‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 34 sur 70 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le Saint-Clément et ses navires auxiliaires poursuivent d’Aulnay. — Fuite de ce dernier vers Port -Royal. — Sommation de La Tour à son ennemi. — Il exige des réparations pour la perte de ses forts. — D’Aulnay refuse de lire la sommation. — Attaque de Port-Royal. — La flotte entre dans le fleuve Saint- Jean. — Retour du Saint-Clément en France. — Déposition d’Etienne de Mourron. — Procès-verbaux rédigés par d’Aulnay. — Attestation des Capucins. — D’Aulnay passe en France. — Quelques Capucins gagnés à la cause de La Tour sont rappelés en France. — Le procès. — Requête des amis d’Aulnay pour faire nommer des juges favorables à sa cause. — Condamnation de La Tour. — Triomphe d’Aulnay.

Pendant que Charles de Saint-Etienne de La Tour préparait son expédition à Boston, d’Aulnay s’occupait activement de la surveillance de la Baie Française. Maître de toute la presqu’île, débarrassé du fort Saint-Louis ou du Cap de Sable détruit traîtreusement, en dépit de l’arrêt du Conseil du roi qui lui avait enjoint de le conserver en le confiant à des personnes capables et affectionnées qui en répondraient, il ne lui restait plus qu’à s’emparer du fort Saint-Jean pour se substituer à de La Tour, dont les droits sur ces domaines lui avaient été garantis par les lettres patentes, plusieurs fois renouvelées, de la Compagnie de la Nouvelle-France. D’Aulnay connaissait encore que, par la teneur de ces documents, après une période de dix ans, de La Tour avait le droit de vendre ses domaines à qui bon lui semblerait. Le terme fixé se terminait au mois de janvier 1645. Grande fut la surprise d’Aulnay quand il apprit que le Vice-Amiral de France avait permis de ravitailler le fort Saint-Jean et l’envoi du navire le Saint -Clément. Il craignit, avec raison, de voir bientôt la fortune se tourner contre lui. De fait, son étoile lui sembla pâlir à tel point qu’il n’osait reparaître en France de peur qu’on ne lui rappelât les arrêts qu’il avait surpris à la faiblesse du vieux Cardinal de Richelieu mourant. Il n’eut plus alors qu’un désir : accélérer la chute du fort Saint-Jean ; et c’est là qu’il concentra tous ses efforts. Laissant donc de côté

la colonisation de ses domaines, l’évangélisation des sauvages, il se consacra à l’œuvre de destruction qu’il avait entreprise contre son puissant ennemi.

L’apparition du Saint-Clément, dans la Baie Française, avait inquiété d’Aulnay davantage, aussi avait-il essayé de toutes façons de le saisir. S’il l’eût pris, c’en était fait du fort Saint-Jean ; la garnison aurait été forcée de se rendre faute de provisions et de munitions de guerre. Mais ce navire lui avait échappé au moment où il croyait pouvoir le saisir. Il résolut d’attendre les événements. Il ne pouvait s’imaginer qu’il avait rebroussé chemin pour retourner en France, car c’eût été un voyage de plusieurs mois, et de La Tour n’avait pas les moyens d’en attendre le retour. Il se contenta de resserrer le blocus avec deux navires et une pinasse; il les posta à l’embouchure de la rivière Saint-Jean afin d’intercepter toute communication avec la mer. D’Aulnay était là, en observation, depuis quelques semaines, quand, un jour, la flotte ennemie lui apparut à l’horizon. Il ne put se résoudre à garder ses positions car il aurait été capturé. C’est alors qu’il s’empressa de mettre à la voile et de s’enfuir à Port-Royal. Winthrop raconte que les vaisseaux alliés le poursuivirent sans pouvoir l’atteindre. Etant pénétré dans son port, d’Aulnay et ses gens commencèrent à se barricader. De La Tour dépêcha vers lui un navire dans lequel quatre Anglais s’embarquèrent. Ils portaient une lettre du gouverneur de Boston, une autre du Capitaine Hawkins et une troisième de son ennemi. De La Tour exigeait d’Aulnay qu’il fît réparation pour les dommages qu’il lui avait fait subir tant au fort Saint-Louis, Cap de Sable, qu’en celui de la rivière Saint-Jean. D’Aulnay ne voulut “ entendre à aucun accommodement ” écrit de Mourron, mais renvoya le dit “ bateau et hommes sans faire aucune réponse ”. De son côté Winthrop ajoute que le messager, porteur des lettres, parlait très bien le français ; qu’il fut conduit au fort les yeux bandés où on le garda six ou sept heures. Entretemps la population de Port-Royal travaillait à fortifier la place ; les religieux, aussi occupés que les autres, encourageaient les femmes qui pleuraient en leur disant que les assaillants étaient des infidèles et des hérétiques. D’Aulnay refusa d’ouvrir la lettre

ET SON TEMPS

de La Tour, parce que, dit Winthrop, celui-ci ne l’avait pas qualifié “ Lieutenant-Général etc On peut voir jusqu’à quel point cet homme vain poussait la prétention (1).

“ Cependant, d’Aulnay répondit au gouverneur et au Capitaine Hawkins ; il lui envoya une copie des arrêts portés contre de La Tour, montra la copie originale au messager, mais refusa d‘en venir à aucun accommodement : “ to corne to any ternis of peace Sur ce, de La Tour exhorta les Anglais à faire l’assaut de la place, mais ils refusèrent. Il exprima le désir d’en débarquer un certain nombre pour faire des dommages. Le capitaine Hawkins ne le voulut pas, mais il donna toute liberté à ceux qui voulurent y aller. Trente des nôtres, écrit Winthrop, se joignirent aux hommes de La Tour et furent rencontrés par ceux d’Aulnay qui s’étaient retranchés près du moulin. Ces derniers furent battus, perdirent trois des leurs, tandis que les Anglais n’eurent ni blessés ni tués, seuls trois hommes de La Tour furent blessés. Le moulin fut brûlé ainsi qu’une certaine quantité de maïs qui s’y trouvait. Nos hommes se retirèrent ensuite dans les vaisseaux emmenant un prisonnier arrêté dans le moulin. D’Aulnay, en les voyant s’éloigner, tira du canon sur leurs embarcations sans les atteindre. Les Anglais ne répondirent pas ; ils mirent à la voile pour atteindre le fort Saint-Jean. Tandis qu’ils y étaient, trois pinasses d’Aulnay arrivèrent. Leurs commandants, croyant y trouver leur maître, apportaient quatre cents peaux de castors et autant de chevreuils. Les confédérés s’en emparèrent facilement. De La Tour eut en partage un tiers de ces fourrures et la pinasse ; les propriétaires des navires et leurs hommes se partagèrent les deux autres tiers (2).”

