‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 33 sur 70 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De La Tour à Boston. — 11 sollicite des secours. — Emoi dans la colonie anglaise. — Délibérations des membres du Conseil. — Où l’on fait une pleine lumière sur les prétendues alliances de La Tour avec les Anglais. — Il obtient le secours demandé. — 11 nolise quatre vaisseaux.

Winthrop, gouverneur de Boston, raconte l’arrivée de La Tour dans la colonie anglaise. “ Un vaisseau de 140 tonneaux, le Saint- Clément, sur lequel se trouvaient 140 personnes, arrivait de la Rochelle. Le maître du navire et les matelots étaient protestants. Il y avait à bord deux Frères Récollets et deux femmes envoyées pour servir madame de La Tour. Il entra par un bon vent sans qu’on s’en aperçût. Ils prirent un de nos pilotes.” “ Par un singuber hasard, écrit Hubbard, un des hommes de La Tour reconnut la femme du capitaine Gibbons qui s’en allait vers sa ferme. Effrayée et se croyant poursuivie par des étrangers, elle se retira dans une île appelée le Jardin du gouverneur.” La Tour aborda, rencontra ce dernier, sa femme, deux de ses fils. Après les salutations d’usage, il déclara sans retard le but de son voyage. D’Aulnay, son ancien ennemi, a bloqué la rivière où se trouve son fort avec deux vaisseaux et une pinasse ; son navire ne peut entrer dans le port. Durant la nuit il est monté sur une chaloupe pour joindre le navire afin d’obtenir du secours. Winthrop répondit qu’il ne pouvait rien faire sans consulter les anciens magistrats. Après le souper, il se rendit avec lui à Boston dans le vaisseau de La Tour car il avait envoyé dans le sien madame Gibbons. Plusieurs embarcations ayant pris la même direction avaient donné l’alarme à Boston et à Charleston ; les citoyens de ces endroits prirent les armes et trois chaloupes, chargées de soldats, vinrent à la rencontre du gouverneur. “ Mais le Seigneur nous a donné l’occasion de voir notre faiblesse, écrit Winthrop, car si La Tour eût été mal intentionné vis-à-vis de nous il eût pu faire un grand mal aux troupeaux et à notre population. Ayant

avec lui le gouverneur et sa famille et le capitaine Gibbons en son pouvoir, il aurait pu les emmener sans danger de résistance de notre part, mais il a négligé cette chance qui s’offrait à lui et ne tarda pas à nous donner la raison réelle de sa visite au milieu de nous. Arrivés à Boston, le gouverneur et ses gardes de corps le conduisirent au logis du Capitaine Gibbons. Ceci nous donna l’assurance qu’il ne nous voulait aucun mal puisqu’il se mettait lui-même en notre pouvoir.”

Ces lignes montrent bien la crainte qu’entretenaient les Anglais sur de La Tour. S’il eût été leur vieil ami comme le prétendent erronément les admirateurs d’Aulnay, cette visite, tout inopportune qu’elle fût, n’aurait certes pas causé tant d’appréhensions, cela est de toute évidence.

Le lendemain, le gouverneur réunit les magistrats de l’endroit; de La Tour s’y trouvait ainsi que le capitaine de Mourron qui exhiba sa commission, écrite en caractères réguliers sur parchemin, sous la signature et le sceau du Grand Amiral de France, permettant de porter des provisions à de La Tour qualifié “ Lieutenant-général de Sa Majesté en Acadie ”. Il montra en même temps une lettre de l’agent de la Compagnie de la Nouvelle-France qui l’informait des menées d’Aulnay contre lui et l’avertissait de se tenir sur ses gardes. Cette lettre, en date du mois d’avril 1643, le qualifiait “ Lieutenant-général pour Sa Majesté en Acadie ”. Ces nouvelles apportées à de La Tour prouvent que ce dernier, en luttant contre son ennemi pour conserver son fort, était en bons termes avec l’autorité en France. Ce fut le sentiment de John Winthrop qui écrit : “ Malgré les nouvelles données par d’Aulnay à notre gouverneur, l’an passé, disant que de La Tour était déclaré rebelle en France ce dernier était en bons termes avec le roi et la Compagnie de la Nouvelle-France.” Quoiqu’il en soit, les Anglais répondirent qu’ils ne pouvaient accorder à de La Tour le secours demandé sans le consentement de tous les confédérés, cependant qu’on lui permettrait de louer des vaisseaux et des soldats pour se défendre. Cette réponse donna beaucoup de satisfaction à de La Tour, qui demanda la faveur de faire débarquer ses hommes pour leur permettre de se délasser, ce qui lui fut accordé. Ils débarquèrent par petites compagnies afin de ne pas effrayer les femmes de Boston. Comme le jour des exercices militaires tombait le lendemain, de La Tour voulut lui aussi

