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MÉMOIRE DES ENFANS DU SIEUR DE LA TOUR

“ Les enfans du feu Sieur Charles de St-Etienne, Esquyer, Sr de la Tour demandent d’entrer en possession du Port-Royal et de toutes les terres dépendantes d’iceluy, appartenant à feu mon-

(1) Dans cette pièce, on rapporte que le marquis de Charnizay demeurait en son château de Meura, en Nivernois.

(2) Archives de Saint-Sulpice.

sieur d’Aulnay de Charnizay, comme héritiers de feu madame d’Aulnay de Charnizay, fille et héritière du dit feu sieur d’Aulnay son père, ses frères et soeurs utérins dont la dite Dame d’Aulnay de Charnizay leur a faict donation de son vivant par acte passé par devant Tardiveau, notaire, en datte du 30 avril, 1688, lequel acte elle confirme et rattifie par son testament olographe et datté du 10 mars 1671, demandent les dits enfans du Sr de St-Etienne de La Tour d’estre continuez et maintenus paisiblement et sans trouble dans la possession des terres concédez à feu Charles de St-Etienne de la Tour, leur père, tout ainsy qu’il en a jouy de son vivant, scituez en la coste de l’Acadie, pais de la Nouvelle France, au port de la Tour, et aussy dans l’estendue de celles concédez à feu Claude de St-Etienne, leur grand père, au lieu dit du vieux logis sis à Pentagouët, au Cap de Sable et ladite coste de l’Acadie dite Pepignéset, de tout ce que dessus dit les dits enfans feront voir les concessions et dattes du 15 janvier, 1635 et 15 janvier, 1636 et donation en la date sustite, 30 avril, 1688.

“ Les enfans supplient très humblement d’estre remis en la possession en jouissance du fort et habitation de la Tour que feu Charles de St-Ëtienne de la Tour, leur père, possédoit, scituez en la Rivière St-Jean, en la Nouvelle France, pais d’Acadie, suivant la concession qui luy en fust donnée le 15 janvier 1635, touttes lesdites terres concédez aux dits Charles et Claude de St-Etienne ont esté concédez par Sa Majesté par commission et gouvernement audit Charles de St-Etienne et daté du 25 février 1651, ayant demeuré auparavant dans l’estendue des dites terres 42 ans pour le service de Sa Majesté, en avoir chassé et repoussé les ennemis, construit et fortifié deux forts, l’un à la rivière de St-Jean et l’aultre au Cap de Sable, comme il est marqué et reconnu par Sa Majesté dans la commission et gouvernement qu’il a plu à sadite Majesté luy accorder en la mesme date cy dessus dite, laquelle commission lesdits enfants feront voir en tems et lieu.

“ Les dits enfans estant demeurez orphelins, à l’âge de 5 à 6 ans sans aultres biens ny héritage que lesdites concessions et commissions dont ils ont esté perpétuellement inquiétez et traversez tant par les ennemis de Sa Majesté que par de certains particuliers.

“Les enfants de feu Charles de St-Etienne, l’aisné desdits enfants décédé, c’est Jacques de St-Etienne, qui a laissé sa veuve ave 4 enfans ; puis Marie de St-Etienne, veuve avec 7 enfans, dont trois de mariez, deux filles et un garçon ; Anne de St-Etienne, mariée, avec neuf enfans, tous vivant, Marguerite de SLEtienne, mariée, avec sept enfans tous vivant au Cap de Sable, reserve l’aisné qui demeure au Port-Royal.

“ Depuis la mort de M. d’Aulnay de Charnizay, gouverneur et Lieutenant Général pour le Roy au pais d’Acadie, province de la Nouvelle France le sieur le Borgne, marchand de la Rochelle, négosciant au pais d’Acadie, estant créancier dudit Sr d’Aulnay de Charnizay de sommes considérables, poursuivit sa veuve et ses héritiers et se fit adjuger les biens qu’il avoit en France et à l’Acadie, à quoy ladite veuve s’estant opposée, tant pour elle que pour ses enfans, il y eut transaction entre elle et le sieur le Borgne, en l’année 1652, par laquelle ladite veuve d’Aulnay luy céda la jouissance des fruits et revenus des biens qui luy appartenoient au dit pais d’Acadie, sçavoir : du Port-Royal et aultres lieulx à eulx appartenant au dit pais, pendant l’espace de neuf années, comme les anciens habitans dudit lieu ont connaissance et l’ont déclaré, après lequel tems expiré, ladite Dame d’Aulnay et ses enfans rentreront dans la possession et jouissance de ses biens comme auparavant, et ne se réserva que deux fermes et deux moulins scituez audit Port-Royal dont la dite veuve d’Aulnay a toujours jouy et possédé, sa vie durant, jusques à sa mort ; laquelle laissa plusieurs enfans du premier lit les héritiers, lesquels estant tous décédez ont faict leurs héritiers les Sieurs de la Tour, enfans du second lit, comme frères et sœurs utérins, des fermes et moulins, lesquels estant tous en bas aage et mineurs au décez de leur mère, furent chassez et mis en dehors desdits biens par le dit Sr le Borgne qui se mit en possession et jouissance indirectement desdifes fermes et moulins au préjudice desdits enfans mineurs héritiers qui n’en ont qu’un souvenir fascheux et chagrinant par le récit triste et pitoyable que leur en faisoit souvent feue ladite d’Aulnay veuve, leur disant :

“ Mes enfans, vous resterez ruinez et pauvres touttes vostre vie par la fourberie et méchanceté du Sr le Borgne qui ma ravy et surpris malicieusement lesdits transactions et papiers qui concernent le peu de biens que j’ay toujours eu pendant ma vie, dont vous deviez jouyr après ma mort (1).”

A ce mémoire, les enfants de La Tour en ajoutèrent un autre plus complet. Comme il se trouve in extenso dans la collection de nos archives provinciales, nous nous dispensons de le reproduire. On y lit tout l’historique des premières années de la colonisation en Acadie : la fondation du fort du Cap de Sable, la noble et héroïque résistance de Charles de La Tour, la fondation de Port-Royal, les luttes survenues entre d’Aulnay de Charnizay et de La Tour. Les requérants mettent sous les yeux du roi et

(1) Collection de documents et manuscrits, I, pp. 439, 440, 441.

