‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 7 sur 29 · En particulier, d'une Métaphysique? Ce que c'est · texte numérisé non relu

En particulier, d'une Métaphysique? Ce que c'est

3. Quatre principaux sj'stèmes de Métaphysique possibles et en effet existants.

4. Idée d'un point de vue transcendantal en Métaphysique. Sa nécessité. Destination du Transcendantal et du Transcendant.

5. Quelle Métaphysique a régné jusqu'à présent en France? Empirisme.

6. Son insuffisance pour expliquer les premiers principes de nos connaissances. Il lui faut des fondements plus profonds. Nécessité d'en revenir au Transcendantal, ou à un examen de la cognition humaine.

7. Voilà ce qu'a tenté Kant. Analyse du fameux livre intitulé Critique de la raison pure.

8. Ce qu'on peut encore trouver à redire dans ce livre, qui a cependant fait faire à l'esprit humain un pas gigantesque vers le but,

d'être ouidé et soutenu par quelques philosophes allemands II est jusqu'ici « le seul interprète qui se soit présente » ; c est la un bien « périlleux avantage ».'

Ce plan remporte les suffrages de Collignon, qui conseille de renvoyer sans retard au Magasin encyclopédique. Ce serait une première annonce de l'ouvrage, que Millin publierait volontiers. Il est de tous les journalistes parisiens, le plus curieux des choses d'Allemagne et celui qui, jusqu'à présent, a consacre au mouvement kantien les articles les mieux informes. Mais, répète CoUianon qui est avant tout libraire, le moment est-il venu de lancer un ouvrage de ce genre? Plus d'un indice lui fait supposer que le vent n'est guère à la philosophie.^

Villers n'en persiste pas moins dans son projet; un secret espoir lui laisse entrevoir la possibilité d'obtenir sa radiation de la Uste des émigrés en dédiant à l'Institut national un ouvrage sérieux. Bonaparte, qui attache encore quelque prix a son titre de Président de la première classe de l'Institut, tient a « rendre à la France tous les gens de talent que la Révolution en a expulsés »^ Villers se met donc à l'œuvre sans retard; un

et qui a mis sur le chemin pour y parvenir. Traduction littérale de la dissertation sur l'Idéalisme transcendantal. 9 Comment de cette courte dissertation sont nés de gros livres. Apeixu du Stand pnnct de Beck, de la Mathésœh^gie O^issensclhaftslehre), sectes entre les philosophes critiques. Abus dans leui doctrine, provenant des incursions qu'ils se permettent, sans s en apercevoir, dans le Transcendant.

10 Résultat en peu de mots, et ce que le sens commun peut garder de la partie spéculative de la Philosophie critique.

11. Court aperçu de la partie morale (Kritik der praktischen Vernunît).

12. Court aperçu de ses principes pour le goût (Kritik der Urteilskraft).

11 craint de donner une idée fausse, incomplète ou obscure de la philosophie critique et « c'est au nom d'une gi-ande nation qui a produit aussi un grand réformateur de la phUosophie » qu'il reclame de Jacobi secours et conseils. (Même lettre.)

1 Lettre à Jacobi, 25 nov. 1799.

2 Collignon à Villers, 18 geraiinal. « La nation est occupée dun seul obiet (la RéN'olùtion) et passe toute sa vie à ne lire que des journaux ou dei ouvmges quiV ont rappori. » Il ajoute: « Le superficiel fs^c; des franchis est un terrain trop ingi-at pour que la V^dosoph^y Jl^j'^^^ Son caractère, pendant dix ans, fut trop comprime POU qu ^ Présen puisse s'ouvrir à d'autre sentiment que la gaieté. » (Lettre de Collignon à Villers. 27 ventôse, an IX.)