Vers le 20 août 1643, tous les navires Anglais étaient retournés à Boston sans avoir perdu un seul homme.

En racontant cette épisode de l’histoire acadienne, on ne peut que regretter de voir deux hommes de la même nation et de la même religion, en venir aux mains, tandis qu’il leur eût été si facile de travaüler chacun dans leur gouvernement à développer leurs domaines et à fortifier la petite colonie. D’Aulnay, quoiqu’en disent ses admirateurs, porte la responsabilité de ce regret-

(1) John Winthrop : The History of New-England, II, p. 135

(2) Le même.

table conflit. Soumis au même roi que de La Tour, il devait laisser entrer paisiblement le navire à lui envoyé avec la permission du roi pour approvisionner ses forts. Mais il crut qu’en ignorant la faveur accordée à de La Tour, et qu’en refusant de prendre connaissance de la missive de ce dernier, qui la lui faisait connaître, il courait le risque de voir échapper sa proie. Voilà pourquoi, sous le futile prétexte que la lettre à lui adressée par de La Tour ne le qualifiait pas “ lieutenant-général pour toute l’Acadie ”, titre qui ne lui appartenait pas encore, il aima mieux subir l’assaut de son ennemi qui lui réclamait en même temps de justes réparations pour tous les dommages qu’il en avait subis.

De La Tour entra dans son fort le 15 du mois d’août. Il donna à ses auxiliaires Gibbons et Hawkins l’attestation suivante :

“ I undersigned Sr de la tour, knight and lieutenant générall for the king having entred into charter party with Captain Edward Gibbons and Captain Tho Hawkins bearing date of the thirteenth of June one thousand fourty and three for the hiring of three shipps and one barke the naines whereof are therein recited, to doe for me the service of the said charter party Required, the said Hawkins beeing appointed chief for the execution of the said service, I doe by these présents acknowledge that the said Hawkins Vessels and Compagnyes hâve to my Contentement performed the service by the said Charter partye required ; made and signed at the fort de la Tour this fifteenth dayy of August, one thousand sixe hundred forty three (1).

Winthrop conclut que le voyage de ses compatriotes fut amplement payé en marchandises. Une de leurs pinasses remonta le cours du fleuve Saint-Jean jusqu’à vingt lieues et en revint avec une cargaison de charbon et un morceau de marbre blanc.

Si l’on en croit l’état de comptes qui fut dressé le 15 août, les dépenses des munitions de guerre, poudre et boulets ne furent pas élevées. Quoiqu’il en soit, de La Tour eût-il en mains la somme suffisante pour payer les frais de cette expédition ? Nous ne le pensons pas, puisque ces comptes furent enregistrés par Gibbons et Hawkins, au greffe de Boston, le 11 avril 1652.

(1) Archives de l’Etat du Massachusetts ; Suffolk Deeds, Lib. I, f. 9.

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Quant au Saint-Clément, il repartit pour la France. En arrivant à la Rochelle, le capitaine de Mourron se rendit à l’Amirauté pour rendre compte des événements qui avaient signalé sa périlleuse odyssée. Ce document important, tiré des Archives de la Charente-Inférieure (1), prouve, en premier lieu, que de La Tour avait subi dans la perte de son fort des dommages considérables de la part d’Aulnay et qu’il était bien juste qu’il en obtînt des compensations ; en second lieu, que de Mourron avait le droit “ d’équiper en guerre ” le Saint -Clément, par conséquent de transporter chez de La Tour des hommes, des marchandises et des munitions ; enfin, que d’Aulnay, en s’opposant à l’entrée de ce navire dans le port de Saint-Jean, précipita la crise qui devait déchaîner toutes sortes de malheurs sur le pays.

La déposition de Mourron se lit comme suit :

“ Aujourd’huy quatorziesme jour d’octobre MVIc quarante trois par devant nous Jean de Mirande, escuyer, sieur des Fraignées en présence du procureur du Roy est comparu en sa personne Estienne de Mourron, cappitaine de marine, lequel après serment par luy fait de dire vérité, nous a dit et rapporté qu’il avoit pieu à Monseigneur le Grand prieur de France luy donner pouvoir et commission d’équiper en guerre le navire nommé le Saint-Clément et porter au sr de la Tour, lieutenant général pour le Roy en la coste de l’Acadie tous les vivres et munitions nécessaires pour la subsistance du dit sieur de la Tour et le Français (2), soubs sa charge dans le fort de la rivière Saint-Jean, en conséquence de laquelle commission, il seroit party dans led. vaisseau de la rade de Chef de Raye le quinzième du mois d’apvril dernier, et fait sa routte audit pais de la Nouvelle-France où il seroit arrivé le XXe du mois de may ensuivant, environ les huict heures du matin au devant de lad. rivière, de laquelle seroient sortyes venans audevant de luy trois vaisseaux qui luy auroyent donné la chasse de sy près qu’il auroit recogneu ung desd. vaisseaux basty à l’angloize pour estre led. vaisseau du sr d’Aunay Charnizay, le second desd. vaisseaux une fregatte commandée par le nommé Bœuf et le troisiesme une patache de laquelle est maître et cappitaine le

(1) Archives de la Charente-Inférieure: B. Amirauté de la Rochelle, Prov. 77.