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des ministres tous les titres, lettres patentes, qui appuient leurs prétentions contre celles de Le Borgne et du duc de Vendôme. Ils terminent en demandant d’être rétablis :

“ 1 u Dans le fort et habitation de la rivière Saint-Jean et les terres adjacentes à ce tort, dans l’étendue de cinq lieues au-dessus et de cinq lieues au-dessous le long de la même rivière, sur dix lieues de profondeur dans les terres.

“2e D’être maintenus et gardés dans le droit et la possession du fort et de l’habitation de Saint-Louis, situés en la côte de l’Acadie au Port de La Tour... ensemble des terres prochainement adjacentes dans l’étendue de cinq lieues au-dessus et de cinq lieues au-dessous en rangeant sur dix lieues de profondeur.

“ 3° Dans le droit et possession de dix lieues de large sur dix lieues de profondeur au lieu dit le Vieux-Logis, à Pentagouët, situé en l’Acadie, au Cap de Sable.

“ Le tout pour en jouir par les demandeurs en toute propriété, justice et seigneurie, à la charge de la foy et hommage au fort de Québec. . . ”

Ils appuient ces demandes sur les actes de concessions accordés à leur père et à leur aïeul, Claude de La Tour, et, en particulier, par un certificat du Sieur Perrot, gouverneur de l’Acadie, du 10 octobre 1685, et par des défenses faites tant par le Sieur de Menneval, aussi gouverneur de cette province, le 15 décembre 1687, que par le Sieur Bochard de Champigny, intendant de l’Acadie, le 25 décembre 1698, d’inquiéter les demandeurs dans les terres et habitations portées par les concessions de 1635 et de 1636.

Comme héritiers légaux de leur sœur utérine, Marie de Menou, héritière bénéficiaire du Sieur d’Aulnay et de Jeanne Mottin, ils demandent d’être rétablis dans le droit et la possession des domaines suivants :

“1° De la rivière et de la Baye Sainte-Croix, isles y contenues, sur douze lieues de large, et les terres adjacentes, à prendre le point au milieu en l’île Sainte-Croix et de vingt lieues de profondeur du port aux Coquilles, qui est une des isles de l’entrée de la rivière et de la baye de Sainte-Croix, chaque lieue de 4,000 toises de long.

“ 2° Du fort et habitation du Port-Royal situés aux côtes de l’Acadie et des terres prochainement adjacentes à ce fort dans l’étendue de cinq lieues au-dessus et de cinq lieues au-dessous le long de la côte sur dix de profondeur dans les terres.

“ 3° Des habitations des Mines, situées dans l’étendue des terres dépendantes du Port-Royal.

“ 4° Du fort et habitation de la Hève, situés aux côtes de l’Acadie et des terres prochainement adjacentes à ce fort dans l’étendue de cinq lieues au-dessus et de cinq lieues au-dessous le long de la côte, sur dix de profondeur dans les terres (1).

Ils rappellent comment fut pris le fort Saint-Jean ; ils mentionnent la réhabilitation de leur père, l’obligation où fut leur mère de lui remettre ses forts et ses biens, enfin les entreprises de Le Rorgne et celles du duc de Vendôme, son associé.

“ Monsieur de Vendôme, disent-ils, ne peut prétendre aucun droit dans le fort de la rivière Saint-Jean ny dans la moitié des terres cédées au Sieur d’Aulnay dans l’Acadie.

“ Le traité de 1652 qu’il rapporte pour établir cette prétention est inutile. Il est vray que, par ce traité, le Sieur de la Croix se prétendant fondé de procuration de la Dame Mottin, pour lors veuve du Sieur d’Aulnay, cède à César de Vendôme oncle de Monsieur de Vendôme, moyennant certaines conditions exprimées dans ce traité, le fort de la rivière Saint-Jean et la moitié des terres appartenant à la succession du Sieur d’Aulnay... Mais M. de Vendôme ne put se prévaloir de ce traité :

“1° Le Sieur de la Croix n’avait pas de pouvoir valable pour passer un semblable traité, la procuration du 11 juillet 1651 ne concernait et ne pouvait concerner que les biens de France ; s’agissant des biens mineurs la Dame Mottin ne pouvait par ellemême faire un traité de cette qualité, par lequel sans aucune formalité et sans nécessité on dispose des biens des mineurs.

“2° Le Sieur de la Croix n’a pu céder par ce traité le fort de la rivière Saint-Jean comme appartenant à la succession du Sieur d’Aulnay, parce que ce fort appartenait au Sieur de La Tour,

(1) Collection de documents et manuscrits, II, pp. 363, 365.

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comme il est justifié par la concession qui luy en a été faite le 15 janvier 1635 ; il paraît par la lettre du roi Louis XIII de 1638, que c’est luy qui l’a construit et qui y a établi une colonie.

“ On ne rapporte aucune pièce qui prouve qu’il en ait perdu la propriété ; sy le Sieur d’Aulnay s’en est emparé en 1645, ça été à force ouverte et sans aucun droit. Ce qui est porté par les lettres patentes de 1617 que c’est par ordre du Roy que le Sieur d’Aulnay s’en est emparé, est une surprise ; ce n’est pas par des énonciations de cette qualité qu’on dépouille \ un propriétaire légitime ; s’il était vrai qu’en 1645, le Sieur de La Tour se fut joint avec les Anglais pour faire la guerre à son Souverain, il fallait luy faire son procès dans les règles ordinaires ; il fallait prononcer la confiscation de ses biens au profit du Boy ; il fallait outre cela que le Sieur d’Aulnay en obtint le don du Boy ; on ne rapporte rien de semblable ; bien loin de cela, les demandeurs rapportent des lettres patentes du mois de février 1651 par lesquelles le Boy a reconnu l’innocence du Sieur de La Tour, et la fausseté du prétendu, crime de rébellion dont on l’avait accusé ....

“ La Dame Motin a été obligée de restituer ce fort au Sieur de La Tour qui en est en possession et qui en a joui depuis 1651 jusqu’à l’invasion des Anglais au mois d’août 1654, ce qui détruit invinciblement tout ce qu’on rapporte pour faire voir que le Sieur d’Aulnay a été en droit de jouir de ce fort ; ainsy quand le Sieur de la Croix aurait pu céder à Monsieur de Vendôme une partie des terres appartenant à la succession du Sieur d’Aulnay en Acadie, il n’aurait pas pu luy céder le fort de la rivière Saint-Jean, parce qu’il appartient au Sieur de La Tour.

