‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 42 sur 70 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Charles de La Tour en Angleterre. — Ses démarches pour entrer en possession de ses domaines. — Pétition à cet effet. — Crowne et Temple. — Cromwell consent à donner de nouvelles lettres patentes. — Intervention de madame Edouard Gibbons. — De La Tour vend ses parts à ses collègues. — Emmanuel Le Borgne. — Ses démarches en Angleterre au nom du gouvernement français. — Il est fait gouverneur de PAcadie. — Il envoie son fils Alexandre, sieur de Bellisle. — Il attaque Temple. — Il est fait prisonnier. — Conflit entre Français et Anglais. — Le Borgne. — Temple. — Situation embrouillée du peuple acadien.

En Angleterre, Charles de La Tour faisait de nombreuses démarches pour obtenir de Cromwell la restitution de ses domaines. Le Lord Protecteur, inflexible, ne voulait pas lâcher sa proie. Pour lui, l’Acadie n’était pas seulement un pays conquis mais acquis. Il savait que de La Tour avait hypothéqué son fort et les domaines qui en dépendaient en faveur de Edouard Gibbons et que les dettes restaient impayées. C’était pour lui une raison de plus pour faire la sourde oreille aux réclamations du seigneur acadien. Dans une requête qu’il adresse au roi, de La Tour se plaint qu’il a été expulsé de ses forts par la violence ; qu’il a perdu pour 2,000,000 d’effets, et qu’il fut obligé d’attendre, plus d’un an, en Angleterre, avant d’être entendu par Cromwell qui, il faut le dire, se montra d’une exigence extraordinaire. Il l’obligea à reconnaître l’allégeance anglaise, à payer à madame Gibbons le montant de sa réclamation, soit 3379 livres, à solder les dépenses des soldats anglais qui avaient eu la garde du fort Saint-Jean depuis sa prise par Sedgewick, se montant à 1800 livres.

De La Tour était malheureusement ruiné. Avec la prise de son fort par Sedgewick, il avait tout perdu. C’était la seconde épreuve qui venait le frapper, car d’Aulnay, on s’en souvient, lui avait enlevé, avec son fort, la somme de dix milles livres, au témoignage de Winthrop. On lui a reproché, d’avoir accepté, momentanément, l’allégeance anglaise et toutes ses conséquences. Mais n’était-ce pas pour lui le seul moyen de se relever de ses

ruines ? L’Angleterre s’étant emparé du pays, il lui fallait ou quitter sa patrie ou se soumettre aux conditions du vainqueur. Pouvait-il se résoudre à laisser l’Acadie, son pays d’adoption, qu’il habitait depuis un demi-siècle ? En le quittant, il perdait le fruit de ses travaux, de ses souffrances, et des luttes qu’il avait soutenues contre ses ennemis. Du côté de la France, sa position n’était pas, assurément, plus certaine. Le Borgne, le duc de Vendôme, les héritiers de Razilly, faisaient valoir leurs prétentions sur les biens d’Aulnay. Le chaos régnait partout ; d’un côté comme de l’autre il n’y avait rien à espérer de bon, ni pour lui, ni pour les siens. Voilà pourquoi, étant arrivé à un âge où il est impossible de refaire une fortune compromise, ne se sentant plus la force de lutter contre les événements qui s’acharnaient sur sa destinée, il accepta le nouveau gouvernement. Pouvait-on exiger de lui plus de patriotisme que du roi de France qui défendait si mal ses propres sujets et ses plus chers intérêts ? Assurément, non ! M. l’abbé Ferland a parfaitement compris l’état critique de sa situation. Il écrit : “ Fatigué des fréquents changements de fortune qu’il avait subis, et ne comptant plus sur l’assistance de la France, de La Tour accepta l’allégeance anglaise (1).” On comprend que des écrivains qui nous refusent, après trois siècles d’existence comme peuple à part, le droit de nous réclamer d’un patriotisme canadien et qui trouvent étrange cette préférence que nous donnons au sol natal, soient tentés de lui reprocher cette démarche qui en fit un sujet anglais. Sa position, certes, se trouvait plus compromise encore que celle du peuple canadien après la conquête de 1760. Aux seigneurs, en effet, l’Angleterre reconnut le droit de rester au pays et même celui de vendre leurs domaines à qui bon leur semblerait ; ils purent, par conséquent, recevoir une certaine compensation pour les pertes qu’ils avaient encourues en changeant d’allégeance. Mais de La Tour n’eut pas cette liberté. Il avait à se défendre contre les démarches de ses propres compatriotes qui le tenaient, pour ainsi dire, responsable des dettes de son ennemi. Refuser de se soumettre, c’était sa ruine, celle de ses enfants et de ceux d’Aulnay. En devenant sujet anglais, tout en restant au pays, il conservait quelques moyens de subsistance

(1) M. l’abbé Ferland : Histoire du Canada, I, p. 487.

