CHAPITRE XX
Les Anglais envoient un navire pour ravitailler le fort Saint-Jean. — Il est capturé par d’Aulnay. — Protestations à ce sujet. — Madame de La Tour inflige une défaite à d’Aulnay. — Les Récollets abandonnent le fort. — De La Tour à Boston. — Ses démarches pour obtenir des secours languissent. — Sommation aux défenseurs du fort Saint-Jean. — Héroïque résistance de madame de La Tour. — Un traître livre le fort. — Capitulation.— -D’Aulnay manque à sa parole. — 11 fait étrangler les soldats de La Tour. — Mort de madame de La Tour. — Une héroïne. — D’Aulnay envoie le capitaine du Cardinal saisir les traitants. — Pierre Saulny s’empare d’un vaisseau flamand, d’une pinasse et pénètre jusqu’à Pictou. — Retour du navire le Cardinal en France.
Les Anglais de Boston pris entre Charles de La Tour et d’Aulnay étaient plongés dans une grande perplexité. Ils auraient voulu aider le premier, car sa cause leur paraissait juste, mais ils craignaient son ennemi. Leur indécision devait être fatale à de La Tour qui luttait avec une énergie tenant du prodige. Il défendait des droits acquis depuis plus d’un quart de siècle de labeurs. Il se voyait poursuivi comme une bête fauve par son ennemi “ envieux de ses vastes possessions ”, dira, plus tard, Crowne. Les arrêts qu’il avait obtenus des autorités, en France, ne pouvaient bonifier le mobile inavouable qui avait porté d’Aulnay à les demander. Bien plus, pour entrer légalement dans la possession de ces domaines, il devait en obtenir la confiscation avec l’autorisation royale. Les Anglo-Américains perdaient un temps considérable quoique de La Tour pût espérer encore contre toute espérance. A la fin, au témoignage de Winthrop, le gouverneur de Boston, convaincu que sa cause était juste, réunit les magistrats pour délibérer sur les meilleurs moyens à prendre pour lui venir en aide. “ Il ne faut pas, disait-il, qu’après lui avoir fait tant de belles promesses, il soit abandonné à la merci de son ennemi ”, lequel, au dire de Hubbard, “ comme un lion vorace, cherchait à s’emparer de son fort et à dévorer sa proie (1). D Anlnay, en
(1) Hubbard : The History of New England, p. 163.
effet, avait réuni alors toutes ses forces en hommes et en vaisseaux et il attendait le moment favorable pour tenter un dernier coup contre les héroïques défenseurs du fort Saint-Jean.
A cette assemblée, les Bostonnais apprirent qu’un de leurs navires, envoyé par un marchand, avait été capturé par d’Aulnay ; les matelots, débarqués sur une île, y avaient séjourné durant dix jours, privés de vêtements et de provisions. A la fin, d’Aulnay leur aurait fourni une mauvaise chaloupe et ils seraient partis pour Boston sans fusils et sans boussole, “ ce qui fait bien voir, ajoute Winthrop, que son intention était ou de les faire périr en mer ou de les voir tomber entre les mains des sauvages.” En apprenant cette nouvelle, les Anglais adressèrent une lettre à d’Aulnay pour se plaindre de procédés aussi barbares et lui demander une explication de cet acte. Ils y voyaient une violation flagrante du traité conclu avec eux et ils exigeaient la restitution du navire et de toutes les marchandises qu’il avait confisquées. Ils ajoutèrent des explications au sujet du transport, par un navire de Londres, de madame de La Tour en son fort. Ils terminaient en disant qu’ils connaissaient le roi de France pour un grand prince et qu’ils espéraient Je voir continuer à exercer la justice ; en tout cas, la Nouvelle-Angleterre comptait sur la protection de Dieu, capable de la sauver.
La nouvelle qu’on avait rapportée à Boston était fondée ; d’Aulnay ayant débarqué les matelots dans la neige, ils se réfugièrent dans une misérable masure, sans feu, et y endurèrent toutes sortes de privations. Après beaucoup de difficultés, ils entrèrent dans leur pays. Ayant accompli cet exploit, d’Aulnay conduisit ses vaisseaux près du fort Saint-Jean dans l’espoir de s’en emparer plus facilement. Mal lui en prit ; à peine était-il installé en cet endroit que les canons se firent entendre. Les coups furent si bien dirigés qu’il fut contraint de retraiter et de cacher son navire en arrière d’une petite élévation pour ne pas le voir couler à pic. Il perdit vingt de ses hommes et treize autres furent blessés. On voit par là que si les Anglais n’eussent pas marchandé si longtemps pour envoyer des secours au fort Saint- Jean, au lieu d’une défaite, la vaillante madame de La Tour eût remporté la victoire.
