‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 41 sur 70 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Epreuves pour madame d’Aulnay et sa famille. — Emmanuel Le Borgne. — Son origme.— Sa famille.— -Madame d Aulnay fait un contrat d’Association avec le duc de Vendôme. — Le Borgne veut sauver sa fortune.— Sa venue en Acadie.— 11 attaque Nicolas Denys. — Il le conduit prisonnier en France. — Denys retourne en Acadie. Il s établit au Cap-Breton. — Le fort de Saint-Pierre. — Le Borgne à Port-Royal.— Les Anglais prennent le fort Saint-Jean, la Hève, le Portrloyal, Pentagouët. — De La four est conduit prisonnier à Londres. — Denys s établit à Népisiquit. — Sa mort.

D’Aulnay avait laissé à sa veuve huit enfants, quatre fils et quatre filles. Cette famille, privée de son chef, eut à passer par de cruelles épreuves ; sa situation financière était des plus précaires. M. René de Charnizay, en dépit de son grand âge, entreprit de la sauver de la ruine. Ayant été nommé tuteur de ces orphelins, dans une assemblée de parents qui eut lieu le 5 novembre 1650, il voulut administrer les biens laissés par son fils en France. Un nommé Guillaume Lebel fut choisi comme subrogé tuteur. Quatre jours plus tard, M. de Charnizay reçut la visite de l’un des plus importants créanciers. C’était Emmanuel Le Borgne. Par une transaction en date du 9 novembre 1650, M. René de Charnizay reconnut que la succession devait à ce dernier la somme de deux cent soixante mille livres (1).

Emmanuel Le Borgne, marchand de la Rochelle, occupa dans cette ville la fonction de juge de la magistrature consulaire, de 1613 à 1672. Il jouissait de la considération de ses concitoyens. Il était né à Calais, du mariage du “ sieur Emmanuel Le Borgne, marchand, et de Dame Catherine Planteau. A la Rochelle, dans l’église de Saint-Barthélemy, l’abbé Joussaume, le 19 février 1635, avait béni son mariage avec Delle Jeanne Françoys, fille de noble homme Jacques Françoys, Conseiller du Roy, receveur général des Revenus du diocèse de Mailloyes, et de Darne Jeanne Gouillon (2).”

(1) Arrêt du Conseil d’Etat : Affaire Le Borgne, Versailles, le 20 mars 1703.

(2) Acte de catholicité de la paroisse de Saint-Barthélemy de la Rochelle.

En quelques années, il se vit à la tête d’une famille de douze enfants (1). En 1636, il fut créé consul de la Bourse. En récompense de ses bons services, le roi lui décerna le titre de chevalier de l’Ordre de Saint-Michel. Bien que chargé d’une famille nombreuse, il s’intéressait à l’œuvre d’Aulnay. A maintes reprises, il lui avait fait des avances considérables et même envoyé des vaisseaux qu’il frétait à ses dépens. On se souvient du navire, le Cardinal, dont le capitaine fut Pierre Saulny. Le 19 avril 1647, Le Borgne comparaît en présence de Jean de Mirande, écuyer, sieur des Fraignées, Procureur du Roi, en qualité de gérant et négociant des affaires de Messire Charles de Menou, chevalier, seigneur d’Aulnay, gouverneur et lieutenant-général en la coste de l’Acadie, “ pour obtenir que permission soit accordée de transporter à bord du vaisseau, le Saint-Jean-Baptiste, par luy fretté, pour porter des vivres et munitions au dit sieur d’Aulnay . . . . , ensemble nombre d’hommes estant en iceluy navire, lequel est au havre de cette ville, proche la tour du Chesne. . .” Le capitaine s’appelait Pierre Debourgaronne ; les mariniers : Michel Pierre, Pierre Chesne, Noël Corné (ne serait-ce pas Cormier?), Pierre Gimbault et François Richard. Le Saint-Jean-Baptiste était un navire flamand du port de deux cent cinquante tonneaux ; il s’y trouvait un équipage de vingt-cinq hommes (2).

D’Aulnay, pour garantir les obligations qu’il avait contractées envers Le Borgne, s’était vu contraint d’hypothéquer, en sa faveur, les propriétés qu’il possédait en France. Le 7 février 1668,

(1) Emmanuel, l’aîné, baptisé le 3 février 1636, eut pour parrain Messire

Toussaint le Mareschal, Conseiller du Roi, pour marraine, Jeanne Gouillon, femme de noble Jean Françoys, Conseiller du Roi. Alexandre, baptisé le 12 mars 1640,

eut pour parrain Françoys Gouibaux, sieur Duval, secrétaire et maître d’Hôtel

de Monseigneur le Grand Prieur de France ; pour marraine Dame Marie Renault, femme de Messire Jacques Grosneau, Conseiller du Roi, juge au siège présidial de la Rochelle. Jacques, baptisé le 13 mars 1641, eut pour parrain Maître Martin Guyard, apothicaire ; pour marraine Delle Marie Françoys, femme de Messire Jacques Bugotteau, Conseiller du Roi et président en l’élection de la Rochelle. Nicolas, baptisé le 11 mai 1642 eut pour parrain Nicolas de Bailly, banquier, de Paris ; pour marraine Delle Madeleine Françoys, fille de feu Messire Jacques Françoys, Conseiller du Roi, et de Dame Jeanne Gouillon. Charles fut baptisé le 8 juillet 1644. Elisabeth, baptisée le 27 septembre 1645, son parrain fut Messire Philippe Barreton ; sa marraine Delle Elisabeth Françoys. André, baptisé

le 4 décembre 1648, eut pour parrain Messire André Gidouin, écuyer ; pour

marraine Delle Marie Murguier. Il porta le nom de sieur Le, Borgne du Coudray . . Les prénoms Emmanuel et Marie-Françoise se sont perpétués dans la famille de l’auteur, de génération en génération, en souvenir d’Emmanuel Le Borgne et de Françoise Gouillon.

(2) Archives de la Charente-Inférieure, Amirauté de la Rochelle, supp., Prov. 79.