“3° Le traité de 1652 ne peut subsister même pour la moitié des terres appartenant à la Dame Motin et à ses enfants en l’Acadie, non seulement parce que, comme on vient de l’établir, le Sieur de la Croix n’avait point de pouvoir valable, mais parce que Monsieur de Vendôme n’a satisfait à aucune des conditions sous lesquelles on luy avait accordé ces terres (1).”

A ces allégations qui prouvent tout ce que nous avons écrit sur le conflit La Tour-d’Aulnay, les requérants ajoutent des détails qui ne manquent pas d’intérêt. Ils disent qu’en 1654, en arrivant

(1) Collection de doc. et m*, II, pp. 351 et 377.

de France, “ Emmanuel Le Borgne s’empara de toutes les pelleteries et de toutes les marchandises qui appartenaient aux enfants d’Aulnay (1). En 1670, Le Borgne s’empara du fort Saint-Jean. Il n’y trouva aucun obstacle, parce que la Dame Mottin et le Sieur de La Tour étaient décédés. Il ne restait aucun des enfants d’Aulnay en Acadie. Ceux du sieur de La Tour, tous en bas âge, étaient hors d’état de l’empêcher de s’emparer du fort de la rivière Saint-Jean... Ils disent qu’en 1696. ils ont donné à leur frère Charles de La Tour une procuration afin de lui permettre de recueillir “ le peu d’effets qui ont échappé à Le Borgne ” et de supplier Sa Majesté de les rétablir dans toutes les habitations du Sieur d’Aulnay et dans le fort Saint-Jean qui leur appartient comme héritiers de leur père, le Sieur de La Tour. . . (2).”

Charles de La Tour demeura trois ans en France. Il lutta avec succès contre les héritiers d’Emmanuel Le Borgne, le duc de Vendôme et le marquis de Chevry, qui plaidaient pour obtenir une part du butin. Enfin, Louis XIV, celui-là même qui, à l’âge de six ans, condamna de La Tour et le rétablit dans ses dignités, quatre ans plus tard, avant de rendre son jugement sur une affaire si importante, ordonna à tous les seigneurs acadiens, et à tous ceux qui croyaient avoir des droits sur les biens d’Aulnay, de produire leurs titres. Le 20 mars 1703, par un Arrêt du Conseil d’Etat, le Roi Soleil reconnut les droits des enfants de Charles de La Tour. Les sieurs Le Borgne, le duc de Vendôme et le marquis de Chevry furent déboutés de leurs prétentions (3). Le roi, dans son jugement, tient compte de la longue durée du séjour des La Tour sur le sol acadien. Il déclare :

“ Et attendu que le dit de La Tour et sa famille sont nés et de tous temps résidents dans la dite province de l’Acadie ou ils ont des establissements, Sa Majesté leur a accordé et concédé le lieu apellé Le Vieux Logis vers le cap de Sable, avec trois lieues de chaque costé tant en longueur qu’en profondeur, ce qui fera six lieues en quarré, et les illes et illeaux qui sont dans l’étendue de six lieues de front, ensemble le port de la Tour avec quatre lieues d’étendue en longueur de chaque costé du dit port et six lieues de profondeur dans les terres avec les illes et illeaux qui

(1) Nous avons ici une nouvelle preuve que M. Lauvrière a fait erreur quand il a chargé de La Tour de cette spoliation. La tragédie d’un peuple, I, pp 88 95

(2) Collection de doc. et ms, II, pp. 361, 376.

(3) Arrêt du Conseil d’Etat : 1703 ; Affaires Le Borgne

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sont dans l’étendue des dites huit lieues de front, pour estre les dites deux concessions partagées également et par portions égales entre le dit de la Tour ou ses héritiers, Anne Mélançon, veuve de Jacques St-Estienne de la Tour, Marie de St-Estienne, veuve d’Alexandre le Borgne de Bellisle, Anne de St-Estienne, femme de Jacques Mius d’Entrmont, et Marguerite de St-Etienne, veuve d’ Abraham Mius de Pleinmarais, ou leurs héritiers.

“ et en outre le fief et seigneurie de Port-Royal en moyenne et basse justice seulement, a commencer à deux mille pas géométriques (sic) du fort que Sa Majesté y fait construire, et en remontant la rivière du Port-Royal à compter de laquelle distance du dit fort le dit fief et seigneurie s’estendra jusqu’à cinq lieues en remontant la dite rivière du Port-Royal sur deux lieues de largeur de chaque costé d’icelle, et les cens et rentes establis sur quelques maisons et terres scituées su dessus dudit fort en descendant la rivière lesquelles maisons et terres seront sujettes envers les dits de la Tour et leurs héritiers ou ayons causes aux droits de lords et ensaisaiement suivant l’usage du pais ;

“ et en outre la seigneurie des Mines en haute, moyenne et basse justice dans l’étendue de six lieues en tous scens (sic) à commencer depuis et compris la première maison establie qui regarde du costé du Port-Royal, et les mines, minières, métaux et minéraux qui se trouveront dans les dits fiefs du Port-Royal et des mines, lesquels deux derniers fiefs seront partagés en sept portions égales dont cinq apartiendront, sçavoir : une au dit de la Tour, la seconde à la dite Mélançon, la troisième à la dite veuve Le Borgne de Bell’Isle, la quatriesme à la dite Dentremont, la cinquième à la dite veuve Plainmarais, et les deux autres restant à la dite veuve de Bell’Isle, ainsy et en la manière qu’ils aviseront estre a l’amiable entr’eux sur les lieux ; tous lesquels fiefs seront tenus de Sa Majesté et en révéleront à cause de son dit château de Port-Royal où les propriétaires seront tenus de prester la foy et hommages aux mutations, et de payer à son domaine à chaque ouverture de fief par succession, vente ou autrement, hors en cas de succession en ligne directe, sçavoir pour celuy du Vieux Logis, six livres ; pour celuy du port de la Tour, huit livres, et pour celuy des Mines, dix livres, et de fournir aveu et dénombrement suivant la coutume de Paris.”

Quant aux héritiers Le Borgne, pour les dédommager des dépenses considérables faites par leur père, le roi leur accorda la terre et le lieu de Pentagouët “ avec dix lieues de chaque côté de la rivière Saint-Georges, et dix autres lieues tirant du côté de la rivière d’Ahouakek au nord avec les îles des Monts Déserts qui sont par le travers des dits vingt lieues de front sur dix de pro-

fondeur dans les terres. . . les dites terres seront tenues en fief avec tous droits de haute, moyen et basse justice, relevant de Sa Majesté (1).”

