CHAPITRE XXII
D’Aulnay devient lieutenant-général en toute l’étendue de l’Acadie.- — Il persécute Nicolas Denys. — Nouvelles preuves de l’ambition et de la cupidité d’Aulnay. Ses dernières années. — Sa mort.
D’Aulnay, vainqueur, s’empressa de traverser en France pour annoncer, à sa manière, la fin du conflit qui avait ensanglanté la terre acadienne. Le 27 septembre 1645, la reine Anne lui adresse une lettre remplie de compliments. “ La passion que vous avez faict paraître pour la conservation des côtes, forts et habitations de l’Acadie, sous mon obéissance, en vous opposant aux mauvais desseins et intelligences que le sieur de La Tour avait avec quelques étrangers au préjudice du Roi, monsieur mon Fils, me donnent sujet d’estimer votre valeur et fidélité... (1).” Le lendemain, le jeune roi de France, âgé de six ans, lui écrit de Fontainebleau : “ Estant bien informé de la passion que vous avez toujours eue, pour conserver sous mon obéissance les costes et forts et habitation de l’Acadie, mesme de la valeur et courage que vous avez faict paraître pour ranger le Sr de la Tour à son devoir, et empêcher les mauvais effets des pratiques qu’il tentait avec quelques étrangers pour leur mettre en mains les forts qu’il commandait, ce qui eût non seulement causé un notable préjudice à mon service par la perte de toutes ces côtes. . . (2).” Le jeune monarque promet à d’Aulnay “ un vaisseau équipé avec quelques rafraîchissements.”
Comme on le voit par la teneur de ces lettres, d’Aulnay n’avait pas manqué de faire valoir ses services en accusant de La Tour d’avoir tenté de “ livrer l’Acadie aux Anglais ”. On sait que ses alliances avec ces derniers n’avaient pour but que de lutter
(1) Collection de documents et manuscrits, I, p. 119.
(2) Le même, n. 120.
contre son injuste agresseur. Il lui fallait des secours pour combattre son ennemi, il était allé les chercher où ils se trouvaient. En comparant ces lettres avec le mémoire qu’Aulnay adressa à la cour en même temps que le certificat des Capucins, en date du mois d’août 1643, dans lequel sont rappelées les mêmes accusations, on se rend compte des calomnies qu’il avait répandues contre ce dernier. Sans d’Aulnay, jamais de La Tour n’eût songé à se rapprocher des Anglais, jamais il n’eût songé à hypothéquer ses forts en faveur des habitants de Boston. L’accusateur aurait pu écrire, avec plus de vérité, que les démarches de son rival furent la conséquence des tentatives qu’il faisait pour s’emparer des domaines de La Tour. Sa cause, en tout cas, parut si belle aux yeux du roi et de la reine, qu’au mois de février 1647, ils lui adressaient des lettres patentes le nommant “ lieutenantgénéral pour tout le pays ”. Il y est dit que : “ Depuis quatorze ans, il a travaillé à la conversion des sauvages et bâti un séminaire; par son courage et valeur il a chassé les étrangers religionnaires du fort de Pentagouët ; il a repris, par force d’armes, et remis sous notre obéissance le fort de la rivière Saint-Jean, lequel, Charles Saint-Etienne, sieur de La Tour avait occupé, et, par rébellion ouverte, s’efforcait de retenir contre notre volonté, et au mépris des Arrêts de notre Conseil, à l’aide et faveur des Estrangers religionnaires, desquels il s’était allié à cette fin . . . ”
En vertu de ces lettres patentes d’Aulnay recevait le droit de commander depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’aux Virginies : véritable royaume dont, désormais, il serait, pour ainsi dire, le roi incontesté ! Il avait atteint son but. Fort de ces pouvoirs, il se garda de ne pas les utiliser. Comme il ne pouvait souffrir de rivaux, le 14 septembre 1647, il envoya Antoine Boisseau, sergent, au Cap-Breton, et lui ordonna de s’emparer du fort Saint-Pierre, fondé par les Sieurs Jacques Maillet et René Guignard qui, pourtant, ne lui avaient fait aucun mal.