■' (Collignon, 14 avril 1800.) « Quand bien même vous n'auriez aucun moven pour appuver votre demande en radiation, je suis ceriam que cet ouTage^seul VSus la fera procurer d'emblée, car il es mimaginable combien le gouvernement cherche à rappeler les gens in.liuits, et qui, par leur mérite, peuvent être utiles à la chose publique. »

impérieux désir le pousse à revoir sa patrie qu'il a quittée il y a sept ans et à lui consacrer ses forces. '

A la fin de l'an 1800, la Société royale des Sciences de Gœttingue lui décerne le titre envié de « membre associé » ; très flatté de cette distinction qui lui semble d'un heureux augure, il puise, dans cette marque de bienveillance de l'une des plus savantes sociétés de TEurope, un nouveau courage et ne doute plus du succès. -

Au début de 1801, son livre terminé, il songe à prendre quelque repos''. Parents et amis le pressent de rentrer au pays. «L'air natal», cela seul vous remettra, lui écrit Baudus. Colli^ gnon s'ingénie à lui dépeindre les douceurs de l'état politique actuel et, ayant recule manuscrit de Yillers, il menace l'auteur de ne pas l'imprimer s'il ne vient en corriger lui-même les épreuves *. Tout le sollicite donc à avancer l'heure du départ. Les Rodde, ses amis intimes, vont quitter Lubeck, car M. de Rodde, chargé d'uni; mission diplomatique, compte faire un séjour à Paris. Pourquoi ne les accompagnerait-il pas? Pourquoi n'irait-il pas défendre son livre contre les attaques qui, certes, ne manqueront pas de se produire?

Après bien des démarches, il obtient, par l'entremise de son ami Reinhard, l'autorisation de séjourner quelques mois en France. Rien ne le retient plus en Allemagne ■' et, le 16 floréal an IX, il se met en route.

1 « Privé par les circonslances de l'avantage d'attacher mon nom aux grands événements qui ont opéré une si mémorable réforme politique dans ma patrie, il se trouvera du moins parmi les noms de ceux qui se seront efforcés d'y opérer une réforme intellectuelle, de hâter le développement de la moralité et de la science », dit Villers.

- Collignon lui écrit au sujet de sa nomination : « C'est maintenant à vos compatriote^ à suivre un si bel exemple et je ne doute pas que, lorsque vous serez revenu au milieu d'eux, ils n'imitent la Société rovale avec le regret d'avoir été devancés par elle. » (Décembre, 1800.)

■' Dix ans plus tard, alors qu'il était malade, il parlait de ce temps à son ami, le médecin Samuel C.-F. Hahneman, et celui-ci lui écrivait: « Ich wusste langst dass Sie unsern Kant Ihrem Frankreich geniessbar gemacht hatten, habe ich aber nicht bedacht welche ungeheure Anstrengung Ihnen nur allein das blosse Verstehen seiner Ivritik der reinen Vernunft gekostet haben mag, da viele deutschgeborne Gelehrte ihn nicht penefriren, nicht verslehen konnten — geschweige noch die Ueberlragung Kants in eine Sprache die solcher Ausdrùcke gar nicht fahic schien. . . A (Isler, p. 134.)

'' Villers n'avait pas eu tout d'abord l'idée de présenter lui-même son livre ^ux Français, et ne voulait revenir en France que précédé d'un éclatant succès littéraire.

■ Le 15 floréal, an IX, (6 mai 1801) on lui délivre le pa.sseport au nom de Charles Villers, membre de la Sosiété de Gœttingue.

