CHAPITRE XXVI
Mort de Charles de Saint-Etienne de La Tour et de Jeanne Mottin. — Un mot des enfants issus de ce mariage. — Ils héritent de leurs demi-frères de Menou d’Aulnay. — Marie de Menou, chanoinesse de Poussay. — Ses dernières volontés. — Charles de Saint-Etienne, deuxième du nom, passe en France pour régler la succession. — Il plaide la cause de ses frères et soeurs au Conseil du roi. — Sentence rendue en sa faveur. — La descendance de Charles de Saint-Etienne de La Tour.
Pendant que la France et l’Angleterre réglaient leur différend au milieu de tant de difficultés, Charles de La Tour et son épouse, Jeanne Mottin, s’étaient retirés au Cap de Sable, où ils vécurent paisiblement durant quelques années. Ils n’eurent pas le bonheur de voir le retour de l’Acadie à la France. Selon la tradition, Charles de La Tour mourut en 1660. Il repose, croyons-nous, au Cap de Sable, ainsi que Jeanne de Mottin, son épouse, qui le suivit dans la tombe trois ou quatre ans plus tard. Nous n’avons aucun renseignement sur la mort de ces pionniers. Ils laissaient cinq enfants. Ce sont : Jacques, Charles, Marie, Marguerite et Anne de Saint-Etienne. Ainsi, de ses deux alliances, Jeanne Mottin avait eu treize enfants. D’Aulnay lui avait laissé quatre garçons et quatre filles. C’étaient Joseph, Charles, René, Paul, Jeanne, Renée, Anne et Marie de Menou. Après la capitulation de Port- Royal, ces jeunes gens se réfugièrent chez Nicolas Denys. Celuici nous apprend qu’il les accueillit avec bonté dans sa maison et les traita comme ses propres enfants. Comme il n’y avait aucun avenir pour eux à Port-Royal, l’aîné des fils, Joseph de Menou, “ prit en mains la conduite des affaires et la responsabilité de ses frères et sœurs ”, écrit le P. Candide. Tous retournèrent en France avec leur mère. “ Celle-ci, dit le même auteur, ayant donné une fille à son nouveau mari, ne pouvait taiie de longues absences. Elle put cependant quitter Saint-Jean pour quelques mois et chercher un asile pour ses enfants (1).”
(1) P. Candide: Pages glorieuses, p. 295.
En mourant Jeanne Mottin légua ses biens aux enfants des deux lits. Ceux d’Aulnay ne se marièrent pas. Les garçons périrent au champ d’honneur. Les filles devinrent religieuses.
Le 30 juin 1688, dans un placet qu’elles adressent au roi, les filles d’Aulnay demandent une compensation pour les sacrifices que leur père s’est imposés dans la colonisation de l’Acadie. Elles obtiennent une pension de 3,000 livres sur le trésor royal. Jeanne, Renée et Anne de Menou moururent religieuses en Touraine, à l’Abbaye cistercienne de Notre-Dame de la Bourdillière. Marie, leur sœur, devint chanoinesse de Poussay, en Lorraine, près Mirecourt. Il fallait justifier seize quartiers de noblesse, écrit M. Lauvrière (1).”
En 1687, selon le même auteur, “ elle accepte, sous bénéfice d’inventaire, la succession de sa mère, et, en 1671, elle obtint un bien tardif arrêt condamnant Le Borgne à fournir enfin les pièces justificatives de ses créances. Là, dans sa vieille abbaye du onzième siècle, en vue des collines de Sion et des horizons bleus des Vosges, après dix-sept années de séjour, la pauvre exilée mourut en 1693, instituant, par testament, le 10 mars 1691, ses frères et sœurs utérins, c’est-à-dire les enfants La Tour-Mottin, légataires universels de tous ses biens tant en France qu’en Acadie (2).”
La digne chanoinesse de Poussay, Marie d’Aulnay, fit deux testaments, l’un par devant Tardiveau, notaire à Paris, et un autre olographe, qui fut déposé entre les mains de Maître Dupuis, notaire au Châtelet, de Paris, par Louis Gontier, sieur des Brières, suivant un acte passé devant Garnier, le 22 février 1693. Dans ce dernier, la testatrice prouve l’affection constante qu’elle eut pour ses demi-frères et sœurs, et elle s’exprime ainsi : “ Après avoir fidellement satisfait au premier testament, je donne encore à mes frères et sœurs, nommés La Tour, marqués en l’article sept, tout généralement ce qui me restera à condition qu’ils prieront Dieu pour le repos de mon âme, quoy que je sois libre
(1) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 97. Le P. Candide ignoraitil ce passage de M. Lauvrière, quand il prétendit que “ Jeanne de Mottin était sans naissance ? ” Pages glorieuses, p. 166.