Le 9 septembre, cinq jours auparavant, Nicolas Denys reçut la même visite inopportune dans sa colonie, en la grande île de Miscou, établie depuis deux ans, et en pleine voie de prospérité. “Je fis aussi planter de la vigne qui y réussit admirablement, écrit Denys : mais deux ans après, d’Aulnay m’en déposséda en vertu d’un Arrêt du Conseil, quoique j’eusse une concession de la Compagnie, en considération de laquelle, il fit accommodement
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avec celuy qui y commandait pour moy, l’on inventoria les marchandises et victuailles que j’y avais, de la valeur desquelles il donna sa promesse payable l’année suivante, avec les risques de la grosse aventure dont je n’ai jamais pu rien retirer. Aussi tant qu’il n’y aura point d’ordre et que l’on ne sera point assuré de la jouissance de ses concessions, le pays ne se peuplera jamais et sera toujours à l’abandon des Ennemis de la France (1).”
D’Aulnay ne fut donc pas l’homme désintéressé qu’ont vu ses biographes. Pour asseoir sa fortune, avancer ses affaires personnelles, il ne recula ni devant les violences, ni devant les injustices. Il avait terrassé de La Tour ; il s’était emparé de ses forts. Il voulut faire plus : bien que ruiné lui-même, il étendra ses conquêtes sur les terres de ses deux pacifiques voisins du Cap- Breton, Jacques Maillet et René Guignard, qui oni fondé le fort Saint-Pierre. Son ambition ne connaissant pas de limites, il arrête, de nouveau, l’infortuné Denys dans ses tentatives de colonisation à la Baie des Chaleurs. Il ne peut se suffire à lui-même ; peu lui importe, il ne veut pas de rivaux, seul il régnera sur tout le pays. Mais la justice ! Pour lui, c’est un vain mot. La pêche et la traite des fourrures lui permettront de combler ses énormes déficits ; il l’espère, du moins, voilà pourquoi fait-il main basse sur les établissements de ses voisins.
Il est assez intéressant de voir les raisons qu’on apporte, en certains milieux, pour le défendre. Le P. Candide prétend que, pour réclamer l’habitation de Miscou, il n’eut pas “ à se prévaloir d’un arrêt du Conseil ”, mais “ il n’eut qu’à produire une copie des lettres patentes qu’il avait fait voir au commandant du fort Saint-Pierre.” “ Ici et là, ajoute-t-il, ses droits furent reconnus sans conteste... D’Aulnay se reconnut débiteur envers Denys de la somme stipulée.” Il ne mentionne pas cette dette dans son testament, écrit le même auteur, (cela en valait-il la peine ? ) mais le P. Ignace affirme qu’il la reconnaissait, sauf révision du
(1) Denys : Description de l’Amérique Septentrionale, par M. W.-F. Ganong, p. 499. “ Deux lieues avant que de trouver les Isles de Miscou, l’on trouve une
grande ance qui est le passage de Caraquet qui aboutit à la Baie des Chaleurs. Après avoir fait deux lieues le long de la coste, l’on trouve une autre petite entrée pour des barques qui est entre les deux Isles de Miscou. L’entrée est dangereuse de mauvais temps parce qu’il y a une terre de sable qui brise furieusement des deux côtés des Isles il y a des pointes de sable qui rendent 1 eiitree étroite,* mais dès qu’on les a passées le dedans s’élargit. La petite Ile de Miscou a 4 à 5 lieues de tour. La grande Ile Miscou de 7 à 8 lieues de tour. (Le meme).
chiffre qui faisait l’objet d’un débat et que les tribunaux devaient finalement établir...” L’honnête et désintéressé gouverneur ne se troublait pas la conscience pour si peu. Sans la lettre du P. Ignace, ces dettes restaient inconnues.
“ Ruiné à ce moment, écrit le P. Candide, le gouverneur n’était pas en mesure de payer ses créanciers. Après sa mort, les choses deviendront si embrouillées que la dette restera indéfiniment en souffrance. Après un quart de siècle, Denys, non encore indemnisé, trouve qu’on ferait mieux de “ maintenir chacun en ce qui lui appartient sans le donner aux autres ...” Il y avait un moyen de prévenir tous ces ennuis, c’était, dès les débuts, de continuer à d’Aunay la confiance qui régnait sous Razilly. . .”
Le digne écrivain s’est abusé, évidemment, car la confiance qui “ régnait sous Razilly ” régnait, en même temps, sous de La Tour. Nulle part nous n’avons rencontré de disputes entre les deux gouverneurs contemporains. De Razilly protégeait Denys et celui-ci, en toute sincérité, le lui reconnaît. Les difficultés commencèrent avec l’entrée d’Aulnay dans la direction des affaires de la colonie et Denys s’en souvient. D’après le raisonnement du P. Candide, pour avoir la paix, il eût fallu alors que Denys et de La Tour eussent abdiqué, en faveur d’un sous-lieutenant, leurs droits, leurs dignités et leurs prétentions, reconnus par les autorités en France. C’est du propre !