Après ce que nous venons de lire, nous avouons ne pas comprendre comment un écrivain ait pu laisser tomber de sa plume des lignes aussi regrettables que les suivantes : “ Et voilà, ditil, comment les trahisons sont récompensées, comment les usurpations sont légalisées (2).” Que non! En rendant son jugement, après avoir eu en mains toutes les pièces du procès, le roi de France ne fit que reconnaître aux enfants de Charles de La Tour des droits que celui-ci avait acquis par plus de trois quarts de siècles de travaux incessants, en dépit des revers qui l’avaient assaillis durant sa longue carrière. Ces droits s’étendaient sur le fort de la rivière Saint-Jean, celui du Port La Tour ou Saint- Louis, au Cap de Sable. Quant aux terres qui avaient appartenu à d’Aulnay, les héritiers de La Tour les possédaient en vertu des testaments de leur mère et de la digne chanoinesse de Poussay, leur sœur. Voilà les titres incontestables, authentiques, légitimes, sur lesquels reposaient les droits des enfants de La Tour. Le roi de France ne pouvait que les reconnaître et il le fit d’une manière vraiment royale.

Ainsi les seigneuries de Port-Royal, du bassin des Mines, du Vieux-Logis au Cap de Sable, celles des environs du fort Saint- Jean (3), connues sous les noms de Saint-Etienne et de La Tour, furent divisées en sept parts égales, entre les héritiers de Saint- Etienne de La Tour.

Charles de Saint-Etienne de La Tour et Jeanne de Mottin, nous l’avons vu, eurent cinq enfants. Tandis que ceux d’Aulnay mouraient sans laisser de postérité, ceux de La Tour et de Jeanne de Mottin contractaient de belles alliances et laissaient une descendance innombrable. Il n’entre pas dans le cadre de ce travail de rappeler tous les noms de ces descendants. Plus tard, si Dieu

(1) Arrêt du Conseil d’Etat, 20 mars 1703 ; Histoire des seigneurs de la Rivière-du-Sud, pp. 121, 213, 215.

(2) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 119.

(3) Une partie de la seigneurie du fort Saint-Jean devint l’apanage de Jeanne de La Tour, femme de Martin d’Arpentigny. Une des filles, née de ce mariage, Marie-Anne Martin, épousa Guillaume Bourgeois, surnommé Beaupré, de Port-Royal. Rameau : Documents sur l’Acadie : le Canada-Français, p. 138.

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nous prête santé et vie, il nous sera donné de le faire. Contentonsnous, pour le moment, d’ajouter que la descendance de La Tour est si nombreuse qu’il peut être considéré, à bon droit, comme le Père de la race acadienne. Peu de familles anciennes de la vieille Acadie ne peuvent se réclamer de cette honorable lignée, dont les rameaux s’étendent sur tous les coins du pays canadien et même jusqu’aux Etats-Unis. Disons un mot des fils de La Tour, nous parlerons de ses fdles plus tard.

Nous avons vu que Charles de Saint-Etienne de La Tour eut deux fils : Jacques et Charles.

Jacques de Saint-Etienne de La Tour, de son épouse, Anne Mélançon, eut cinq enfants. Ce sont : Jeanne, Marie-Agathe, Jean, Marie-Anne, Philippe-Charles.

Jeanne, née vers 1688, épousa, à Port-Royal, le 19 novembre 1703, Jacques Pontiff, chirurgien-major dans les troupes. Devenue veuve, elle contracta une seconde alliance, avec Pierre Rousseau, seigneur de Souvigny, chevalier de Saint-Louis, capitaine de troupes, à l’Ile Royale. Il vivait encore en 1733. La famille Rousseau a fourni des hommes distingués. Originaire du comté de Tonnerre, en Bourgogne, elle eut pour chef Etienne Rousseau, établi en Berry, qui épousa Jeanne de Bellier. Un de ses descendants, Gabriel III, fut gentilhomme de son Altesse Royale Gaston de France. Il épousa Marie Baudron. De cette union naquit Pierre Rousseau, qui devint l’époux de Jeanne de Saint-Etienne de La Tour. La famille Rousseau portait : “ D’azur, à trois bandes d’or; supports: Deux chamois (1).”

Du mariage de Pierre Rousseau et de Jeanne de Saint-Etienne naquirent six enfants : Pierre fut enseigne dans les troupes de l’Isle Royale et fut tué au premier siège de Louisbourg. Il était seigneur de Souvigny ; Marie-J osephte s’allia à M. de Chassin de Thierry, chevalier de Saint-Louis, capitaine d’infanterie, tué à Louisbourg ; Charlotte, épousa sieur le Neuf, seigneur de la Vallière, capitaine dans les troupes de la colonie ; Charles-Emma-

(1) La Chesnaye-Desbois : Dictionnaire de la noblesse de France.

nuel, écuyer, sieur d’Orfontaine, lieutenant de vaisseau, fut tué dans un combat naval ; Marie-Anne et Marguerite moururent sans alliance (1).

Marie-Agathe de Saint-Etienne, fille de Jacques et de Anne Mélançon, née vers 1690, épousa Edmond Bradstreet, lieutenant d’une compagnie de l’armée anglaise, en secondes noces, James Campbell. Elle vendit au roi d’Angleterre une partie des seigneuries de ses pères. On dit qu’elle mourut à Kilkenny, Irlande.

Jean de Saint-Etienne, né vers 1692, mourut en bas âge.

Marie-Anne de Saint-Etienne, née en 1694, épousa Jean-Baptiste Portier, fils de Claude Porlier, et de Marie Bissot, petit-fils de Marie Couillard, de la ville de Québec.

Philippe-Charles de Saint-Etienne épousa, à Louisbourg, le 4 septembre 1726, Marie- Anne Péré, fille de Antoine Péré et de Marie-Anne Ponce ; en secondes noces, au même endroit, Marguerite Bichard, veuve de Joseph Dugas.

Anne Mélançon, devenue veuve de Jacques de Saint-Etienne de La Tour, convola en secondes noces, avec Alexandre Bobichaud, fils de Etienne Bobichaud et de Françoise Boudrot, de Port-Boyal.

