‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 35 sur 70 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La four et cl’ Aulnay de 1643-1645. — Leurs relations avec les Anglo-Américains — Attaque de Pentagouët par les Anglais et de La Tour.— Ce dernier sollicite des secours.— Démarches d’Aulnay pour en obtenir.— Traité de paix et de con?f?eîce en*-re d’Aulnay et les Anglais. — La Tour quitte Boston.— Il échappe a d Aulnay.— Sommation de La Tour.— Lettre d’Aulnay aux Bostonnais.— Lettre de La four— Arrivée de madame de La Tour à Boston.— Elle se fait reconduire en son fort. — Plaintes d’Aulnay à ce sujet. — Réponse des Anglais.

D Aulnay et de La 1 our, étant trop faibles pour tenter un coup décisif, turent bientôt forcés de s’allier avec leurs voisins Anglo-Américains. Nous avons vu qu’au mois de juin 1643, de La Tour réussit, à force de diplomatie, à faire pencher la balance de son côté. La participation de certains marchands anglais dans cette affaire fut diversement appréciée par leurs concitoyens. Les uns les blâmèrent ; les autres les excusèrent. De La Tour y trouva un profit momentané ; mais il perdit tout crédit auprès du gouvernement français. On pourrait peut-être lui reprocher, de prime abord, d’avoir tant tardé à se rendre en France pour y expliquer sa conduite. Il n’était pas prudent de se confier entre les mains d’Aulnay, mais il aurait pu, sans doute, passer par la voie d’Angleterre. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que La Tour ignorait la durée de ce voyage long et périlleux aussi bien que l’issue du procès qu’on lui faisait avec tant d’âpreté. N’ayant pas même à sa disposition assez d’hommes pour soutenir un long siège dans son fort, insuffisamment pourvu de munitions et de provisions de bouche, il crut bien faire en restant en Acadie pour défendre ses possessions, objet de la convoitise d’Aulnay. Il se servit, dans cette lutte suprême, des seuls moyens qu’il avait sous la main. Il espérait tenter un grand coup et croyait avoir le temps de repasser en France pour rendre compte de ses actes. Ce plan, si hardi qu’il paraît, à trois siècles de distance, avait chance de réussir. Entre-temps, les Anglais de Boston se risquaient sur les côtes d’Acadie jusqu’à l’embouchure de la

rivière Saint-Jean. Winlhrop rapporte que, vers le 1er janvier 1643, le Trial, le premier navire construit à Boston, lui fut expédié pour lui porter des provisions et y faire la traite.

Dans le cours de l’hiver de l’année 1644, d’Aulnay étant passé en France prépara son expédition contre de La Tour. Le 19 février, on le trouve à Paris, à la demeure de son père, René de Menou d’Aulnay, rue de Grenelle, en la paroisse de Saint-Eustaehe. Il comparaît devant le notaire Jean Marreau, et déclare qu’il a acheté, en la ville de Dunkerque, par l’entremise d’un marchand de Londres, un vaisseau du port de deux cents tonneaux, commandé par Gooris Sounebelle ; il doit le faire passer à Douvres, Angleterre, et de là à la Rochelle. Il fait cette déclaration, parce qu’il craint que les navires de Hollande et de Zélande, qui croisent devant Dunkerque, viennent à s’en emparer ; advenant ce cas, il lui sera possible de le réclamer comme lui appartenant en propre (1).

Charles d’Aulnay faisait alors de grands préparatifs pour porter un coup décisif à son ennemi juré. Il engagea plusieurs centaines de soldats et pourvut ses navires de munitions de toutes sortes. Avec ce renfort il ne pouvait que réussir dans son dessein. Il revint sur le vaisseau, le Cardinal, appartenant à Emmanuel le Borgne, marchand de la Rochelle. Il s’embarqua au mois de juillet 1644. A la fin de septembre, il arrivait à Port-Royal (2).

Madame de La Tour était alors en France pour défendre son mari. Elle l’avertit de l’envoi de ces renforts et lui apprit que d’Aulnay avait réussi à le perdre à la Cour. Les perspectives, on le voit, étaient loin d’être encourageantes ; bien plus ces nouvelles ayant été confirmées, au mois de mai, de La Tour se rendit à Boston pour y solliciter l’appui des Anglais. Ceux-ci n’osant se compromettre, il revint chez lui sans rien obtenir. A quelque temps de là, M. Vines, de Saco, M. Short, de Pemmaquid, et M. Wannerton de Pascataquack allèrent chez lui pour réclamer le paiement de quelques dettes. Comme ils se trouvaient à passer par Pénobscot, ils y furent retenus prisonniers durant quelques jours, mais, à la prière de M. Short, envers lequel d’Aulnay était

(1) Nova Francia, III, no. 2, p. 92.