ET SON TEMPS

et n’empêchait pas la France de se démêler dans l’affreux chaos où s’agitaient tant d’intérêts divers. Son geste, tout magnanime qu’il eût été, l’eût ruiné sans bonifier la cause de la mère patrie. C’est là son excuse sinon sa justification. Lorsqu’en 1700, près d’un demi-siècle plus tard, le roi de France eut à délimiter les droits de tous les seigneurs acadiens, en particulier ceux des enfants de La Tour, il considéra, entre tous les titres qu’ils firent valoir, la longue durée du séjour de leurs premiers pères en Acadie. Après avoir débouté les Le Borgne, le duc de Vendôme et le duc de Chevry, de leurs prétentions, il s’exprime ainsi : “ Et comme les sieurs de La Tour sont nés et de tout temps résidents au pays de l’Acadie, nous leur accordons le fort Saint-Jean, le Port-Royal,

le bassin des Mines, le Cap de Sable, le Vieux Logis . ” Le

patriotisme du roi de France était-il moins ardent que celui de nos écrivains modernes ? Peut-il être mis en doute ? Nous ne le pensons pas. Les mêmes auteurs, qui font semblant d’attribuer à la Fronde (1) les lettres de réhabilitation de 1651, sur lesquelles repose l’argumentation des enfants de La Tour, sont donc, ici encore, mal venus d’écrire que le roi, en 1700, aurait été mal informé. Certes, Louis XIV, devenu le Roi Soleil, en confirmant, dans leurs droits, les enfants de Charles de La Tour, approuvait solennellement les lettres patentes qu’il avait signées en 1651 en faveur de leur père.

Cependant, de La Tour n’avait pas les moyens de payer ce que Cromwell exigeait de lui. C’est pourquoi, il accepta les propositions que lui firent deux anglais, John Crowne et John Temple, qui s’offrirent de lui venir en aide, en payant toutes ses dettes, à la condition qu’ils deviendraient ses associés. En conséquence, le 9 août 1656, Cromwell leur délivra des lettres patentes qui les créaient chevaliers-baronnets de la Nouvelle-Ecosse et leur concéda, en outre, toute cette partie du pays qui va “ depuis Merliguiesche jusqu’aux frontières de la Nouvelle-Angleterre.”

Madame Edouard Gibbons, de Boston, en apprenant que de La Tour était sur le point de recouvrer ses possessions, intervint auprès de Cromwell et sollicita le paiement de ses créances. Cette requête, dont nous donnons la traduction, se lit comme suit :

(1) M. Moreau : Hist. de l’Acadie fse, p. 259. — M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, pp. 91, 92, 9S. — P. Candide : Pages glorieuses, p. 270.

“ Le 29 mai 1656.

L’humble requête de Marguerite Gibbons, veuve du major Gibbons, de Boston, Nouvelle-Angleterre.

Elle représente humblement

Que votre requérante a représenté à votre Grandeur que le fort de Saint-Jean, voisin de la Nouvelle-Angleterre, ses terres et habitations, furent hypothéqués pour un montant de 3379 livres,

10 chelins, et comme cette dette n’a pas été payée à son nom par Monsieur de La Tour qui, par les troupes de votre Grandeur, a vu ses possessions dévastées, mais il apparaît qu’il est sur le point d’être rétabli en icelles ; s’il en est ainsi, votre requérante sera privée également du paiement de cette dette, le pays étant si éloigné.

En considération de ce fait, votre requérante, étant dénuée de tous moyens de subsistance, demande humblement que votre Honneur ordonne au dit de La Tour, au cas où il obtiendrait une ordonnance qui lui ferait recouvrer ses biens, de livrer à votre requérante une garantie considérable, selon la loi anglaise, de lui payer 200 Louis annuellement jusqu’au parfait paiement de la dette ou toute autre caution qui le forcera à payer le même montant, laquelle clause sera inclue dans l’ordonnance qui sera donnée pour le remettre en possession de ses biens, et ce, sous peine, par de La Tour, de perdre son fort et ses possessions et les profits d’iceux.