(2) Déchirures du papier.

nommé Chabot, de la Tremblade, et voyant led. qui rapporte que le dessing dud. sieur d’Aulnay et autres cappitaines desd. vaisseaux estoit de le prendre et en voulant enpescher qu’il n’entrat dans lad. rivière de St Jean auroit. . . de prendre le large jusqu’à la nuict, à la faveur de laquelle il se seroit approché de terre et envoyé une chaloupe aveoq sept hommes dedans pour tascher de donner advis aud. sieur de la Tour de son arrivée et de la chasse que luy auroit donné les navires dud. sieur d’Aunay, de sorte qu’il luy estoit impossible de la servir s’il ne luy en donnoit quelque moyen. Ce qui luy auroit si bien reucy que quelque jours après qu’il auroit seu des nouvelles dud. sieur de la Tour et aprins que peu de temps auparavant le nommé Baily cappitaine d’ung navire Anglais en lad. rivière, affin de luy donner avis que le sieur d’Aulnay aveoq ses vaisseaux bloquait [ ] après qu’il avoit appris de luy ce

qu [ ] par ung bonheur extraordinaire n’en [ ] brûlot

en coupant ses mats de devant [ ] que la Tour fait savoir

que led. sieur d’Aulnay le tenait bloqué assiégé depuis le mois de mars ensuite de cela après led. sieur de la Tour se seroit venu rendre à son bord et auroit confirmé de vive voix ce qu’il luy auroit auparavant déclaré qu’il estoit de [ ] par led.

d’Aulnay, qu’il luy estoit [ ] impossible de repousser ses

ennemys, se mettre en liberté, sans un secours notable d’homme et de vaisseau, lequel dit secours il ne pouvait attendre d’ailleurs que de la Nuovelle-Angleterre qui n’est longue de lad. rivière Saint Jean que de quatre vingtz lieues où il avoit intention d’aller pour prendre des vaisseaux ; après sommant led. qui rapporte et son esquipage de le mener aud. pais & de luy obéir en tout ce qu’il leur commanderait, moyennant quoy il se chargeait de toutes les risques dud. vaisseau et de tous autres événemens qui s’en pourraient ensuivre. Ce que led. Demourron et ses gens luy auraient accordé. Ensuitte de quoy ils auroyent fait leur routte vers la ville de Boston où estant led. sieur de la Tour auroit prins a fret trois vaisseaux et une frégatte angloise, lesquels il auroit fet esquiper en guerre et fourny d’hommes. Ce fet, seroient partys dud. lieu avecq led. vaisseaux anglois pour venir enlad. rivière Saint- Jean où estoit led. sieur d’Aunay lequel apercevant de loing lesd. vaisseaux se seroit esloigné de terre et enfin retiré au port Royal où le jour suivant qui estoit le [ (1) ] jour d’aoûst

(1) Espace laissé en blanc dans l’acte.

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dernier led. sieur de la Tour auroit aussy fait rentrer ses vaisseaux et par ung batteau envoyé quatre hommes anglois de nation vers led. sieur d’Aunay chargé de lettres et propositions tendant à ce que led. sieur d’Aunay fît raison aud. sieur de la Tour des torts et dommages qu’il avoit subis de la perte de l’habitation du Cap de Sable ou Saint-Louis, et de son fort de lad. rivière de Saint Jean, ce que led. d’Aunay n’auroit voulu entendre à aucun accomodement, mais aurait renvoyé led. batteau et hommes sans faire aucune responce ce que voyant led. sieur de la Tour auroit fait mettre pied à terre à partye de ses gens et soldats qui estoyent èsd. vaisseaux tant anglois que françois, lesquels allant vers le port Royal auroyent rencontré sur le chemin une ambuscade des gens dud. sieur d’Aulnay, entre lesquels et ceux dud. sieur de la Tour y auroit eu quelque combat dont led. qui rapporte ne sçait point le succès n’ayant, ny luy ny aulcun des gens de son esquipage, mis pied à terre ny tiré aucun coup de canon ni de mousquet. Après quoy voyant led. sieur de la Tour croyant avoir assez faict que d’avoir obligé led. sieur d’Aulnay de se renfermer en son fort, auroit fait rembarquer tous ses gens, se seroit retiré en lad. rivière Saint Jean, faisant laquelle routte il auroit rencontré une barque dud. sieur d’Aulnay au devant de laquelle il auroit envoyé quelque chaloupe qui se seroient rapprochée d’elle, dans laquelle se seroit trouvés quelques castors et orignalx que led. sieur de la Tour auroit trouvé bon de retenir par représaille de tant de biens que led. sieur d’Aulnay luy avait injustemant ravis et a depuis après led. qui rapporte que led. sieur de la Tour avoit donné une partie des pelleteries et autres choses trouvées dans lad. barque aulx Anglois qui estoient venus avecq luy en payment du fret de leur vaisseaux et de leur sallaire. Et quand aud. qui rapporte seroit arrivé en lad. rivière Saint-Jean le seiziesme dud. mois d aoûst où il auroit descendu ses marchandises, munitions, victuailles, qui estoyent dans son vaisseau pour le compte dud. sieur de la Tour pour le payement desqueles il auroit receu d’icelluy quelque nombre de pelleteries lesquelles furent mises dans ses vaisseaux pour estre par luy dellivree à ceulx à qui il auroit ordre de les dellivrer, et auroit en outre fait embarquer dans son dit navire troys hommes dud. sieur d’Aulnay pour les amener en France, où estant arrivé en la rade de la Palice le neufiesme du présent mois, il les auroit fait mettre à terre et donné la liberté d’aller où bon

leur sembleroit. Qui est tout ce qu’il a dit. Duquel rapport nous avons aud. De Mourron ; luy le requérant . . . Signé : De Mourron, De Mîrande, Grenon.”