Si l'on pense aux études ardues ^ que Yillcrs dut entreprendre pour exposer avec toute la précision et la clarté i,ossibles la doctrine de Kant, on comprend sans peine sa satisfaction à mettre à son livre le point final. Au cours de ce travail si absorbant son admiration pour le philosophe de Kœnigsberg s'est accrue à tel point que nous voyons peu à peu se dissiper tous les doutes qui l'assaillaient au début. Nous ne trouvons, en effet, nulle trace des critiques qu'il semblait annoncer dans le plan adressé à Jacobi; il touche aussi à peine aux abus que commirent « les philosophes critiques » en se permettant, « sans s en apercevoir », des incursions dans le Transcendant. La dialectique de Kant l'atout à fait convaincu et il attribue ses premiers doutes au fait qu'il était encore mal informé. Il se sent beaucoup mieux renseigné qu'au temps où il écrivait sur le même sujet, pour les abonnés du Spectateur du Nord. Il oubUe même les moments d'amertume que lui avaient causés les critiques acerbes et souvent injustes qui accueillirent ses articles. Il espère que sa nouvelle exposition du système, plus vaste, plus approfondie, sera plus convaincante et provoquera l'examen impartial des gens sincères. Il a une foi complète dans la sagesse des solutions auxquelles elle conduit et n'admet pas un instant la pensée que les Français pourraient méconnaître sa haute valeur- et nier sa supériorité sur l'Empirisme et le Sensualisme qui les gouvernent en maîtres depuis trop longtemps. Aussi, malgré les attaques qu'il prévoit, s'attend-il à un éclatant succès. Il est nécessaire de

1 « El- scheute weder Zeit noch ÎMûhe vor alleii andern die kantischen Schriflen mit denen die philosophische Révolution in Deutschland anfing verstehen zu lernen. » (Bouterwek, Gôttingische Anzeigen, 7. iNov. 18U1,

Reinhold écrivait à Villers: «Mit Verlangen selie ich Ihiem angekundigten Werke entgegen. Nach so vielen und manmgfaltigen Discussionen uber die kantisce Philosophie seit mehreren Jahren und nach einen so reifen Studiura als Sie dieser Philosophie gewidmethaben, muss Ihre Ansicht deiselben viel Eigenthûmliches und insbesondere auch fui mich lehiTciches haben. »

2 Avant d'entreprendre son travaU, il avait écrit à .Jacobi: « Que l'aie seulement dix lecteurs, sur ces dix, trois qui me comprennent, sur ces trois un qui fasse mieux que moi et je suis content. » Mais 1 ouvrage ierminé, le temps' des hésitations qui se trahissent dans cette lettre par une modestie excessive, est à tout jamais passé. « -^.i"ï},^'^(^^'?;^/°"3,i" Philosophie de Kant qui m'a coûté un travail bien opiniâtre, dit-il a bctiuitze va bientôt tomber comme une bombe au mUieu de Pans : ce sera le signal d'une furieuse guerre, je le prévois, mais la force me manquera plutôt que le courage. » Neuer Teutscher Mercuv (Mai 1801).

C'est avec confiance qu'il court à la conquête de la France : « Souhaitezmoi force et fortune pour la grande entreprise que ]e vais tenter de germaniser les Parisiens. » Preussische Jahbiieher, vol. 27.

noter cet état d'esprit; il nous expliquera le désenchantement et l'amertume qui succéderont à cette trop grande confiance. '

La « Philosophie de liant ou Principes fondamentaux de la Philosophie transcendantale, par Ch. Villers, de la Société royale des Sciences de Gœttingue », parut à Metz chez Collignon, au commencement d'août 1801. La dédicace porte: « A l'Institut national de France, tribunal investi d'une magistrature suprême dans l'empire des sciences, juge naturel et en première ressort de toute doctrine nouvelle offerte à la nation ».

Villers a la prétention d'être le premier et, comme il l'écrivait à Jacobi, « le seul interprète » - de la philosophie de Kant en France. Avant de parler de l'accueil fait à son essai, il n'est pas inutile de vérifier la valeur de cette assertion.

Dans le très intéressant Avant-propos qu'il a mis à sa traduction de la Critique de la Raison pratique^ M. Picavet dénie à Villers ce rôle d'initiateur. Nous verrons cependant que cette affirmation n'est pas complètement injustifiée.