Et votre requérante ne cessera de prier.”

Cette requête fut soumise à Charles de La Tour qui reconnut sa dette dans les ternies suivants :

I doe Thynke it Reasonable to comply with the demands of the petititionner which willingly I assent unto.

Ce document précieux montre, une fois de plus, que de La Tour dut se plier, bon gré, mal gré, aux circonstances qui étaient loin de lui être favorables. Avec le secours fourni par ses associés, il reprit le chemin de son pays, où l’attendaient sa femme, Jeanne Mottin, et ses enfants (2) .

Peu de temps après être retourné en Acadie, Charles de La Tour concéda à Armand Lalloue, sieur de Rinedon ou Rivedon, les îles du Loup Marin et de Tousquet. Le 20 septembre 1656,

11 vendit ses droits à ses deux collègues qui s’engagèrent à lui payer annuellement un vingtième des produits de la traite des

(1) ‘“Je pense qu’il est raisonnable d’accorder cette demande à la pétitionnaire et j’y consens. La Tour.” British Muséum, C. O. T., Vol. 12.

(2) Temple prétend que de La Tour avait été conduit à Londres avec sa famille.

ET SON TEMPS

pelleteries et de tous les revenus de la terre acadienne. Crowne et Temple payèrent à madame Gibbons le montant de 3379 livres et 10 chelins et ils entretinrent, à leurs frais, les forts acadiens. Le 8 février 1659, Josué Seottow fit enregistrer au greffe du Comté de Suffolk, à Boston, tous les titres qui avaient appartenu à de La Tour.

Par une convention, en date du 12 septembre 1657, Temple et Crowne se partagèrent le gouvernement de l’Acadie. Le premier eut le commandement du fort de Saint-Jean, le second celui de Pentagouët.

Le 10 octobre 1657, le roi de France nomma un gouverneur pour l’Acadie, en dépit de son usurpation par les Anglais. Nul ne parut plus compétent pour remplir cette charge difficile qu’Emmanuel Le Borgne, sieur de Coudray, que nous connaissons, et qui faisait, dans le temps, des démarches pour faire entrer la France en possession de ce pays. Il était, à cette époque, chevalier de l’Ordre de Saint-Michel. Des lettres patentes lui furent adressées et celles qu’on avait accordées à de La Tour, en 1651, furent révoquées parce que, dit le roi, “ il n’avait pas été présenté par la Compagnie ” ; mais, en vérité, de La Tour, étant devenu sujet anglais, devait nécessairement être remplacé dans ses fonctions. Au surplus, l’Acadie traversait les plus rudes épreuves. Résumons, à grands traits, cette page douloureuse de son histoire.

Le 20 novembre 1657, la Compagnie de la Nouvelle-France accorda à Le Borgne, en toute propriété, “ les terres situées en Acadie, depuis l’entrée de la rivière Verte jusqu’à la Nouvelle- Angleterre, excepté celles qui ont été concédées à de La Tour.” Comme il ne pouvait passer en Acadie, il y envoya son fils, Alexandre Le Borgne de Bellisle. Au mois de février 1658, il chargea ce dernier de reprendre les postes de l’Acadie. Un navire fut frété sur lequel prirent place cinquante hommes et deux Pères Capucins (1).

Au mois de mai 1658, Alexandre Le Borgne s’empara du fort de la Hève, des provisions et des pelleteries qui s’y trouvaient, appartenant à Temple, au montant de cinq à six cents livres (2).

(1) M. Lauvrière prétend que c’étaient deux capitaines et non deux capucins. La tragédie d’un peuple, édition de 1924, I, p. 108. — Arrêt du Conseil d’Etat :

Affalr6(2Ije if atfaqùa^ encore *le fort Temple, bâti au Port de La Tour, mais il fut dévancé par les Anglais et il ne put s’en emparer. Smith : Acadia.

Le commandant Ralph Wosely fut pris et envoyé dans une chaloupe chez les sauvages. Le capitaine Story et deux soldats anglais furent tués et six autres furent faits prisonniers. Pour venger cette insulte, Temple revint en Acadie et attaqua le fort de pieux construit par Alexandre Le Borgne qui, ayant été blessé, fut fait prisonnier et conduit à Boston. Dans une lettre du mois de novembre 1658, Temple se plaint de ces actes de violence et demande réparation (1).