(2) Archives de la Charente-Inférieure : B. Amirauté de la Rochelle. Prov. 77. Faveur de M. de Vaux.

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endetté, ils furent relâchés (1). Ce passage de l’auteur américain fait voir que les deux commandants se tenaient en relations d’affaires avec les Anglo-Américains.

De La four, à Boston, n’eut pas de peine à persuader ces Anglais de se venger de l’insulte que leur avait infligée d’Aulnay. M. Wannerton et une vingtaine d’hommes furent envoyés pour tenter de prendre le fort de Pénobscot, dépourvu de moyens de défense, disait-on. Ils s’approchèrent tout d’abord d’une maison de ferme sise à six milles du fort. Wannerton et deux hommes, armés de leur épée et de pistolets, ouvrirent la porte. Le premier reçut une balle qui le tua instantanément, l’autre fut blessé à l’épaule. Les Anglais accoururent à la rescousse, saisirent les deux hommes d’Aulnay, brûlèrent la maison et tuèrent son bétail. Winthrop affirme que cette action, conduite par un Anglais de leur pays, était de nature à provoquer la colère d’Aulnay contre eux, lequel resserrait de plus en plus le siège du fort Saint-Jean.

Cependant, les Anglais se montraient toujours d’une grande réserve à l’égard de La Tour, et faisaient beaucoup de difficultés pour lui venir en aide. Le temps pressait ; son ennemi, avec des troupes puissantes, le tenait toujours enfermé dans son fort. Vers le 23 mars 1644, de La Tour se rendit auprès de Endicott, gouverneur de Salem, pour lui exposer sa position réellement précaire. Ce dernier, au témoignage de Winthrop, fut “ ému de compassion; il assembla les magistrats et les anciens de la ville.” De La Tour n’eut pas de peine à prouver la légitimité de ses droits. Il fit voir les lettres patentes à lui accordées par la Compagnie de la Nouvelle- France, à différentes époques ; ces titres remontaient à plus de quinze ans et confirmaient ceux que son père, Claude de La Tour, avait obtenus de Sir Guillaume Alexandre en 1630 (2). Ils lui accordaient tout le pays où plus tard fut érigé le fort Saint-Jean et qu’il avait obtenu de la Compagnie de la Nouvelle-France. Ils étaient bien authentiques, et témoignaient de la justice de ses prétentions fondées sur le testament de Biencourt qui lui avait également légué le Port-Boyal, et dont il fut dépossédé par de Bazilly, avec le consentement de la Compagnie de la Nouvelle- France. Il n’eut pas de peine à prouver que ses titres sur la plus

(1) John Winthrop : The History of New England, II, p. 175.

(2) Le même, p. 179.

grande partie de l’Acadie remontaient à trente ans, et qu’ils avaient été approuvés par les deux couronnes. On a tenté de le blâmer de s’en être prévalu. Ce que nous avons écrit montre que ces historiens étaient mal renseignés. Les lettres patentes accordées à Claude de La Tour, son père, et à lui-même, par Guillaume Alexandre, concernaient les mêmes domaines que leur avait cédés la Compagnie de la Nouvelle-France. “ La plupart des magistrats furent d’avis qu’en charité, de La Tour devait être secouru, comme voisin en détresse ; la prudence les poussait du reste à affaiblir un ennemi dangereux.” Quelques anciens différèrent d’opinion ; il y eut échange de points de vue, dont le résultat ne fut pas entièrement favorable à de La Tour. Pour cette fois, les magistrats se contentèrent d’écrire à d’Aulnay et de lui demander de retirer les commissions qu’il aurait données aux capitaines de ses vaisseaux en leur enjoignant de saisir les navires anglais et leur équipage, car ils prétendaient ne lui avoir donné aucun sujet de plainte. Ils terminaient en demandant satisfaction pour la saisie qu’il avait faite des hommes et des marchandises sur l’ile de Sable, et de les avoir menacés de saisir les navires qui s’approcheraient de Pénobscot. Ils ajoutaient encore que les Anglais, qui avaient secouru de La Tour, s’y étaient rendus d’eux-mêmes sans aucune commission ni permission de l’Etat. Si d’Aulnay pouvait prouver qu’ils lui avaient fait quelques dommages, ce qu’ils ignoraient, ils seraient prêts à lui rendre justice. “ Huit des principaux magistrats signèrent cette lettre qui fut adressée comme suit : Monsieur d’Aulnay, Kniglit General of the King of France in Acadie at Port-Royal ”. Cette lettre, rédigée en anglais, fut traduite en français par courtoisie, car d’Aulnay, à diverses reprises, avait écrit en anglais. Les magistrats joignirent une copie des résolutions passées par le Conseil défendant d’entreprendre aucune hostilité si ce n’est en cas de légitime défense.