L’attaque de Port-Royal devait servir les intérêts d’Aiilnay. On sait avec quelle promptitude il avait utilisé, en sa faveur, l’affaire de 1640. Elle lui valut l’arrêt signé par le Cardinal de Richelieu et les lettres qui rappelaient de La Tour en France. D’Aulnay ne pouvait manquer de saisir avec empressement l’occasion qu’on lui offrait de prouver, du moins, en apparence, la vérité des accusations qu’il avait débitées sur le compte de son compétiteur. Les faits parlaient d’eux-mêmes. De La Tour était bel et bien allé à Eoston chercher des soldats qu’il avait guidés sur la terre canadienne et les avait encouragés à commettre des dégâts. La preuve était palpable. Si le roi et la reine avaient hésité un instant et si le Vice-Amiral avait permis, dans le passé, d’envoyer des ravitaillements à de La Tour, ils ne pouvaient, désormais, mettre en doute la parole d’Aulnay. Le droit, apparemment, était de son côté et la trahison semblait évidente. Ce qu’il ne dira pas dans ses réquisitoires, ce qu’il taira avec soin, ce sont ses propres violences en particulier le crime d’incendie du fort Saint-Louis, dont il porte la lourde responsabilité. Ces délits, dont le charge de La Tour dans sa lettre aux Bostonnais et dans celle qu’il lui adressa lors de l’attaque de Port-Royal, sont confirmés par les Récollets (1).

A la suite de cette affaire, d’Aulnay ht rédiger, par Mathieu Cappon, un procès-verbal, que signèrent quelques acadiens. Les Capucins, le 20 octobre 1643, y ajoutèrent le mémoire suivant :

“ Nous soussignée Religieux Capucins de l’ordre Séraphique de nostre Père St. François, missionnaires, en la Nouvelle-France, certifions à tous ceulx qu’il apartiendra que le 6 aoust 1643, les Anglais habitués à la Grande-Baye, pays de la NouvellenAngleterre, accompagnez de M. de la Tour qui leur servait de guide avec ses gens, sont venus faire descente en cette habitation de Port Royal avec quatre navires et deux frégates armez en guerre, et ont blessé sept des hommes de Mr d’Aulnay, Gouverneur et lieutenant général pour le Roy en la coste d’Acadie, faict un prisonnier et

(1) Arrêt du Conseil d’Etat.

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tué trois aultres, 1 un desquels ils ont traîné dans le feu d’un moulin qu ils ont brûlé avec un autre qui y estait déjà, après les avoir tellement bruslé (sic) qu’ils n’étoient pas cognoissables, lorsque nous les avons esté lever pour les inhumer, de plus ont tué quantité de bestiaux et pris une barque chargée de pelleteries, poudre et aultres denrées appartenant à mon dit Sieur d’Aulnay, laquelle venoit de son fort de Pentagouët et ont amené un homme de l’équipage qui estoit dedans la dite barque à la Grande Baye, où nous avons appris par eeulx mesmes qui sont eschappés de leurs mains, qu’ils vendent et achètent les Français qu’ils peuvent attraper pour s’en servir pour esclaves, et que nous voyons entièrement ruiner la colonie que Mr d’Aulnay a commencé d’établir au Port- Royal et austres lieulx de la coste d’Acadie et empesché la conversion des sauvages et, dès cette année mesme nous eussions esté contraints de renvoyer dans leurs boys ceux que nous avons déjà baptisés, n’eust été le dernier effort qu’à faict mon dict Sieur d’Aunay (ce qui ne faut qu’il n’arrive ?) d’autant qu’il ne peut plus fournir aux excessives dépenses qu’il luy a fallu pour rembarrer les efforts des susdits Anglais qui, depuis sept ans l’ont toujours harcelé, de sorte qu’il faut que le Séminaire des sauvages que nous avons soyt aussi bien ruyné que la Colonie Française, si notre bon Roye, toujours porté et attentif aux actions de piété et qui conserve l’honneur de sa Couronne, ne donne des forces à Mr d’Aulnay, afin de poursuivre les généreux desseins qu’il a de chasser ces malheureux hérétiques estrangers, ennemis de la vraye religion, qui n’ont faict que trop connaître à toutes occasions, et spécialement à cette dernière qu’ils n’ont d’autres desseins que de bannir les Français, ensemble avec la religion Catholique, Apostolique et Romaine, mesmes de perdre les heureux commencemens de la conversion des pauvres sauvages, se servant à cet effet du dit Sieur de la Tour, très mauvais français et beaucoup pire qu’eulx par la vie scandaleuse et hérétique qu’il mène luy et ses gens, allant au pr esche lorsqu’il estoit à la Grande Baye et permettant dans son propre navire que les hérétiques fissent hautement prières publiques en la présence d’un Religieux Récollet, ainsy que nous avons appris d’un soldat du Sieur de la Tour, blessé et demeuré prisonnier entre les mains de M. d’Aulnay, et en outre se rendant lâchement esclaves des dits Anglais et marchant sous leur pavillon, toutes lesquelles choses nous assurons être véritables ;

En foy de quoi, nous avons signé cette présente attestation dans l’habitation du Port-Royal, ce 20e jour d’Octobre 1643. (Signé) : Frère Pascal de Troyes, predr, missre et supr, Frère Cosme de Mantes, predr. Capucin et missi., Hippolyte de Brou, Capucin, Didace de Liesse, Capucin, Cosme de Senlis, Félix de Rheims, Joseph de Saint-Jean de Luz, Félix de Troyes (1).”

Ce document n’est pas original. C’est une simple copie au bas de laquelle les signatures sont rapportées comme tout le texte. A sa seule lecture, et sans lui faire subir une “ sévère critique ”, on se rend compte des inexactitudes qui y ont été insérées par son auteur et approuvées par les signataires. Nous soulignons les exagérations qu’elle renferme. D’Aulnay prétend qu’il a fait d’excessives “ dépenses pour rembarrer les efforts des Anglais qui, depuis sept ans, Vont harcelé Les faits démentent cette assertion. Nous n’avons pas à faire l’apologie des Anglo- Américains, mais nous savons qu’après la prise de Pentagouët, en 1635, il n’est pas de documents qui prouvent ces prétendues agressions contre d’Aulnay qui, ici comme en d’autres endroits de ses mémoires, ment avec une audace inouïe. Qu’il ait fait des dépenses pour établir la petite colonie de Port-Royal, c’est possible ; mais il s’est mis à cette œuvre depuis 1642, c’est-à-dire depuis un an. Avant cela il dépensait l’argent des autres, en particulier celui de ses amis, de Razilly, et des missions. Qu’il ait eu besoin de secours pour continuer à lutter injustement contre son ennemi, c’est de toute évidence. Il était peu fortuné, par ailleurs, et le prétexte “ de chasser les Anglais ”, qui ne paraissent pas avoir eu le moindre désir de l’attaquer, pouvait lui gagner des sympathies imméritées. Nous avons vu les objections faites, par eux, à de La Tour, quand ce dernier se rendit à Boston pour chercher des secours ; leur crainte fut de voir se briser la neutralité et d’attirer sur leur pays des représailles, preuve qu’ils n’avaient pas l’intention alors de s’attaquer à d’Aulnay, ni par conséquent, celle “ de chasser les Français de l’Acadie avec la religion catholique. . .” Il est faux également qu’ils se soient servis du “ Sieur de La Tour, très mauvais français ”. Mais c’est

