CHAPITRE I
L Acadie. — -Limites de ce pa3rs à son berceau. — Les mémoires des Commissaires. L’opinion de Denys, de Samuel de Champlain, de Lescarbot. — Prétentions des Commissaires anglais. — Réponses des Commissaires français. — Lettres patentes de M. de Monts, de Charles de Saint-Etienne de la Tour, de Razilly et d’Aulnay de Cliarnizay. — L’opinion de P. Ignace de Paris. — Le P. Pacifique de Provins demande à Rome juridiction sur toutes les missions canadiennes.
Avant de commencer la narration des événements qui se sont déroulés durant la première moitié du dix-septième siècle sur la terre acadienne, il faut auparavant connaître ce que l’on entendait sous le nom d’Acadie, au temps des premières tentatives de colonisation. D’après les historiens renseignés, on désignait sous ce nom tout le pays situé à l’extrémité de la Baie Française depuis le Cap Sainte-Marie ou Cap Fourchu, qui s’étendait le long des côtes jusqu’au Cap Canseau. Plus tard le nom d’Acadie fut donné a toute la péninsule, aux terres du Nouveau-Brunswick arrosées par le fleuve Saint-Jean et même au Cap-Breton. Il y eut ainsi une ancienne et une nouvelle Acadie.
Les limites du pays acadien furent l’objet de longues discussions entre la France et l’Angleterre. Pour y mettre un terme, les rois des deux nations intéressées choisirent des commissaires dont la mission fut d’étudier soigneusement tous les documents qui étaient de nature à jeter quelque lumière sur cette passionnante
question. Leurs Mémoires, (1) sources d’informations précises, authentiques autant qu’officielles, ne sont pas à mépriser. On y trouve toutes les pièces sur lesquelles les Commissaires des deux nations rivales appuyaient leurs prétentions. C’est donc là qu’il faut aller puiser les renseignements les plus exacts sur les limites de l’Acadie au temps de Poutrincourt, de La Tour, de Razilly et d’Aulnay de Charnizay.
“ Le terme d’Acadie, écrit le P. Candide, avait deux sens, l’un plus restreint, s’appliquant à la péninsule, l’autre désignant toute la partie de la Nouvelle-France soumise au même gouverneur. Il y avait l’Acadie province et la grande Acadie (2).”
S’il est vrai de dire que le nom d’Acadie fut donné un jour à toute la péninsule, ce ne fut pas du temps des premiers gouverneurs français. Les Commissaires de Sa Majesté Très Chrétienne le disent expressément : “Le pays qui va de l’extrémité de la Baie Française jusqu’au Cap de Canseau (3) n’a jamais été connu que sous le nom d’Acadie. Il n’en est pas de même du surplus du pays que les Anglais réclament aujourd’hui comme Acadie ; chacun d’eux a conservé ses dénominations propres comme Nouvelle-France ou Canada en général, pays de Norembègue ou des Etchemins, Baye Française, Grande Baye Saint- Laurent, Gaspésie. Les termes de Canada ou Nouvelle-France sont synonyme. Il n’en est pas ainsi de l’Acadie. Le Canada et l’Acadie ont été regardés la plupart du temps comme deux dénominations distinctes. On trouve en deux endroits de l’édit de 1674 ces expressions de Canada ou Nouvelle-France et l’Acadie.”
“ Dès 1627, il y avait un acte entre le Cardinal de Richelieu et quelques particuliers pour former une compagnie de Cent- Associés pour la Nouvelle-France dite Canada. Plus récemment, Champlain avait le commandement en la Nouvelle-France. On ne se rappelle pas que, dans les titres, les histoires, les relations, on trouve une seule fois que le Cap de Sable, le port de la Ilève, soient désignés sous le nom de Nouvelle-France... il est dit que c’est en Acadie (4).”
(1) Mémoires des Commissaires de Sa Majesté très-chrétienne et de ceux de Sa Majesté Britannique, sur les possessions et les droits respectifs des deux Couronnes en Amérique ; à Amsterdam et à Leipzic — 1755, Chez J. S. Chrendeur et Pierre Martin, le jeune.
(2) Pages glorieuses, page 6.
(3) On trouve ce mot écrit : Canceau ou Canço.
(4) Mémoires des Commissaires, I, p. 242.
ET SON TEMPS
“ Denys, ajoute le P. Candide, ce grand régionaliste, s’en tient à l’acception restreinte. Et lorsqu’il cherche pour son livre un titre qui s’applique à la contrée toute entière, il évite le mot Acadie auquel il préfère la formule singulièrement vague : L’Amérique du Nord. Ganong lui trouve une excuse dans le prétendu fait que la contrée en question n’aurait reçu que plus tard l’appellation globale d ’ Acadie (1).”
L’opinion de l’historien disert qu’est M. W.-F. Ganong est la seule vraie. Elle est tondée sur le sentiment des Commissaires du Roi Très Chrétien, partant sur les documents les plus autorisés. C'est pour avoir ignoré “ ces thèses de commande, pour s’en tenir à des sources plus sérieuses ”, mais moins sûres, que l’auteur de Pages glorieuses a commis sur ce point et sur d’autres des confusions importantes (2).
“ Le témoignage de Denys, disent les Commissaires du Roi, est accompagné de toutes les circonstances qui peuvent lui donner du poids. Il a fréquenté pendant trente-cinq à quarante ans le pays dont il donne la description ... Il ne faut pas le considérer comme un simple particulier, sans caractère, et dont le témoignage ne peut être allégué sur ces matières. Il était gouverneur depuis le Cap Canseau jusqu’au Cap des Rosiers, près de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, ce qui forme une partie considérable de ce que les Anglais réclament aujourd’hui comme appartenant à l’Acadie, et il déclare que tout ce pays n’est point en Acadie. . . . Il donne ainsi la désignation des limites où commence l’Acadie, et de celles où elles se terminent. “ L’Isle Longue, dit-il, fait passage pour sortir de la Baye Française et aller trouver la terre d’Acadie ; ” dans un autre endroit, il écrit : “ sortant de la Baye Française pour entrer à la Côte d’Acadie. . . (3)”
(1) P. Candide : Pages glorieuses, p. 6.