Sur cette phase de la lutte suprême peu de documents existent. Nous avons le récit de Nicolas Denys, celui plus succinct
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encore de Winthrop, rapporté par Hubbard, et trois pièces dues a la plume d’Aulnay et de ses amis. Ce sont : le procès-verbal d’André Certain et deux attestations dont l’une de deux Capucins, l’autre de deux anciens soldats de La Tour. Quelques écrivains ont utilisé ces derniers documents ; ils y ont puisé à longs traits comme dans les ondes d’une source pure, sans les faire passer par un “sévère” ni même une juste critique. Nous avons dit ailleurs (1), ce que nous en pensions à distance, n’ayant pas eu alors l’occasion de les étudier de près. Plus tard, en 1925, après après un exemen attentif, nous pouvions assurer nos lecteurs que ces documents, sur lesquels M. Moreau et les écrivains susmentionnés ont fondé leurs thèses, ne sont que des copies où se trouvent des signatures rapportées et qui révèlent des contradictions flagrantes. Nous aurons l’occasion d’y revenir bientôt. Nicolas Denys a résumé, en quelques lignes, le drame qui se déroula au fort Saint-Jean. D’Aulnay ayant été averti que son ennemi était rendu à Boston avec une bonne partie de ses hommes et n’ayant laissé au fort qu’une faible garnison attaqua madame de La Tour qui, durant trois jours et trois nuits, repoussa toutes ses attaques ; elle l’obligea même à s’éloigner de la portée de ses canons. Le quatrième, “ le jour de Pasques ”, elle fut trahie par un Suisse, qui était de garde ce jour-là. Le traître se laissa corrompre par les gens d’Aulnay et les laissa monter à l’assaut. Madame de La Tour se défendit encore quelque temps à la tête de son monde. Elle ne se rendit qu’à l’extrémité et sous condition que d’Aulnay “ donnerait quartier à tous ”. Mais il fut traître à sa parole. Une fois maître de la place, il les fit mettre en prison avec la Commandante ; ensuite, de l’avis de “ son Conseil, les fit pendre, à la réserve d’un seul qui eut la vie sauve, et qui fît l’exécution. Madame de La Tour assista les malheureux à la potence ayant elle-même une corde au cou, comme aurait été le plus grand scélérat ... (2) .”
Winthrop, presque témoin oculaire, écrit à son tour : “ Nous avons appris, un peu plus tard, que le fort de Monsieur La Tour fut pris d’assaut ; que Monsieur d’Aulnay perdit douze hommes ;
(1) Observations sur l’Histoire de l’Acadie française de M. Moreau, pp. 96
et suivantes. . . , .
(2) Denys : Description géographique et historique des Costes de 1 Amérique Septentrionale, I, p. 37.
qu’il eut plusieurs blessés, et qu’il a mis à mort tous les hommes de La Tour, Anglais aussi bien que Français ; qu’il a pris sa femme qui mourut trois semaines plus tard. Son fils et sa femme de chambre ont été renvoyés en France. La Tour évaluait ses bijoux et ses biens meubles à 10,000 louis. C’était une folie que de laisser tant de richesses en un si grand danger, quand il aurait pu les apporter à Boston, ce qui lui eût permis de payer ce qu’il devait au major Gibbons se montant à la somme de 2,500 louis, lequel est presque totalement ruiné ; au reste de La Tour aurait pu se maintenir avec ses hommes, tandis que plusieurs sont obligés de se transporter chez les Danois ou en France et que lui-même est forcément à la charge des autres. . (1).” La victoire d’Aulnay était donc complète. Il avait vaincu son ennemi, et il mettait la main non seulement sur ses précieux trésors, mais encore il devenait seigneur et maître des forts et des vastes domaines qui ne lui avaient rien coûté. Il dût être heureux au soir de sa victoire. Son ambition le rendait puissant et maître de foute l’Acadie. Mais des “ biens, acquis de cette façon, parviennent rarement jusqu’à la troisième génération, au témoignage des païens,” dit Hubbard (2). Jamais proverbe ne reçut une plus juste application, puisque d’Aulnay ne put jouir de son triomphe que durant quatre ans, et que le vaincu se rétablit plus tard sur ses propres dépouilles.
Pour M. Moreau, “ la trahison du Suisse, la condition du quartier, l’exécution en masse des soldats qui auraient survécu à l’assaut, la présence de madame de La Tour avec une corde au cou au supplice des vaincus, tout cela est faux ...” Il y oppose une argumentation boiteuse : le procès-verbal de Certain, l’attestation des Capucins et celle de deux hommes de La Tour. Occupons-nous tout d’abord de la trahison. “ C’est, dit-il, au rapport de Denys, le troisième jour que d’Aulnay fut contraint de s’éloigner de la portée des canons de la place et, le quatrième la brèche était faite, sans que les assiégeants eussent reçu de renforts, sans qu’il y eût de nouveaux combats, puisque madame de La Tour faisait reposer ses gens, espérant quelques relâches après sa
(1) John Winthrop : The History of New England, II, p. 238.
(2) M. Moreau : Hist. de l’Acadie, p. 225. — Observations sur l’Histoire de l’Acadie française de M. Moreau, pp. 96 à 107.
victoire. Donc, les assaillants étaient assez près des remparts pour corrompre un Suisse de garde à qui ils n’accordaient pas même la vie sauve ! Ce n’est pas seulement incroyable, c’est insensé ; Hubbard, qui est presque témoin oculaire, et qu’on ne soupçonnera certes pas de partialité pour d’Aulnay, Hubbard se tait absolument sur le compte du Suisse.”
Disons sans tarder qu’Hubbard rapporte les lignes de Winthrop, citées plus haut, mais il ajoute que de La Tour “ aurait pu se maintenir avec ses hommes au cas où son fort serait venu à tomber, comme cela devait nécessairement arriver, ayant des relations avec des moines déloyaux jusque dans l’enceinte de son fort aussi bien qu’avec un méchant voisin encouragé par le pouvoir en France (1).”
Denys met la trahison sur le compte d’un Suisse ; Hubbard en accuse les religieux. Il est donc certain, d’après ces auteurs, que trahison il y eut. Comment s’est-elle accomplie ? C’est le temps maintenant de nous occuper des trois documents qui nous viennent des amis d’Aulnay : le procès-verbal d’André Certain, l’attestation des Capucins, celle des hommes de La Tour, et de les juger à leur valeur.