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exercer ses soldats, au nombre de 150. On le lui permit dans 1 après-midi. A la tombée de la nuit, il pria le gouverneur de le laisser partir avec ses hommes. On le lui accorda ; son capitaine fit connaissance avec le capitaine anglais, il mit les Bostonnais en marche sur deux lignes, les Français étant au centre. Au moment du départ, ils tirèrent du canon. Les Français témoignèrent beaucoup d’admiration de voir tant d’hommes dans une même ville, si bien armés et disciplinés. La Tour se plaisait à dire qu il ne l’aurait pas crû s’il ne l’eût vu. “ Notre gouverneur et les citoyens importants de la ville reçurent de La Tour et ses officiers dans leurs maisons et à leurs tables. Il assista “ convenablement ” à nos assemblées à l’église ; il y accompagnait le gouverneur en allant et en venant et toujours entouré de gardes de corps et de mousquetaires. Ceux qui fournissaient les vaisseaux, comprenant sa détresse et la justice de sa cause, avec la permission des magistrats, voulaient s’entretenir avec lui (1).” Les craintes soulevées au milieu de la colonie de Boston par la venue de La Tour se dissipèrent bientôt. Les Anglais comprirent que, s’il les traita dûrement, dans le passé, les circonstances avaient changé. Il venait chez eux non pour leur faire aucun mal, mais pour solliciter des secours contre son ennemi. La cordialité avec laquelle il fut reçu partout montre toute la sympathie que ses malheurs lui avaient gagnée.

Le P. Candide lui reproche, après d’autres écrivains que nous connaissons, son assistance aux offices religieux des puritains. Il écrit : “ Pour apaiser ses scrupules bibliques, “ Turgis ”, composant avec sa conscience, allait “ pieusement ” au prêche, ce qui était, vu les circonstances, une abdication extérieure de la foi catholique (2).” Nous n’avons pas à argumenter longuement pour faire l’apologie de La Tour. Un peu de raisonnement dissipera, nous l’espérons, les scrupules exagérés de l’âme timorée du distingué religieux. Winthrop nous apprend que de La Tour assista “ convenablement ” aux offices du culte protestant. Le P. Candide, qui paraît priser les hyperboles tout autant que les hypothèses, écrit “ pieusement ”. Certes, il y a une différence entre les deux termes : autre chose est d’assister “ convenable-

(1) John Winthrop : The History of New England, II, pp. 107, 108, 109.

(2) Pages glorieuses, p. 188.

ment”, quand des circonstances l’exigent, aux offices religieux, même dans un temple protestant, et autre chose est d’y assister “ pieusement ” avec l’intention de participer “ in divinis ”, comme on dit à l’Ecole. Dans le premier cas, c’est faire acte de gentilhomme ; dans le second c’est le propre des fidèles. Or, sur ce point, la doctrine de l’Eglise ne semble pas avoir changé; à l’époque qui nous occupe, comme de nos jours, il était permis aux catholiques même fervents, quand les circonstances l’exigeaient, d’assister à ces offices du culte protestant, d’une manière purement matérielle, et cela non seulement sans encourir le risque d’être taxé d’apostasie, mais encore sans faute grave. Il y a plus, à supposer que nulle raison excusante n’ait existé pour de La Tour, qui aurait alors enfreint les défenses de l’Eglise, il se fût rendu coupable d’une faute grave, il aurait pu encourir une censure ; mais de là à l’apostasie, il y a une marge (1) . Il ne faut pas oublier que des Récollets accompagnaient de La Tour dans son voyage à Boston. Ces religieux, en leur qualité de missionnaires et de prêtres, devaient posséder quelques notions de catéchisme sinon de théologie tout autant que. nos casuistes modernes qui écrivent sur ces événements à trois siècles de distance. A eux seuls incombait la responsabilité de juger de la portée morale de la démarche de La Tour auprès des Bostonnais. Au surplus, plusieurs écrivains, avant nous, entre autres, M. l’abbé Ferland, n’ont jamais vu dans cette démarche de La Tour ce qu’ont voulu voir M. Moreau, M. Lauvrière et le P. Candide (2). Il suffit de rappeler qu’il était à Boston non seulement pour resserrer des liens d’amitié, mais par intérêt. Il n’y était pas allé pour parler de religion, il y traitait d’affaires. Avec un ennemi de la trempe d’Aulnay, il n’y avait pas lieu de tergiverser. Il devait courir au plus pressé ; son fort était en grand danger de tomber entre les mains de son ennemi, l’autorité en France lui envoyait des hommes, des provisions et des munitions, il lui fallait trouver un moyen de se dégager des serres du vautour qui n’attendait plus que le moment propice pour tomber sur sa proie ; voilà les raisons qui justifient sa conduite.