ET SON TEMPS

Alexandre Le Borgne, sieur de Bellisle, présenta aux juges de la Rochelle, un certificat de vingt et un marchands et banquiers prouvant que son père estoit l’un des plus fameux marchands de la ville lorsqu’il s’engagea dans les affaires de l’Acadie et que les grandes avances qu’il a faites à cette colonie l’ont ruiné.” On comprend, qu’à la mort d’Aulnay, il ne fut pas lent à vouloir rentrer dans ses fonds et qu’il fit reconnaître cette dette par M. René de Charnizay.

Le 11 juillet 1651, madame d’Aulnay donna l’ordre au sieur Brice de Sainte-Croix, intendant de sa maison, de passer en France pour veiller à la succession. Cette procuration ne regardait que les biens situés en France et non ceux d’Acadie. Cependant, Brice de Sainte-Croix, abusant de son pouvoir “ et, l’étendant au-delà de ses bornes ”, passa un contrat d’Association, le 8 février 1652, au nom de la Dame Mottin et de ses enfants avec son Altesse Royale, César duc de \ endôme, oncle du roi. 11 céda à ce prince la moitié des terres appartenant aux enfants d’Aulnay, en Acadie, et le fort de la rivière Saint-Jean, qui appartenait à Charles de La Tour. Ce contrat ne fut jamais ratifié par madame d’Aulnay ni par ses enfants. “ Ceux-ci n’en ont jamais eu connaissance,

dit un mémoire, et il est toujours demeuré sans exécution ”

Ce prince devenait associé de la veuve d’Aulnay en qualité de coseigneur. Il devait occuper, après l’avoir recouvré sur de La Tour, le fort de Saint-Jean, ainsi que celui de Saint-Pierre, “ à la veille d’être usurpé par les entreprises des sieurs Simon et Nicolas Denvs.” Il s’engageait à payer, sur le profit de la seigneurie, la moitié des dettes de la succession. . ., à équiper des navires, à les charger de toutes choses nécessaires pour l’entretien de la maison de madame d’Aulnay et de ses enfants ; à la secourir en cas d’attaque et à l’y rétablir si elle en est chassée (1).”

Pendant que son intendant, Brice de Sainte-Croix, intéressait l’oncle du roi aux affaires d’Acadie, madame d’Aulnay, le 24 février 1653, faisait rédiger des conventions matrimoniales avec Charles de Saint-Etienne de La Tour. Le mariage devait se célébrer vers la mi- juillet de la même année, ainsi le contrat d’Association avec le duc de Vendôme devenait lettre morte. De son

(1) P. Candide : Pages glorieuses, p. 272.

côté, Emmanuel Le Borgne prenait ses mesures pour garantir ses créances sur les terres d’Acadie. Le duc de Vendôme, frustré à son tour des espoirs qu’il entretenait de mettre la main sur le fort Saint-Jean, entra en société avec lui. Mais ce contrat, pas plus que le traité fait par Brice de Sainte-Croix ne put servir leur cause. Les enfants de La Tour, dans leur réponse au duc de Vendôme le prouveront si clairement qu’ils en garderont la possession (1).

Au milieu de ces complexités, Nicolas Denys, cela se conçoit, se réjouissait de la tournure prise par les événements, tant il sera toujours vrai de dire avec le vieux proverbe : Le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres. En apprenant la mort d’Aulnay, il ne tarda pas à reprendre son poste de Miscou ; il se dirigea ensuite vers le Cap-Breton et s’établit à Saint-Pierre, tandis que son frère, Simon Denys, se fixa à Sainte-Anne. Au printemps de 1651, madame d’Aulnay envoya un de ses officiers pour le déloger. Denys fut fait prisonnier et son navire fut saisi. Le P. Bernardino Seylon, cordelier, d’origine italienne, fut capturé en même temps. Le Journal des Jésuites , à la date du 12 octobre 1651, mentionne ce fait de la manière suivante : “ La frégate renvoyée par le lieutenant de l’Acadie, laquelle avait été prise sur nous (les Jésuites) le printemps par les gens de madame d’Aulnay, arrive. Messieurs Denys qui avaient été faits prisonniers par madame d’Aulnay furent renvoyés dans la même frégate.” Quant au cordelier il reçut l’hospitalité chez les Jésuites jusqu’au 5 novembre. Il s’embarqua pour la France sur un navire Hollandais (2).

On a prétendu que cette agression faite contre Denys eut pour auteur l’envoyé de Le Borgne “ qui, outrepassant peut-être sa consigne, brûla une partie de l’habitation, pilla ensuite Sainte-Anne, où Denys avait pu s’établir paisiblement après l’occupation de Saint-Pierre par d’Aulnay. Denys lui-même fut fait prisonnier et amené en France sur une chaloupe capturée à cette occasion (3) .” Nous ne pouvons, en aucune manière, trouver le bien-fondé de cette affirmation. Les références de l’auteur font croire que l’agression eut lieu après la mort d’Aulnay et par les officiers de

(1) Collection de documents et manuscrits, II, pp. 369, 370.

(2) Le Journal des Jésuites, p. 162.

(3) P. Candide : Pages glorieuses, p. 272.

ET SON TEMPS

sa veuve, voilà tout. L’Extraict des Registres du Conseil Privé du Roy, en date du 15 octobre 1655 (1), auquel le distingué religieux fait allusion rappelle les différentes phases de la lutte qu’eut à soutenir Denys, depuis le 9 septembre 1647, contre d’Aulnay et contre de Le Borgne. Il y est fait mention des lettres patentes du 15 janvier 1654, accordées à Denys, de celles du 30 janvier de la même année, confirmant les premières, qui le nommaient gouverneur et lieutenant-général d’une partie de l’Acadie ; on y parle de l’inventaire du 9 septembre 1647, des armes, munitions de guerre, marchandises de bouche et de traite, trouvées dans l’habitation de Miscou et des environs, appartenant à Denys, prises par d’Aulnay et s’élevant à la somme de 8,342 livres. Le ravisseur s’engagea à lui payer cette somme à la fin de juillet 1648. On y voit une sommation faite le 10 juin 1654, à la requête de Denys au sieur Papon, commandant pour madame d’Aulnay au fort Saint-Pierre et l’obligeant à lui remettre ce fort en conformité avec les mêmes lettres patentes. Les articles de la Capitulation sont du 11 juin. Le procès-verbal de la reprise de Nepisiquit est du 15 juillet. Enfin, l’on arrive à la partie du document qui prouve que les agressions subies par Denys dans les années 1650-1651 sont attribuables aux officiers de madame d’Aulnay. Il y est dit : “ Exploict du 20 du dit mois de juillet, qui contient la signification faite à la Dame vefve du dit feu Sieur d’Aulnay, des dites lettres Patentes du mois de Janvier avec Inventaire des meubles, ustenoiles, marchandises et munitions de guerre et de vivres, prises sur le dit demandeur, dans les dits Forts St-Pierre et Sainte-Anne en l’Isle du Cap-Breton, ès années 1650 et 1651 (2).”