(2) Le P. Candide prétend qu’avant sa mort, de Razilly aurait réparti en trois fiefs la colonie dont il avait le commandement. “A Nicolas Denys, il avait concédé pour 15,000 livres tout le littoral du golfe Saint-Laurent, du détroit de Canseau jusqu’à la baie des Chaleurs. Tout cela était donc bien portion de l’Acadie politique, dit-il.” C’est une erreur : de Razilly concéda à Denys une seigneurie à la Hève ; d’Aulnay l’en déposséda à la mort du Commandeur. Quant à la concession de la baie des Chaleurs, Denys, qui savait ce qu’il disait, affirme qu’il la tenait de la Compagnie de la Nouvelle-France et non pas de Razilly. Denys : Description de l’Amérique Septentrionale, page 499. Au surplus, cette concession lui fut accordée après son mariage qui eut lieu à la Rochelle en 1642, sept ans après la mort de Razilly. En 1645, Denys s’était établi sur l’île Miscou. D’Aulnay l’en chassa en 1647.
(3) Mémoires des Commissaires, I, p. 243.
“ Le sieur Denys, après avoir fait dans le premier chapitre la description de la côte des Etchemins jusqu’à la rivière Saint- Jean, et dans le second, celle de la Baye Française depuis la rivière Saint- Jean jusqu’à l’Isle Longue, commence dans le troisième chapitre, la description d’une partie des côtes d’Acadie “ depuis l’Isle Longue jusqu’à la Hève ”, et il intitule le quatrième chapitre : “ Suite de la côte d’Acadie depuis la Hève jusqu’à Canseau où elle finit (1).”
“ Les quatre chapitres suivants renferment la description de la Grande Baye Saint-Laurent. Le cinquième commence par ces mots : “ Canseau est un havre qui a bien trois lieues de profondeur, et du Cap commence l’entrée de la Grande Baye Saint- Laurent ...” Si le sieur Denys a marqué avec précision le commencement et l’entrée de la côte d’Acadie, il n’a pas apporté moins de précision pour en désigner l’extrémité et la fin. L’on peut dire que sa description ne laisse rien d’obscur ni de douteux sur les anciennes limites. “ Le sieur Denys, dit un autre mémoire, qui a été Lieutenant Général pour le Boy à l’Acadie, borne encore davantage cette péninsule et semble prétendre que les terres de la péninsule qui donnent de la Baye Française à l’Ouest, Port-Royal ne joint point l’Acadie, mais seulement celles qui régnent sur la coste maritime entre Canseau et le Cap Fourchu.” (2)
Samuel de Champlain qui, l’un des premiers, explora tout le pays acadien, et qui, par conséquent, comme Denys, fait autorité en la matière, ne donne le nom d’Acadie qu’à la partie sud-est de la péninsule (3).
“ Le premier chapitre du second volume de ses voyages (4) , annonce la description de toutes les choses remarquables qui sont le long de la côte d’Acadie depuis la Hève ; cette description ne s’étend pas au-delà de la Baye Sainte-Marie qui est près de la Baye Française ; en ce point Champlain est d’accord avec Denys qui place l’entrée de la Baye du Saint-Laurent au passage qui est entre le Cap Canseau et l’île du Cap Breton (5) : “ Il y a dit-il,
(1) Mémoires des Commissaires, I, p. 243.
(2) Mémoires touchant les prétentions des Français sur les terres de la Nouvelle-France, Collection de manuscrits et documents, I, pp. 9, 18.
(3) Mémoires des Commissaires, I, p. 248.
(4) Le même.
(5) Les voyages de Champlain, II, p. 55.
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une grande Baye qui fait passage entre l’Ile du Cap Breton et la Grande Terre qui va en la Grande Baye Saint-Laurent, par où on va à Gaspé. ... (1).”
En parlant de deux navires qui font voile vers ce pays nouveau, M. de Champlain note “ qu’étant arrivés à Canseau (1604) l’un prit le long de la côte vers l’île du Cap Breton, l’autre prit sa route plus aval vers les costes de l’Acadie (2) ...”
Au chapitre second du deuxième livre, M. de Champlain donne la description de la Baye Française et rapporte “ qu’il alla à une île qui s’appelle l’Isle Longue, laquelle fait passage pour aller à la Baye Française, ainsi nommée par M. de Monts. . . (3).”
Ainsi, dès les premiers voyages de M. de Monts, en 1604, dès l’origine des premiers établissements français dans l’Amérique septentrionale, cette partie de la Nouvelle-France eut sa dénomination propre qui fut celle de la Baye Française et non celle d’Acadie, province qui ne commençait qu’à l’extrémité de la dite Baye.
“ Le premier chapitre du second livre de Champlain qui annonce la description de toutes les choses remarquables qui sont le long de la côte d’Acadie, ne dit pas un mot du Port-Royal ni de la Baye Française ; et le second chapitre du même livre, qui annonce la description du Port-Royal et de la Baye Française, ne contient pas une seule fois le mot cY Acadie ni rien qui y soit relatif, ce qui est d’autant plus remarquable que Champlain prétend dans ce même chapitre que c’est lui qui a nommé le Port-Royal (4).”