“ Du jour où Denys fit bloc avec La Tour contre le nouveau gouverneur, les choses devaient fatalement se gâter, dit encore le même auteur. La faute en est à qui sema les premiers germes de discordes. . .” Le P. Candide peut-il prouver ce qu’il avance ? Non ! A la mort de Razilly, Denys et de La Tour ne paraissaient pas avoir été injustes envers d’Aulnay. Au moins, rien ne le prouve. La discorde n’existait pas non plus entre les deux gouverneurs. Et pourtant, d’Aulnay tombe sur Denys, s’empare de la Hève et ruine son exploitation. L’infortunée victime ne pouvant se défendre subit le sort qu’on lui fait et se retire à la Rochelle. Il y demeure jusqu’en 1644. Est-ce là faire bloc avec de La Tour ? Ce dernier lutte seul contre d’Aulnay jusqu’en 1645. Cette histoire de bloc entre les deux victimes est un non-sens ; on n’en voit aucune trace de 1635 à 1645. Ce n’est donc pas cette prétendue coalition qui suscita la guerre civile, en Acadie, mais Y ambition d’Aulnay. Il n’y a pas à sortir de là. Et si ce dernier
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fut ruiné, il le fut par sa faute puisque personne ne lui avait imposé “ cette guerre civile . . ” Grevé de dettes, chargé d’une œuvre immense, il entrevoit le moyen de se libérer et de faire honneur à l’entreprise, on trouve mauvais qu’il fasse état de ses lettres patentes, dit encore le P. Candide, si indulgent. Qui donc lui a imposé cette “ œuvre immense ”, sinon lui-même ? Que n’a-t-il eu la bonne pensée de laisser La Tour et Denys partager cette œuvre, lui prêter leurs concours dans la mesure de leurs forces ? Etait-il besoin pour lui, de ruiner Miscou et le fort Saint- Pierre, quand il pouvait à peine se maintenir dans ses forts el ceux qu’il avait volés à de La Tour ? Pour celui qui sait lire, ces raisons apportées pour le défendre ne tiennent pas debout. Ni le roi, ni la reine, ni le conseil d’Etat n’avaient donné à d’Aulnay l’ordre de chicaner Denys à la Hève. Personne, que nous sachions, ne l’avait poussé à la guerre contre de La Tour. Dans sa lettre du mois de février 1638, le roi lui disait de “ ne pas s’ingérer dans les affaires de La Tour...”
“ Enfin, ajoute le P. Candide, si le gouverneur mit une certaine vivacité à entrer dans ses possessions, il semble que les pertes subies et l’obligation de maintenir son œuvre lui en donnaient un certain droit. Il avait hypothéqué ses terres en France... (1).”
Etrange, certes, étrange, est cette conception de la morale chrétienne. Depuis quand est-il permis de compenser ses pertes, mêmes légitimes, sur les biens de son voisin ? A qui a-t-il été permis, pour maintenir une œuvre, fût-elle légitime et louable, de ruiner son prochain et de faire main basse sur les propriétés d’autrui ? N’existe-t-il pas dans le décalogue deux commandements qui défendent de prendre, de garder injustement le bien du prochain et même d’en avoir le désir ? Que des écrivains laïques, peu scrupuleux, puissent invoquer de telles excuses, soit ; mais, qu’on les trouve sous la plume d’un théologien, c’est à n’y rien comprendre. “ On lui a jeté l’épithète — qu’on a voulu injurieuse — de banqueroutier. Ce qui n’empêche pas, à quelques lignes de distance, de le traiter d’homme cupide à la recherche
(1) Pages glorieuses, pp. 222, 223, 224.