Ainsi, le Journal des Jésuites semble bien renseigné. Le renvoi de la frégate, la délivrance de Denys et celle de P. Bernardino Seylon, furent l’œuvre de madame d’Aulnay et de l’un de ses officiers. En 1651 cette dame délègue en France le sieur de Sainte- Croix qui, en son nom, fait, avec le duc de Vendôme, le contrat d’Association dont nous avons parlé, et en vertu duquel, ce dernier aura le droit d’occuper le fort Saint-Pierre “ à la veille d’être usurpé par Simon et Nicolas Denys (3) ”.

(1) William-F. Ganong : Description de l’Amérique septentrionale, p. 68.

(2) Extraict des Registres du Conseil Privé du Roy : W.-F. Ganong ; Nicolas Denys, p. 69.

(3) P. Candide : Pages glorieuses, p. 272.

Ces forts n’avaient donc pas été pris par Le Borgne, dans les années 1650-1651, car mention en serait faite dans l’acte. C’est sur le seul témoignage du P. Ignace de Paris (1) que l’auteur de Pages glorieiises rapporte la prétendue agression de 1652 qu’aurait faite l’un des officiers de Le Borgne, au cours de laquelle les Pères Côme de Mantes et Gabriel de Joinville auraient été chassés de Port-Royal, par la force, et madame de Brice, directrice du navire, jetée en prison, pour être envoyée en France, ainsi que les deux missionnaires. “ L’envahisseur, dit le P. Candide, s’installa dans le fort, s’empara du manoir et des terres voisines, ne laissant à la pauvre veuve que deux fermes et deux moulins, après l’avoir dépouillée de ses titres et lui avoir arraché la reconnaissance d’une dette de 200,000 livres (2).” Si les faits susmentionnés sont exacts, la date sous laquelle ils sont donnés est assurément erronée. Nous savons pertinemment que madame d’Aulnay, à la date du 24 février 1653, était installée dans son fort de Port-Boyal. Elle y vivait encore le 18 juillet de la même année. A la première date elle y signe son contrat de mariage, et, à la seconde, elle s’y retrouve en compagnie de Charles de La Tour approuvant ses premières conventions matrimoniales rédigées cinq mois auparavant. Cela prouve premièrement, que son mariage, qui eut lieu vers la mi-juillet 1653 (3), ne fut pas le fruit de l’irréflexion, ainsi que Font écrit quelques historiens (4), et, en second lieu, en 1652, cette digne veuve n’avait pas encore été dépouillée de ses domaines ni de ses titres, et n’avait pas même livré à Le Borgne une reconnaissance officielle de sa dette envers lui pour le montant de 200,000 livres. Son avenir, il est vrai, était bien incertain. Mais à qui la faute ? D’Aulnay, on le sait, avait employé la manière forte pour asseoir son autorité et ses prétentions. Les obligations considérables qu’il avait contractées, tant pour lutter contre ses rivaux que pour consolider son œuvre, forcèrent sa veuve, ses malheureux enfants, aussi bien que les Pères Capucins à se soumettre à la loi du talion. En France, Le Borgne n’était pas

(1) P. Candide : Pages glorieuses, p. 305 ; Archives du Canada, 1905.

(2) Pages glorieuses, p. 274. — M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, pp. 95, 101.

(3) Les enfants de La Tour et de Jeanne Mottin disent que le mariage fut célébré à la fin de l’année 1653. Mémoire des enfants de Charles de La Tour : Collection de documents, II, p. 365.

(4) P. Candide : Pages glorieuses, p. 275. — M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 95.

ET SON TEMPS

le seul à s’agiter. Les héritiers de Razilly n’oubliaient pas de présenter leurs créances contre la succession, tandis qu’en Acadie, Nicolas Denys et de La Tour faisaient valoir leurs droits. Cette situation se compliquait sans cesse. D’Aulnay n’avait pas regardé aux dépenses, ses créanciers ne voulaient pas, avec raison, lâcher leur proie. Quel triste spectacle : les Français se dévorent entre eux pour sauver leurs intérêts en attendant que l’ennemi du dehors vienne, à son tour, fondre sur la colonie. Pauvre Acadie ! Si d’Aulnay se fût contenté d’établir sur des fondements solides Port-Royal et la Hève ; s’il eût eu le bon esprit de laisser ses collègues jouir en paix de leurs concessions qu’ils eussent également rendues prospères, on n’assisterait pas à cette destruction du pouvoir français en Acadie. Les Anglais n’eussent eu aucun prétexte pour l’attaquer. De toute manière il est impossible de ne pas reconnaître qu’il fut la cause des malheurs qui ont fondu sur la colonie.