“ On trouve dans plusieurs endroits de ses voyages que le nom particulier à la côte qui s’étend depuis l’Acadie jusqu’aux Almouchiquois, aujourd’hui la Nouvelle-Angleterre, est celui de la côte des Etchemins ou pays de Norembègue. L’on ne peut pas dire que ces dénominations et celle d’Acadie soient une seule et même chose. Il paraît que Champlain les considère comme différents pays : “ Voilà, dit-il, toutes les côtes que nous découvrîmes, tant à l’Acadie que ès Etchemins et Almouchiquois.”
Il parle dans un autre endroit des côtes de la Nouvelle-France “ où sont, dit-il, l’Acadie, Etchemins, Almouchiquois et la Grande
(1) Les voyages de Champlain, II, p. 107.
(2) Le même, page 50.
(3) Le même, p. 61.
(4) Mémoires des Commissaires, I, p. 248 et suivantes.
Rivière Saint-Laurent. En un mot, dans tout l’ouvrage de Champlain où il est question de ces différents pays, celui des Etchemins n’est pas moins différent de l’Acadie que celui des Almouchiquois ou Nouvelle-Angleterre.”
“ Certaines citations du sieur de Champlain font sentir de plus en plus la différence qu’il mettait entre la situation de Port- Royal et celle de la Hève. Le sieur de Poutrincourt, à qui le sieur de Monts avait concédé le Port-Royal, en étant parti pour retourner en France, y laissa le sieur de Biencourt, son fils. La note marginale de Champlain porte : Le sieur de Poutrincourt laisse son fils le sieur de Biencourt en la Nouvelle-France ; elle ne porte pas en Acadie ...”
Le sieur de Poutrincourt étant retourné à Port-Royal, la note marginale porte “ son retour en la Nouvelle-France et non en Acadie (1).” Mais lorsque le sieur de la Saussaye fut en Acadie, Champlain parle bien différemment et c’est dans le même chapitre : “ Le vaisseau, dit-il, arriva à la Hève, à l’Acadie ” ; la note marginale porte : “ voyage de la Saussaye en l’Acadie ; il ne dit plus en la Nouvelle-France ”. Parle-t-il du fort du Cap de Sable ? Il exprime qu’il est situé : “ à la côte de l’Acadie (2) , et il semble qu’il ne le dit que pour caractériser la différence de sa situation d’avec celle de Port-Royal dont il a l’occasion de parler dans le
même endroit . D’après Champlain, l’Acadie et la Gaspésie
étaient non seulement deux pays différents, mais encore éloignés l’un de l’autre, et les sauvages de Gaspé s’appelaient Canadiens (3).”
De Y Histoire de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot, les Commissaires tirent les preuves suivantes : “ Les premiers établissements de M. de Monts ayant été faits sur l’île Sainte-Croix, Lescarbot appelle ce pays indifféremment Nouvelle-France, Canada, pays des Etchemins ou Norembègue, on ne trouve pas dans son ouvrage qu’il l’ait appelé l’Acadie (4).”
“ Ainsi l’île Sainte-Croix était en Canada et non pas en Acadie. Il donne à la côte des Etchemins qui est la dénomination particulière du pays où était située l’île Sainte-Croix, précisément la
(1) Les voyages de Champlain, I, p. 100 : Mémoires des Commissaires.
(2) Le même, II, p. 297.
(3) Le même. p. 197.
(4) Mémoires des Commissaires, I, p. 254.
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même étendue et les mêmes limites que le sieur Denys : “ Les peuples, dit-il, qui sont depuis la rivière Saint-Jean jusqu’à Kinibeki, en quoi sont comprises les rivières de Sainte-Croix et de Norembègue, s’appellent Etchemins ; et depuis Kinibeki jusqu’à Mallebarre, et plus oultre s’appellent Almouchiquois. Il observe que Pentagouët est ce lieu tant renommé sous le nom de Norembègue. S’il parle d’un voyage du sieur de Biencourt sur cette côte, il dit : “ que le sieur de Biencourt alla aux Etchemins En un mot, on ne trouvera pas un seul passage de cet auteur où il ait donné le nom distinctif d'Acadie à la côte des Etchemins. Il en est de même de la situation de la ville de Port-Royal. Le plan gravé qu’il en a présenté dans son ouvrage est “ intitulé Port-Royal en la Nouvelle-France ”. S’il parle de ce qu’il faisait à Port-Royal, la note marginale porte “ exercice de l’auteur en la Nouvelle- France
En parlant des ouvriers qui étaient à Port-Royal, la note marginale parle des 44 ouvriers en la Nouvelle-France ”. On y avait fait du charbon ; la note marginale indique : 44 charbon fait en la Nouvelle-France ”. Enfin, il est bien singulier que l’Escarbot qui ait fait son principal séjour à Port-Royal où il avait abordé en 1606 44le désigne constamment par le nom de la Nouvelle-France ou celui de Canada ou par celui de Baye Française”, pas une seule fois par le nom d'Acadie.
Il apporte un extrait des registres de Baptêmes de Port-Royal à commencer en 1610. Si Port-Royal eût été en Acadie, il n’aurait pas mis en marge 44 Premiers baptêmes faits en la Nouvelle- France ”, et le registre ne serait pas intitulé 44 Registre des baptêmes de l’église de Port-Royal en la Nouvelle-France (1)” Les Commissaires français fondaient leurs prétentions sur les premiers annalistes du pays : Denys, Champlain, Lescarbot, qui reconnaissaient, sous le nom d’Acadie, les terres qui s’étendent depuis l’extrémité de la Baie Française jusqu’à Canseau.