“ Au mois de décembre, écrit M. Moreau, citant toujours le procès-verbal d’André Certain, d’Aulnay tenta de faire parvenir aux gens de La Tour les assurances et les promesses que La Tour avait repoussées. Il dirigea sur la rivière Saint-Jean deux chaloupes commandées, l’une par le lieutenant de son vaisseau, l’autre par son sergent. Ces envoyés avaient ordre de chercher à rencontrer des soldats du fort, à converser avec eux et à leur remettre des lettres par lesquelles il leur garantissait, avec l’abolition de leur crime, le paiement de leurs gages pour le cas où ils se rangeraient à leur devoir de fidèles sujets. Cet essai ne réussit pas alors ; mais il est permis de croire qu’il ne fut pas sans influence sur les événements ultérieurs... (2).”
Pour les admirateurs d’Aulnay, le prétendu crime de La Tour et celui de ses gens aurait été l’admirable défense d’une cause sacrée, la lutte contre un agresseur injuste qui, par des procédés moins qu’avouables, a réussi à duper l’autorité en France
(1) Winthrop : The History of New England, II, p. 238.
(2) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 211.
afin de s’établir sur les ruines de son ennemi. De La Tour, son héroïque épouse, ses hommes, sont dans le cas de légitime défense en dépit des arrêts que d’Aulnay a surpris au conseil de France. Ils lutteront courageusement jusqu’à la mort.
Si ces démarches n’avaient pas obtenu un résultat définitif, il est bien sûr que la position tragique dans laquelle se trouvait de La Tour ne pouvait qu’inquiéter ses gens. Les secours promis par les Anglais ne venant point, les religieux furent effrayés à la pensée d’une mort certaine, s’ils étaient pris par le vindicatif d’Aulnay. On peut croire, sans l’ombre d’un doute, qu’il dut y avoir échange de pourparlers entre madame de La Tour, laissée seule à la garde de son fort, et les Récollets. Avouèrent-ils qu’ils avaient alors l’intention de se rendre ? Nous le pensons. En tout cas, d’après le procès-verbal d’André Certain, le 28 janvier 1645, madame de La Tour aurait parlé avec insolence : “ aux Pères Récollets qui, pour lors, étaient dans son habitation et que, faisant la démoniaque et mépris scandaleux de la religion son mary présent, qui adhérait à toutes ses actions, ils furent contraints de sortir et de chercher moyen de se retirer. . . ce que le dit Sieur de La Tour et sa femme octroyèrent avec dérision et injures, leur donnant, pour cet effet, une vieille pinasse qui coulait quasy d’eau avec deux barriques de blé-d’Inde pour toutes victuailles... Ce qui sera justifié par une attestation de ceux mêmes qui étaient dans le service du Sr de la Tour et sa femme et une lettre d’un des dits Pères Récollets supérieur dans le dit lieu. . . ”
Certain ajoute que huit ou neuf des hommes de La Tour suivirent les Récollets dans leur fuite. D’Aulnay les reçut avec joie. “Il s’informa de l’estât auquel estaient ces misérables
esprits . Il connut ainsi que La Tour était parti pour aller vers
les Anglais de Boston pour renverser. . . le traité de paix faict avec les dits Anglais et le sieur Marie. . . ” Mais alors, d’après le même André Certain, de La Tour n’aurait pas assisté au départ des religieux puisque ces mêmes Récollets affirment qu’il était parti pour Roston, laissant son fort à la garde de quarante-cinq personnes ? Pourtant, l’auteur de ce fameux procès-verbal vient d’affirmer que de La Tour assistait à la scène du départ des religieux et que tous deux leur donnèrent une vieille pinasse ? Ainsi de La Tour était dans son fort et il n’y était pas ! Nous voici donc en présence d’une première contradiction. Que les amis d’Aulnay concilient
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ces deux affirmations contradictoires s’ils le peuvent. Dans sa dernière édition, M. Lauvrière, comme M. Moreau, du reste, l’a vue. En a-t-il été gêné (1) ? On le dirait, vraiment, car l’auteur distingué cite, de ce fameux procès-verbal, toute la partie antérieure au départ de La Tour et coupe court ce récit pour le reprendre à son compte ; c’est un moyen ingénieux pour contourner la difficulté mais qui ne répond pas aux exigences de la critique. Cette contradiction réelle, non pas seulement apparente, montre que le procès-verbal, bien que signé par Certain, est assurément moins certain qu’il n’en a l’air (2) .
Certain écrit : “ De La Tour pensait que, vu la rigueur de l’hiver, il pourrait faire son voyage sans que d’Aulnay en eût aucune nouvelle.” Le trop confiant de La Tour avait compté sans la défection de quelques-uns de ses soldats qui, en se donnant à son ennemi, se trouvèrent à dévoiler le secret de son voyage. Ce passage infirme donc de nouveau la première partie du procès-verbal à savoir : “ que de La Tour assistait au départ des Récollets.”
D’Aulnay ayant appris l’absence de La Tour et sachant que sa femme était restée seule avec une petite garnison de quarantecinq hommes, réunit ses officiers et “ conclut de prendre cette occasion aux cheveux ... qu’il fallait risquer pour une affaire de telle conséquence, ce qui obligea le dit sieur de monter le plus grand de ses navires du port de trois cents tonneaux, équipé en guerre, pour se mettre en garde à l’entrée de la rivière Saint-Jean afin de surprendre le dit La Tour avec une partie de son monde. .”