Le P. Candide fixe le contrat de mariage La Tour-Mottin au 24 février 1653, mais il déclare avec moins d’exactitude qu’il dut être célébré en 1652 (1). Quoiqu’il en soit, il est bien sûr que les actes de violence qu’il met, en cette année 1652, sur le compte de Le Borgne, ne sont pas à la date. La lettre du P. Ignace l’a induit en erreur, puisque nous savons que madame d’Aulnay, d’après les clauses de son contrat de mariage, devait faire procéder à l’inventaire de ses magasins, et que, le 21 avril 1653, elle donna une commission spéciale à cet effet au sieur Jean Laurent de La Pradelle (2). Le 4 mai, Charles de La Tour partit pour Québec. Comme il devait y séjourner quelque temps, il accorda une commission au major Philippe d’Entremont pour commander en son absence (3). Le 5 juin, il était encore dans la colonie québécoise, au témoignage du Journal des Jésuites (4). Le chroniqueur écrit : “Le 5 juin, on fait partir un canot pour donner secours et conseil à M. Bourdon ; le Père de Quen, M. de La Tour, Guillaume Couillard, Simon Guyon et St-Claude, Soldat.” “ Le 9 du même mois, arriva d’Acadie, d’avec M. de La Tour, le P. Richard (5).” Enfin, le 13 juillet 1653, Charles de Saint-

Ci) Pages glorieuses, pp. 275, 277.

(2) Arrêt du Conseil d’Etat ; Affaire Le Borgne, Versailles, 1703.

(4) Le Journal des Jésuites, p. 181.

(5) Le même, p. 183.

Etienne de La Tour et madame d’Aulnay signent une convention dans laquelle il est dit qu’ils sont à la veille de solenniser leur mariage, ce qui prouve que celui-ci ne fut pas célébré avant la mi- juillet 1653, que Jeanne Mottin eut le temps de réfléchir à ce qu’elle faisait, et, qu’à cette époque, elle n’avait pas encore été dépouillée de ses biens.

Quelques semaines plus tard, Le Borgne débarqua à Port- Royal et lui fit reconnaître la dette de son défunt mari, se montant à la somme de 205,286 livres. Où était de La Tour en ce moment ? A Saint-Jean, en frais de s’y rétablir. Le Borgne en profita pour s’approprier “ toutes les pelleteries appartenant à la succession d’Aulnay, tant à l’Acadie que dans les différents forts du royaume (1).” Il continua à jouir de la terre d’Aulnay, située en France, malgré les réclamations de Lebel, subrogé tuteur des mineurs d’Aulnay, qui demanda la révision de cet état de comptes. Cette demande fut renvoyée par un Arrêt du Parlement de Paris, en date du 27 juillet 1658 ; ordre fut donné d’exécuter dans toute sa teneur la transaction passée entre Le Borgne et M. René de Charnizay, le 9 novembre 1650 (2).

Cependant, les héritiers de Claude de Razilly faisaient valoir leurs prétentions. On se rappelle que, le 6 janvier 1642, d’Aulnay avait acheté tous les droits de Razilly à la condition de payer la somme de 14,000 livres en sept versements annuels. A sa mort, il n’avait pas encore fait honneur à ses obligations. Le 24 novembre 1647, un arrêt du Parlement condamna la succession à verser à madame de Razilly la somme de 34,000 livres, et cette sentence fut renouvelée le 29 décembre 1654 (3).

Ces procédures font voir que les affaires d’Aulnay n’étaient pas aussi prospères que le pense M. Lauvrière, car, en dépit des actes de pirateries que l’histoire lui reproche, il restait grevé de dettes. L’auteur anonyme du mémoire de 1655 (4) conclut, avec raison, en parlant des premiers entrepreneurs de colonisation en Acadie : “ Ils font les uns et les autres des envois d’hommes et bâtissent des forts. Tout cela a été détruit par la mort de Razilly et par les divisions entre M. D’Aulnay et de La Tour qui se sont

(1) Collection de documents et manuscrits, II, p. 358.

(2) Arrêt du Conseil d’Etat : Affaire Le Borgne.

(3) Le même.

(4) Bibliothèque Nationale, acq. fr. no 9283, folio 12.

ET SON TEMPS

faits la guerre. . . MM. de La Tour, d’Aulnay, Denys et Le Borgne se sont tous ruines par manque de force et d’intelligence et pour avoir voulu trop entreprendre, se jeter à la traite, et ils n’ont rien fait de glorieux pour sa Majesté, d’avantageux au public, ni d’utile pour eux.” Mais ces lignes s’appliquent surtout à l’infortuné d’Aulnay, car enfin, ce n’est pas La Tour qui porte la responsabilité du contrat du 6 janvier 1642 le faisant débiteur, envers de Razilly, de la somme de 14,000 livres ; ce n’est pas de La Tour qui était tenu de payer les intérêts et le capital se montant au chiffre de 34,000 livres. Qui donc était chargé des 8,000 livres dues à Denys pour les pertes que d’Aulnay lui avait fait subir à Miscou ? sinon d’Aulnay lui-même. Est-ce La Tour qui l’obligea à contracter tant de dettes envers Le Borgne ? Assurément non ! et pourtant, voilà ceux qui se ruent sur la succession de l’imprévoyant et ambitieux gouverneur défunt.

M. Lauvrière a prétendu (1), qu’après son mariage, de la Tour aurait pris, chez madame d’Aulnay, pour les porter en son fort Saint- Jean, des pelleteries et autres marchandises, estimées plus tard, dit-il le 13 novembre 1660, par le chef de la milice de Port-Royal, Pierre Melançon dit La Verdure, à 387,000 livres... “ On voit que la situation d’Aulnay était devenue fort bonne avant sa mort, dit cet auteur (2).”

Que la veuve d’Aulnay ait pu rendre à son second mari une partie des biens dont il avait été dépossédé injustement, cela ne serait pas impossible. Cependant, une clause du contrat de mariage contredit cette affirmation. Il y est dit : “ Monsieur de La Tour déclare présentement ne prétendre recevoir n’y admettre aucune chose des susdits paiement des dettes “ universelles ” de la Société (3).” Il y a plus : ce document, fourni par l’auteur précité, n’accuse pas de La Tour mais Le Borgne de Bellisle. Il se lit comme suit : “ Lettre écrite de Velly, le 13 novembre 1660, à demoiselle de Charnizay, par le sieur La Verdure, par laquelle il lui fait le détail des pelleteries emportées pour le compte dudit sieur Le Borgne, qu’il fait monter à 387,000 livres en valeur (4).” M. Lauvrière a donc trompé ses lecteurs, comme dans l’affaire de

(1) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 95.