Par le traité d’Utrecht, disent-ils : 44 La France cède à l’Angleterre la Nouvelle-Ecosse, autrement dit l’Acadie, en son entier, conformément à ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal, maintenant appelée Annapolis royale, et généralement tout ce qui dépend des dites terres et isles de ce pays-là . Il
(1) Mémoires des Commissaires I., p. 254.
résulte de ces expressions “ comme aussi ”, que Port-Royal ne faisait pas partie de l’Acadie... (1). Et plus loin : “Le traite d’Utrecht exclut formellement Port-Royal de l’Acadie. Il décrit la situation des côtes de cette province du nord-est au sud-est ce qui les borne à Canseau d’une part et de l’autre à la hauteur de la Baye Française. . . En un mot, il cède aux Anglais l’Acadie, mais il ne leur cède ni le pays des Etchemins, ni la Baye Française, excepté Port-Royal, ni la grande Baye du Saint-Laurent, ni la partie méridionale du Canada (2).”
Plus loin, les Commissaires français réfutent la prétention de leurs collègues anglais qui affirmaient que l’Acadie et la Nouvelle-Ecosse ne formaient qu’un seul pays, en vertu des lettres patentes accordées à Guillaume Alexandre, le 10 septembre 1621, et confirmées par Charles Ier le 12 juillet 1625 ; “ Cet octroi,
disent les Commissaires français, était nul dans son principe parce que les terres étaient déjà occupées par les Français et que, par conséquent, la confirmation du roi Charles Ier n’a rien changé (3) ”. Ils ajoutent :
“ Port-Royal fut fondé en 1605, par M. de Monts. Il a toujours été occupé par les Français quoique quelques fois pillé ou même occupé par les Anglais. Le chevalier Alexandre n’a pas eu plus de part à la fondation du Fort La Tour en la rivière Saint- Jean. Claude de Saint-Etienne de La Tour était en Acadie ou dans le voisinage dès 1609, douze ans avant la prétendue Nouvelle- Ecosse de Guillaume Alexandre. La concession du Fort de la rivière Saint-Jean est du 15 janvier 1635, trois ans après le traité de Saint-Germain, traité par lequel le fantôme de la Nouvelle- Ecosse a été anéanti . . . Charles de la Tour, bien loin de recevoir de l’Angleterre aucune concession, a défendu, en 1629, le Fort du Cap de Sable contre les Anglais et son père qui échouèrent. . .”
“ Le sieur de la Tour fils, disent-ils encore, y commandait ; le sieur de La Tour père, pris par les Kertk en 1628, fut envoyé en Angleterre où il avait contracté des liaisons contraires à son devoir, avait offert aux Anglais de mettre l’Acadie sous leur puissance. Il y repassa l’année suivante . . . mais il ne put ébranler
(1) Mémoires des Commissaires, I, p. 279.
(2) Le même, I, pp. 6, 297.
(3) Le même, I, p. 39.
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la fidélité de son fils et les Anglais ne purent prendre le fort où il commandait. En 1630 et 1631, La Tour fils reçut des secours de France qui le mirent en état de ne rien craindre des Anglais qui continuèrent d’ètre encore à Port-Royal . . . Sur les nouvelles que l’on eut en France de la prise de Québec, les Associés de la Compagnie qui avait été formée firent un traité avec le Commandeur de Razilly. Ils préparèrent un armement considérable pour reprendre ce qui avait été envahi par les Anglais et pour y établir de nouvelles colonies, lorsque l’Angleterre, par le traité fait à Saint-Germain, le 29 mars 1632, restitua à la France le Canada et l’Acadie... (1) Le Commandeur de Razilly passa en Amérique en 1632, on lui fit la concession de la rivière et de la Raye de Sainte-Croix, en la Nouvelle-France (2), et il obtint aussi celle de la Hève aux côtes de l’Acadie, où suivant le rapport de
Denys, il fit construire un fort, et y fixa sa demeure . ” A la
mort du Commandeur, le sieur de La Tour eut le gouvernement de l’Acadie ; et le sieur de Charnizay celui de la côte des Etcliemins (3) . La division ne tarda pas à se mettre entre eux ; leur mésintelligence dégénéra en guerre ouverte. Le sieur de La Tour fut accusé d’avoir tiré des secours des Religionnaires étrangers. Le sieur de Charnizay reçut des ordres de le faire arrêter s’il ne passait en France. En conséquence, le sieur de Charnizay obtint en 1647 des lettres du roi. Sous le nom d’Acadie et confins, on confondit son gouvernement et celui du sieur de La Tour, distingués auparavant l’un sous le nom des Etchemins, l’autre sous celui d’Acadie.
“ Le sieur de Charnizay fit plus, car il profita de cette circonstance pour se faire concéder, par les mêmes lettres, le pays qui s’étend depuis le Cap Canseau jusqu’à l’entrée du fleuve Saint- Laurent, quoique ce pays n’eut jamais fait partie de son gouvernement ni de celui du sieur de La Tour, mais on n’y eut pas d’égards par la suite, et le roi en disposa en faveur du sieur Denys. Telle est l’origine des fausses dénominations que l’on a quelque-
(1) “De la part de Sa Majesté de la Grande Bretagne, le dit sieur Ambassadeur. ... a promis et promet de rendre et restituer. . . . tous les lieux occupés en la Nouvelîe-France, l’Acadie et le Canada... ensemble les commandements de Sa Majesté à tous ceux qui commandent dans le Port-Royal, Fort de Québec et le Cap Breton...” Le Mercure français M. D. C. XXXII, p. 42.
(2) Archives de la Marine.
(3) Lettre du roi du 10 février 1638.
fois données à l’Acadie, en y comprenant des pays qui n en faisaient pas partie et de la confusion où l’on est tombée à cet égard. Ce fut la cupidité du sieur de Charnizay qui y donna occasion, afin d’en profiter pour ses intérêts particuliers (1).”