Le brave d’Aulnay ! Le héros ! qui part avec une armée considérable pour se battre contre une femme, défendue par quarante-cinq hommes ! Quel courage admirable ! Profiter de l’absence d’un ennemi pour surprendre sa femme dans un fort déjà démantelé, au témoignage de Winthrop ! Il est étonnant que la postérité ne lui ait pas encore érigé un monument pour reconnaître cette action héroïque !
Ayant mis son projet à exécution, d’Aulnay ancra ses navires à une lieue du fort Saint-Jean, hors de la portée des canons.
(1) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, édition de 1924, I, PP- 71, 72, 73.
(2) Francis Parkman ayant publié le procès-verbal d’André Certain, nous nous dispensons de le reproduire ici. Francis Parkman Works : Frontenac Edition, George N. Morang & Company, Toronto, 1900 : The Old Régime in Canada, IL PP- 204 et suivantes.
André Certain nous apprend qu’avant d’ordonner l’assaut général, il délégua l’un des Récollets vers madame de La Tour pour l’inviter à se rendre. “ D’Aulnaj^, écrit Certain, envoya derechef, vers la dite femme de La Tour et tous ceux qui pour lors estaient avec elle, le Révérend André Ronsaud, Récollet, par une chaloupe, lequel se promettait d’attirer peut-être quelques-uns à résipiscence, leur faisant connaître le bon accueil que luy et leurs camarades avaient reçu de mon dict Sieur, ce qui ne réussit non plus
que les autres fois du passé . ” Pourtant, au témoignage de
Certain et de M. Moreau, d’Aulnay n’avait pas négligé de payer “ les gages ” aux déserteurs du fort Saint- Jean.
Comment expliquer que les hommes de La Tour sont si attachés à leur maître qu’ils refusent les offres alléchantes d’Aulnay qui fait miroiter à leurs yeux des pièces d’or — ou gages selon M. Moreau et Certain — avec la promesse du pardon de leur faute ? Comprendrait-on la conduite d’Aulnay, que l’on sait grevé de dettes, au point qu’il ne put jamais les acquitter, s’empresser d’offrir des gages à des serviteurs qui sont pour lui des rebelles ? Une telle générosité était donc intéressée ? En homme habile, il sut tirer un bon parti de cette prétendue libéralité, puisqu’il engagea les transfuges du fort de La Tour à corrompre leurs camarades qui étaient restés fidèles.
D’Aulnay attendit deux mois. Ayant résolu “ de battre le fer pendant qu’il était chaud, ajoute Certain, il fit venir de Port- Royal un autre de ses navires équipé en guerre et une pinasse chargée de monde.” C’était le Cardinal, appartenant à Emmanuel Le Borgne ; le capitaine Pierre Saulny déclarera, le 8 novembre 1645, qu’il demeura à l’entrée de la rivière Saint-Jean depuis le 15 mars jusqu’au jour de Pâques, qui tombait le 16 avril, jour où fut pris le fort (1). De son côté, André Certain ajoute “ qu’ayant rallié de toutes ses habitations les personnes capables de porter mousquets, d’Aulnay fit descendre une bonne partie de ses hommes à terre et mettre deux pièces de canon en batterie, le plus proche du fort Saint-Jean possible ; ils approchèrent ensuite ce navire à la portée du pistolet afin que, sans donner jour aux assiégés de se reconnaître, on pût faire un tonnerre et par terre et par mer et donner en même temps quand la brèche serait faite. .
(1) Déposition de Pierre Saulny : Archives de la Charente-Inférieure ; B. Amirauté de la Rochelle ; Prov. 77.
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Pendant ces préparatifs, un petit navire anglais se présenta pour entrer dans la rivière ; il était chargé de provisions et de munitions de guerre. Un domestique de La Tour s’y trouvait. Il portait une lettre à son épouse dans laquelle il l’assurait qu’il viendrait la trouver dans un mois ou deux “ en meilleur estât et posture qu’il pourrait ”. Ce navire fut capturé par d’Aulnay qui laissa partir les matelots. Ce fut, sans doute, à la suite de cet incident qu’il échangea des correspondances avec les Anglais, ainsi que nous l’avons rapporté déjà.
Cependant la lettre saisie par d’Aulnay ne cessait de l’inquiéter et il résolut de ne plus différer l’attaque du fort. Avant de se livrer à l’assaut, il voulut tenter une dernière démarche auprès des soldats de La Tour. M. Moreau, qui commente l’attestation du 15 mai 1645, rapporte ces faits de la manière suivante : 11 U y avait deux jours que d’Aulnay était dans le mouillage de Menoyovuich quand il envoya les gens de La Tour, sur une chaloupe, devant la place et madame de La Tour, qui croyait peut-être à un retour de soumission, leur permit d’entrer. Les religieux et leurs compagnons se mêlèrent à la garnison. Ils parlèrent, les uns des ordres du roi, des arrêts du conseil d’Etat, de la nécessité de se soumettre ; les autres, du bon traitement qu’ils avaient reçu au Port-Royal, des gages qui leur avaient été payés, des avantages en un mot qu’ils avaient trouvés dans l’obéissance. Ces discours, écoutés avec avidité, commençaient à produire une certaine agitation parmi les soldats... Une partie, mais la plus faible, qui n’osait se déclarer, aurait voulu entrer en composition honnête. Madame de La Tour s’en aperçut. Coupant court à ces pourparlers, elle chassa les envoyés d’Aulnay, les poussa vers la chaloupe, les poursuivit de ses injures et de ses menaces1 . Les
officiers se placèrent à la chaîne qui attachait l’embarcation, et, le pistolet au poing, ils continrent ceux qui, serrant les religieux de plus près, semblaient disposés à s’embarquer avec eux.”