Charles, fils de Charles de La Tour et de Jeanne Mottin, né en 1666, l’année même de la mort de son père, s’établit au Cap de Sable. En 1690, lors de la prise de l’Acadie par le général Phipps, il eut à subir de lourdes pertes. Il s’en plaignit au gouverneur de Boston dans une enquête qui nous a été conservée. Il rendit de bons services dans les troupes françaises. Le 4 novembre 1695, M. de Frontenac fait son éloge : “Je vous y ai déjà marqué, monseigneur, qu’on ne pouvait pas s’être débarrassé avec plus de fermeté et d’habileté de la flotte ennemie qu’avait fait M. des Ursins, son lieutenant qui est le sieur de Vautron et les sieurs

(1) Gabriel Rousseau, beau-frère de Jeanne de Saint-Etienne, fut seigneur de Villejoin, capitaine d’infanterie au régiment de Marine, à Louisbourg. Il épousa, à Plaisance, île de Terreneuve, le 14 avril 1708, Marie-Josephte Bertrand. Celle-ci convola en secondes noces avec Charles-Joseph d’Aillehoust. Du premier mariage vinrent Gabriel, seigneur de Villejoin, qui fut major à Louisbourg et commandant pour le roi en l’île Saint-Jean, et Michel, qui épousa Angélique le Neuf de la Vallière.

BT SON TEMPS

de Saint-Etienne et de Champigny, son enseigne, l’ont fort secondé... (1).” Nommé enseigne en 1703, lieutenant en l’Ile Royale, le 1er janvier 1714, il fut créé capitaine en 1730, et décoré de la croix des chevaliers de l’ordre royal et militaire de Saint- Louis, le 5 avril 1728, en même temps que le chevalier de Bailleul. “ Le même jour, écrit M. de Cathelineau, le ministre donne l’ordre à M. de Gaudion de délivrer une croix de Saint-Louis et un ruban pour la réception de Bailleul, et une seconde croix pour le sieur de La Tour Saint-Etienne, lieutenant d’infanterie à l’Ile Royale, qui devait être reçu en France par M. de Bien ville, ancien gouverneur de la Louisiane (2).” C’est lui qui fut chargé par ses sœurs de plaider, en France, pour conserver l’héritage de leur père et de Jeanne Mottin. II mourut à Louisbourg, le 11 août 1731. Son acte de sépulture se lit comme suit :

“ Ce jour onzième aoust mil sept cent trente et un a été inhumé dans le cimetière de l’Eglise conventuelle et paroissiale de Louis Bourg, Ecuyer Charles de Sainct Estienne, seigneur de la Tour, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, capitaine du détachement de la marine en garnison en cette ville, aagé d’environ soixante et douze ans, lequel après avoir reçu les sacrements de l’Eglise a rendu l’âme à son Créateur. ...”

M. de Saint-Ovide, le 24 octobre 1731, recommanda sa veuve au ministre : “ M. de La Tour, capitaine de cette garnison, est mort le onze août dernier ; il a laissé une veuve et un fils sans biens. La veuve passe en France pour tascher d’obtenir de Monseigneur une petite pension qui puisse la faire subsister. Le fils est un jeune garçon, homme très sage. Il espère que Monseigneur voudra bien, en reconnaissance des services de son père, luy accorder un enseigne en pied. . .”

Madame de La Tour reçut une pension de 800 livres (3).

Quant à Charles de Saint-Etienne de La Tour, son fils, il fut enseigne en second, à l’Ile Royale, le 8 mai 1730, enseigne en pied le 25 juillet 1732. Après la conquête, il se retira en France. Il fut créé chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis. Il

(1) Archives de Québec, années 1928-1929, p. 282.

(2) Nova Francia, I, no 2, octobre 1925, p. 71.

(3) Nous ignorons le nom de l’épouse de Charles de Saint-Etienne de La Tour. M. Placide Gaudet a pensé qu’elle s’appelait Angélique Lareau. Comme cette dernière vivait encore en France, en 1762, nous croyons qu’elle était plutôt la femme de Charles de La Tour Ille du nom.

avait épousé dame Angélique Lareau que l’on retrouve à Chalais, en France, avec ses cousins, les sieur du Pont du Vivier et de Vannes, alliés aux d’Entremont.

Anne de Saint-Etienne, fille de Charles de Saint-Etienne de La Tour et de Jeanne Mottin, née vers 1664, épousa Jacques de Mius d’Entremont, fils du fameux baron Philippe de Mius d’Entremont, propriétaire de la baronnie de Pobomcoup. Quatre fils et quatre filles naquirent de ce mariage. Ce sont : Jacques, Marie, Anne, Charles, Joseph, Philippe, Marie-Jeanne, Marie-Madeleine.

Jacques d’Entremont, né en 1679, épousa Marguerite Amirault ; ils eurent cinq enfants qui s’allièrent aux Duon, Béliveau, Pothier, Surette. . . .

Marie d’Entremont, le 18 janvier 1705, épousa François Dupont du Vivier, issu de la branche des seigneurs de la Garde, et descendant des anciens seigneurs du Pont, de Pons, connus dans les provinces de Saintonge et de Poitou, et alliés aux de Rohan, de Montmorency, de Novailles, de Talleyrand, de la Rochefoucauld.

Anne d’Entremont, le 18 juillet 1707, épousa Antoine Dessablons, enseigne dans les troupes (1), en secondes noces, Philippe de Pastour, marquis de Costebelle, chevalier de Saint-Louis, gouverneur de File Royale, veuf de Anne de Tours de Sourdeval (2). Il mourut à Louisbourg, le 3 octobre 1717. Une de ses filles, issue de Anne d’Entremont, devint religieuse Ursuline, en France, au monastère de Trévoux. En troisièmes noces, Anne d’Entremont s’allia à Laurent de Navailles, baron de Labattut-Figuères, dont la famille, alliée aux d’Albret, s’honorait d’une parentée reconnue avec Henri IV (3).

Charles d’Entremont, le chevalier, épousa Marguerite Landry, le 1er septembre 1712.

Joseph d’Entremont, né vers 1694, s’allia à Cécile Boudreau, fille de Abraham Boudreau et de Cécile Mélançon. Ils eurent cinq enfants, qui s’unirent aux Landry, Granger. . .

(1) D’autres écrivent de Saillans. Cette famille, originaire du Dauphiné, était alliée aux de Lestang. On a vu qu’un soldat de ce nom fut en service au Cap de Sable, chez de La Tour. Peut-être y aurait-il un rapprochement à faire entre ces deux personnages ?