Le sieur de Charnizay ne jouit pas longtemps de ses conquêtes, ni des concessions qu’il avait surprises, il mourut en 1650. Le sieur de La Tour vint en France, se fit absoudre et il obtint pareillement en 1651, des lettres à peu près semblables à celles que le sieur de Charnizay avait obtenues en 1647. Ces nouvelles lettres et la mort du sieur de Charnizay ne rétablirent point le calme dans le pays. Un négociant de la Rochelle, nommé le sienr Le Borgne, réclama la succession du sieur de Charnizay, sous prétexte des avances qu’il lui avait faites pour s’établir, et il obtint d’en être mis en possession.
D’un autre côté la veu\e de Charnizay épousa, en secondes noces, le sieur de La Tour ; en vertu de cette alliance il prétendit confondre en sa personne toutes les concessions faites tant à lui qu’au feu sieur de Charnizay.
Pendant qu’ils plaidaient en France, l’Acadie et les pays circonvoisins étaient dans la plus grande confusion. Ce fut le temps que prirent quelques particuliers Anglais pour envahir de nouveau en 1654, et en pleine paix, les possessions des Français. Ils s’emparèrent d’abord de Saint-Jean où était le sieur La Tour ; ils furent au Port-Royal où était le sieur Le Borgne qui fut obligé de capituler le 16 août 1654. Ils s’emparèrent aussi de Pentagouët et de la Hève ; le sieur Denys ne fut point inquiété par eux dans son gouvernement dont un des principaux établissements était alors celui de Chédabouctou près du Cap de Canseau et de File du même nom.
Au mois de novembre 1655, il intervint un traité entre les deux nations : la France demandait la restitution des pays qui avaient été enlevés ; les Anglais prétendirent avoir quelques raisons pour les retenir. La décision de cette contestation fut renvoyée à des Commissaires par le XXVe article du traité, mais la question ne fut décidée que par celui de Bréda.
(1) “Je ne disconviens pas qu’on ait donné aux terres qui sont depuis la Nouvelle-Angleterre, au bas de la rivière Saint-Laurent jusqu’à Gaspé, par ignorance, par abus ou par une extension semblable à celle qui fait qu’on entend aujourd’hui sous le nom de Canada toute la Nouvelle-France.” Collection de documents et manuscrits, II, p. 10.
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L état d indécision qui suivit le traité en 1655 n’empêcha point que Cromwell ne fit, en 1656, des concessions de ces mêmes pays tant au sieur de La Tour, qui avait été obligé de se rendre faute de vivres, et qui acquiesça à la domination anglaise, qu’au chevalier Temple et au sieur Crowne ; ce fut entre les mains du chevalier Temple qu’il fit remettre la même année les forts de Pentagouët et de Saint-Jean.
“ La restitution de l’Acadie et de ce qui avait été enlevé à la France en Amérique, quoique stipulée en 1667, par le traité de Bréda, ne fut cependant exécutée qu’en 1670 (1).”
Le roi d’Angleterre, le 31 décembre 1667, avait donné des ordres qui furent réitérés le 17 février suivant. Le colonel Temple différa de les exécuter parce que seuls la Hève et le Cap de Sable appartenaient à l’Acadie. D’après lui, les forts de Pentagouët, de Saint-Jean et de Port-Royal n’en étaient pas. Le sieur du Bourg le dit expressément dans sa lettre du 7 novembre 1668 (2). Le 19 du même mois, Temple écrit une seconde lettre informant le sieur du Bourg qu’il a reçu des ordres du roi d’Angleterre en date du 1er août 1668 lui enjoignant de ne pas rendre l’Acadie ; mais ce contre-ordre “ dont on n’aperçoit pas le motif, fut révoqué le 8 mars 1669 et il intervint des ordres définitifs le 6 août de la même année. Temple en donna la commission au capitaine Richard Walker le 7 juillet 1670 et elle fut exécutée dans les mois d’août et septembre suivants (3) .”
Par le traité d’Utrecht, qui fut passé le 21 avril 1713, la France céda l’Acadie avec ses anciennes limites. “ La prétention des • Commissaires anglais qu’elle n’a possédé l’Acadie qu’en vertu de ‘ dons et cessions ” de l’Angleterre est magistralement réfutée par les Commissaires français. Ils affirment en outre et ils prouvent que les mémoires de certains particuliers tels que Crowne, Nelson, Elliot sont inexacts et dénaturent les faits. Les Commissaires anglais ont produit, disent-ils, l’extrait d’un Mémoire de Crowne où il est dit “ qu’en 1654, Cromwell ayant une flotte à la Nouvelle- Angleterre sous les ordres du Major Sedgewick, lui ordonna de faire voile vers la Nouvelle-France, et de sommer le gouverneur
(1) Mémoires des Commissaires, I, pp. 136 et suivantes.
(2) Archives de la Marine.
(3) Mémoires des Commissaires, I, p. 151.
français de rendre ce pays faisant anciennement partie du domaine de l’Angleterre, auquel les Français n’avaient aucun droit légitime (1).
“ Dans un placet d’un autre particulier Anglais, nommé John Nelson, on voit (2) “ que la Nouvelle-Ecosse et l’Acadie ont été premièrement découvertes et plantées par le Chevalier Guillaume Alexandre ; qu’il céda ces pays au sieur de la Tour qui en eut la jouissance paisible jusqu’à ce que l’Angleterre, qui formait un Etat républicain, s’en emparât en 1654. . . Sur quelques fausses persuasions des Ministres français que ce pays appartenait autrefois à la Couronne de France, Charles II consentit qu’on rendît ce pays à la France. . .”
“ Quant aux sentiments particuliers des Sieurs Crowne et Nelson qui prétendent que les pays compris sous la domination de la Nouvelle-Ecosse ou d’Acadie sont de l’ancien domaine d’Angleterre et que les Français n’avaient, sur eux, aucun droit légitime, c’est une illusion fondée sur l’intérêt de ces particuliers et qui est incompatible avec la vérité des faits, ainsi qu’il est démontré par l’histoire des établissements des deux nations en Amérique. Au surplus, il y a peu d’exactitude dans les circonstances du récit du sieur Crowne, et encore moins de raison dans les conséquences qu’il en tire. . .” (3).