Remarquons en passant que madame de La Tour se montre d’abord toute heureuse de recevoir les Récollets et leurs compagnons. Croyant à un “ retour de soumission ” elle leur permet d’entrer chez elle. Leur départ l’avait donc attristée ? Autrement elle les eût renvoyés sans leur donner le temps de mettre le pied dans son fort. Qui aurait pu l’en blâmer ? Cette conduite est
donc un démenti aux prétendus signataires de l’attestation du 15 mai, qui assurent “ que de La Tour et sa femme auraient été bien aises de les voir partir.”
Après le récit qu’on vient de lire, M. Moreau paraît en bien mauvaise posture pour contester et ne pas admettre celui de Denys. Qu’il qualifie cette démarche du nom qu’il voudra, nous y voyons une tentative de corruption d’autant plus audacieuse qu’elle se fit dans le fort et sous les yeux même de madame de La Tour. Et cette femme, qu’on a représentée sous de si sombres couleurs, ne semble pas avoir soupçonné, chez ceux qui lui revenaient, des complots ourdis pour lui enlever avec ses hommes toute chance de lutter pour une cause qu’elle croyait bonne. Pourtant elle aurait dû être sur ses gardes. Pour la troisième fois, d’Aulnay avait échoué dans ses tentatives de corruption. Il peut se faire que quelques-uns, comme le dit M. Moreau, le petit nombre, aient désiré, dès ce jour, non pas faire “ leur soumission ”, mais se rendre ; le plus grand nombre resta fidèle à de La Tour. Il est tout de même remarquable de voir l’attachement que ces hommes eurent pour leur maître, quand on sait que d’Aulnay avait employé, pour les influencer, les promesses et les menaces. Qu’un traître, ainsi que l’écrit Denys, au moment propice, ait permis aux soldats d’Aulnay de pénétrer dans les premiers remparts, cela ne doit pas nous étonner, après ce que l’on vient de lire. La troupe d’Aulnay aurait ensuite envahi le fort malgré le courage de madame de La Tour et de ses gens. La version de Denys est vraisemblable. Le mémoire dont nous avons parlé plusieurs fois le confirme. “ Le sieur d’Aulnay, y est-il dit, attaqua le fort de la rivière Saint-Jean pendant l’absence de La Tour. Madame de La Tour, sa première femme, le défendit avec un courage héroïque ; elle soutint plusieurs assauts à la tête de ses troupes, enfin, trahie par un Suisse, elle fut obligée de se rendre (1).”
André Certain, de son côté, dit, qu’avant l’assaut général, d’Aulnay fit de nouveau sommer madame de La Tour et ses soldats. Il reçut pour réponse : “ une volée de canon à balles et ils arborèrent le pavillon rouge sur les bastions avec mille injures
(1) Collection de documents et manuscrits, II, p. 355.
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et blasphèmes.” Après avoir fait battre le fort tant par mer que “ par son grand navire qu’il avait emmené à portée de pistolet d’iceluy, ce qui rasa une partie de leurs parapets, il s’en rendit maître le lendemain Pasques (1), ce qui fut accompagné d’une si grande bénédiction de Dieu que, quoique la perte des hommes que le dit sieur a faite, soit grande, elle eût été encore plus sanglante. Une partie des assiégés furent tués dans la chaleur du combat et les autres faits prisonniers entre autres la femme du dict La Tour, son fds, et sa fille de chambre, et une autre femme qui est tout ce qu’il y avait dans le fort de sexe féminin, toutes lesquelles ne reçurent aucun tort ny à leur honneur ny à leurs personnes. Une partie des prisonniers reçut grâce de mon dit Sieur et le reste des plus séditieux fut pendu et étranglé pour servir de mémoire et d’exemple à la postérité d’une si obstinée rébellion, ce qui est prouvé par l’attestation qu’en ont rendue et signée une bonne partie de ceux qui ont reçu la vie et pareille gratification. . .
Le lendemain 18 avril 1645 mon dit sieur fit inhumer tous les morts tant de part et d’autre avec la distinction pourtant requise en telle rencontre du party faisant prier Dieu et faire un service solennel à tous ... ce qui est prouvé aussi bien que tout ce que dessus par une attestation authentique des mesmes susdits révérends pères Capucins missionnaires...”
Ayant raconté ces faits, André Certain nous apprend que son maître fit réparer le fort et procéder à “ l ’ inventaire de tout ce qui se trouva de reste après le pillage fait par les compagnons afin de le ravitailler et y mettre un lieutenant.” Ces travaux durèrent trois ou quatre semaines. Au dire de Certain, madame de La Tour demeura en liberté, mais “ ayant été trouvée, dit-il, à écrire une lettre à son mari, pratique qu’elle faisait de lui faire tenir par le moyen des Sauvages (2), elle fut emprisonnée afin de pouvoir, par la première occasion, l’envoyer en France à nos Seigneurs du Conseil, en bonne sauvegarde, ce qui l’alarma de telle sorte que, de dépit et de rage, elle tomba malade et, nonobstant tous
(1) M. Moreau écrit que le fort tomba entre les mains d’Aulnay le lundi de Pâques, le 17 avril. Denys déclare que ce fut le jour de Pâques. Pierre Saulny dit : le 16 avril : il confirme ainsi le récit de Denys.