(2) Le même.

(3) Articles du contrat de mariage Latour-Mottin.

(4) Arrêt du Conseil d’Etat : Affaire Le Borgne, Versailles, 1703.

Biencourt, comme dans celle de la prise de Québec par les Kirke et la prise de Machias, comme aussi, plus loin, en ce qui concerne la succession de Marie de Menou, ainsi, les qualificatifs d’escroc et de corsaire, dont il gratifie de La Tour, en ces circonstances, sont non seulement injurieux mais, à coup sûr, immérités. A supposer qu’il se fît livrer des marchandises pour la valeur susdite, ce dont on ne voit pas la preuve, il n’eût reçu alors qu’une infime compensation pour les 10,000 livres de bijoux, de marchandises et de provisions, sur lesquels d’Aulnay mit la main, sans aucun droit, au fort Saint-Jean, au témoignage de Winthrop. L’on sait que de La Tour, en réclamant ses biens, s’appuyait sur les lettres patentes à lui accordées par le Grand Louis XIV. Ainsi, tout compte bien fait, “ l’escroc ” et le “ corsaire ” n’est pas celui que pense notre auteur (1).

Cependant, Denys se rétablissait, lentement et sans désespérer, à Népisiquit. Il avait même commencé à ressusciter de leurs ruines les forts Saint-Pierre et Sainte-Anne, en l’île du Cap-Breton, quand Le Borgne l’y atteignit, en 1653. Ayant envoyé un navire monté par soixante hommes, le fort Saint-Pierre fut pris. Celui de Denys eut le même sort. Denys lui-même tomba dans une embuscade que lui tendirent vingt-cinq des hommes de Le Borgne. L’infortuné Denys jouait du malheur. Il fut amené prisonnier à Port-Boyal avec tous ses gens et son vaisseau mis au pillage. Il évalue ses pertes à la somme de 53,000 livres. Le Borgne nomma un commandant au fort Saint-Pierre. A la Hève, l’ordre fut donné de tout brûler. La chapelle fut consumée en trois ou quatre heures avec la forteresse et les autres logements. Ce fut une perte totale de plus de 100,000 livres. A Port-Boyal, Denys fut mis dans un cachot, les fers aux pieds. Bendu à la liberté, il trouva le moyen de passer en France pour y porter ses plaintes. Le 3 décembre 1653, il reçut de la Compagnie de la Nouvelle- France, “ assemblée avec celle de Miscou ”, une concession de terres à prendre depuis le “ Cap de Canseau jusqu’au Cap des Boziers ”, avec les droits de chasse et de traite, à la condition de payer à la Compagnie de Miscou la somme de 15,000 livres, en trois versements, en commençant à l’année 1658, avec l’obligation

(1) M. Lauvriùre : La tragédie d’un peuple, I, p. 95.

ET SON TEMPS

de fonder, dans l’espace de six ans, “ au moins deux habitations de quarante familles chacune, de Français catholiques, ou une seule de quatre-vingts familles, et de s’occuper de la conversion des sauvages avec l’aide de “ bons et vertueux ecclésiastiques . . . ”

Le 30 janvier 1654, Denys reçut du roi des provisions de gouverneur “ en toute l’étendue de la grande baie Saint-Laurent et îles adjacentes depuis le Cap de Canseau jusqu’au Cap des Roziers.” Dans ces lettres patentes, le roi déclare que Nicolas Denys aurait “ depuis neuf ou dix ans apporté et utilement employé tous ses soins, tant à la conversion des sauvages à la foy et religion chrétienne, qu’à l’établissement de notre autorité, ayant construit deux forts, et contribué de son possible à l’entretien de plusieurs Ecclésiastiques religieux pour l’instruction des enfants desdits Sauvages, et travaillé au défrichement des terres .... Ce qu’il aurait continué de faire, s’il n’en eut été empêché par Charles de Menou, sieur d’Aulnay, lequel, à main armée et sans aucun droit l’en aurait chassé, pris de son autorité privée les dits forts, victuailles et marchandises, sans e?i faire aucune satisfaction : et même ruiné lesdites habitations. De sorte que pour remettre ledit Pays, le rétablir en son premier état, pour être capable d’y recevoir les colonies qui y avaient commencé leur établissement, par ce moyen desdites habitations qui y étaient faites et construites et des forts dont ledit Charnisé s’est emparé : Il est nécessaire d’y envoyer homme capable et instruit en la connaissance des lieux, fidèle à notre Service, pour reprendre les dits forts, ou en construire d’autres. . . Et pour nous rendre un service de cet importance, étant assuré du zèle, soin et industrie, courage, valeur, bonne et sage conduite du dit Sieur Denys, lequel nous aurait été nomm,é et présenté par la Cûmpagnie... Avons établi et établissons . . . ice-luy, sieur Denys . . . Gouverneur et Lieutenant général en tout le territoire à commencer du Cap de Canceaux jusques au Cap des Roziers. .Donné à Paris, le trentième janvier mil six cens cinquante quatre. . . Signé : Louis, Et sur le reply Par le Roy, de loménie (1).”

Fort de ces lettres patentes, Denys passa au Cap-Breton. Le 10 juin, il se rendit au fort Saint-Pierre, où commandait le sieur Papon, “pour la veuve du dit feu Sieur Daunay ” (2), et lui en-

(1) M. W.-F. Ganong : Nicolas Denys : Description de l’Amérique, p. 61.

(2) Le même, p. 69.

joignit de lui remettre ce fort, ce qui eut lieu le lendemain. Un procès-verbal fut rédigé le 15 juillet 1654 ; on y raconte tout ce qui s’est passé à la reprise de Nepisiquit. Denys fit dresser deux inventaires des meubles et marchandises qui y furent trouvés et se “ chargea sur et tant moins de ce qui lui est deub par la succession d’Aulnay..” Ces opérations furent reconnues et approuvées le 10 septembre 1654 et le 7 décembre de la même année.

A la suite de ces exploits, le roi de France défendit à Le Borgne et aux autres créanciers d’Aulnay de troubler Denys dans la possession et la jouissance de “ ces forts et des lieux qui en dépendent (1).”