(1) Archives Nationales de Paris : Col. Cil, D. I. Folio 70. Archives de la Province de Québec : Collection de documents et ms, I, p. 117.

ET SON TEMPS

bien plutôt ce dernier qui alla les chercher pour combattre d’Aulnay. Aux yeux des Capucins signataires de cette requête, celui-ci incarne la race française et la religion catholique ; ces seuls titres seraient-ils suffisants pour lui faire pardonner tous les crimes ? N’est-ce pas une étrange conception de la morale chrétienne ? Ce document nous étonne moins depuis que nous savons que la plupart de ces religieux étaient nouvellement arrivés dans la colonie, et, par ailleurs, si intéressés dans les affaires d’Aulnay que, de son triomphe, dépendait leur propre avenir. Que reproche-t-on à de La Tour directement ? “ La vie scandaleuse et hérétique qu’il mène lui et ses gens Quelle preuve apporte-t-on pour appuyer cette déposition ? Il est “ allé au presche lorsqu’il estoit à la Grande Baye ...” Mais voilà un délit tout récent, si toutefois, il y a là un délit ? On ajoute : “ Il a permis, dans son propre navire, que les hérétiques fissent hautement prières publiques en la présence d’un Père Récollet. . .” De La Tour ayant un équipage mi-catholique, mi-protestant, il lui était bien difficile de se montrer intransigeant dans cette circonstance. Depuis le commencement de la colonie, de tels faits se sont produits ailleurs. Le fondateur de Québec nous parle d’un incident de cette nature et d’une dispute qui s’éleva sur le navire de M. de Caën entre Louis Hébert et M. de la Raide (1). Ces conflits étaient d’autant plus fréquents que les protestants et les catholiques vivaient ensemble ; il était impossible de toujours donner la préférence aux derniers (2). Le Commandeur de Razilly n’eut-il pas luimême à son emploi des fidèles des deux religions, ainsi que nous l’avons vu au procès intenté contre Jean Thomas ?

Ces religieux, qui se scandalisent de cette affaire, n’avaient-ils pas reçu, depuis 1625, de la Sacrée Congrégation de la Propagande, par l’entremise de l’Eminence Grise, les pouvoirs de célébrer la messe sur un autel portatif en plein air, en présence d’hérétiques et d’excommuniés et cela même sur un autel brisé ? Ils accusent

(1) Les voyages de Champlain, II, p. 52.

(2) On lira avec profit la supplique, adressée au Roi, en 1617, par les Ré¬

collets, de Québec, qui se plaignirent amèrement des relations nécessaires, mais parfois funestes, qui existaient, à cette époque, entre les catholiques et les protestants. Bibliothèque Nationale, Département des Imprimés : L. K. 12 773 :

Advis au Roy, 1617.

de La Tour d’avoir permis aux protestants de faire des prières publiques en présence des Récollets, mais ceux-ci tenaient les mêmes facultés des Cardinaux Ingoli et Barherini et cela pour une période de dix ans, c’est-à-dire du mois de mars 1635 au mois de mars 1645 (1). Le reproche fait à de La Tour de s’allier aux Anglais pour chasser du pays les Français et la religion catholique n’est pas plus fondé. Les Récollets n’étaient-ils pas des prêtres catholiques au même titre que les Capucins ? Enseignaient-ils une doctrine autre que ces derniers ? N’étaient-ils pas Français aussi bien que les Capucins ? Certes, ils étaient catholiques et Français, mais ils ne voulaient pas reconnaître à d’Aulnay qui, injustement, désirait leur faire perdre leurs missions, des droits illégitimes. Nous l’avons dit déjà, dans son empressement à capter le pouvoir, il voulait faire table rase de tous ses compétiteurs. Nous l’avons vu, même parmi les Capucins de son entourage, il s’en trouva qui, n’allant pas à son caractère, et qui, refusant de le seconder, furent, à cause de cela, rappelés en France, où ils déposèrent contre lui. Nous demandions naguère “ si l’on était en droit de dire que tous les religieux signataires de ce document assistèrent à l’origine du conflit ? Nous ajoutions : “ Il est possible que la plupart ne furent témoins que de la dernière phase de la lutte ? N’entendant qu’un son de cloche, ils ont pu se laisser tromper avec la meilleure bonne foi du monde ? ” La suite montre que nous ne sommes pas dans l’erreur puisqu’en 1657, des religieux du même ordre ont avoué que “ les accusations portées contre de La Tour, dans les lettres patentes d’Aulnay, étaient fausses et exagérées, partant calomnieuses” (2).

(1) “ Facultates concessae à Sanctissimo D. N. P. Urbano divinâ Providentiâ Papa Ôctavo Provinciali pro tenipore Parisiormn Praefeeto Missionis ordinos

Recollcctorum ad Provinciam Canadae Amerieae Septentrionalis . Celebrandi

missas quocum loco deeenti etiam sub dio et snb terra, ante lucem, et hyeme una hora post nierediem in altari portabili sine obligatione inquirendi an sit fractum, aut cuni reliquis, vel sine, quod de aliis altaribus intelligatur, bis in die ubi nécessitas expostulaverit juxta sacros canones coram hereticis, infidelibus, et excommunicatis, dummodo minister non sit hereticus, et in casu necessitatis . .