De son côté, M. de Bordeaux, ambassadeur de France, réclamait des compensations pour les dommages causés par Temple. Les Anglais, qui s’étaient rendus les maîtres des forts du Port- Royal, de Saint-Jean et de Pentagouët, brûlèrent l’église et prirent la Hève. Dans une relation, des violences commises en 1654, par eux, “ depuis Pentagouët jusqu’à la Hève, on reproche à Temple d’avoir incendié trois églises et deux chapelles ; il a rasé trois forts, emporté en la Nouvelle-Angleterre 52 pièces de canons, de la poudre, des boulets, et toutes les munitions de guerre qui y étaient et causa des pertes au sieur Le Borgne pour plus de 500,000 livres, à la Hève (2).”

Dans une autre lettre, en date du 6 septembre 1659, Temple raconte tout ce qui s’est passé entre ses troupes et celles de Le Borgne.

Au mois de novembre 1658, l’ambassadeur français, à Londres, réclamait le Port-Royal, le fort Saint- Jean et Pentagouët. Il prétendait que, lors de la prise de ces forts, Temple avait permis aux habitants l’exercice de leur religion et la liberté du commerce avec les sauvages, et qu’il avait promis de ne pas envahir les autres habitations françaises. Il rappelait que Cromwell avait donné un ordre à cet effet et que sa mort avait empêché son exécution. Il fut défendu à Temple de troubler les habitants dans l’usage de leurs droits et de leurs libertés civiles et spirituelles. L’ambassadeur demandait que les Commissaires fussent choisis entre les deux nations afin de traiter ces questions ; qu’on laissât les habitants jouir de leurs libertés et de leurs biens ; enfin, que le Sieur Le Borgne ou ceux qu’il enverra à la Hève, et tout ce qui a été

(1) Archives publiques du Canada, Sériés A, I, p. 74, S. P. 13, No. 52.

(2) Archives de Québec, 1922-1823, pp. 82, 83.

ET SON TEMPS

pris sur lui, fût rendu, en enjoignant à Temple de ne pas s’étendre au-dessous des territoires et limites de Port-Royal, Saint- Jean et Pentagouët, ce qui serait regardé comme une infraction à la loi.

Dans sa lettre du 6 septembre 1659, Temple remercie Cromwell de la sympathie qu’il lui a témoignée et du soin qu’il a pris de ses intérêts. Il répond à l’ambassadeur français et à Le Borgne et réfute leurs prétentions. Il dit qu’il a raconté toute cette affaire dans des lettres qu’il a confiées à des prisonniers parmi lesquels se trouvait le capitaine Salomon Clarkes ; elles n’ont pu parvenir à destination, car le navire, ayant été capturé, après une longue lutte, celui qui les portait fut tué. Il ajoute que, d’après ses lettres patentes, la Hève et Merliguèche sont dans ses domaines et s’étendent trois lieues plus loin, comme aussi dans la concession accordée par Guillaume Alexandre, au Sieur de La Tour. Il a trouvé la place (la Hève) déserte, il y est demeuré durant neuf mois, jusqu’au jour où le fils de M. Le Borgne, aidé de vingt à trente hommes, l’a reprise sur Wosely, ainsi que toutes les marchandises et les pelleteries.

Pour la reconquérir, il a dû passer en Angleterre, et y envoyer trois navires chargés de 70 hommes et de 14 pièces de canon. Avant d’attaquer la Hève, il attendit du renfort ; après cela, il somma les Français de se rendre afin d’éviter une effusion de sang, offrant de les laisser partir avec leurs effets et munitions, ce qu’ils ont refusé. Wosely harcela la place et s’en empara.... Les Français furent faits prisonniers et conduits à Boston. Le Capitaine Breedon les mit en prison et menaça de les pendre. Dès qu’il eût connu ces faits, Temple les fit délivrer. Avec grande difficulté, il put noliser un navire pour envoyer les principaux chefs à Cromwell. Peu d’ennemis ont été aussi généreux pour leurs prisonniers. Ce qui exaspéra les marchands de Boston, ditil, c’est que M. d’Aulnay, peu d’années auparavant, a fait pendre sept ou huit pauvres matelots de Boston, qui avaient servi chez M. La Tour au fort Saint-Jean.

“ On a rapporté, dit Temple, que j’ai déclaré à Le Borgne et à ses hommes que je les ferais tous pendre avec la commission du roi de France attachée au cou, mais je crois qu’aucun ennemi n’a été traité avec plus de respect, de faveurs, de courtoisie, ce

que tous les magistrats de cette Confédération pourront justifier à l’occasion et je prie Votre Seigneurie de le représenter à l’ambassadeur français.”