Quant aux scrupules de conscience, ces écrivains paraissent en bien mauvaise posture pour en parler : d’Aulnay ne les ignore-

(1) P. John Lenhart : The Capuchins in Acadia, p. 214.

(2) M. l’abbé Ferland : Histoire du Canada, I, pp. 347, 348, 349.

La Tour chez le gouverneur Winthrop, à Boston, d’après une peinture de M. B. West Clinedinst. Publié avec la permission de MM. Little, Brown, éditeurs, à Boston,

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t-il pas complètement ? Pour atteindre son but, avec la connivence de quelques religieux plus ardents que prudents, il ne recule ni devant les violences, ni devant les calomnies, ni devant les injustices, filles naturelles de son ambition et de sa jalousie invétérées. Le crime d’incendie, la ruine d’un monastère, la destruction d’un fort et d’une église, la spoliation de ses voisins, n’émeuvent pas un instant sa conscience endurcie par la passion de régner sur cette partie de la Nouvelle-France, qu’il appelait déjà la “ plus grande Acadie C’est une surprise pour nous de voir ses panégyristes fermer les yeux sur ses fautes et condamner impitoyablement la victime. L’un et l’autre furent des hommes de leur siècle. Roués aux secrets de la politique, ils surent y conformer leurs actes. Mais de ces hommes les qualités et les défauts doivent être pesés dans la balance de la justice. Pour tout dire, la “ prétendue apostasie ” de La Tour n’a jamais été prouvée par aucun des écrivains que nous connaissons.

Winthrop dit que la venue ,de La Tour à Boston et ses demandes de secours furent diversement appréciées par le peuple et les magistrats. Des ministres du culte en tirent le sujet de leur prédication, les uns pour approuver une intervention, les autres pour la blâmer. L’un d’eux, entendant dire que permission avait été accordée à de La Tour de faire passer ses hommes en revue, exprimait hautement ses craintes des ligues papistes contre la sécurité des Anglais ; il prédit même, qu’avant la fin du jour, des torrents de sang seraient répandus dans Boston. D’autres écrivaient au gouverneur pour lui représenter le danger et lui en faisaient un cas de conscience, en sorte qu’il se vit obligé de rendre public l’état de la question, ce qui contenta beaucoup de monde, mais non tous. Les maîtres des navires et ceux qui désiraient s’embarquer consultèrent les autorités et le gouverneur convoqua une assemblée des magistrats et des députés afin de débattre les questions suivantes :

1° Est-il permis à des chrétiens de venir en aide à des idolâtres ? Jusqu’où peut aller ces relations avec eux ?

2° Est-il prudent pour notre pays de le supporter et de l’aider (de La Tour) contre d’Aulnay ?

A la première question, les arguments négatifs furent les suivants :

Josaphat est blâmé pour une chose semblable.— Aiderezvous le méchant ? “ Il fut répondu que cette sentence ne doit pas être séparée du texte, car autrement il ne serait plus permis d’aider tout homme méchant même s’il fût protestant, compatriote, fûtil son père, son frère, et tout autre qui serait sur le point d’être noyé, massacré. . . Secondement, Josaphat a fourni de l’aide par amitié et affinité.

2° Achab fut déclaré un méchant homme par Dieu et sa perte fut annoncée. — Réponse : Achab n’était pas dans la détresse et n’avait pas besoin de secours.

3° Josaphat, en se joignant à Amasias est blâmé. — Réponse : Il y a une différence entre secourir un homme en détresse, ce qui est un devoir imposé, et s’unir pour le commerce, ce qui est un acte volontaire ; il paraît, par cette union, que l’amitié se continuera entre les deux royaumes.