12) M. Lauvrière : La tragédiç d’un peuple, édition de 1924, I, p. 95.
ET SON TEMPS
de faire ce bien à d’autres, je les préfère estant pauvres. Je serais bien aise qu’il y eut ici une fille de ma filleule ce qui se peut faire et ne rien vendre pour luy garder. ...”
Qui ne voit, dans ce document, que l’union et la charité ne cessèrent de régner entre les membres de cette famille ? C’est là assurément une preuve irréfutable de l’opinion contraire exprimée par les écrivains que nous connaissons.
Le 17 mars 1680, Marie de Menou d’Aulnay, étant chanoinesse de Poussay, en Lorraine, et demeurant rue des Quatre-Vents, en la paroisse de Saint-Sulpice, de Paris, acheta, sur le trésor royal, pour la somme de 3,500 livres une rente annuelle de 175 livres “ provenant des Aydes et Gabelles et particulièrement des Elections et Greniers à Sel de la Généralité de Paris ...” Cette rente existait encore à la mort de la testatrice. Ses héritiers acadiens furent appelés à en faire le partage. L’inventaire des biens fut fait le 10 mars, par le sieur Gontier, en présence de Messire François-Armand de Menou, chevalier, marquis de Charnizay, habile à se porter héritier (1), et de Maître Jean Loreau, docteur en médecine, demeurant à Laflèche, représentant sa femme, Jeanne de Mottin, cousine germaine de madame de La Tour. Messire Bréhut de la Grange, avocat au Parlement, procureur du roi, agissait au nom des héritiers acadiens.
Les de Saint-Etienne, toujours en Acadie, déléguèrent Charles de La Tour, leur frère, pour les représenter à Paris. Le 22 octobre 1699, par devant Loppinot, notaire, de Port-Royal, ils signèrent des procurations à cette fin. L’acte porte les noms suivants : Anne Mélançon, veuve de Jacques de Saint-Etienne de La Tour, Marie de Saint-Etienne de La Tour, veuve d’Alexandre Le Borgne de Bellisle, Jacques de Mius d’Entremont, époux de Anne de Saint- Etienne de La Tour, Abraham de Mius d’Entremont, écuyer, sieur de Plainmarais, demeurant au Cap de Sable, au nom de Marguerite de Saint-Etienne de La Tour (2).
Muni de ces lettres de créances, Charles de La Tour passa en France et se rendit à Paris, où il rencontra le marquis de Char-
(1) Le marquis de Charnizay, d’après ce document, demeurait à Nauvamgues, ^^ive^de'laint-Sulpice, :d paris ; Extrait de l’inventaire, le 10 mar*
nizay. Le 16 février 1700, il obtint line sentence qui fut rendue publique en présence de “ Maître Jean Loreau, docteur en médecine, et de Messire François-Armand de Menou, chevalier, seigneur de Charnizay, et autres soy disans présomptifs héritiers... (1).”
Le 30 avril 1700, le marquis de Menou fit une opposition, ce qui n’empêcha pas la sentence d’être signée et rendue au Châtelet de Paris, le 18 mai 1700. Bien plus, afin d’entretenir la paix et la concorde, et éviter les frais d’un procès sur le “ point de naistre entre lui et les sieurs de La Tour, il se désiste de ses prétentions sur les biens de Marie de Menou. . . sans réserve quelconque, et il déclare que les dits biens demeureront et appartiendront au dit de La Tour comparant ès dits noms moyennant qu’il soit déchargé de toutes dettes passives de la succession d’Aulnay. . . (2).” Ainsi, par un règlement très amical, les biens de Marie de Menou demeurèrent aux de La Tour. Ce fut donc d’une manière légitime qu’ils les acquérirent. Le 10 février 1702, ils s’en départirent en faveur de Mgr de Saint-Vallier, évêque de Québec, qui se trouvait alors à Paris, logé chez les Prêtres de Saint-Sulpiee. Cette rente fut vendue pour la somme de 3,500 livres. L’évêque versa la somme de 2,800 livres. Il s’engagea à payer la balance, 700 livres, aux enfants mineurs de Jacques de Saint-Etienne de La Tour, à leur âge de majorité.
Tandis que cette affaire était réglée, Charles de Saint-Etienne plaidait encore contre les Le Borgne, le duc de Vendôme, le marquis de Chevry, qui revendiquaient les terres d’Acadie en dédommagement des sommes qu’ils avaient avancées à d’Aulnay ou en vertu du contrat d’Association qui avait été conclu avec madame de Menou d’Aulnay, ainsi que nous l’avons vu.
Les enfants de La Tour présentèrent un mémoire dont voici la teneur et daté de l’année 1688.