Il parle ensuite de ses embarras pécuniaires et de ses espérances. . . Il dit qu’il paie régulièrement à Charles de La Tour la vingtième partie des revenus ... Il espère vivre en paix avec les Français, et il abandonnera la Hève à Le Borgne, si tel est le désir de Cromwell. Il ajoute : “ J’entends dire qu’il est très honnête homme et qu’il a déboursé pour M. d’Aulnay et les Capucins la somme de 25,000 livres, ce qui l’a presque totalement ruiné. Il désire cet endroit pour y établir ses enfants dans le commerce des pêcheries, ce qui pourrait les dédommager, car de toute cette partie du pays, au nord, c’est le lieu le plus propice pour ce genre d’affaires.

Temple ajoute qu’il n’a pas eu de nouvelles de son cousin Wosely depuis le mois de juillet, son navire a été trouvé brisé sur les rochers de la grande Ile. . .”

Comme on le voit, l’Angleterre et la France faisaient valoir leurs droits et leurs prétentions. Le 7 juillet 1662, Temple fut de nouveau confirmé dans le gouvernement du pays. Le 22 novembre 1664, les Anglais s’emparent du poste de Merliguèche, situé à l’est de la Hève, et ils s’établissent au Port-Rossignol. Ils forcent les pêcheurs français à payer un dixième de leur pêche. Ils ont les forts Saint-Jean et le Port-Royal. A ce dernier endroit, se trouvent soixante-dix familles françaises qui ont plusieurs centaines d’enfants, “ quatre à cinq cents ”. Alexandre Le Borgne est toujours prisonnier à Boston ; son frère rapporte qu’il est maltraité. Il faudrait à Emmanuel Le Borgne du Coudray des hommes et des munitions pour chasser les Anglais. Le roi de France, comme toujours, lui marchande un secours si utile. Dans cette nécessité, il s’adresse à la Compagnie des Indes Occidentales. Sa supplique se lit comme suit :

“Messieurs de la Compagnie des Indes Occidentales Emmanuel Le Borgne, chevalier de l’Ordre de Saint-Michel, gouverneur et Lieutenant pour le Roy en l’Acadie, partie de la Nouvelle- France, et propriétaire de la plus grande partie d’icelle, vous remontre que veu la Concession que Sa Majesté vous a faite du gouvernement de la Propriété du dit pays de l’Acadie, circonstances et dépendances, par son Edit du May 1664, aux conditions y con-

ET SON TEMPS

tenues, et en attendant la restitution des Forts de Port-Royal, Saint-Jean et Pentagouët, et de tout ce qui en dépend, usurpés par les Anglais au dit pays, il vous plaise envoyer en diligence au dit pays de l’Acadie prendre possession des forts du Coudray et de la Hève qui sont en sa possession, y envoyer un commandant et une garnison suffisante afin de tenir les choses en bon état, y maintenir l’autorité de Sa Majesté, le rembourser présentement de la valeur du principal de son acquisition, faire passer homme capable pour le dit lui ou celui qui sera envoyé de sa part faire l’estimation des forts du Coudray et de la Hève, canons, armes et munitions de guerre et toutes généralement les impenses et Améliorations, envoyer navires avec les vivres nécessaires pour repasser en France son fils Le Borgne du Coudray qui y commande avec sa garnison, étant prêt pour sa part à vous fournir ses mandements pour ce nécessaire, faute de quoi, vous déclare que le dit Sieur du Coudray et sa garnison y demeureront à vos gages, frais et dépens, et que s’il est obligé de les avancer, il les répétera contre vous. Vous ferez aussi considération de l’avis que son fils du Coudray luy a donné par lettre du 10 du mois de septembre dernier, qu’il vous a communiquée, en ce qu’il mande que des Anglais non contents des dits lieux usurpés et de tenir son frère prisonnier depuis deux ans, ils se sont encore étendus la présente année au dit pays, et y prétendent faire une pêche sédentaire au grand préjudice des sujets de Sa Majesté.

Vous aurez aussi égard, s’il vous plaît, au contenu de la lettre qui lui a été écrite par le sieur Bourgeois, habitant, et porteur de procuration des habitants du dit Port-Royal, sujets de Sa Majesté, et de sa conséquence, laquelle lettre et procuration il vous a aussi communiquées. A cette fin icelle lettre écrite de Campseaux, coste de l’Acadie, le 5 septembre demiei. La piesente présentée en son dit hostel,

Ce jour vingt-sept décembre 1664 (1).”