(2) M. de Costebelle eut une fille de son premier mariage : Anne-Catherine. Elle épousa Jacques de Bertaut, Devenue veuve, elle se fit carmélite. Nova Francia : IL no I, p. 33.

(3) Nova Francia,

ET SON TEMPS

Philippe d’Entremont entra dans une autre belle famille par son alliance avec Thérèse, fille du baron Vincent d’Abbadie de Saint-Castin.

Marie-Jeanne d’Entremont, le 11 février 1709, s’allia à Louis du Pont, sieur du Chambon, dans l’église de Saint-Jean-Baptiste de Port-Royal. Le P. Justinien Durant, Récollet, bénit ce mariage. L’époux était fils de Messire Hugues du Pont, écuyer, et de dame Marie de Gourville, de la paroisse du Pons, diocèse de Xaintes, en Saintonge (1). De ce mariage naquirent Louis, Anne-Henriette, Marie- Josephte du Pont.

Louis du Pont du Chambon, sieur de Vergor, fut capitaine des troupes de la marine. Il épousa à Québec, le 8 juillet 1752, Marie-Josephte Riverin. Il fut commandant au fort de Beauséjour. Le 16 juin 1756, il remit ce fort aux mains du général Monckton, mais il en obtint des conditions honorables. On a tenté de le blâmer de cette reddition ; il comparut devant un conseil de guerre qui le justifia (2). Anne-Henriette du Pont épousa Charles-Ignace Davroult, écuyer, sieur de Martinion.

Marie-Madeleine de Mius d’Entremont s’allia au sieur Jean Lafitte. Une fille, Anne-Marie, issue de ce mariage, baptisée à Naganiche, épousa, le 10 septembre 1755, Messire François du Pont, écuyer, chevalier, sieur du Vivier et de Vannes, lieutenant d’infanterie, natif de Sérignac, évêché de Xaintes, fils de haut et puissant seigneur, Messire Jean du Pont, chevalier, seigneur du Vivier, de Médillac, de Vannes, et de dame Anne du Cbasceaux de la Rennerie (3) . Les du Pont du Vivier portaient : “ D’azur, au cygne d’argent, voguant sur des ondes de même, accompagné, en chef, de trois étoiles d’or. Couronne de comte (4) .”

Marie de Saint-Etienne, fille de Charles de Saint-Etienne de La Tour, et de madame d’Aulnay, naquit en 1654. Elle entra dans la famille Le Borgne par son alliance avec Alexandre Le Borgne

(1) Archives canadiennes : Amérique, série B., vol. 103, Canada, IVe partie.

(2) Le même.

(3) Le même, vol. VII, p. 17. . . , .

(4) Archives de la Charente-Inférieure : Inventaires Sommaires des Archives départementales : Série B, 1828.

de Bellisle, fils d’Emmanuel Le Borgne, sieur du Coudray, chevalier de l’Ordre de Saint-Michel, et de Marie-Françoise Françoys, de la Rochelle. Par son mariage elle hérita des droits de son mari sur les terres qui s’étendaient : “ depuis l’entrée de la rivière de Pile Verte jusqu’à la rivière des Mines sur une profondeur de dix lieues dans les terres longeant la côte maritime avec toutes les îles qui s’y rencontrent (1).”

En 1668, Alexandre Le Borgne, nommé gouverneur de l’Acadie en remplacement de son père, fut maintenu à ce poste par M. de Morillon du Bourg. Ayant été troublé dans la jouissance de ses domaines par M. de la Vallière, il en appela au gouverneur de l’Acadie. M. Le Febvre de la Barre le confirma dans ses droits de possession mais non dans son gouvernement (2). En 1686, il est dit âgé de 43 ans ; sa femme a 32 ans.

Alexandre Le Borgne mourut avant 1698, car dans le recensement de cette année, sa femme est déclarée veuve et âgée de 45 ans. Marie de Saint-Etienne de La Tour mourut le 28 mai 1739 et fut inhumée le 30 dans le cimetière de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste d’Annapolis Royal, par Messire de Poincy, en présence de Denis Saint-Seine, de Louis Robichaud, François Robichaud, René Richard.

Sans rappeler tout ce que nous avons écrit ailleurs (3), disons qu’ Alexandre Le Borgne et son épouse eurent une belle famille. Voici le noms des enfants et leurs alliances :

Emmanuel, né vers 1675, épousa Cécile Thibodeau ;

Marie, née en 1677, épousa Alexandre Girouard dit Ledru ;

Alexandre, né en 1679, entra dans la belle famille de Saint- Castin, par son mariage avec Anastasie de Saint-Castin, fille du célèbre baron de Saint-Castin et de Marie-Melchide, fille d’un chef abénaquis (4) . Le baron de Saint-Castin fut l’un des plus remarquables officiers français qui rendirent de grands services en Acadie. Son aïeul paternel, Jean-Pierre d’Abbadie, baron de

(1) Histoire des Seigneurs de la Rivière-du-Sud, p. 74.

(2) Le même, pp. 213, 245.

(3) Le même, pp. 112, 113.

(4) Le même, p. 214.

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Saint-Castin, au Béarn, après la mort de sa femme, Bernardine de Luger, entra dans les ordres sacrés en 1588, et devint évêque de Lescar, petite ville située non loin de Lourdes (1).

Le mariage d’Alexandre Le Borgne de Bellisle et d’Anastasie de Saint-Castin fut célébré le 4 décembre 1707 (2).

Jeanne Le Borgne, née vers 1681, s’allia à Bernard Damours de Plaine, seigneur acadien, lequel, en secondes noces, épousa Elisabeth Couillard des Prés, fille de Jacques Couillard des Prés et de Elisabeth Lemieux de Montmagny.

Charles Le Borgne naquit en 1685 ;

Marie-Françoise Le Borgne, à l’âge de 23 ans, entra chez les Dames de l’Hôtel-Dieu de Québec, sous le nom de Sœur Sainte- Elisabeth, et fit profession le 12 octobre 1713. Elle fut inhumée le 2 décembre 1716.