4° Josias fit mal en aidant le roi de Babylone contre Pharaon Nécho. — Réponse : 1° Le roi de Babylone n’était pas dans la détresse, il ne désirait pas de secours et il n’est pas dit qu’il en eût désiré. 2° Josias, il n’y a aucun doute, ne viola aucune loi générale connue, étant un si fidèle observateur de la loi de Dieu; parce qu’il n’était pas légal pour lui d’empêcher l’armée de Pharaon de passer en son pays, mais son péché fut, ou parce qu’il ne voulut pas ajouter foi au message de Dieu par Pharaon en ce cas particulier, ou parce qu’il n’a pas voulu consulter ses propres prophètes.

5° Amasias, roi de Juda, est blâmé pour avoir loué une armée en dehors d’Israël, parce que Dieu était uni avec Israël. — Réponse: Ceci n’est pas à la question, c’est d’avoir fourni de l’aide et non pas d’avoir loué de l’aide des autres ; Amasias n’était pas dans la détresse, mais il cherchait à agrandir ses domaines.

6° En aidant les papistes nous avançons et fortifions la papauté. — Réponse : 1° Nous ne sommes pas pour nous priver des choses nécessaires et légales pour une mauvaise conséquence douteuse, qui n’est qu’accidentelle ; 2° Une telle aide peut aussi bien affaiblir la papauté en gagnant quelques-uns à l’amour de la vérité, ainsi qu’il est arrivé parfois ; et en fortifiant une partie contre l’autre, il peut se faire qu’elles soient affaiblies toutes d’eux.

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Quant à la seconde question, à savoir s’il était prudent pour l’Etat de fournir de l’aide contre d’Aulnay, les arguments apportés furent les suivants :

1° Il ne faut pas ajouter foi aux papistes, car l’une de leurs maximes est de n’être pas fidèles aux promisses qu’ils font aux hérétiques.— Réponse : En ce cas, ne comptons pas sur leur foi, mais sur leur intérêt. Comme il est de leur avantage de se tenir avec nous, il est sûr de compter sur eux ; en outre, pas n’est besoin de nous fier à leur fidélité, puisque nous sommes assez forts pour nous secourir nous-mêmes.

2° Nous pouvons provoquer l’Etat en France, ou au moins d’Aulnay, et être amenés à une nouvelle guerre. — Réponse : Il apparaît, par la commission et la lettre mentionnées, que La Tour est en bons termes avec l’Etat en France et avec la Compagnie. C’est l’usage dans tous les pays d’Europe de fournir de l’aide contre les ennemis sans pour cela rompre la paix, tels les Hollandais contre les Espagnols, et en deux circonstances en dehors de l’Angleterre. Quant à d’Aulnay, il s’est comporté de manière qu’on ne puisse espérer de lui que du mal, s’il en était capable. Quoiqu’il en soit on ne devrait pas permettre à de La Tour d’obtenir aucun secours de nous, car il a pris Penobscot avec nos marchandises qui se montaient à une grande valeur. Il a saisi nos hommes et marchandises sur Pile de Sable, et les a gardés comme esclaves assez longtemps ; plus encore il a entretenu nos serviteurs qui se sont enfuis et a refusé de nous les renvoyer même lorsque nous les lui avions demandés ; il a aussi fourni aux Indiens de la poudre et des fusils. L’année dernière, il a écrit à notre gouverneur pour défendre à nos navires de passer sous son fort en pleine mer, et il les a menacés de les saisir s’il les rencontrait. Cependant, si nous gardons la voie droite, et si nous sommes innocents de torts, nous devons avoir foi en Dieu et en notre sécurité aussi longtemps que nous servirons sa Providence dans l’usage des moyens qui sont à notre disposition.

3° Celui qui entre dans une contestation où il n’est pas intéressé, prend un chien par l’oreille, ce qui est très dangereux. Réponse : C’est une contestation qui nous intéresse par rapport à La Tour qui a besoin d’aide dans sa détresse et aussi par rapport à d’Aulnay qu’il importe de vaincre ou d’affaiblir ; et il n’est pas

sage pour nous d’arrêter les voies de la Providence qui nous offrent cette chance sans qu’il y ait de notre faute, et que plus tard nous serions peut-être forcés d’entreprendre à nos seules charges.