D’Aulnay et de La Tour faisaient l’un et l’autre de grands efforts pour s’attirer les sympathies des Anglo-Américains. Winthrop raconte un incident qui montre en quelle estime était tenu de La Tour. Vers ce temps-là, un navire Portugais, chargé de sel, arriva à Boston. A son bord étaient deux Anglais. L’un d’eux, ayant eu le malheur de s’enivrer, fut conduit dans son logement et le constable, très zélé contre ces sortes de désordres, en ayant entendu parler, vint le trouver, bien qu’il fût endormi, et le con-

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duisit de force dans le magasin, en l’absence du magistrat. Un des hommes de La Tour ouvrit la porte du magasin et laissa l’autre en liberté. Le constable, apprenant cette affaire, crut devoir rencontrer le Français et voulut l’enfermer dans le magasin. Celuici s’offrit pour aller en prison, mais le constable ne l’entendit pas de cette manière et le violenta. Le Français résista et sortit son épée mais des personnes présentes le désarmèrent et l’amenèrent de force dans le magasin. Le constable le jeta en prison puis le conduisit à de La Tour. Il y eut beaucoup de bruit sur cette affaire. Le lendemain, les magistrats examinèrent la cause et avertirent de La Tour, qui se montra offensé de voir un de ses serviteurs si maltraité ; cela lui parut une disgrâce, mais il ne fit pas de plaintes et laissa toute l’affaire aux mains des magistrats. Ceux-ci répondirent que la justice devait suivre son cours et qu’ils étaient fort peinés de sévir contre un de ses sujets. Ils lui dirent que, s’il pouvait trouver une caution, on le remettrait en liberté sur promesse qu’il garderait la paix. Les gentilshommes qui se trouvaient avec de La Tour s’offrirent comme caution. Les magistrats firent réponse qu’ils ne sauraient, en ce cas, accepter de caution venant d’étrangers, autrement ils n’auraient eu rien de mieux à faire que d’accepter la parole de La Tour. Sur ce, deux Anglais s’offrirent comme caution. Le Français fut délivré. Winthrop blâme le constable et jette sur lui et sur les lois du temps la responsabilité de cette affaire.

Le 9 juillet 1614, de La Tour quitta Boston. La milice anglaise et la fanfare de Boston le reconduisirent jusqu’à son navire. Lorsqu’il fut embarqué, il tira plusieurs volées de canons et les Anglais en firent autant.

Le 17 juillet, madame de La Tour arrivait de Londres sur un vaisseau commandé par le capitaine Bailey. Elle était partie depuis six mois ; le capitaine s’était occupé de la pêche sur les côtes du Canada. Au Cap de Sable, le vaisseau rencontra d’Aulnay. Madame de La Tour se dissimula dans les écoutilles et put lui échapper.

Vers le même temps, d’Aulnay écrivit au gouverneur pour lui dire que son maître, le roi de France, ayant compris que les Anglais, en aidant de La Tour, l’année précédente, en vertu de la commission accordée par le Vice- Amiral de France, avaient agi de bonne foi ; il ajoutait qu’il avait l’ordre de ne pas les molester,

et d’entretenir des relations d’amitié avec eux. Il leur annonçait qu’il leur enverrait bientôt quelqu’un qui leur montrerait l’étendue de sa nouvelle commission.