Communicandi bas facultates in toto vel in parte vicario seu Vicepraefecto, ac aliis missionariis ejusdem ordinis ad Conadam Amerieae Septentrionalis Provinciam transmissis, et ab eodem Provinciali ejusque definitorio, cum scitu et consensu Nuntii Galliarum abprobantis transmittendis et concessis revocandi totiès quotiès opus fuerit.

Feria V die XXIX Martii 1635.”

Ce document est signé par le Cardinal Barberini. Archives de Versailles, Fonds des Récollets.

(2) En marge de la tragédie d’un peuple, p. 69.

ET SON TEMPS

Aujourd’hui, mieux renseigné par les documents si précieux des Archives de la Propagande et par le P. Candide lui-même, nous avons la preuve qui confirme notre sentiment. Les signataires étaient les Pères Pascal de iroyes, Cosme de Mantes, Hippolyte de Brou, Didace de Liesse, Cosme de Senlis, Félix de Rheims, Joseph de Saint- Jean de Luz, Félix de Troyes. Or le P. Pascal de Troyes, rappelé en 1641, fut vertement critiqué par le P. Pacifique de Provins, qui blâme les supérieurs-majeurs de l’avoir laissé partir pour la mission avec son “ mauvais gouverneur ” et cela “pour sa propre condamnation”. Sa signature s’explique: il aurait même été l’auteur de cette attestation que cela ne nous étonnerait guère? Les P. Cosme de Mantes et Hippolyte de Brou arrivent dans la colonie en 1642, ainsi que le P. Gabriel de Joinville (1) ; les Pères Arsène et Ignace de Paris, Clément ou Félix de Liesse, en juillet 1641 (2). Le P. Candide ne peut fixer la date de l’arrivée des Frères Côme de Senlis, Joseph de Saint-Jean de Luz et de Félix de Troyes (3). Nous avions donc raison d’écrire que, de tous ces religieux, la plupart ne connaissaient du conflit que ce qu’ils en apprirent du P. Pascal de Troyes et d’Aulnay. Quant aux anciens, rappelés en France, le P. Candide suppose “ qu’ils devaient être compromis dans les cabales de La Tour qui, dit-il, cherchait des adeptes de tous côtés. Nous l’avons vu, ajoute-t-il (ce qui n’est pas prouvé) à la Hève semant la division entre les Français. Il avait trompé Denys, il avait dupé Champlain luimême. Nous le verrons en grande faveur auprès du gouverneur de Québec et des Jésuites. Il put bien surprendre la bonne foi de religieux trop peu méfiants. L’un d’eux, en tous cas, le P. Vincent de Paris, déposera contre d’Aulnay devant le Conseil du roi (4).”

On a vu que ceux qui ont accusé de La Tour d’avoir semé la division entre les Français de la Hève, n’ont rien prouvé. Quant à l’affirmation gratuite que Denys et de Champlain auraient été ses dupes aussi bien que M. de Montmagny et les Jésuites, elle reste encore du domaine des hypothèses. Ces personnages d’âge et de conditions diverses ont eu des relations continuelles

(1) Pages glorieuses, p. 214.

(2) Le même, p. 181.

(3) Le même, p. 264.

(4) Le même, pp. 205, 206.

avec de La Tour, durant de longues années ; ils l’ont connu à l’œuvre. Leur témoignage a plus de poids dans la balance de l’histoire que le sentiment de ces écrivains. Mais ne serait-ce pas faire trop d’honneur à de La Tour que de lui supposer un talent si extraordinaire qui l’eût rendu capable de duper tous ses contemporains : Denys, Champlain, les Jésuites, M. de Montmagny, le roi, la reine, le Conseil du roi, les Récollets, et quelques Capucins, ceux des premiers temps qui l’ont connu ? Il eût surpassé en cela le P. Joseph, l’Eminence Grise, qui eut le don de duper non seulement Ferdinand d’Autriche mais encore les électeurs de son temps. L’habile Capucin, au dire de ses historiens, n’eut pas son pareil pour faire des dupes (1). “Aussi, écrit le P. Candide, le P. Joseph est une des figures les plus maltraitées de l’histoire ”.

Il est un fait acquis : d’Aulnay n’eut pas l’approbation de tous les membres de la petite communauté capucine de Port-Royal. Plusieurs, et c’est à leur louange, ne voulurent pas approuver son gouvernement ni celui du P. Pascal de Troyes. Leur conscience paraît s’être opposée aux menées ambitieuses de cet homme qui, dit le P. Pacifique de Provins, a conduit “ la mission à la ruine tant au point de vue temporel qu’au point de vue spirituel.” Le P. Candide écrit : “ Il fera des mécontents, on discutera ses actes, non pas ses droits (2).” Nous ajoutons que ceux des religieux qui voulurent s’opposer à son administration, d’Aulnay les écarta de son chemin en demandant leur rappel. Ce conflit survenu dans la petite communauté rend plus complète la justification de La Tour. Dans les années suivantes, il invoquera le témoignage de quelques capucins qui aideront à sa réhabilitation. Le P. Vincent de Paris fut de ce nombre. En 1644, le P. Pacifique de Provins fera connaître au Cardinal Ingoli son sentiment sur d’Aulnay, qu’il qualifie “ mauvais gouverneur ”. L’auteur de Pages glorieuses écrit avec raison que le préfet des missions “ n’a aucun bien à dire du gouverneur, ni du P. Pascal qui l’accompagne ”. Plus loin, il ajoute : “ Tout prétexte lui était bon pour

(1) Richelieu envoya à Ratisbonne son ambassadeur, le fameux capucin Le Clerc du Tremblay, si connu sous le nom de P. Joseph, rusé diplomate, qui circonvint les électeurs et déjoua les projets de la maison d’Autriche. “ Ce méchant capucin, dit Ferdinand, dans un accès d’humeur, a su mettre dans son capuchon six bonnets d’électeurs...” C. S. Viator : Histoire de France, p. 470. — Le P. Candide : Pages glorieuses, pp. 171, 172.