4° A ceux qui voulaient soumettre le cas à une assemblée générale il fut répondu que ce serait un retard peut-être préjudiciable à de La Tour, et qu’on ne pouvait attendre douze jours pour l’aider quand on a en mains tous les pouvoirs.

5° Nous n’entendons qu’une partie, nous devrions entendre l’autre, autrement nous n’agissons pas avec sagesse, et nous nous exposons à aider un homme dans une querelle injuste. — Réponse: 1° Nous avons entendu d’abord d’Aulnay qui accuse de La Tour, et néanmoins la cause de ce dernier paraît juste ; ils sont tous deux sujets du même prince et d’Aulnay aurait dû permettre au vaisseau venu avec la permission de ce prince, d’entrer paisiblement. “ Nos hommes iront parler tout d’abord à d’Aulnay et si la cause de La Tour paraît non justifiée, ils n’auront pas à attaquer les autres.” “ La Tour étant en ce moment dans une détresse désespérée, on doit d’abord le secourir, avant de s’enquérir plus longuement de la cause, à l’exemple d’ Abraham qui, entendant parler de la détresse de son parent Loth, n’attendit pas pour envoyer sa réponse à Chodorlahomer, il y avait pourtant des présomptions que sa cause était juste, et que Loth et les siens étaient prisonniers légitimes parce qu’ils avaient été ses sujets durant douze ans et se trouvaient alors en pleine révolte, mais il ne s’arrêta pas à étudier la question et il courut à leur secours. Ainsi, par exemple : qu’un Anglais ou un Espagnol soit saisi par un pirate et emmené hors de notre port et nous en avertisse en demandant qu’on le conduise en sûreté dans la haute mer, ne serait-il pas légitime de l’aider avant de parlementer avec le pirate sur la justice de la cause ? Et encore si les Indiens voisins venaient quérir de l’aide contre d’autres Indiens attenderions-nous une enquête pour les secourir ? Non, nous tenterions de les sauver d’abord, et ensuite nous examinerions la cause.”

A ces arguments vinrent s’ajouter ces autres tirés de l’Ecriture sainte : 1° Par la loi “Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Si notre voisin est dans la détresse, nous devons lui porter secours sans avoir égard à sa religion ni à sa qualité. . . Faites du bien à tous. , . St Paul, aux Galates, 6.10.”

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A la seconde question, on fit les réponses suivantes :

1° D’Aulnay est un dangereux voisin ; si personne ne s’oppose à lui, ou si personne ne l’occupe chez lui ; il va certainement nous créer des embarras, et si La Tour ne reçoit pas de secours, il est ruiné avec sa femme et ses serviteurs et ne saura où se retirer. Ce vaisseau ne peut le ramener en France, moins encore le laisser ici sur le rivage, et quelle sécurité avons-nous en le gardant ici. Mais de laisser partir son monde vers d’Aulnay c’est encore plus dangereux, ils le fortifieraient davantage, et comme ils connaissent l’état de nos affaires, il y va de notre sécurité d’aider de La Tour, et, en l’aidant, il pourra se maintenir et rendre sa position meilleure contre son ennemi.

2° La Tour étant dans une détresse urgente, en qualité de voisin doit être aidé, s’il doit en être ainsi nous devons avoir foi en Dieu et ne rien craindre.

3° Il ne serait pas sage pour d’Aulnay de nous attaquer, car il nous sait plus forts que lui en hommes et en vaisseaux. Il en a fait l’expérience quand nous avons loué un vaisseau pour attaquer son fort à Penobscot. Cependant, il ne s’est pas risqué depuis, et n’a rien tenté contre eux, quoique leur magasin de Ivennebec lui soit désavantageux et qu’il pourrait s’en emparer aisément.”

Le gouverneur informa les autres commissaires de ce qui se passait à l’égard de La Tour. On avait appris, par d’Aulnay, qu’il était sous le coup d’un arrêt en France, mais quand on sut qu’il avait obtenu une commission du Vice-Amiral, le danger d’une rupture étant évité, il fut décidé de lui venir en aide en lui permettant de louer les services de volontaires et en nolisant des navires pour les transporter.