Pendant que Denys prenait possession du fort Saint-Pierre, des mains de Papon, Le Borgne, de son côté, se rendait “ avec ses hommes sur la rivière Saint-Jean afin de surprendre de La Tour, sous le prétexte de l’accommoder de quelques victuailles.” Nous savons, en effet, qu’étant devenu l’associé du duc de Vendôme, le créancier d’Aulnay expédia, de la Bochelle, le 25 mars 1654, un navire, le Château-fort, chargé d’hommes et d’une cargaison de marchandises évaluée à la somme de 75,000 livres. Le Borgne ne put s’emparer du fort de la Tour car Denys ayant fait savoir au premier qu’il prenait possession du fort Saint-Pierre, en vertu des lettres patentes du roi, il prit la résolution de revenir à Port- Royal dans l’espoir de faire prisonnier l’envoyé de Denys et de lui enlever les titres originaux. “ Cela, raconte Denys, obligea Le Borgne à remettre l’exécution du dessein qu’il avait contre le sieur de La Tour à une autre fois, pour tascher, par le moyen de son monde, qu’il fit rembarquer dans deux chaloupes et retourner au Port-Royal, de surprendre à son retour celui qui lui avait signifié ma commission et se saisir des originaux, pour ensuite me venir surprendre et me déposséder, comme il avait déjà fait ; cela lui réussit tout autrement, car dès le lendemain de leur départ, les Anglais arrivèrent dans la rivière Saint-Jean, attaquèrent le sieur de La Tour et le sommèrent de se rendre, à quoi il fut obligé de consentir, étant sans victuailles, et n’en ayant point eu du sieur Le Borgne, comme il prétendait, ce qui l’empêcha de tenir. Les Anglais furent de là au Port-Royal, où commandait Le Borgne,

(1) Mi. W.-F. Ganong : Nicolas Denys : Description de l’Amérique, p. 70.

ET SON TEMPS

qu’ils sommèrent pareillement de se rendre, ce que n’ayant voulu faire, les Anglais mirent à terre trois cents hommes ; pour s’y opposer ledit Le Borgne y envoya son Sergent avec une partie de son monde ; il y eut combat entre les deux partis où le dit Sergent fut tué, le reste s’étant mis en fuite, Le Borgne se trouva bien en peine, car de six vingts hommes des siens avec les habitants, qui faisaient bien cent-cinquante, il n’en put trouver un seul capable de commander ; ce qui les obligea de se rendre à composition, plutôt manque de courage, que de toutes sortes de munitions de guerre et de bouche, dont ils avaient suffisamment pour tenir bon, plutôt que de se rendre par composition. Les Anglais, étant maîtres du pays, ne voulurent plus tenir aucun articles qui leur avaient été accordés, la lâcheté des vaincus servant de prétexte aux victorieux. Depuis ce temps les Anglais sont toujours demeurés en possession des forts de Pentagouët, de la rivière Saint-Jean, du Port-Boyal et de la Haive jusque à présent que le Boi les a retirés (1).”

Telles furent, d’après Denys, les circonstances de la prise du fort Saint- Jean par les Anglais en 1654. Denys, témoin oculaire de ces événements, déclare expressément que de La Tour fut obligé de se rendre parce qu’il n’avait ni vivres ni munitions, Le Borgne ayant refusé de lui en fournir. Les enfants de La Tour confirment le témoignage de Denys. Le Borgne, disent-ils, refusa de vendre, au Sieur de La Tour, les choses dont il avait besoin pour la défense de son fort. Il fut obligé de se rendre avec tous ses effets qui se montaient à plus de 200,000 livres (2).” Ils disent encore : “ On ne peut rien imputer au Sieur de La Tour, touchant la prise de ce fort, personne n’avait plus d’intérêt que lui de le conserver, puisqu’il y avait tous ses effets qui se montaient à plus de 200,000 livres ...”

Temple écrivait en 1661 : “ Le major Sedgewick, sans aucun ordre, prit les forts de La Tour, démolit son fort principal, tua ses hommes, et la pilla pour un montant de 10,000 louis. . . (3) ’

On a opposé à ces témoignages, assez respectables, par ailleurs, le mot de Crowne. Ce dernier prétend que de La Tour se rendit

(1) M. W.-F. Ganong : Nicolas Denys: Description, p. 466.

(2) Collection de documents et manuscrits, IL, PP- 458, 22

(3) Sallandar of State Papers, Colonial Senes, America and West Indies, 24

juin 1661. Temple, part. II, p. 81.

paisiblement “parce qu’il se regardait comme sujet anglais”, mais il ajoute : “ Sedgewick lui enleva son pays et le conduisit

prisonnier en Angleterre . ” Crowne dit encore que de La

Tour pria Cromwell de lui rendre ses forts. Ce dernier porta la chose à son Conseil qui refusa, sous prétexte “ que de La Tour était un étranger.” Qui ne se rend compte que la dernière partie de ce témoignage contredit la première ? Là-dessus, M. Lauvrière ajoute que “ La Tour rendit sans coup férir son fort, armé de 19 canons, garni de 90 hommes, et riche, dit-il, de 2,000,000

d’effets . (1) ” “Il s’excuse, dit cet auteur, de cette lâche

reddition, en disant que Le Borgne refusa de lui envoyer les choses nécessaires pour défendre son fort.” Nous avons vu que Denys exonère de La Tour. Au surplus, M. Lauvrière, lui-même, ne manque pas, à la page suivante, d’écrire, “ que la responsabilité de tout cela retombe sur Le Borgne qui fut accusé, tant par les capucins que par La Tour, d’avoir “ par sa faute ”, disent les uns, “ par sa lâcheté ”, dit l’autre, perdu l’Acadie.” En réalité, “ Scottow lui avait livré une cargaison de ravitaillement le 18 mai, ajoute le même auteur (2).” Puis, comme pour renforcer sa preuve, il déclare que le fils de La Tour “ avoua, du reste, en 1697, que les Anglais lui laissèrent quelques pièces de terre qui lui permirent de subsister jusqu’à la fin de l’année (3).” Certes, en voilà une charge portée contre un homme à qui l’on reproche de ne s’être pas défendu avec “ les quelques pièces de terre ” qu’on lui aurait laissées pour cultiver ! Quelle force d’argumentation ! quelle logique là-dedans ! Aurait-on jamais pensé que “ quelques pièces de terres ” pouvaient remplacer avantageusement les boulets, la poudre, les munitions, qui manquaient à de La Tour pour se défendre? De qui est-il question ici, de La Tour qui vient de se rendre et qu’on accuse, ou du fils qui rédigea son Mémoire, en 1697? Ce ne peut être du premier, car, au témoignage de tous les documents, il fut pris par Sedgewick et amené prisonnier en Angleterre, où il séjourna un an. Dans ce mémoire (4), il est dit que “ les enfants d’Aulnay, ceux de La Tour, et de la Dame Mottin, restèrent en