de gros sous. Il faut pourtant choisir. Comment donc cet homme avide s’est-il appauvri là où d’autres ont fait fortune ?... (1)”
Certes, après ce que nous avons dit, nul ne nous reprochera d’avoir écrit ailleurs que d’Aulnay se conduisit dans toute cette affaire comme un véritable “ pirate ”. Comme il mourut sans payer les dettes qu’il avait contractées pour faire sa guerre de conquête, il eut la fin d’un “ banqueroutier ”, et qui peut se formaliser de ce qualificatif ? Le fait qu’il n’a pas perdu au jeu une fortune qu’il ne posséda jamais ne bonifie pas sa cause, et ne l’excuse pas d’être tombé injustement sur les propriétés de ses voisins. Le jeu de l’argent n’est pas seul prohibé : la guerre injuste, le vol, le sont tout autant. Au surplus, le jeu de la guerre, des soldats et des canons, ne coûte pas moins que celui de l’argent. La conduite injuste et déloyale d’Aulnay est manifestement prouvée dans les lettres patentes accordées à Denys, en date du 30 janvier 1654, et signées par le grand roi Louis XIV. On y lit : “ que, le sieur Denys, depuis neuf ou dix ans, a apporté et utilement employé tous ses soins tant à la conversion des sauvages au dit pays à la foi chrétienne, ayant construit deux forts et contribué de son possible à l’entretien de plusieurs ecclésiastiques religieux pour l’instruction des enfants des dits sauvages, et travaillé au défrichement des terres où il aurait fait bâtir plusieurs habitations, ce qu’il aurait continué de faire s’il n’eût été empêché par Charles de Menou, sieur d’Aulnay Charnizay, lequel, à main armée et sans aucun droit, l’en aurait chassé, pris de son autorité privée les dits forts, marchandises, sans en faire aucune satisfaction et même ruiné les dites habitations.... (2)”
Qui peut répondre à un tel document ? D’Aulnay de Charnizay, sans aucun droit, de son autorité privée, s’est emparé des forts de Denys. Pourtant ce dernier travaillait à l’œuvre par excellence : la propagation de la foi ; il soutenait des religieux ; il aidait à instruire les sauvages. Ainsi, d’Aulnay ne pouvait souffrir de compétiteur dans le domaine de l’apostolat ! Non ! quoiqu’en disent ses admirateurs, rien ne saurait excuser ses injustices. Le roi ordonne, en outre, de “ faire rayson à Denys
(1) Pages glorieuses, p. 223.
(2) Collection de documents et manuscrits, I, pp. 141 et suivantes.
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par la veuve du sieur d’Aulnay. . . et ses héritiers de toutes les pertes et de tous les dommages qu’il a soufferts de la part du dit d’Aulnay de Charnizay. . . (1)”
Les Commissaires du Roi, chargés de fixer les limites de l’Acadie, confirment notre point de vue : “ Le sieur de Charnizay, disent-ils, obtint, en 1647, des lettres du roi, où, sous le nom d’Acadie et confins, on confondit son gouvernement et celui du sieur de La Tour, distingués auparavant sous le nom des Etchemins et l’autre sous celui d’Acadie.
Le sieur de Charnizay fit plus, car il profita de cette circonstance pour se faire concéder, par les mêmes lettres, le pays qui s’étend depuis le cap Canseau jusqu’à l’entrée du fleuve Saint- Laurent, quoique ce pays n’eût jamais fait partie de son gouvernement ni de celui du sieur de La Tour ; mais on n’y eut pas d’égard par la suite et le roi en disposa en faveur du sieur Denys. . Ce fut la cupidité du sieur de Charnizay qui en donna occasion, afin d’en profiter pour ses intérêts particuliers (2).”
Débarrassé de La Tour, ayant fait table rase de ceux qui pouvaient lui porter ombrage, devenu le maître incontesté de l’Acadie, d’Aulnay s’occupa du défrichement de ses terres. Au témoignage du P. Ignace, il encourageait, par son exemple, les colons acadiens. C’est même en revenant de surveiller des travaux de drainage qu’il rencontra la mort. Au point de vue moral il y a transformation complète. “ Il était complètement changé de ce qu’il avait été autrefois, écrit le P. Ignace (3).” “ A la fin de sa vie, ajoute le P. Candide (4), le fier gentilhomme, était devenu doux, résigné, bon pour ses domestiques.” C’est le cas de dire que le lion était devenu agneau. “ Pendant les onzes années de sa résidence au Port-Royal, ajoute M. Moreau (5), le P. Ignace de Paris lui accorde la louange qu’il ne lui a jamais entendu prononcer aucune parole injurieuse au moindre de ses gens. . .” N’en déplaise à M. Moreau, le certificat de bonne conduite accordé à d’Aulnay ne couvre pas le long espace de onze ans, mais plutôt, embrasse un laps de temps de six mois bien comptés, ainsi que nous lavons écrit ailleurs (6).
(1) Collection de documents et manuscrits, I, pp. 141 et suivantes.
(2) Mémoires des Commissaires, pp. 116 et suivantes.
(3) Collée, doc. et ms, I, p. 136.
(4) Pages glorieuses, p. 231.
(5) Histoire de l’Acadie fse, p. 247. ,
(6) Observations sur I’histoie de l’Acadie, p. 111. En marge de la tragédie
d’un peuple.