Cependant un M. William Hooke, député de la cour de Salisbury, vint à Boston et rapporta un acte de courtoisie et de politesse de la part de La Tour qui l’avait accueilli avec des compagnons, neuf ans auparavant, à leur arrivée d’Angleterre. De La Tour ne leur permit pas de s’embarquer dans une petite chaloupe pour traverser la baie, large de douze lieues, mais il insista pour mettre son propre navire à leur disposition. Quant à l’affaire de Machias (1632) où deux Anglais perdirent la vie, et aux marchandises de la valeur de 150 livres qu’il a emportées, M. Vines, de Saco, intéressé comme principal marchand, fournit au gouverneur

les explications suivantes : “ Etant dans une pinasse, à faire la troque dans cet endroit, La Tour l’y rencontra dans une autre pinasse et il acheta des effets de M. Vines auquel il donna pour 400 livres de peaux. Quelques compagnons de Vines ayant trompé La Tour, ce dernier les fit prisonniers, mais à la demande de M. Vines, il les mit en liberté après leur avoir donné de bons conseils et de graves avertissements. Il fit connaître à M. Vines que, par la teneur de sa commission, il avait le pouvoir de saisir tous ceux qui viendraient troquer en cet endroit, et il lui permit d’apporter, en sa maison, les fourrures qu’il avait laissées en s’en allant, voyant qu’il ne s’était pas fortifié sur cette partie du pays, ce qu’il n’aurait pas souffert. La Tour et Vines se séparèrent amicalement. Ce dernier aborda à Machias, y laissa ses marchandises à la garde de cinq hommes, dont les deux victimes, et il s’en alla. Deux jours plus tard, La Tour vint jeter l’ancre devant la place. Quatre de ses hommes débarquèrent mais l’un des gardes du magasin, en les voyant, donna l’ordre de faire feu ; les quatre Français retraitèrent et un de leurs fusils partit. La Tour prétendit que c’était par accident et que la balle vint traverser les habits de l’un de ses hommes, ce à quoi M. Vines n’a rien dit. Deux Anglais furent tués sur le rivage. La Tour se dit innocent de ces morts et en être chagrin, et il affirme qu’ils étaient ivres. De là, La Tour, entrant dans le magasin, y trouva ses propres marchandises, quoique de peu de valeurs, qui avaient été prises quelque temps auparavant (1632), en son fort de Saint-Jean, par les Ecossais et quelques Anglais de la Virginie, alors qu’ils pillèrent toutes ses marchandises pour un montant considérable, après avoir maltraité ses hommes. Il arrêta les trois Anglais et les envoya en France avec les marchandises. Les prisonniers furent relâchés mais les effets lui furent adjugés comme prise de guerre.

M. Vines avoue qu’il ne peut le contredire qu’en un point : “ Il n’a pas fortifié Machias, mais il a érigé un abri pour ses hommes et ses marchandises. Quant à leur valeur, il fit voir une facture du montant de trois à quatre cents livres. De La Tour prétend que celle qu’il avait laissée aux mains de ses hommes ne s’élevait pas à la moitié de cela. En conclusion, il promit de soumettre l’affaire à une cour de justice. S’il est trouvé coupable il rendra satisfaction (1).”

(1) John Winthrop : The History of New England, II, pp. 103 et attirante*.

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Nous avons, dans ces délibérations, la preuve de tout ce que nous avons écrit jusqu’ici. De La Tour, au témoignage des Anglais, ne les ménagea en aucune circonstance. De 1632 à l’année 1643, il fut en lutte contre eux. M. Moreau, M. de La Roncière, M. Lauvrière et le P. Candide voient ici crouler leur thèse, car nous apprenons la vérité de la bouche même des ennemis de La Tour. M. Ganong a donc raison de dire que, “ sur le tard, seulement, ce dernier devint l’ami des Anglais ”. Il y a plus, en faisant cette démarche auprès des Bostonnais, de La Tour n’avait qu’un but : délivrer son fort et le dégager des mains d’Aulnay. Ce dernier aura beau écrire à son roi qu’il est venu l’attaquer dans le but de livrer l’Acadie aux Anglais, des Capucins souscriront, si l’on veut, à cette accusation calomnieuse, n’empêche qu’ils ne pourront jamais effacer des pages de l’auteur américain cette éclatante justification. Les Anglais, en l’aidant, n’ont qu’une crainte : faire tomber sur leur pays la responsabilité d’une guerre avec la France. Ils sont loin de s’allier avec lui pour chasser les Français de l’Acadie, puisqu’ils s’allient à d’autres Français qui veulent y demeurer, en dépit des premiers. En d’autres termes, la guerre civile sévit dans la colonie acadienne. Ils se rangent du côté où ils croient trouver le droit et sans doute aussi leur meilleur intérêt. Les conventions passées entre de La Tour et les Capitaines Edouard Gibbons (1) et Thomas Hawkins sont une preuve que le premier louait les navires et engageait des soldats dans l’unique but de dégager son fort de l’étreinte que lui faisait subir d’Aulnay. Le contrat est du 30 juin 1643. De La Tour y est qualifié : “ Lieutenant-général pour le roi de France ”.