Conformément à cette promesse, un délégué, dans la personne d’un religieux, appelé M. Marie, arriva à Salem en compagnie de dix hommes. Il écrivit au gouverneur pour lui demander une entrevue. Sur la réponse de celui-ci, il se rendit à Boston. Il apportait des lettres de créance d’Aulnay ; il montra sa commission et les procédures prises contre de La Tour, condamné en France comme traître et rebelle. Dans sa lettre, d’Aulnay se plaignait du tort causé par les Anglais qui avaient prêté assistance à son ennemi . . . Ceux-ci firent réponse que les vaisseaux, engagés pour cette affaire, étaient la propriété d’étrangers, les capitaines n’ayant pas reçu de commission ni de permission de faire aucun acte d’hostilité, et qu’ils avaient été chagrins d’apprendre ce qui avait eu lieu. D’Aulnay demandait aux Anglais de s’allier avec lui contre de La Tour. Ils lui répondirent qu’il leur était impossible de contracter aucune alliance sans avoir consulté, au préalable, les magistrats de la confédération, mais s’il voulait écrire ses propositions, ils pourraient les reconsidérer à loisir. L’envoyé s’étant retiré chez M. Fowle, écrivit ce qu’il désirait d’eux et il ajouta les propositions suivantes : 1° Que les Anglais viennent en aide à d’Aulnay contre de La Tour ; 2° Qu’ils refusent toute assistance à ce dernier. Les Anglais discutèrent une bonne demijournée là-dessus, parfois avec le gouverneur en français, et d’autre fois en latin avec les autres magistrats. Ils insistèrent pour que d’Aulnay se réconciliât avec de La Tour et qu’il permît à sa femme de retourner à Saint-Jean. Il répondit que si La Tour se soumettait volontairement, il lui assurait la vie et la liberté, mais que, s’il était pris, il serait sûrement condamné à mort ; quant à madame de La Tour, comme il était connu qu’elle avait été la cause de ce mépris et de cette rébellion, il ne pouvait lui permettre de rejoindre son mari, bien plus, si les Anglais l’envoyaient à bord d’un de leurs vaisseaux, il la saisirait, ajoutant qu’il en serait de même des marchandises au cas ou les Anglais tenteraient de trafiquer avec de La Tour. D’Aulnay fut loin d’être accommodant avec son ennemi ; il n’était pas prudent, par ailleurs, de se fier à ses promesses.

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Les Anglais reçurent cet envoyé avec la plus grande cordialité. Ils firent conduire, à Salem, M. Marie et lui offrirent de le ramener chez lui dans une de leurs barques mais il refusa. Ces marques de respect le surprirent, au témoignage de Winthrop. Le traité de paix fut conclu entre les Anglais et d’Aulnay le 8 août 1644.

Par ce traité le gouverneur de Boston et d’Aulnay s’engagèrent à garder la paix et à la faire observer par les Anglais et les Français qui étaient soumis à leur juridiction. Les premiers se réservaient le droit de faire du commerce avec qui bon leur semblerait, sans acception de personnes. Par cette clause, ils conservaient toute liberté d’entretenir des relations avec de La Tour. Quant à ce dernier, il avait quitté Boston en compagnie d’un vaisseau anglais chargé de provisions. Le vent était favorable. Craignant de tomber entre les mains d’Aulnay, il fit escale à plusieurs endroits. Il passa à Penobscot peu de temps après son ennemi, mais il put entrer dans son fort Saint- Jean sans encombre. Le vaisseau Anglais, cependant, fut rencontré et arrêté par d’Aulnay, qui prit le capitaine à son bord où se trouvaient d’autres Français et lui proposa de se rendre avec lui au fort Saint- Jean ; il y consentit. Là, d’Aulnay fit descendre le capitaine dans une chaloupe et il envoya un de ses hommes pour montrer sa commission à de La Tour ; il demanda au capitaine d’écrire à ce dernier pour qu’il renvoyât le délégué en paix, autrement d’Aulnay devait le garder comme otage. Ainsi de La Tour laissa partir en paix ce messager. D’Aulnay traita le capitaine avec courtoisie et le récompensa d’avoir voulu l’accompagner sur le fleuve Saint- Jean. Quelque temps après, les Anglais envoyèrent un autre navire à de La Tour et un autre chez d’Aulnay. Ils conseillaient à ce dernier de faire la paix avec son ennemi.

Le 21 octobre 1644, d’Aulnay écrivit à Endicott une longue lettre pour se plaindre de nouveau des Anglais qui aidaient, disaitil, un sujet rebelle ; il demandait que justice et raison lui fussent rendues pour le secours accordé à son ennemi. Le 26 octobre, de La Tour écrit une longue lettre en réponse aux accusations de rébellion portées contre lui. Il explique sa conduite avec une grande précision. Il dit que son ennemi n’a qu’un but : accélérer sa ruine pour “ se fortifier dans son désastre ”. Il réfute éloquemment tout ce qu’a écrit d’Aulnay contre lui. A son tour, il l’accuse d’avoir incendié un de ses forts, bien que le roi lui eût

enjoint de le confier à des “ personnes capables, qui en pussent répondre. . Il y ajoute d’autres accusations que n’ont pas osé rappeler ses admirateurs. Voici le texte de cette lettre. Elle jette une lumière nouvelle sur la physionomie de l’homme qu’on avait entrepris, en un certain milieu, de canoniser.