C'est par Strasbourg que le nom du philosophe pénètre en France, en septembre 1794, au moment où les « réformateurs à la Robespierre » s voulaient y proscrire l'usage de l'allemand. Muller, professeur à l'université de Strasbourg, écrit à son ami, le conventionnel Grégoire: <; La philosophie de Kant est encore Inconnue en France et elle mérite d'y être transplantée. » Dans une autre lettre, il entre dans des explications sur la tendance de cette philosophie; il parle ensuite du peu de succès qu'obtint dans les premiers temps, en Allemagne, la Critique de la Raison pure et de la campagne de Reinhold pour vulgariser la nouvelle doctrine dont il signale la tendance morale. C'est ce caractère de moralité qui a séduit Muller et qui lui fait désirer que cette philosophie trouve en France des adhérents. Elle est la seule capable d' « assurer aux progrès des lumières leur influence salutaire sur les principes et sur les ressorts de la morale et d'une saine religiosité. » Grégoire, intéressé, demande que Muller ou Blessig s'essajent à tracer une « esquisse » de ce système critique. Muller se met à « cette besogne », mais la mort 1 empêche de l'achever.

1 Nous lisons dans la préface de la Philosophie de Kant: « L'esprit français et l'esprit allemand sont placés sur deux sommets entre lesquels il y a un abîme. C'est sur cet abîme que j'ai entrepris de jeter un pont. L'événement nous apprendra si l'envie d'y passer prendra à un grand nombre; s'il y a vraiment une philosophie allemande inconciliable avec une philosophie française. » Essai sur Kant, p. LXIII - LXIV.

- Lettre à Jacobi, nov. 1799.

•' Lettre de Muller à Grégoire. Revue Phil. 1888.

Remarquons que nous navons eu affaire qu'à une correspondance privée. Que Grégoire et Siéyès ' aient eu quelque idée de la pliilosophie de Kant, que Mérian et Ancillon- en i;ient parlé plus ou moins directement dans des mémoires philosophiques, il serait téméraire d'en conclure que le criticisme soit connu, répandu et compris en France, ne fût-ce que dans les cercles littéraires et philsophiqucs de Paris. Parcourons les journaux; ils nous aideront à déterminer ce que l'on savait de Kant et de son école avant 1801.

Le Moniteur du 3 janvier 1796 ■' consacre sa rubrique Littérature étrangère au Projet de paix perpétuelle * par Kant. L'auteur de l'article oppose aux « folliculaires assez impudents pour s'avouer hautement les alliés ou les suppôts » des plus « cruels ennemis » de la République, le « célèbre Kant » qui « professe généreusement le républicanisme, non de la France, mais du monde entier ». Ce petit ouvrage se distingue par uns « cohérence des idées » telle qu'il n'en peut donner autre chose que la Table des matières; mais il n'en espère pas moins faire naître le désir « d'en avoir une traduction complète >y\ Cet article de trois longues colonnes y est-il pour quelque chose? le fait est que, à la fin de l'an IV, parut la traduction demandée; elle

1 Siévès fut renseigné sur ce nouveau système philosophique par son protégé et ami Reinhard. (Voir biographie de ce dernier par Lang, p. 80 et suiv.)

- Voir Avant-propos de M. Picavet, p. II à VI.

■' Tridi, 13 nivôse, an IV, No 103, p. 410.

^ Ce petit volume vient de paraître chez F. Nicolovius à Kœnigsberg, dit le Moniteur.

■' Il dit encore que Kant « a produit en Allemagne dans les esprits une révolution pareille à celle que les vices de lancien régime ont laissée arriver en France dans les choses ». Il trouve remarquable « la force d'opinion qui soutient la liberté de penser dans quekpjes parties de l'Allemagne » C'est la deuxième fois que nous trouvons le nom de Kant dans le Moniteur. Le 11 ventôse, an III, No 161, p. 657, U en fut déjà question, à propos du Catéchisme patriotique, répandu en Hongrie et que l'empereur d'Autriche faisait saisir partout. Un correspondant de Francfort disait « L'esprit public en Allemagne se nourrit d'écrits d un autre ordre. Déjà le droit public s'est affranchi de ses préjugés et de ses chaînes. C'est en quoi la Révolution française a beaucoup servi. La philosophie de Kant a de nombreux disciples dans les Universités et hors des Universités. On la regarde comme remplie de conceptions neuves sur la nature de l'entendement de l'esprit humain et capable de donner un nouvel essor à la philosophie, qui paraît vouer ses méditations à la liberté des Peuples. » C'est donc surtout par ses idées poUtiqucs que Kant commence à être connu en France.

fui loin de produire l'effet qu'on en attendait '. Le Magasin encyclopédique en donna aussitôt une analyse.