(2) Cette assertion est fausse, car de La Tour ne counut le triste sort de sa femme que trois semaines après la destruction de son fort. Le contrat conclu avec Gibbons, en date du 13 mai, prouve qu’aucune nouvelle ne lui était parvenue.
les bons traitements et charités que l’on exerça à son endroit, mourut le 15 juin, après avoir abjuré l’hérésie qu’elle avait professée parmi les Anglais à la grande Baye. Ce qui est justifié par l’attestation déjà cy dessus alléguée des deux révérends pères Capucins Missionnaires. ”
“ Le présent procès-verbal a esté fait par nous André Certain, prévost et garde du Scel Royal de la Coste d’Acadie pays de la Nouvelle-France à la requeste de Monsieur d’Aunay Charnisay Gouverneur et Lieutenant général pour le Roy en toute l’Etendue de la Coste d’Acadie pays de la Nouvelle-France, le 10e jour de may 1645 et rendu dès le mesme jour et an que dessus pour lui servir et valoir ainsi que de raison. Le tout en présence de témoins et principaux chefs des Français qui sont dans la dite Coste, signé Longvilliers Poincy, Bernard Marot, Dubreuil Vismes, Javille, Jean Laurent, Henry Dansmartin, Barthélemy Aubert, Leclerc, Certain prevost et Garde du Sceau Royal.” Telle est la narration d’André Certain (1).
Cette pièce est-elle authentique ? Nous avons fait remarquer tout d’abord une première contradiction au sujet de la prétendue présence de La Tour au fort Saint-Jean, au moment de la fuite des Pères Récollets. Il y a plus : ce document fut signé le 10 mai 1645 et, pourtant, il rapporte des événements qui se sont passés le 15 juin de la même année, en particulier la maladie et la mort de madame de La 4 our. Ce n’est pas tout : à deux reprises, dans le même document, il est fait allusion à l’attestation des Pères Capucins. Or cette attestation, dont nous allons nous occuper à son tour, fut signée le 28 décembre 1645. N’est-ce pas pour le moins étrange ? Voici un document clos, terminé et livré à d’Aulnay “ le 10e jour de may 1645 et rendu, dès le même jour et
an que dessus pour lui servir et valoir ainsi que de raison ”
Les neuf signataires en font foi, pourtant, voilà que, quatre semaines plus tard, s’ajoutent des détails qui le complètent. Bien plus, on y voit mentionnée la prétendue attestation des Capucins, qui ne sera signée que sept mois plus tard, soit le 28 décembre 1645. Nous le demandons aux écrivains qui l’ont utilisée depuis M. Moreau, cette pièce est-elle authentique ? N’a-t-elle pas été
(1) Francis Parkman’s Works : Frontenac Edition : The Old Reffime in Canada, II, Appendice, pp. 205 et suivantes.
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interpolée par quelque personnage inconnu : d’Aulnay lui-même ou quelqu’autre aussi intéressé que lui ? Interpolée ou non, authentique ou non, elle ne vaut guère plus aux yeux des historiens que les autres pièces qui nous viennent de la même source. On ne saurait les accepter que sous le bénéfice d’inventaire, parce qu’elles ont été rédigées “ à la requeste d’Aulnay ”, lequel, on le sait, eut autant d’intérêt à noircir la mémoire de son ennemi, qu’il venait d’écraser, qu’il avait manifesté de zèle à le faire condamner. On comprend que d’Aulnay ne manqua pas de faire insinuer dans les pièces destinées à justifier sa conduite des détails même erronés pour incriminer de La Tour qui, à distance, ne paraissait plus en mesure de pouvoir les réfuter ni rétablir la vérité. C’est l’opinion de M. Gilhert-O. Bent. Le procès-verbal d’André Certain, dit-il, paraît être le seul rapport officiel de ces événements, exception faite, de quelques mémoires qu’auraient laissés les religieux. Ce rapport, selon Francis Parkman, est daté du 10 mai 1645 — vingt jours après la chute du fort— cependant, chose étrange, il raconte des faits qui se sont passés à une date ultérieure, en particulier la mort de madame de La Tour, comme ayant eu lieu le 15 juin
1645 . Ce rapport, la narration des Pères Capucins, dont
d’Aulnay était le protecteur, et plusieurs assertions d’auteurs français sur le même sujet, peuvent être taxés de partialité en faveur d’Aulnay (1).” On peut noter de plus avec quel empressement cet homme s’empresse de se qualifier “ Gouverneur et Lieutenant général 'pour Je Loi en toute J Etendue de ta Goste d Æcadie. Nous l’avons vu, au témoignage de Winthrop, en 1643, lors de l’affaire du Saint-Clément, refuser, dans son arrogance, de lire la lettre à lui adressée par de La Tour parce qu’elle ne portait pas ses titres de lieutenant-général pour toute l’Acadie, titres qui ne lui appartenaient pas encore. Dans son traite de paix et de commerce qu’il conclut avec les Anglo-Américains, le 8 août 1644, il se qualifie : chevalier, gouverneur et lieutenant-général de Sa Majesté, en Acadie (2). A peine maître du fort, il s’arroge également le titre de gouverneur “ en tout le pays d’Acadie ”, mais il n’en recevra la confirmation qu’en 1647. Tout cela prouve, une fois de plus, combien les titres de La Tour lui portaient ombrage. Il n’eut de repos qu’après sa victoire.
(1) Acadiences,
(2) Winthrop :
no de janvier 1905, p. 37.
The Hist. of New England, II, p. 197.
Enfin le procès-verbal d’André Certain nous apprend que madame de La Tour fut laissée en liberté, mais l’attestation des Capucins dit clairement “ qu’elle demeura enfermé trois semaines, pendant lequel temps elle tomba malade de rage et mourut quelques bons traitements que luy fit le sieur d’Aulnay . . . . ” Voilà bien encore deux contradictions ; c’est aux admirateurs d’Aulnay de les expliquer.