“ Messieurs,

Je ne sçaurais me défaire des ressentiments que me donne votre honnêteté et me priver de la confiance que me fournit votre générosité, et ne croy pas que quoique mon Ennemy soit allé à Boston pour vous surprendre et me faire passer pour un Criminel de Lèze Majesté vous me veuilliez condamner sans m’ouïr parce qu’il veut envahir mes biens. Il est homme d’artifice et qui, sachant que vous faites estât des gens de bien, présentera toutes les grimaces et les contenances de la piété (mais non pas l’Essence), qui tâchera de vous faire entendre que vous me deviez abandonner, mais ne vous dira pas que c’est pour se fortifier dans mon désastre, et vous faire après la guerre, comme il a déjà témoigné par l’Injustice et la perfidie commise en l’Affaire de Penobsquot. Il s’imagine (tant il est vain) que vos esprits ne seront que les Disciples du sien, et que, pourvu qu’il vous montre des Arrests vous me délaisserez. Mais vous êtes trop entendu en matière d’Etat pour ne sçavoir pas que l’Angleterre a répondu aux plaintes que faisait le Roy de France sur ce que les Anglais portaient en Espagne toutes sortes de marchandises, qu’ils ne prétendaient pas, pour l’Alliance de la France, se priver des commodités du commerce. Et outre tout de même que le Roy d’Angleterre assiste d’hommes, d’argent et d’armes, les Hollandais nonobstant la Confédération d’Espagne ; Et le Roy de France protège les mêmes Hollandais en la même sorte. . . Et que, pour la même raison, la Reine deffuncte de France, Marie de Médicis, Régente, pendant la minorité de son Fils, et ici-luy, asçavoir Louis treiziesme dernier mort a protégé la République de Genève, contre les armes du Duc de Savoye, gendre de la Reyne et beau-frère du Roy.

Et partant, Messieurs, votre raison ne vous oblige de quitter ma protection. Je me promets que vous ne le ferez pas : car pour ce qui est de ces Arrêts, je ne puis mieux vous en faire voir l’Injustice, que de vous mettre en mains celuy qui contient le Crime que l’on m’impute. Vous verrez donc dans iceluy que

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j’empêche, par mes mauvais déportemens le progrès au service de Dieu et du Roy et l’advancement de la Colonie ; et quand on leur demande quels sont ces mauvais déportemens ? Ils disent, au lieu d’alléguer la trame de ma mauvaise vie, que je n’ai rien fait dans le pays. Mais remarquez le faux témoignage qui consiste à ne pouvoir prouver que j’empêche, par mes mauvais déportemens, le progrès au service de Dieu, parmy les Sauvages, et au lieu de le prouver s’en va alléguer que je n’ai rien fait dans le pays, qui est un point bien différent, et qui est encore faux : Car j’ay basty deux Forts et luy m’en a bruslé un et il n’en a basty aucun ny défriché que sept ou huit Arpents de terre ; il a aussi bruslé l’Eglise, le Monastère, contre la teneur de l’Arrest qui luy ordonnait de mettre dans la place des hommes qui en pussent répondre, et par conséquent de les conserver. Et cet impie pour justifier son Athéisme allègue qu’on avait corrompu des Sauvagesses dans l’Eglise ce qui est aussy faux comme il est vray qu’il a bruslé la cabane d’un Sauvage au Cap de Sable pour luy enlever sa femme, Et que le Commandeur de Razilly son deffunct Maître l’a tenu longtemps en prison sur ce sujet. Cet hiver le P. Vincent de Paris, Capucin, a fait son possible pour être ouy contre luy au Conseil pour prouver son hypocrisie Athéiste monstrant comme durant six mois il a poursuivi dans le Port-Royal une femme de son homme, communiant avec cet horrible crime tous les huit jours.