Le 24 mai 1650, d’Aulnay descendait la rivière dans un canot d’écorce en compagnie de son valet quand la frêle embarcation chavira. Le P. Ignace, qui rapporte ce tragique événement, dit que d’Aulnay resta une heure et demie accroché au canot “ exhortant son valet à se maintenir Ce dernier fut ranimé mais d’Aulnay “ était mort de froid On trouva son corps sur le rivage le lendemain.
William Crowne, en 1668, en rapportant la mort d’Aulnay l’imputait à ce serviteur et à sa vengeance : “ Mais gouvernant dans le sang et tyranniquement, dit-il, d’Aulnay fut noyé par un de ses serviteurs tandis qu’il traversait la rivière de Port-Royal dans un canot (1) ”. C’est ce texte pourtant bien clair et qui porte la signature de Crowne que M. Lauvrière a mis, naguère, dans la bouche de La Tour, en ajoutant cette phrase maligne : “ Comment lui seul le savait-il ? N’est-ce pas que cette déposition est suspecte dans la bouche d’un homme dont l’autre compétiteur Biencourt était disparu de mort violente (2) ? ” Non ! cette parole est de Crowne, nous l’avons prouvé ailleurs (3). La nouvelle de la mort d’Aulnay se répandit bientôt par toute l’Acadie et fut commentée de diverses manières. Il avait été dur pour ceux qui l’entouraient. Il avait employé la violence, les armes, pour vaincre ses ennemis. Le souvenir de ses méfaits restait ineffacé. Le bon témoignage des Capucins ne pouvait lui faire pardonner une vie remplie d’injustices. On alla jusqu’à dire qu’il était mort en désespéré. Le P. Ignace, alors à Senlis, écrivit une lettre fort élogieuse pour rétablir les faits et venger sa mémoire. Mais il affirme que d’Aulnay était “ complètement changé de ce qu’il avait été autrefois ”, ce qui laisse discrètement à entendre qu’il ne dut pas mener toujours cette vie édifiante qu’il lui prête. Il va jusqu’à déclarer que, la dernière fois qu’il l’entendit en confession, il put “ trouver à peine matière d’absolution ”. Quelle vertu chez d’Aulnay ! mais aussi quelle candeur chez le naïf théologien et confesseur oublieux du secret sacramentel !
D’Aulnay fut inhumé “ en la chapelle de Port-Royal, en sa place où il se mettait et où il y avait déjà eu de ses petits enfants
(1) The case of William Crowne : Calendar of State Papers : 1661-1668.
British Muséum, Londres.
(2) M. Emile Lauvrière : La tragédie d’un peuple, 1, p. 80.
(3) En marge de la tragédie d’un peuple, pp. 4, 83, 84.
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en terre (1).” Il avait demandé à être enterré “à l’entrée de l’église, sous les marches de dehors, comme la meilleure place pour “ une personne qui ne mérite que les foudres et punition de Dieu- (2).” Poussé sans doute par les remords, d’Aulnay avouait combien il se sentait coupable devant Dieu. Ce sentiment laisse croire qu’il eut le temps de se repentir de ses fautes et des nombreuses injustices qu’il a commises envers ses ennemis. Espérons que cette repentance lui fut méritoire aux yeux de Celui qui sonde et les reins et les coeurs. De là à en faire un saint de première grandeur, il y a loin. Quelque admirable que paraisse à ses amis son testament on ne peut oublier la longue suite de violences dont son auteur s’est rendu coupable. En histoire l’hyperbole n’est pas de mise. Ce sont les actes et les faits qui comptent et il faut bien le dire ces actes et ces faits ne sont pas à sa louange. Les malheurs qui se sont déchaînés sur l’Acadie furent son œuvre. S’il eût borné son ambition à développer ses propres domaines, à travailler au défrichement de ses terres, s’il eût employé toutes ses énergies à fortifier le Port-Royal et le pays circonvoisin, s’il eût laissé en paix de La Tour dans ses domaines, s’il n’eût ruiné les établissements de Denys, qui ne lui faisait aucun mal, l’Acadie se serait fortifiée, la colonie eût grandie dans la paix, et elle eût été capable de soutenir les assauts de ses ennemis. Mais l’ambition qu’il caressait de régner seul un jour sur ce vaste pays fut la cause de tous les malheurs. Tel est le reproche que V Histoire fait et fera toujours à celui qui fut d’Aulnay de Charnizay.
(1) P. Candide : Pages glorieuses, pp. 269, 270.
(2) Le même.