(2) Pages glorieuses, p. 162.

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ajourner son départ. A vrai dire, sa présence à Port-Royal, aux côtés d’un gouverneur dont il a une trop petite estime, était peu désirable (1).” Pourquoi ce peu d’estime ? La lettre du P. Pacifique, citée plus haut, nous l’a appris. Arrêtons-nous ici.

Entre-temps, d’Aulnay passa en France. Il y présenta le fameux mémoire dont nous avons parlé plus haut (2) . Il y racontait comment de La Tour, s’étant rendu à Boston pour demander des secours, attaqua le Port-Royal avec les vaisseaux Anglais. Il dit qu’il “ a estimé à propos qu’il devait rendre compte à la reyne de l’état du pays et l’empêchement que le dit La Tour a fait jeusques à présent et fait encore à l’establissement des colonies ifrançoises, à la conversion des sauvages, et aux bons progrès qui se peuvent faire dans toute l’estendue du pays, afin qu’il playse à Sa Majesté vouloir apporter les ordres nécessaires pour y maintenir la gloire de Dieu et l’honneur de la France. A quoi le dit sieur d’Aulnay ayant jusqu’ici contribué de tout ce qui est de son pouvoir, n’ayant fait difficulté d’y engager son bien et d’y hasarder plusieurs fois sa vie. Il continue en la même volonté sur l’espoir qu’il a d’estre protégé par la reyne, et qu’elle ne laissera pas toutes les violences, cy-dessus déduites, impunies. . .” Il n’est pas inutile de rappeler ici les plaintes étalées par d’Aulnay dans les informations mentionnées dans l’Arrêt du Conseil d’Etat, en date du 6 mars 1641, dont une copie nous a été fournie par M. Dugas. Dans ce document, de La Tour est qualifié “ lieutenant-général du roi au pays d’Acadie, fort Louis, Port de La Tour et lieux qui en dépendent.” Les informations en date du 16 juillet 1640, y apparaissent, mais elles ont été biffées, on les regardait comme nulles, par conséquent. A deux reprises, d’Aulnay avait pris le titre de “ gouverneur et lieutenant-général pour Sa Majesté, dans toute l’étendue de l’Acadie”, ces titres furent biffés, preuve que le cher homme allait trop vite en besogne ; le temps n’était pas venu pour lui de se substituer à son rival. Quoiqu’il en soit, nous avons là une preuve convaincante de son grand désir de supplanter de La Tour. On a vu qu’il y accusa son ennemi de violences envers les Capucins, mais nulle part nous n’en trouvons la trace ; celles qui

(1) Pages glorieuses, p. 214.

(2) Mémoire instructif de la conduite de Sieur de La Tour dans la Nouvelle- Fran<ce depuis 1624 jusqu’en 1643, et de ce que le Sieur d’Aulnay a advancé dans le dit pays. — Bibliothèque nationale, Fonds Français, No. 18593.

se rapportent à d’Aulnay y sont mentionnées. A ce document, les Capucins ajoutèrent une requête dans laquelle ils priaient le roi “ de mettre quelque ordre au dit pays pour assurer la conversion des sauvages (1).” Cette demande fut appuyée par une autre tendant “ à faire joindre aux membres du Conseil d’Etat des personnes capables de s’enquérir des affaires de la colonie, afin d’empêcher la diversité des arrêts qui pourraient être rendus au grand préjudice des affaires religieuses du pays.” En d’autres termes d’Aulnay et son conseil, le P. Pascal de Troyes et le P. Ignace qui avaient vu dans la décision du Vice-Amiral que des laveurs pourraient être accordées à de La Tour désiraient s’assurer des juges gagnés à leur cause. Cette requête, très compromettante pour d’Aulnay et les siens, se lit comme suit :

“ Requeste. — Pour estre commis au conseil des personnes pour cognoistre des affaires de la Nouvelle-France en 1643. — Puisqu’il a plu à Dieu ouvrir le chemin de son Evangile en la conversion des sauvages de la Nouvelle-France, il semble que ce serait luy faire service agréable d’en procurer l’avancement comme chose importante à la gloire et mesme au bien du service du roy et l’estendue du nom et empire français, et à cet effet, soubs le bon plaisir de Monseigneur le chancelier commettre quelques personnes de choix du conseil du roy, bien intentionnées et instruites de lestât de la Nouvelle-France pour aux occasions, lorsqu’en conseil il se présentera des affaires concernantes le dict pays, leur estre communiquées, et par eux donné à mon dict seigneur advis pour empêcher la diversité d’arrests et règlements qui pourraient intervenir au grand préjudice et retardement des bons succès que l’on espère tant de cette Eglise naissante que de ce petit estât français commençant et une particulière bénédiction du ciel pour mon dict seigneur et pour tous ceux qui s’emploieront sincèrement et sans intérêts à l’exécution d’une si bonne œuvre. Ont signé : MM. d’Ormeson, Braindon, de la Marguerie, de Morangis, de Montchal, Chornel l’Ermitage.” Le P. Pacifique de Provins était, certes, bien informé quand il écrivait à Ingoli que le P. Pascal de Troyes s’était constitué le défenseur des intérêts temporels et spirituels d’Aulnay “ auprès du roi, de la reine, et des

(1) Observations sur l’Histoire de l’Aeadie française de M. Moreau, dd 87, 88, 89.

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juges de Sa Majesté Ainsi, “ ce mauvais gouverneur ”, comme le qualifie le Préfet des missions capucines du Canada, qui fit servir à son profit les “ vingt mille livres destinées par le Cardinal de Richelieu à l’œuvre de l’évangélisation des sauvages ”, désirait obtenir un jugement favorable et faisait valoir son grand “zèle pour la religion

Au témoignage de M. Moreau, le certificat des Capucins en date du 11 août 1640 et celui du 14 octobre 1643 n’ont pas été retrouvés (1). Ont-ils jamais existé ? Dans tous les cas, le fait que ces pièces mentionnées dans l’arrêt du Conseil d’Etat ont été biffées montre que les accusations d’Aulnay manquèrent d’appui sur ces points. Les enquêtes de Mathieu Cappon, le certificat des Capucins, en date du 20 octobre 1643, et la déposition de Lestang, lieutenant de La Tour, amenèrent la condamnation de ce dernier. Dans cette pièce, les Capucins déclarent expressément que La Tour s’est lié avec les Anglais “ pour chasser les Français du pays ”.