William Crowne dira plus tard, en 1668, qu’on croyait généralement que l’héroïne du fort Saint-Jean “ fut empoisonnée ” par d’Aulnay. Nous aurions ainsi une explication fort plausible de la maladie violente qui emporta l’infortunée prisonnière (1).
Cependant, André Certain et les Capucins rapportent que “ madame de La Tour aurait abjuré l’hérésie qu’elle avait professée parmi les Anglais de la Grande Baye. . .” M. Moreau (2), pour ternir davantage la mémoire de cette femme, et le P. Candide ne craignent pas d’écrire “qu’elle abjura l’hérésie qu’elle avait embrassée à Boston (3) .” Pour celui qui connaît la valeur des mots la différence ici est notable. Dans le premier cas, madame de La Tour aurait continué à professer une religion qui, au sentiment de tous les écrivains, aurait été la sienne ; dans le second, il y aurait eu apostasie, ce qu’aucun document authentique ne vient confirmer. Jusqu’à preuve du contraire, nous pouvons croire que cette affirmation non prouvée est une noire calomnie. Et nous sommes d’autant moins gêné de le soutenir, que M. Moreau, en narrant cet événement, fait appel à la mémoire de ses lecteurs en ces termes : “ Cédant aux exhortations (des Pères, madame de La Tour) avait abjuré. . . l’hérésie qu’elle avait , on s’en souvient, embrassée à Boston ... (4) ” Or, si nous remontons, avec le meme auteur, le cours des événements, nous rencontrons ces lignes qui sont loin d’être la preuve de ce qu’il vient d’écrire. On l’accuse même, et ce n’est pas sans grande apparence, on l’accuse d’avoir, “pour complaire aux Anglo-Américains, abjuré le catholicisme” (5). Nous sommes donc ici,
G) ®fitis.h Muséum, Londres : Calendar of State Papers, S. 1661-1668
(2) Histoire de l’Acadie fse, p. 226.
(3) Pages glorieuses, p. 195.
(4) Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 226.
(5) Le même, p. 201. P. John Lenhart : The Capuchins in Acadia, p. 214.
ET SON TEMPS
en présence d’une accusation qui repose sur deux hypothèses. Comme elle est peu perceptible la bonne foi d’historiens qui fondent des thèses là-dessus !
La mort de madame de La Tour est bien consolante, après tout. Cette femme dut auparavant pardonner à celui qui lutta si longtemps contre son mari. Il y a là un acte de vertu quasihéroïque. André Certain, les amis d’Aulnay, dans leurs attestations n’y ont pas songé, car ils auraient pu écrire qu’elle mourut dans le désespoir et le tableau eût été plus lugubre.
Pour ce qui est de la reddition du fort, des conditions offertes par d’Aulnay, de la présence de madame de La Tour au supplice de ses soldats avec une corde au cou, tel que le dit Denys, ce sont des détails que nous ne pouvons vérifier. Denys l’affirme. Comme il est honnête et véridique, on peut donc, avec confiance, ajouter foi à sa parole. Son récit correspond au fameux procès-verbal de Certain, au moins sur les points principaux. Il est sûr, par ailleurs, qu’il y eut trahison, et, en second lieu, exécution. Winthrop affirme que d’Aulnay fit pendre tous les “ hommes de La Tour, Anglais aussi bien que Français. . .” Voilà des témoignages difficiles à réfuter. M. Moreau leur oppose la fameuse attestation du 15 mai 1645, dans laquelle, dit-il, “ quatre anciens soldats, de madame de La Tour étaient encore à son service. . .”, preuve que tous n’ont pas été exécutés ? D’après cet auteur, ces hommes s’appelaient, André, Bernard, Hans, Vannes (1). Cette pièce, ainsi que le procès-verbal de Certain et l’attestation des Pères Capucins, est suspecte. En 1919, nous écrivions (2) : “Ce n’était pas l’usage de signer des documents de cette importance par un seul prénom.” A cette époque, nous n’avions pas ce document en mains pour le juger à sa valeur. Nous disions de plus : “ M. de La Roncière réduit ce chiffre de quatre à deux.” Il écrit : “ André Bernard, Hans Vanier, et autres prisonniers.” Or, depuis, il nous fut donné de voir, de nos yeux, aux Archives Nationales de Paris, une vulgaire copie sur laquelle sont rapportées les deux signatures précitées. M. Moreau, qui l’a vue, puisqu’il a été le premier à la signaler, a donc fait une erreur de lecture, c’est le moins que nous puissions lui reprocher. Qui pourra prouver,
Cl) Moreau : Histoire de l’Acadie fse, p. 214.
(2) Observations sur l’Histoire de l’Acadie de M. Moreau, pp. 105, 106.
par ailleurs, que les deux signataires ne furent pas de ceux qui avaient abandonné leur maître ? Ce document porte deux noms c’est tout. L’expression indéfinie qui les accompagne, “ et autres prisonniers ”, ne prouve rien. Sans doute, il est assez malaisé de dire si Hans Vannes ou Vannier fut le Suisse traître et le Français, André Bernard, l’exécuteur des hautes oeuvres ? On peut croire que le service qu’aurait rendu le Suisse en laissant faire la brèche dans les premiers remparts lui eût sauvé la vie, et qu’André Bernard, en devenant le bourreau de ses camarades, pût mériter sa grâce du vainqueur ? Ce document, s’il est authentique, prouverait seulement que deux des hommes de La Tour furent épargnés. Voilà tout. Les récits de Denys et de Winthrop sont donc plus près de la vérité que celui de M. Moreau.
