours étranger envoyé vers de La Tour. Voyant arriver le Saint-Clémmt, il lui donna
(1) Archives de la Charente-Inférieure: B. Amirauté de la Rochelle, Prov. 77.
(2) Observations sur l’histoire de l’Acadie française de M. Moreau, p. 80.
(3) Ce Guillaume Ferrand devait être apparenté à Pierre Ferrand que de La Tour amena en Acadie en 1651 avec les Mius d’Entremont.
la chasse avec trois de ses vaisseaux, dont l’un “ basty à l’anglaise” qu’il commandait en personne. Le second était sous la charge du Capitaine Le Bœuf, le meurtrier de Jamain, et le troisième ayant pour capitaine un nommé Chabot, de la Tremblade. D’Aulnay aurait voulu s’emparer du Saint-Clément mais l’habile capitaine de Mourron fit tant et si bien qu’il gagna la haute mer. A la faveur de la nuit, il dépêcha vers la côte une chaloupe dans laquelle s’embarquèrent sept hommes pour aviser de La Tour de son arrivée et de la chasse que lui faisait d’Aulnay. Ils étaient chargés de lui dire que, s’il ne venait à son aide, le navire ne pourrait être conduit à bon port. Les délégués s’acquittèrent de leur mission et ils arrivèrent au fort Saint-Jean sans incidents. De La Tour venait de recevoir de Boston des provisions par l’entremise du capitaine Bailey. Il s’empressa d’envoyer vers de Mourron ses hommes portant une lettre pour l’avertir qu’il était assiégé dans son fort depuis le mois de mars. Il terminait en lui annonçant sa venue prochaine. Trompant encore la vigilance de son ennemi, il se rendit à bord du Saint-Clément, et fit comprendre à de Mourron qu’il ne pouvait attendre de secours que de la Nouvelle-Angleterre, distante de quatre-vingts lieues du fort Saint- Jean, et qu’il était résolu d’y aller. Sur ce, il somma de Mourron et son équipage “ de le mener au dit pays et de luy obéir en tout ce qu’il lui commanderait ” ajoutant qu’il prenait Ja responsabilité du “ vaisseau et de tous autres événements qui pourraient
s’ensuivre . ” De Mourron acquiesça à cette demande et le
Saint-Clément se dirigea sur Boston.
Les amis d’Aulnay ont tenté de blâmer cette démarche de La Tour. Mais vraiment sont-ils sincères ? Voici qu’au plus fort de la lutte, muni des permissions du Vice-Amiral, le Scdnt-Clément lui est expédié avec des hommes et des munitions qui lui permettront de se défendre contre son ennemi qui bloque la baie. Que doit faire de La Tour ? Benvoyer en France un secours si opportun ? Mais il n’y faut pas songer ? Dix ou douze semaines s’écouleront entre les deux voyages et le fort Saint-Jean sera pris ou ses défenseurs mourront de faim. Comme les esprits célestes n’ont pas, certes, l’habitude d’aider les pauvres humains dans les luttes qu’ils ont à livrer à leurs ennemis de la terre, s’il voulait survivre, de La Tour n’avait qu’une chose à faire : aller chercher du secours où il pouvait en obtenir. A cette époque, en France,
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on ne faisait aucune difficulté d’engager des étrangers pour la défense du sol natal. C’était dans les usages du temps (1), n’empêche que la responsabilité de la démarche de La Tour retombe sur d’Aulnay qui s’opposa à la volonté du Vice-Amiral de France.
La venue du Saint-Clément contrecarrait les plans de l’envahisseur. Il s’était cru à la veille du triomphe, il avait espéré devenir bientôt le seigneur et le maître “de toute l’Acadie”, et voilà que des secours inespérés étaient fournis à son ennemi et expédiés avec l’autorisation du roi, c’est pourquoi cherchait-il à s’en emparer par tous les moyens possibles. On peut dire, en toute vérité, que l’ambition d’Aulnay fut la cause de la série de malheurs qui vinrent fondre sur la colonie et c’est la justification de La Tour.
(1) “L’ancien système d’enrôlement militaire consistait à recruter à l’étranger la plupart des troupes appelées à la défense du sol national.” Lucien Morel : Mémoire de la Société Académique du Département de l’Aube, année 1893, p. 121.