C’est le 28 septembre 1733, qu’Alexandre Le Borgne de Bellisle, fils de Alexandre Le Borgne et de Marie de Saint-Etienne de La Tour prêta le serment d’allégeance. Depuis vingt-trois ans il s’y refusait et, par le plus pur patriotisme, il avait préféré endurer, de la part des Anglais, toutes sortes de persécutions. Dépossédé de ses biens par les ennemis, ruiné par les sauvages, il vécut ces longues années au milieu des bois, endurant de grandes privations. Mais en 1733, comme on accordait aux Acadiens la neutralité, il fit sa soumission, comme ses compatriotes, dans l’espoir d’obtenir quelques soulagements dans ses malheurs.

Dans le même temps, il adressait une pétition au gouverneur anglais pour rentrer en possession de ses domaines (3). Ce document est des plus intéressants car il renferme tout l’historique de ses revendications. Le 28 septembre 1733, le Conseil d’Annapolis rendit un jugement en sa faveur. Un historien, en relatant ce fait, n’a pas manqué de lancer l’injure à la mémoire d’Alexandre Le Borgne. Il le qualifie de “ renégat ” et de traître

(1) Lors de notre beau pèlerinage sur la terre de France, il nous fut donné de nous rendre à Pau, pays des Saint-Castin, et à Lescar, où nous avons prié sur la tombe de notre vénérable ancêtre, qui fut évêque de Lescar.

(2) Histoire des Seigneurs de la Rivière-du-Sud, p. 120.

(3) Le même, pp. 233, 234.

quand il rapporte, au même endroit de son livre, que, pour rester fidèle à la France, Le Borgne a souffert toutes sortes de persécutions, la perte de ses biens, et s’est obligé à vivre dans le bois, privé de toutes les jouissances, où avec les siens, il fut continuellement exposé à mourir de faim. Bien plus, l’auteur laisse tomber de sa plume ces qualificatifs outrageants alors même qu’il relate la fin si héroïque du fils de cet infortuné, mort au champ d’honneur pour conserver sa patrie à la France. Un tel rapprochement n’est-il pas indigne d’un historien ? Eh quoi ! le patriotisme aurait-il demandé plus de ces Acadiens qui restaient fidèles à la France qu’elle défendait si faiblement contre leurs ennemis ? Etait-il nécessaire aux descendants des premiers colons de se laisser mourir de faim, dans les bois, pour lui montrer leur amour quand elle-même les exposait, par la maladresse de ses représentants en Acadie, aux attaques des Anglais ? Non ! assurément. Ces lignes ont donc été, pour ne pas dire plus, mal inspirées comme d’ailleurs toutes celles qu’il a écrites sur les La Tour ou leurs alliés (1).

Alexandre Le Borgne de Bellisle et Anastasie de Saint-Castin eurent une nombreuse famille. Ils s’établirent sur les bords de la rivière Saint- Jean, dans leurs propres domaines, et laissèrent leur nom à la rivière et au village de Bellisle. Un des fils d’Alexandre Le Borgne, appelé Alexandre, à l’âge de 23 ans, épousa Marie Leblanc, fille de Jean Leblanc et de Jeanne Bourgeois (2). Le mariage fut célébré le 9 janvier 1731, par M. de la Goudalie. “En 1739, Alexandre Le Borgne commençait à prospérer lorsque la guerre l’entraîna, avec son parent, Anselme de Saint-Castin, sous les murs d’Annapolis, où il fut tué en 1744 (3).” Ses descendants sont encore très nombreux (4).

Deux de ses sœurs entrèrent dans la famille Bobichaud venue, l’une des premières, en Acadie. Marie Le Borgne de Bellisle épousa, le 7 janvier 1739, François Bobichaud, fils de François Bobichaud et de Madeleine Terriot, de Saint-Jean-Baptiste d’Annapolis.

(1) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, édition de 1924, I, p. 120.

(2) Celle-ci était la fille de Guillaume Bourgeois et petite-fille de Martin d’Arpentigny, sieur de Martignon, et de Jeanne de La Tour.

(3) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 120.

(4) Histoire des seigneurs de la Rivière-du-Sud, p. 252.

ET SON TEMPS

Marie-Françoise Le Borgne de Bellisle épousa, le 16 janvier 1737, dans la paroisse de Sainte- Anne, Pierre Robichaud, âgé de 24 ans, frère de François Robichaud. Elle avait 22 ans, étant née en 1715.

Les frères Robichaud, ainsi que leur beau-père, s’établirent à trente milles environ de l’embouchure de la rivière Saint- Jean, mais non pas dans le voisinage du fort de La Tour ainsi que l’a pensé M. Lauvrière. Le P. Danielou notait, dans son recensement de 1739, qu’en cet endroit, se trouvaient : “ le sieur de Bellisle, ses deux filles mariées, ses deux gendres et un enfant, et trois autres de ses filles, deux ou trois domestiques, la veuve Breville et cinq enfants, qui sont absens et doivent revenir... (1).”

Dans les guerres avec les Anglais, les de Bellisle luttèrent aux côtés des Français, ainsi que leurs parents, les du Pont du Vivier et de Saint-Castin. Ce fut Marie-Françoise Le Borgne de Bellisle qui, en 1749, servit d’interprète aux délégués qui furent envoyés à Annapolis, pour faire un traité de paix entre les Anglais et les Indiens (2). C’est elle encore qui sauva de la profanation les ornements et les vases sacrés de l’église de la rivière Saint- Jean. En 1768, les Indiens vinrent à Halifax, écrit M. Raymond, “ et se plaignirent de ce qu’elle les avait apportés au Canada. On présume que ces effets lui furent confiés par le P. Germain, et qu’elle les transporta à Québec pour les sauver (3).”

De 1710 à 1755, les descendants de La Tour, comme ceux des autres familles acadiennes, se multiplièrent à l’infini sur les terres si fertiles de Port-Royal, du Bassin des Mines, du Cap de Sable, au cœur de la vieille Acadie et jusqu’aux environs de Louisbourg. Ainsi, les de La Tour, Dupont du Chambon, du Vivier, d’Entremont, Le Borgne de Bellisle, Leblanc, Aucoin, Mélançon, Poirier, Dugas, Amirault, Comeau, Bourgeois, Robichaud, Petit- Pas, Terriot, et bien d’autres dont la nomenclature est trop longue à faire. Pour rester fidèles à la France et à leur foi, ils eurent à faire des sacrifices héroïques. Que de démarches n’ont-ils pas faites

(1) Histoire des Seigneurs de la Rivière-du-Sud, p. 275.

(2) Le même, p. 274.