Quatre navires sont mis à la disposition de La Tour : le Secibridge, sur lequel seront un capitaine, quatorze matelots expérimentés, un garçon, quatorze canons, de la poudre et des boulets. Il sera prêt à prendre la mer le 10 juillet.

(1) Le major Edouard Gibbons fut l’un des citoyens les plus importants de Boston. Il avait également la conduite des affaires militaires. Il fut major de la colonie depuis 1649 jusqu a 1654, annee de sa mort. Le P. Druillette dit de lui : “Il me donna une clef d’un appartement en sa maison ou je pourrais, avec toute liberté, faire ma prière et les exercices de nla. d’abbé

de ne point prendre d’autre logis pendant que je séjournerais a Boston. L abbe

Ferland : Histoire du Canada, I, p. 392.

Le Philipp et le Mary auront le même nombre d’hommes et dix pièces de canons ; Vlncrease, quatorze personnes et dix canons ; le Greybound, quatre pièces d’artillerie et huit hommes. Tous devront être prêts à mettre à la voile des ports de Boston et de Charlestown vers le 10 juillet, et, de là, avec la grâce de Dieu, ils navigueront en compagnie du Saint-Clément appartenant au sieur de La Tour. Le danger de la mer excepté, ils approcheront du fort Saint-Jean aussi près que le permettra la mer. De plus, Gibbons et Hawkins s’engagent de se joindre au Saint- Clément pour leur défense mutuelle et celle de M. de La Tour contre M. d’Aulnay et ses troupes, qui les attaqueront ou s’opposeront à la rentrée de M. de La Tour dans son fort. S’il est besoin d’autre assistance, ils s’en rapporteront au consentement de ce dernier et à celui du représentant qui les remplacera ou à la décision du plus grand nombre. La Tour loua le service de ces vaisseaux pour deux mois. Le plus considérable ayant seize pièces de canons coûtait la somme de deux cents livres par mois. C’était un navire de cent tonneaux, très bien conditionné pour la guerre. Sur ces navires montèrent soixante-dix soldats, tous volontaires, qui s’engagèrent à raison de quarante chelins par mois chacun. De La Tour les paya en espèces sonnantes. Afin de garantir à ses fournisseurs le paiement du reste de la dette qu’il contractait, il donna à Gibbons une hypothèque sur son fort de la rivière Saint-Jean et ses vastes possessions (1).

L’embarquement eut lieu durant la soirée du 14 juillet (2). Le gouverneur et les principaux citoyens de la ville accompagnèrent La Tour jusqu’à son bord. “ L’un des religieux, écrit Winthrop, était très instruit. Plusieurs de nos anciens, qui eurent l’occasion de lui parler, nous l’ont assuré. Ils ne vinrent pas dans la ville, de crainte d’attirer l’attention, mais, un jour, en allant chez M. Cotton pour s’entendre avec lui, et avant son départ, le supérieur vint saluer le gouverneur et les deux anciens de Boston. Il se montra reconnaissant pour la courtoisie qu’ils avaient trouvée au milieu de nous.”

(1) Archives de l’Etat du Massachusetts : Suffolk Deeds.

(2) W'inthrop : The History of New England, II, p. 127.

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Dans l’après-midi, ils mirent à la voile pour Long Island, par un bon vent du nord-ouest, et sortirent par le détroit de Broad Sound, où pas un navire ne s’était aventuré auparavant... (1).

Tandis que la flotte alliée cinglait à pleines voiles vers l’Acadie, plusieurs Anglais critiquaient la conduite du gouverneur et l’accusaient d’avoir agi trop précipitamment. Laissons-les discourir et suivons de La Tour dans sa lutte pour la délivrance de son fort et de ses autres possessions.

(1) John Winthrop : Th« History of New England, II, p. 127.

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