“Avant le traité d’Utrecht, ajoutent les Commissaires français, on n’avait jamais reconnu en France de Nouvelle-Ecosse ; cette dénomination lui était aussi étrangère que celle d’Annapolis Royale. Jusqu’à ce traité, Port-Royal avait conservé le nom qui lui avait été donné par les Français en 1604 avant que les Anglais eussent aucun établissement en Amérique, mais cette ville, en passant sous leur domination, par la cession qui leur en a été faite, a reçu le nom nouveau qu’ils ont jugé à propos de lui donner. . . Ils ont appelé également l’Acadie Nouvelle-Ecosse... On n’a pas fait à l’Angleterre une double cession, l’une de la Nouvelle-Ecosse, l'autre de l’Acadie. . . La France n’a jamais rien possédé en Amérique sous le nom de la Nouvelle-Ecosse. . . elle ne pouvait rien céder sous ce nom ...”
(1) Mémoires des Commissairse, I, 152.
(2) Le même, p. 153.
(3) Le même, p. 154.
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loi
Aux Commissaires anglais qui soutiennent que le roi de France “aurait confirmé au sieur de La Tour, en 1651, tous les droits et concessions qui lui avaient été donnés dans la Nouvelle- Ecosse par le Chevalier Guillaume Alexandre,” les Commissaires français répliquent : “ Ce fait est également destitué de toute vérité et de toute vraisemblance .... Les Commissaires anglais n'ont pu l’avancer que sur les relations les plus infidèles. Tout ce qu’ils ont allégué sur le sieur de La Tour est en grande partie tiré de mémoires obscurs, moins exacts les uns que les autres.
“ On suppose, dans l’un (Second Extrait d’un Mémoire du Sieur Crowne (1), que le sieur de la Tour et son fils étaient fugitifs en Angleterre pour cause de religion ; dans l’autre, (Extrait d’une requête de Louis Kertk) que le sieur de la Tour père avait été pris et envoyé en Angleterre par le sieur Kertk dans une expédition contre l’Acadie et le Canada en 1628, et on ne parle pas du fils. . .”
L’un de ces écrits (Extrait d’un Mémoire des sieurs Elliot, de la Tour, Crowne et Temple — 1696) fixe l’époque de la concession anglaise faite au sieur de la Tour au 12 avril; l’autre, (Second extrait d’un Mémoire du Sieur Crowne- — 24 janvier 1697) au 20 avril (2).”
L’un dit (Requête de John Nelson concernant les droits des Anglais sur la Nouvelle-Ecosse, 1697) qu’elle a été faite au sieur Charles de la Tour et ne parle point du père (3) ; l’autre (Premier et second extrait d’un Mémoire du Sieur Crowne et celui d’un Mémoire sur l’affaire des sieurs Elliot, de la Tour, Crowne et Temple (4), la dit faite au père et au fils.
L’un rapporte (Extrait d’un Mémoire sur l’affaire des sieurs Crowne et Temple 1696) qu’ils ont été créés Barons avec les préro-
(1) 24 janvier 1697-1698.
(2) “ Si l’on compare cette date avec celle de la pièce précédente et celle de la suivante, ainsi que les titres donnés aux sieurs de la Tour dans ces différentes pièces, on aura de nouvelles preuves du peu d’exactitude du bureau des Plantations Mémoires des Commissaires, III, page 172.
(3) Presque tous les faits énoncés dans la requête de ce particulier sont altérés comme les Commissaires du Roi l’ont établi dans leur Mémoire du 4 novembre 1751. Mémoires des Commissaires, III, page 222.
(4) Mêmes remarques sur cette pièce que pour les précédentes.
gatives de Marquis, ce qui formerait un titre bien singulier (1). L'autre ( Second Mémoire du Sieur Crowne ) ne leur donne que le titre de Baronnets.
Dans un endroit ( Premier et Second Mémoires du Sieur Crowne)
il paraît que la concession a été faite pour récompense de services rendus (2) ; dans un autre endroit (Extrait d’un Mémoire sur l’affaire des Sieurs Elliot, de la Tour, Crowne et Temple) (3), ce n’est que dans l’expective d’une fidélité future (4)
Plus loin les Commissaires français répudient les prétentions de leurs collègues anglais fondées sur la commission accordée en 1647 à Charles d’Aulnay de Charnizay et sur celle de Charles de la Tour en date de l’année 1651.
“ Pour cet effet, disent-ils, il faudrait que leur gouvernement eût été restreint à l’Acadie suivant ses anciennes limites ; mais loin qu’il en soit ainsi, leurs pouvoirs l’étendent “ à l’Acadie et pays confins.” Ces expressions sont tirées de la commission accordée au sieur de Monts en 1603. . . Or la France n’a cédé à l’Angleterre que l'Acadie avec ses anciennes limites. Jamais on ne prouvera que par appartenances et dépendances d’un pays on doive entendre ceux qui en sont voisins. Proximité et dépendance sont deux idées différentes, distinctes...”
Les Commissaires français, poursuivant leur argumentation serrée, ajoutent : “ Le commandement des sieurs de Charnizay et
(1) Les Commissaires français ajoutent : “On ne dit point de quelle pièce ou Mémoire cet extrait est tiré. L’autorité seule du Bureau des Plantations ne peut lui donner aucune créance. Nombre de pièces produites par MM. les Commissaires Anglais dans la discussion présente font connaître qu’on a rassemblé dans les registres de ce bureau toutes sortes de Mémoires et de Papiers qui ne méritent aucune attention, qui ne contiennent que des renseignements peu sûrs et infidèles et dont vraisemblablement le Bureau des Plantations ne fait usage qu’au défaut de vrais titres. Mémoires des Commissaires, III, 170.