(1) La tragédie d’un peuple, L P- 99.

(2) Le même.

(3) Le même.

(4) Collection de documents et manuscrits, II, pp. 358, 374.

ET SON TEMPS

Acadie où, dépouillés de toutes choses, ils subsistèrent des fruits de quelques pièces de terre que les Anglais leur permirent de cultiver ; la seule chose qui les soutint dans leurs malheurs fut l’espérance de rentrer dans peu sous la domination de leur légitime souverain (1).” Mais à supposer que La Tour père ait eu toute liberté de cultiver quelques pièces de terre, cela lui eût-il permis de résister par les armes étant privé de munitions de guerre ainsi que l’affirment Denys et ses propres enfants ? Non. Le capitaine Anglais, John Leverett, qui s’empara du fort Saint- Jean et qui en eut la garde du mois de juillet à la fin de septembre, raconte, dans une lettre datée de Boston, le 8 septembre 1654, que l’armée du major Sedgewick, forte de 500 hommes “arriva le 14 juillet 1654 devant le fort de Saint-Jean, défendu par 70 hommes et 18 pièces de canons, sous le commandement de M. Latour qui se rendit le 17 du même mois.” Il y eut trois jours d’intervalle entre la sommation et la reddition, ce qui fait voir que la version apportée par de La Tour, confirmée par Denys, renforcée par le témoignage de Temple, celui de ses enfants et des Capucins, est autrement plus exacte que l’affirmation de Crowne, si contestable, et, par ailleurs, si contestée par les Commissaires français. “Tous les faits, disent-ils, sont dénaturés dans les différents extraits des Mémoires du sieur Crowne (2) ”, et c’est sur ce seul témoignage que repose le prétendu délit reproché à La Tour par M. Lauvrière.

Leverett nous apprend que, vers le 31 juillet, Sedgewick se dirigea sur Port-Royal, où commandait Emmanuel Le Borgne. Il put disposer d’une petite armée de cent cinquante hommes et envoya, pour arrêter les ennemis, le capitaine Doucet dit Laverdure (3) avec une petite troupe de cent quinze hommes (4) pour leur dresser un embuscade. Il y eut en ce combat des morts et des blessés. Cette résistance valut aux Français des conditions honorables, qui furent signées le 16 août 1654, entre La Verdure, qualifié capitaine et commandant, et subrogé tuteur des enfants de madame d’Aulnay.

Verdure, crits, IV.

à Ottawa.

(1) Collection de documents et manuscrits, II, p. 359.

(2) Mémoires des commissaires : Edition de Londres, 1754, pp. 290, 291.

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î e P Candide et M. Lauvrière lui donnent le nom de Melançon dit La Il s’appelait Doucet dit Laverdure : Collection de documents et manus-

Faveur

de M. Arthur-G. Doughty, conservateur des Archives fédérales.

La Verdure remit entre les mains de Sedgewick le fort de Port-Royal, avec les canons, armes et munitions de guerre. . . On lui permit de sortir du fort avec les honneurs de la guerre. Les soldats et domestiques de toutes conditions, servant au fort, sortirent avec les armes et tambours battants, enseignes déployées, balles en bouche, mousquets ou fusils sur l’épaule. Il est dit, de plus, dans ce document que “ leur bagage et pelleteries qui leur seront délivrés pour le paiement de leurs gages, sans qu’ils puissent être fouillés ny molestés.... on leur fournira un bâtiment pour leur passage en France. . .”

“ Quant aux enfants de la famille seigneuriale, pour leur intérêt particulier, ils resteront en possession des biens meubles et immeubles .... Si les habitants désirent retourner en France on leur accordera passage sur un navire ... La liberté de conscience est aussi accordée ainsi que la jouissance de leurs biens meubles et immeubles.

“ Les missionnaires Capucins jouiront des mêmes privilèges mais s’ils demeurent dans le pays, ils devront être éloignés de deux à trois lieues de la forteresse ...”

M. Le Borgne demande que son navire, le Châteaufort, soit laissé en sa possession. Le général requiert un inventaire des effets saisis. Ces articles de capitulation furent signés par Robert Sedgewick, Robert Salem, Max Harrison, Robert Martin, Emmanuel Le Borgne, Guillaume Trahan, le P. Léonard de Chartres (1).

D’après Denys, les Anglais furent infidèles à leurs engagements. Ils prirent ensuite Pentagouët. Dans ce fort, comme dans celui de la rivière Saint-Jean, ils remplacèrent la garnison française par des Anglais et, “ selon le P. Ignace de Paris, ils ne laissèrent qu’un ou deux traîtres (2).” Peu après, Sedgewick retourna en Angleterre, amenant avec lui, comme prisonnier de guerre, Charles de La Tour. Ce dernier y demeura durant plus d’un an et fit tout en son pouvoir pour se faire remettre en possession de ses biens. Il y était encore vers la fin du mois d’août

(1) Collection de documents et manuscrits, I, pp. 145, 146, 147.

(2) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 99. — P. Candide : Pages glorieuses, p. 283.

Le 18 septembre le capitaine Leverett, qui avait eu la garde des forts Saint-Jean et Pentagouët depuis que les Anglais s’en étaient rendus les maîtres, reçut de Cromwell l’ordre de les re mettre aux mains du Colonel Thomas Temple (1).