Mais Messieurs pour prouver sa mauvaise foi considérez seulement la prise de Pénobscot et le payement de Thomas Ouellet, et vous verrez en même temps sa perfidie et sa rage contre la nation anglaise. Pour ce qui est de moy ne m’estimez si méchant et si ennemi que luy que lorsque je vous aurai autant trompé et autant offensé que luy, mais plutôt considérez mes inclinations par mes obligations et me croyez,

Messieurs,

Votre très humble affectionné serviteur,

Du Fort de la Rivière St-Jean, le 27 octobre 1644.” (2)

m Cette lettre, comme la déposition du P. Pacifique de Provins et celle de Denys, complète le portrait d’Aulnay. Le P. Candide, très indulgent, se demanHp si ces “fautes de jeunesse” importent a 1 Histoire /

(2) Archives de l’Etat du Massachusetts. Faveur de M. Edmonds, conservateur des Archives, à Boston,

Tandis que d’Aulnay parvenait à se concilier les bonnes grâces des Anglais, madame de La Tour intentait une poursuite contre le capitaine Bailey, qui lui avait occasionné des pertes par le retard qu’il avait apporté à la conduire chez elle avec les marchandises embarquées et les provisions destinées au ravitaillement de son fort. Le juge qui entendit la cause lui accorda la somme de deux mille livres parce que, disait-il, s’il l’eût ramenée dans un laps de temps raisonnable, elle eût pu, plus sûrement, se faire conduire chez elle, sans frais, et retirer quelques fruits de la traite des fourrures (1). Gomme elle se trouvait alors à la merci d’Aulnay il lui fallut louer trois navires pour franchir le blocus. Le 11 décembre 1614, elle lit la convention suivante avec le Capitaine John Paris qui, pour la somme de sept cents livres, s’engagea à la conduire au fort Saint- Jean ainsi que toutes ses marchandises. Cette pièce est en anglais et se lit comme suit :

Ivnown ail men by these présents that I Françoise Mary Jacquelin spouse de Charles ( ) St Steven knight of the

orders of the king in France Lieutenant in the Coast of Acady of new france by virtue of a procuration given unto me from my said Sr of St Steevens the twenty seventh of August last pass, doe Confesse to hâve hired of Captne John Paris three shipps to Convey me to my fort and in considération of seven hundred pounds sterling v.hich I promise to pays or cawse to be paid by the said Sr Called de la 1 oure forthwith uppon our Arrivai at the tort the La Toure il St-Johns River the discharge of which goods I ha\e putt aboard the said shipps I doe further promise that the payment of the above said sonie of seven hundred pounds shall be Paid in Pelleteries moose skins at twenty-five shillings per skin one with an other marchant able beaver the skins at eight shillings per pound et Coale et twelve or in other payment°of Commodities of value farther promising unto the said Captne Paris that if so lie be not fully satisfied the above said sonie uppon our arrivai to be liable to make good Watherver damages may

(1) Madame de La Tour femme pleine d’énergie et de courage, en appela aux tribunaux de Boston. L’abbé Ferland : Histoire du Canada, I, p. 352.

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insue through default thereof in Witness whereof I hâve hereunto signed and sealed made at Boston this eleventh day of december

Françoise Marie Jacquelin [a Seale]

In presence of Charles Dupré

Joshua Scottow : Ed Gibbons (1).

Le 29 décembre, dix-huit jours plus tard, madame de La Tour arrivait en son fort. Son mari ne put payer le montant des sept cents livres. Il donna un acompte de cent soixante-dix livres en Castors, une petite chaîne d’or, de la valeur de trente à quarante livres, et deux obligations en faveur des capitaines John Paris, Richardson, Thomas Bridecake . . . (2) .

Comme on le voit, Charles de La Tour souffrait dans son commerce et dans ses affaires générales. Le blocus, entretenu par d’Aulnay, devait lui être funeste, en dépit des quelques secours que lui adressaient ses voisins.

Le 2 novembre 1644, d’Aulnay écrivit la lettre suivante à Winthrop :

“ Monsieur,

A l’arrivée de Monsieur Marie j’ay cognue par son discours ce que j’avais toujours estimé de votre amitié. Je croy qu’il n’aura manqué de vous dire combien j’honore votre vertu si les affaires de conséquence qui nous sont survenues depuis le départ de M. Allen ne m’eussent empêché. Je m’eusse donné l’honneur d’aller vous reconnaistre en personne vos mérites, mais ne pouvant y aller. . . j’ay chargé le porteur de vous laisser en main de ma part et de vous assurer que si jamais je puis rencontrer quelque favorable occasion, je vous ferai paroistre combien je suis Monsieur

Votre très affectionné serviteur

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