Bien qu’à distance, La Tour produisit une défense que l’on trouve mentionnée dans l’arrêt du Conseil d’Etat. Nous n’en avons que le résumé, et c’est déjà beaucoup. Nous y voyons “ une plainte faite par lui, en date du 25 octobre 1643, contre d’Aulnay, accusé “ de l’empêchement fait à Etienne de Mourron capitaine de marine conduisant le navire nommé le Saint -Clément, chargé de vivres et de munitions nécessaires pour la subsistance du dit La Tour et des Français étant sous sa charge dans le fort de la rivière Saint-Jean, suivant l’ordre du dit sieur Mourron à luy baillé par le sieur Grand Prieur de France ; ensemble le rapport du dit Mourron fait par devant le juge de l’Amirauté du dit empêchement...” Suivent deux attestations des Pères Récollets rappelant les violences exercées par d’Aulnay contre La Tour ; elles portent les dates du 15 avril 1642 et du 20 janvier 1644. Dans une requête séparée, les Récollets de la Province de Guyenne demandaient “que le sieur d’Aulnay fût condamné à les indemniser des pertes qu’ils ont subies en la Nouvelle-France par ses violences de tous genres. . .” De La Tour produisit, en outre, “ un certificat qu’il n’a pu s’embarquer pour la France à cause de son indisposition.” Enfin, pour répondre à la requête d’Aulnay qui avait demandé que des personnes connaissant les affaires de la

(1) Hist. d« l’Acadie, pp. 166, 167, 170.

Nouvelle-France fissent partie du conseil, de La Tour en présenta une autre “ à ce que, attendu que les Associés et Directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France ont intérêt que le dit pays ne tombe pas sous le pouvoir de personnes qui ne leur sont pas agréables, il soit ordonné que les dits Directeurs et Associés seront assignés au dit conseil pour assister en la dite instance.”

Ces pièces qui furent produites en cour, et dont l’Arrêt du Conseil d’Etat donne l’analyse, sont demeurées introuvables. Nous les avons vainement fait chercher (1). Il est tout de même étonnant qu’elles soient disparues depuis que M. Moreau les a consultées. Il se pourrait qu’il n’ait eu en mains que l’Arrêt du Conseil d’Etat ? Alors, il ne serait pas plus avancé que nous, car elles ne concluent pas contre La Tour, quelqu’ait été le jugement. Cependant, ce dernier fut condamné précisément sur l’accusation portée par d’Aulnay qu’il “s’était allié aux Anglais pour chasser les Français de l’Acadie ”. Ainsi, dans une lettre en date du 27 septembre 1645, la reine Anne, de Fontainebleau, écrivait à d’Aulnay : “ La passion que vous avez fait paraître pour la conservation des côtes, forts et habitations de l’Acadie sous mon obéissance, en vous opposant aux mauvais desseins et intelligences que le sieur de La Tour avait avec quelques étrangers au préjudice du roy. . .” Le lendemain le roi, âgé de six ans, félicitait d’Aulnay de la valeur et du courage qu’il avait fait paraître “ pour ranger le sieur de La Tour à son devoir et empêcher les mauvais effets des pratiques qu’il tenait avec quelques étrangers pour leur mettre en imains le fort qu’il commandait. . .” La commission d’Aulnay, datée de 1647, pour commander “ en toute l’Acadie ” portait contre

La Tour les mêmes accusations “de rébellion ouverte . et

d’alliance avec les ennemis de l’Etat...” Tels furent les motifs invoqués pour condamner La Tour, lequel, nous devons le dire, au simple point de vue politique, aurait dû se rendre en France et plaider sa cause en personne, si les circonstances le lui eussent permis.

M. Moreau, à la distance où nous sommes de ces événements, avait beau jeu pour écrire que la plus grande circonspection, la plus grande indépendance furent suivies dans cette affaire....” La Tour, dit-il, plaida librement devant l’Amirauté de Guyenne

(1) Observations sur l’Hist. de l’Acadie, pp. 90, 91.

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et devant le Conseil d’Etat. Nulle faveur ne distingua le criminel d’Etat du serviteur ; La Tour garda même les titres qui lui avaient été retirés par un acte formel du ministre compétent, si bien qu’ils furent qualifiés l’un et l’autre, dans l’arrêt définitif, lieutenants-généraux au pays d’Acadie. Il n’y a pas d’exemple d’un respect plus absolu de la légalité ; et certes, il n’est pas permis de douter que la sentence n’ait été justement rendue.”

Quoiqu’il en soit de cet effort pour prouver l’impartialité de ce jugement, il reste un fait indéniable : le 16 février 1651, de La Tour, passé en France, expliqua si bien sa conduite que le roi lui accorda des lettres de grâce, et, le 25 février de la même année, il le nomma, pour la seconde fois, lieutenant-général en Acadie. Dans ces lettres, le jour de sa réhabilitation, il fut écrit “que défunct Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay aurait favorisé ses ennemis (à de La Tour) dans des accusations et suppositions qu’ils n’ont pu vérifier. . .” Ce qu’il y a de vrai encore, c’est que les enfants de La Tour plaidant contre le duc de Vendôme, pair de France, protecteur des enfants d’Aulnay, prouvèrent que leur père “se justifia de tout ce qu’on lui avait imputé et qu’il fut absout, le 16 février 1651, des accusations injustes qu’on lui avait suscitées. Le roi “ reconnaît que, depuis quarante-deux ans, il employait tous ses soins tant à la conversion des sauvages en la foy et religion chrétienne et à l’instruction de leurs enfants qu’à rétablissement de son autorité en Acadie. . . ” Le roi l’absout, par conséquent, du crime de rébellion dont on l’a accusé injustement et il le confirme de nouveau dans la possession de ses domaines.

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