Les Associés de la Compagnie des Indes répondent qu’ils ne veulent rien entreprendre en Acadie avant sa restitution à la France par les Anglais.

Les réclamations de la France, on le voit, traînaient en longueur. L’ambassadeur, M. Morillon du Bourg, et Emmanuel Le Borgne défendaient les intérêts français. Enfin, en 1667, un traité, passé à Bréda, faisait rentrer la France en possession de ses

(1) Archives Canadiennes : Sommation à la Compagnie des Indes Occi dentales.

domaines, mais trois ans s’écoulèrent avant son exécution. Nombre de correspondances devaient être échangées entre les représentants des deux nations.

Entre-temps, Emmanuel Le Borgne, en récompense de ses travaux, obtint de la Compagnie la confirmation des domaines qui lui avaient été concédés auparavant : “ Tout le pays situé depuis l’entrée de la rivière de l’Ile Verte jusqu’à la rivière des Mines, sur une profondeur de dix lieues dans les terres, longeant la côte maritime, avec toutes les îles qui s’y rencontrent, à l’exception des concessions accordées à de Razilly et de La Tour. .”

Ayant eu ces lettres de confirmation, Le Borgne se flattait d’entrer, sans retard, dans la jouissance de ses domaines. Il confia à son fils, Alexandre Le Borgne de Belle Isle, le gouvernement du pays. Ce dernier partit sur un navire chargé d’une cargaison évaluée à 30,000 livres ; il attaqua les Anglais au Port-Rossignol et s’établit au Port-Royal. Temple, qui se trouvait à Boston, s’en plaignit au représentant de la France, M. Morillon du Bourg, qui écrivit à Alexandre Le Borgne, en lui enjoignant de ne pas précipiter les événements (1).

Boston, 9 bre 1668.

Monsieur,

Comme les affaires changent de face selon les incidens, il fallait attendre l’issue de notre entrevue avec Monsieur le Chevalier Temple avant de vous établir au Port-Royal, et si vous voulez prendre la peine d’examiner la copie que je vous ai laissée du traité général, Vous trouverez que la restitution de Saint- Christophe doit précéder Celle de l’Acadie, ce qui n’estant point encore fait, comme nous espérons, Vous devez juger que votre séjour est directement contre l’intention des ordres et que c’est

(1) “Nous Emmanuel le Borgne, seigneur du Coudray, chevalier de l’Ordre de St-Michel, avons par le pouvoir qui nous a été donné par Sa Majesté par nostre présente Commission et l’autre part transcriple substitué en notre lieu et place au Gouvernement de l’Acadie en la Nouvelle-France... notre fils Alexandre le Borgne, sieur de Belleisle, avec la même autorité, pouvoir et promesses qu’il a plu à Sa Majesté nous la concéder, et ce jusqu’à ce que Sa Majesté aye donné une nouvelle en son nom ou autres de mes Enfants.... veu qu’elle est surannée, néanmoins valable jusqu’à ce que Sa Majesté y aye pourvu ; prions tous gouverneurs, capitaines ou autres officiers qu’il appartiendra le considérer comme tel, luy donner tout secours ou assistance en cette qualité en cas de besoin, leur promettant semblable en temps et lieu en Cas pareille ; Fait à la Bochelle, le 23e jour du mois de mars 1668. Signé le Borgne avec paraphe.”

Le même auteur : Histoire des Seigneurs de la Rivière-du-Sud, p. 74.

ET SON TEMPS

un obstacle formel à raccommodement que nous aurions pu faire ; ainsi monsieur, prenez garde qu’il ne vous soit imputé d’estre la Cause efficiente et instrumentale d’une division qui serait de la dernière conséquence pour le public et peut-être à l’estât si vous y demeuriez davantage. C’est pourquoi je vous conseille de remettre les choses comme elles étaient quand je vous ai rencontré et d’attendre dans votre baie de Toutes Isles ; comme je vais faire de mon côté que le traité soit exécuté premièrement par les lieux spécifiés dans les conventions des Articles. Mes commissions m’engagent ici en quelque manière de répondre des choses. Je suis obligé de vous donner cet avis que vous trouverez accompagné d’une assurance réelle que je serai toute ma vie.

Monsieur,

Vostre très humble et très affectionné serviteur,

Page 1