(3) The River Saint-John, p. 184.

pour engager l’Angleterre à respecter les traités qui leur garantissaient la neutralité ! Enfin, en 1755, l’orage qui grondait depuis près d’un demi-siècle, éclata furieux comme un tourbillon qui soulève les poussières du chemin et les chasse au loin sur son passage. Le petit peuple acadien, si prospère et si paisible, fut dispersé dans les colonies anglo-américaines et fut jeté pêlemêle sur des rivages inhospitaliers comme un vil bétail dont personne ne prend soin. Cette dispersion fut un acte de barbarie raffinée. Les hommes, les femmes, les enfants furent abandonnés, sans secours, sans ressources d’aucune sorte. Nous reviendrons plus tard, nous l’espérons, sur cette tragédie qui a inspiré au poète des pensées sublimes. Au spectacle des ruines amoncelées et de l’abandon des fermes si fertiles où tout un peuple chantait son bonheur et vivait dans l’attente de jours encore plus heureux, Longfellow, le poète de la dispersion, a écrit : “ Elles sont désertes aujourd’hui ces fermes jadis si riantes, et leurs fermiers sont partis pour toujours. Ils ont été dispersés comme la poussière et le feuillage, lorsque le puissant souffle d’octobre les saisit, les fait tourbillonner dans les airs et les sème au loin sur l’Océan.”

Nombreux furent les descendants de La Tour qui passèrent en France. En 1762, on rencontrait à Chalais, en Saintonge, et à Cherbourg, en Normandie, des représentants de cette famille aux vertus si prolifiques.

Le 9 novembre 1762, à Chalais, comparaissent devant le notaire royal : “ Dame Angélique Laureau, veuve de Messire Charles de Saint-Etienne de la Tour, écuyer, chevalier de Saint- Louis, capitaine d’une Compagnie détachée de la marine, demeurant depuis huit ou neuf ans à Chalais, Messire Louis Dupont, écuyer, seigneur du Chambon, du fief de Renou et de Demay' chevalier de Saint-Louis, ancien Lieutenant du Roi et Commandant cy devant de Louisbourg, Isle Royale, Dame Anne-Henriette Dupont du Chambon, veuve de Messire Charles-Ignace Davroult, écuyer, sieur de Martinion, chevalier de Saint-Louis, capitaine des Grenadiers au Régiment de Flandres, Damoiselles Marie-Joseph Dupont du Chambon, toutes deux fdles du dit Seigneur Louis Dupont du Chambon et de feue Dame Jeanne de Mius d’Entremont, demeurant tous trois au Logis de Demay, paroisse de Curl,

BT SON TEMPS

principauté de Chalais, en Saintonge, Messire Michel Dupont, écuyer, sieur du Vivier, et de Gourville, chevalier, fds de Messire François Dupont du Vivier, écuyer, et de feue Dame Marie de Mius d’Entremont, demeurant au logis du Vivier, paroisse de

Sérignat, principauté de Chalais . lesquels ont déclaré que

messieurs Jacques, Charles et Joseph de Mius d’Entremont, écuyers, étaient tous trois frères des dittes feues dames Jeanne et Marie de Mius d’Entremont cy-dessus nommées et que dame Marguerite de Mius d’Entremont est leur soeur et que tous les quatre sont les fils et les fdles de feu Jacques de Mius d’Entremont et de feue damoiselle Anne de Saint-Etienne de La Tour, et encore que damoiselle Marie-Josephte de Mius d’Entremont est fdle de feu Abraham de Mius d’Entremont, écuyer, et de dame Marguerite de Saint-Etienne de La Tour et que les cinq familles dernières dénommées sont actuellement à Cherbourg, en Basse Normandie (1).”

Cependant, plusieurs familles acadiennes échappèrent au grand dérangement, soit en se réfugiant dans les bois, soit en allant rejoindre, sur les bords du fleuve Saint-Jean, les enfants d’Alexandre Le Borgne de Bellisle et de Marie de Saint-Etienne de La Tour, qui avaient fondé une colonie à Ekoupag, avec les frères Robichaud, leurs alliés. Elles y séjournèrent jusqu’en 1758, époque où vint les chasser le général Monckton. Pris de panique, à petites journées, ces proscrits, ces martyrs, remontèrent le fleuve Saint-Jean. Ils arrivèrent enfin au village de l’Islet, sis en la seigneurie du même nom, qui fut ouverte à la colonisation par les Couillard des Prés et les Bélanger. Là, comme ailleurs, dans tous les villages canadiens, ils furent accueillis avec la plus grande charité. C’étaient des frères qui arrivaient de loin chercher des secours et des consolations.

Marie-Françoise Le Borgne de Bellisle, femme de Pierre Robichaud, fut inhumée à l’Islet, le 31 janvier 1791, à l’âge de 79 ans. Elle était donc née en 1712, et elle avait connu intimement sa mère, Anastasie de Saint-Castin, et son aïeule, Marie de Saint- Etienne de La Tour, décédée elle-même en 1739, à Port-Royal, le 28 mai ; elle fut inhumée le 30. Elle est dite âgée de 87 ans et demi.

(1) Archives Nationales, Colonies F. Carton Y.

C’est de Marie-Françoise Le Borgne que notre bisaïeule paternelle, Marie-Françoise Robichaud (1), sa petite-fille, connut l’histoire si touchante de ses premiers pères acadiens. Celle-ci l’a transmise à notre aïeule, Marie-Anne Viens (2), qui se plaisait à nous en raconter les épisodes si tragiques et si touchants. En mourant, notre vénérable aïeule nous confia une masse de documents qu’elle conservait comme un précieux héritage pour ses enfants ; c’était, en effet, la seule fortune qui avait échappé à la cupidité des ennemis de la race acadienne. Ils nous ont aidé à mener à bonne fin les travaux historiques que nous avons publiés.

(1) Elle était fille de Pierre Robichaud et de Marie-Geneviève Guimond ; elle épousa, à l’Islet, le 19 juillet 1791, Emmanuel Couillard des Prés. Elle repose dans l’église de Sainte-Rosalie-de-Bagot, où elle fut inhumée le 6 mai 1857.

(2) Marie-Anne Viens épousa, le 26 janvier 1830, François-Régis, fils de Emmanuel Couillard des Prés et de Marie-Françoise Robichaud. Hist. des Seigneurs de la Rivière-du-Sud.

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