Quant à Denys, plus heureux que de La Tour et Le Borgne, il ne fut pas troublé par les Anglais mais, ainsi qu’il le dit lui-même, “ d’autres disgrâces lui étaient réservées.” Un Français, nommé La Giraudière, qui s’était établi en la rivière Sainte-Marie, après avoir obtenu de la Compagnie de la Nouvelle-France une concession, en faisant croire que le Cap Canseau était situé au Cap Saint-Louis — quoiqu’il en fût distant de vingt-cinq lieues — vint sommer Denys de lui rendre son habitation de Canseau, appelé Chedabouctou, et tout le pays jusqu’au Cap Saint-Louis (2). La Giraudière s’empara du navire appartenant à Denys, et empêcha le capitaine de lui livrer les provisions qu’il contenait. Denys raconte naïvement la réponse à l’envahisseur de ses biens et il lui démontra que la Compagnie ne pouvait “ donner ce qu’elle lui avait vendu ...” De La Giraudière insista en le menaçant de prendre son habitation de force. Denys avait avec lui cent vingt hommes mais peu de provisions. Il se fortifia du mieux qu’il lui fut possible et comme il lui restait huit pièces de canon et quelques pierriers, il se mit en état de se défendre. Il renvoya ses hommes en priant les capitaines pêcheurs de les recevoir ; il n’en garda que douze. De La Giraudière revint avec tout son monde et somma de nouveau Denys de rendre la place. Celui-ci répondit qu’il se défendrait jusqu’à la mort. Les ennemis se retirèrent. Quelques temps plus tard, de La Giraudière revint à Chedabouctou et apprit à Denys qu’il avait capturé le fort Saint-Pierre, laissé à la garde de cinq hommes. A cette nouvelle, Denys consentit à faire un compromis avec son rival. Il remit Chedabouctou, mais La Giraudière abandonna Saint-Pierre. On décida ensuite de porter l’affaire au conseil de la Compagnie ; Denys s’y rendit avec son ennemi. A ce tribunal il eut gain de cause, mais il fit une perte de 15,000 livres, “ tant par les avances qu’il avait faites pour l’entretien de 120 hommes, que pour les défrichements, la construction des bâtiments et l’entretien des bestiaux. Denys fut forcé

(1) Mémoire des Commissaires, Londres, 1754.

(2) W.-F. Ganong : Nicolas Denys : Description de l’Amérique, p. 166.

de revenir à Saint-Pierre, où l’attendait un nouveau malheur : l’incendie de ses logements. Tout fut consumé à l’exception d’une demi barrique d’eau-de-vie, autant de vin et cinq cents gerbes de blé (1).” A Chedabouctou, en 1660, il y avait une mission dirigée par les Pères Jésuites. Dans une lettre, en date du 15 septembre 1668, Denys, qui s’était retiré à Népisiquit, raconte ses derniers malheurs à l’un de ses amis (2).

Dans les dernières années de sa vie mouvementée, le courageux vieillard vécut à Népisiquit, aujourd’hui Bathurst. Il s’occupa de l’exploitation des mines du charbon et du commerce des fourrures. Il eut la douleur de voir son domaine morcelé entre plusieurs autres Français. Vers 1685, il vivait à Paris, dans ïa misère, et ne revint sur ses terres de Népisiquit que pour voir passer la plus grande partie de ses terres entre des mains étrangères. Il mourut vers l’année 1688, à l’âge de 90 ans ; sa femme, Marguerite de Lafitte, l’avait déjà précédé dans la tombe. Il laissait son fils, Richard Denys, qui fut seigneur de Miramichi. Cette concession lui fut accordée par M. de Champigny, le 18 avril 1687, et confirmée par le roi le 16 mars 1691. Richard Denys, surnommé sieur de Fronsac, hérita également des pouvoirs de son père et fut qualifié gouverneur de l’Acadie. Une des filles de Nicolas Denys, Marie-Marguerite, devint la femme de Michel Le Neuf de la Vallière qui, à son tour, fut gouverneur de l’Acadie. Il eut plusieurs enfants. En secondes noces, M. de la Vallière convola avec Françoise Denys, fille de Simon Denys, sieur de la Trinité, et de Françoise Du Tartre, dont les enfants s’allièrent aux de Peiras, de Cressé, Pécaudy de Contrecœur, Couillard de Lespinay, Boucher de Boucherville.

La famille Denys a fourni à notre patrie des hommes remarquables ; elle compte encore des représentants en France. M. Denys de Bonaventure, ex-colonel en retraite, de la ville la Rochelle, descend de cette belle famille.

“ Si éphémères qu’elles fussent, écrit M. Lauvrière, les entreprises de Nicolas Denys n’en furent pas moins multiples et consi-

(1) W.-F. Ganong : Nicolas Denys : Description, p. 468.

(2) Bibliothèque Nationale. Français 22,799, ff. 21, 22.

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dérables. Dès l’année 1630 et 1633, ce compagnon de Razilly avait, avons-nous vu, organisé à la Hève son commerce de bois et de fourrures et à Port-Rossignol sa pêche sédentaire. Chassé par Aulnay, il réorganise le tout à Chedabouctou . . . (1)” Expulsé de nouveau de Miscou, par d’ Aulnay, Denys s’établit au Cap- Breton et construit le fort Saint-Pierre. Madame d’ Aulnay et Le Borgne l’atteignirent à leur tour, mais il ne se découragea pas. Il se remit au dur travail du recommencement. Déplanté par La Giraudière, il revint encore une fois et persévéra jusqu’à la fin. En dépit de tous ces revers, il avait groupé autour de lui plus de cent Français des deux sexes et près de neuf cents sauvages. Il est bien sûr que si ses voisins, d’ Aulnay et, plus tard, Le Borgne, lui eussent permis de travailler en paix sur ses vastes domaines, il eut laissé, en mourant, en cette partie de l’Acadie, une colonie forte et prospère et en eut assuré la survivance. Denys est l’un des fondateurs les plus méritants de notre pays.

(1) La tragédie d’un peuple, I, p. 105.

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