(2) Mêmes remarques que pour les pièces précédentes.
(3) Mémoire de 1696. .
(4) Les Commissaires du roi auraient pu signaler d autres contradictions
flagrantes, en particulier celles-ci : dans la requête que Charles de la Tour, Thomas Temple et William Crowne adressent au roi, on rapporte que Claude de la Tour, en vertu du don à lui fait par Guillaume Alexandre a joui de ces concessions “paisiblement et sans interruption, comme relevant des couronnes d’Angleterre et d’Ecosse, mais qu’en 1654, par la violence, il fut dépouillé de ses possessions et conduit prisonnier en Angleterre...” Dans le mémoire de la page suivante, Charles de la Tour est dit avoir été pris lorsqu’il gouvernait le pays au nom du roi de France... British Muséum: Calendar of State Papers, Col. America and West Indies, XIV, pages 496 et 497. ... , , ,
Ces observations des Commissaires français anéantissent les prétendues preuves apportées par M. Lauvrière contre la loyauté de Charles de La Tour : La tragédie d’un peuple, I, pp. 45, 46, 47, 48.
ET SON TEMPS
de la Tour ne s’étendait pas sur la rive méridionale du fleuve Saint-Laurent, les deux rives du Saint-Laurent ayant toujours été sous la dépendance du gouvernement du Canada . . . Au surplus, il n’est pas difficile de voir que ces deux différentes commissions ont été accordées sur l’exposé des sieurs de Charnizay et de la Tour qui cherchaient à se supplanter et à étendre les bornes de leur gouvernement. . . Longtemps avant les lettres qu’ils obtinrent en 1647 et 1651 chacun d'eux avait obtenu un gouvernement particulier : le sieur de la Tour avait celui de l’Acadie qui ne dépassait pas le Cap Canseau, mais qui, néanmoins, commençait à s’étendre jusqu’au milieu de la Baye Française. Le sieur de Charnizay avait celui des Etchemins, alors distingué de celui de l’Acadie, qui s’étendait depuis le milieu de la Baye Française jusqu’à la Nouvelle-Angleterre . . .
“ Ils avaient, dans le commandement l’un de l’autre, des établissements où ils exerçaient l’autorité de Commandants ; leurs ordres étaient de ne rien changer dans les habitations que chacun d’eux possédait respectivement dans les limites du gouvernement de l’autre ; le sieur de La Tour, quoique gouverneur de l’Acadie et d’une partie de la Baye Française, ne pouvait rien changer à la Hève ni au Port-Royal, qui appartenaient au sieur de Charnizay; et ce dernier, quoique gouverneur de la côte des Etchemins, ne pouvait rien changer au fort de la rivière Saint-Jean, qui appartenait au sieur de La Tour (1). C’est ce qui paraît par une lettre du 10 février 1638. . .
“ Indépendamment de ces deux gouvernements, il y en avait un troisième, sur les confins de l’Acadie, qui en était totalement distinct et indépendant et qui s’étendait le long de la Grande Baye du Saint-Laurent depuis le Cap Canseau jusqu’au Cap des Rosiers. Le sieur Denys en obtint les provisions en 1654 (2). Toutes ces différentes considérations prouvent que les lettres accordées aux sieurs de Charnizay et de La Tour, en 1647 et 1651, ne peuvent servir à déterminer les limites de l’Acadie propre quand même le
(1) De la Tour avait également le gouvernement du Fort Saint-Louis au
CaP dC(2S)aNon pas de Razilly mort en 1635, ainsi que l’écrit le P1. Candide citant l’erreur de M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple 1, p. 67.
terme “ confins ” qui s’y trouve ne serait pas directement contraire aux inductions que les Commissaires Anglais en ont prétendu tirer ...”
Le chevalier Temple, on l’a vu, s’opposa à la restitution des cinq forts : le Cap de Sable, la Hève, le Port-Royal, Pentagouët et Saint-Jean, sous le prétexte que les trois derniers étaient situés dans la Nouvelle-Ecosse (1). Il convenait “à l’égard du Cap de Sable et de la Hève qu’ils étaient situés en Acadie, ce qui est conforme aux limites que les Commissaires du Roi Très Chrétien
ont données à ce pays . (2).” Les limites de la Nouvelle-
Ecosse idéale de 1621, ajoutent ces derniers, se terminent à la rivière Sainte-Croix, et, par conséquent, le fort de Pentagouët ne s’y trouve pas renfermé quoique ce gouverneur, dans le même esprit que quelques auteurs anglais, trouve à propos d’étendre le nom de la prétendue Nouvelle-Ecosse jusqu’aux limites de la Nouvelle-Angleterre. . . (3).”
La distinction qu’il faisait (Temple) était puisée dans son propre titre de concession. Le pays dont il était question avait été concédé par Cromwell, le 9 août 1656, tant au sieur Temple, qu’aux sieurs de la Tour et Crowne. Les Commissaires du Roi n'en purent produire qu’une copie informe qui s’est trouvée au dépôt de la Marine ....
“ Nous octroyons aux sieurs de la Tour, Temple et Crowne. . . tous et chacun les terres et héritages ci-après déclarés ... le pays et territoire appelé de l’Acadie et partie du pays nommée la Nouvelle-Ecosse, depuis Merligouèche, du côté de l’est, jusqu’au port et Cap de la Hève, rangeant les côtes de la mer jusqu’au Cap de Sable, et de là jusqu’à un certain port, appelé le Port de la Tour, à présent, nommé le port de L’Omeron, et de là rangeant les côtes des isles jusqu au Cap Fourchu ; et de là jusqu’au Cap et rivière Sainte-Marie, en rangeant les côtes de la mer jusqu’au Port- Royal ; de là rangeant les côtes jusqu’au fond de la Baie et de là rangeant la dite Baie jusqu’au fort Saint-Jean ; de là rangeant toutes les côtes jusqu’à Pentagouët et la rivière Saint-Georges, située sur les confins de la Nouvelle- Angleterre.”