Cette attestation, dont le texte est calqué, à peu de chose près, sur le procès-verbal d’André Certain, rapporte de plus que le P. André Ronsaud aurait fulminé “ l’excommunication ” contre de La Tour et sa femme, en quittant le fort Saint-Jean. Ni André Certain ni les Capucins ne mentionnent cette affaire, au reste dénuée de fondement. Le P. Ronsaud, pas plus que le P. Massé, au Port-Royal, n’avait le droit d’excommunier qui que ce soit. Comme l’écrit M. l’abbé Scott, en parlant de l’incident de 1612, le P. Massé, professeur de théologie, n’avait en vue que les immunités ecclésiastiques qui défendent de porter les mains sur les clercs et les religieux. La même conclusion s’impose donc dans la tragédie du fort Saint-Jean. Quelques notions de théologie suffisent pour réfuter cette assertion odieuse. Quoiqu’il en soit, ces trois documents contiennent la même contradiction sur l’absence et la présence simultanées de La Tour à la scène du départ des religieux. Ces pièces ont donc eu pour auteur le même homme.
Quant à l’attestation du 28 décembre 1645, signée par les Pères Pascal de Troyes et Ignace de Paris, elle contient le résumé de ces événements. La signature de ces deux capucins ne nous surprend guère, tous deux ayant été les aviseurs et les protecteurs d’Aulnay ; nous savons que le P. Pacifique de Provins, en 1644, blâma vertement le P. Pascal de Troyes qui s’était fait le défenseur de son “mauvais gouverneur”. Il est superflu de rappeler que cette pièce fut signée le 28 décembre 1645, et pourtant, chose étrange, elle est rapportée dans le procès-verbal d’André Certain,
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en date du 10 mai 1645, c’est-à-dire sept mois auparavant. A coup sûr, cette attestation, pas plus que les deux autres, ne mérite la confiance des écrivains sérieux.
Telle fut la grande tragédie du fort Saint-Jean ! Telle fut aussi la mort de madame de La Tour ! Quoiqu’en disent ses ennemis, par la lutte homérique qu’elle a livrée contre d’Aulnay, l’ennemi de son époux, l’envahisseur injuste de ses biens, cette femme a mérité l’admiration des fils de la vieille Acadie. Nous l’avons assez prouvé ; ni les calomnies lancées contre elle, ni les écrits des admirateurs d’Aulnay ne pourront lui enlever la gloire qu’elle s’est acquise en s’opposant, jusqu’à la fin, aux empiétements de l’homme qui avait juré sa perte. Son nom mérite d’être inscrit sur le livre d’or de nos gloires nationales. Plus encore que Madeleine de Verchères, et de tant de nos femmes célèbres, elle a droit au titre d’héroïne, par la constance qu’elle a mise à défendre ses droits, ses biens, sa vie, contre d’Aulnay. Honneur à cette femme forte ! “ Aussi longtemps que les fils et les filles de la nouvelle Acadie étudieront l’histoire des premiers temps du pays, écrit Hannay, ils liront avec admiration l’épisode qui raconte la bravoure, l’héroïsme de madame de La Tour (1).”
D’Aulnay ne fut pas lent à profiter de sa victoire. Afin de s’assurer le privilège exclusif de la traite, il dépêcha Pierre Saulny, le capitaine du navire, le Cardinal, vers les côtes “ pour voir s’il ne se passait rien au préjudice du service de Sa Majesté.” Il lui enjoignait de saisir “ tous les vaisseaux qu’il rencontrerait, faisant la traite avec les sauvages.”
Saulny se rendit jusqu’à la rivière Richibouctou. Il y rencontra un vaisseau flamand qui avait passé l’hiver à Pictou, à vingt-cinq lieues de là, et qui traitait avec les sauvages. La cargaison de pelleteries fut saisie par Saulny et livrée à d’Aulnay. Plus loin, le capitaine du navire envoya Bernard Marot avec deux chaloupes et seize hommes qui prirent une barque, dans laquelle
(1) John Hannay : History of Nova Scotia ; l’abbé Ferland : Histoire du Canada I, p. 353 : “Le cœur de cette courageuse dame était brise; sa santé succomba, et elle mourut, trois semaines après laissant un f ulfe ^fant qui fut envoyé en France, sous les soins d une femme de chambre. La perte de La i fut évaluée à plus de 250,000 livres.”
se trouvaient huit hommes “ de la compagnie de Miscou Ces derniers furent conduits avec leur barque et leur cargaison au Port-Royal.
Continuant ses recherches, Pierre Saulny entra dans la baie de Richibouctou, il saisit une petite pinasse dont le Sieur Raffet avait le commandement, et les quatre matelots qui la conduisaient.
D’Aulnay, à la prière d’un récollet, renvoya ces hommes et la pinasse ; il retint environ trente peaux d’orignaux et cinq ou six de castors, et les fit mettre dans ses magasins, au Port-Royal.
En paiement des services de Pierre Saulny et de ses hommes, et pour récompenser “ en quelque façon les veuves et les héritiers des soldats et mariniers qui auraient été tués ” dans l’assaut du fort Saint-Jean, d’Aulnay remit au capitaine quatre cent soixante et sept “ orignals marchands et quarante peaux de castors et de loutres.” Ces pelleteries furent embarquées sur le Cardinal pour être remises au sieur Emmanuel Le Rorgne. Le vaisseau quitta le Port-Royal le 18 août 1645, et atteignit la Rochelle le 16 octobre (1).
(1) Archives de la Charente-Inférieure; Prov. 77.
B. Amirauté de la Rochelle,