(1) Mémoires des Commissaires, I, p. 198.
(2) Le même.
ET SON TEMPS
“ Cette concession comprend, ainsi que le porte l’acte même, l’Acadie et une partie de la Nouvelle-Ecosse idéale, ce qui fait bien voir évidemment :
En premier lieu : que l’Acadie propre et la Nouvelle-Ecosse idéale désignent deux pays différents et qui ne sont pas totalement les mêmes ; en second lieu, que l’Acadie n’en fait qu’une partie, ce qui est conforme à l’opinion qu’en avait le colonel Temple ; preuve que la distinction qu’il en faisait n’était pas aussi frivole ainsi que le prétendent les Commissaires de Sa Majesté Britannique ; puisqu’elle était fondée sur son propre titre de concession, émané du gouvernement d’Angleterre. .
Temple déclare expressément que lui ayant confié le gouvernement de l’Acadie et de la Nouvelle-Ecosse, il est prêt à céder la première mais non la seconde puisque le traité de Bréda ne mentionne que l’Acadie. . . Quoiqu’il en soit, les Commissaires du Boi Très Chrétien déclarent formellement que les “ limites propres et anciennes de l’Acadie s’étendent depuis l’extrémité de la Baie Française jusqu’au Cap de Canseau (1).” “De toutes ces complexités, écrit M. Lauvrière, retenons une chose toutefois : en 1668 comme en 1629, les Anglais affirmaient que l’Acadie, très faible partie de la Nouvelle-Ecosse, ne comprenait que les deux baronnies de La Tour, du Cap Fourchu à Merligouèche. . . Cette affirmation est conforme du reste au tracé des cartes anglaises de cette époque (2).”
La partie sud et sud-ouest de la péninsule, y compris la Héve, formée des comtés de Lunenberg, de Queens, de Shelburne et de Yarmouth, au temps de Poutrincourt et de La Tour, était seule regardée comme le pays d’Acadie. Denys en étend les limites jusqu’au détroit de Canseau. Ainsi la plus grande partie de la Baie Française, les terres de Port-Boyal, le reste de la péninsule, le pays des Etchemins, File Sainte-Croix, les terres du bassin du fleuve Saint-Jean, portaient le nom de Canada ou Nouvelle-France (3). Ce ne fut qu’après 1647, lorsque d’Aulnay eut vaincu de La Tour, que le nom d’Acadie fut donné à ces contrées. “Telle est l’origine des fausses dénominations que l’on a quelquefois données à
(1) Mémoires des Commissaires, I., 202.
(2) Le même, I, 140.
(3) La tragédie d’un peuple, édition de 1924, I., p. 116.
l’Acadie, en y comprenant des pays qui n’en faisaient pas partie, et de la confusion où l’on est tombé à cet égard. Ce fut la cupidité du Sieur de Charnizay qui y donna occasion afin d’en profiter pour ses intérêts particuliers (1).”
Ainsi, lorsqu’en 1656, le P. Ignace de Paris, capucin, donnait à l’Acadie une étendue de “ trois cents lieues de long et de cent de large ” il parlait non pas de l’Acadie primitive mais de la nouvelle Acadie dont les limites avaient été étendues par d’Aulnay en 1647. Le P. Candide affirme que le rapport du P. Ignace n’a pas en \ue les “limites de l’Acadie Française” mais celles de la mission acadienne, laquelle englobait, ajoute cet auteur, “ dans son territoire, la colonie anglaise de l’Amérique du Nord (2).”
Ce fut en 1641 que le préfet des missions canadiennes, le P. Pacifique de Provins, fit des instances auprès des Cardinaux à Rome, dont Ingoli était le secrétaire, pour obtenir une juridiction générale sur toutes les terres de l’Amérique Septentrionale où il y a des “Français sans autres religieux (3).” En même temps, il désirait savoir ce que l’on entendait sous le nom de Canada ou Nouvelle-France. La lettre du P. Pacifique de Provins montre, par ailleurs, que, sous le nom de Canada ou Nouvelle-France, à Rome aussi bien qu’en France, on désignait le pays soumis à de Razilly dont le successeur fut d’Aulnay ; en second lieu, que les missions capucines n’étaient pas confondues avec les missions acadiennes proprement dites, dirigées par les Récollets, en Acadie, dont le gouverneur, à l’origine, fut Charles de Saint-Etienne de La Tour.
Ces explications étaient nécessaires pour bien comprendre les événements qui se sont déroulés sur la terre d’Acadie et pour établir les responsabilités de ceux qui ont pris une part active dans le long drame qui s’y est déroulé de 1632 à 1670.
(1) Mémoires des Commissaires, I, 39.
(2) Pages glorieuses, p. 8. Brevis ac dilucida praesentis status Missionis Accadiae in nova Gallia descriptio seu relatio quam Illustriss’ Dnus Dnus a Secretis Saerac Congregationis de propaganda fide petiit a me Fe Ignatio parisino Capucino indigno in vinea sua extra rnoenia Urbis esse. Arch. de la Propagande. Lettere Antiche, vol. 260, fo 25. Rome. Cité par le P. Candide, Pages glorieuses, Appendice I, p. 305.
(3) Arcliives de la Propagande : Ecrits originaux rapportés dans les Congrégations originales. — Vol. 141, Fol. 67. Lettre du P. Pacifique de Provins.