En août, la Décade philosophique annonce la traduction des Observations sur le sentiment du beau et du sublime. Le Magasin encyclopédique en loue « la saine logique » et « les distinctions justes » ; il félicite Kant d'avoir laissé tomber quelques «fleurs» dans le «champ sec et aride» de la métaphysique et remarque que voilà le premier ouvrage du philosophe dont on ait donné une traduction française. Il souhaite que paraissent bientôt celle du traité sur « la paix universelle » et, surtout, celle des « écrits philosophiques qui ont fait tant de bruit en Allemagne. » Ces deux ouvrages secondaires fournissent en somme peu de renseignements sur la philosophie critique. •'

La même année, le Magasin encyclopédique ^ consacrait aux ouvrages de Kant une notice importante. L'auteur, A. Keil, se plaint de ce que les journaux littéraires ne prêtent aucune attention à ce qui se passe dans les pays voisins; on ignore tout de cette nouvelle philosophie qui a pour but de « fixer toutes les facultés de l'âme ». Kant a tracé « la ligne de démarcation qui sépare les connaissances que nous pouvons acquérir de celles auxquelles nous ne saurions arriver ». C'est la lecture des Essais de Hume qui a mis le philosophe sur cette voie ; ses disciples sont encore peu nombreux, mais le nouveau système est destiné à «triompher dans la suite sur tous ceux qui l'ont précédé». La Hollande et l'Angleterre accordent déjà qnelque attention au crilicisme qui a « révolutionné les sciences 'et mis dans l'obligation de les renouveler»."*

1 Kant avait exprimé le désir que cet opuscule fût traduit en français et s'attendait à le voii- exercer quelque influence. Reinhard s'était mis à l'œuvre avec zèle, en décembre 1795. Reinhard abrégea beaucoup et envoya la traduction à Siéyès. Qu'en fit ce dernier? l'a-t-il fait paraître sous le voile de ranon\Tne? A ce moment paraissait la traduction française dont nous avons parlé.

^ Par Hercule Peyer-Imhoff.

^ Ce n'est pas sans à propos que Villers écrit: « On a fait d'ailleurs parmi ses œu\Tes im choix singulier de quelques morceaux pour les traduire dans notre langue. Comment peuvent-ils donner à un Français la plus légère idée du réformateur -de la philosophie? C'est comme si, à un étranger curieux de connaître notre Montesquieu, on allait expliquer dans sa langue un chant du Temple de Gnide, V Essai sur le Goût et deux ou trois Lettres persanes. Il est é\ident que c'est ['Esprit des lois qu'il faudrait interpréter à cet étranger. » Préface de VEssai sur Kant, p. XIX.

" Vol. IX.

•'■ En terminant, Keil donne quelques brèves indications sur chacun des ouvrages de Kant, en recherchant quelle a été l'influence de ce système sur les différentes parties de la philosophie.

En 1797, paraissent les Réactions politiques de Bcnj. Constant. Traitant, dans les deux derniers chapitres, des principes et de ïarbitraire, l'auteur prend à partie, à propos de sa théorie du mensonge, un philosophe allemand qu'il ne nomme pas. Il est aisé de deviner qu'il s'attaque à Kant. Celui-ci affirme qu'il est di.1 devoir de l'homme 'de ne jamais mentir, quelles qu'en puissent être les conséquences. Benj. Constant s'inscrit en faux contre cette opinion; l'idée d'un devoir étant inséparable de celle d'un droit, un homme n'a aucun droit sur une vérité qui pourrait nuire à un autre. Ayant eu connaissance de cette critique par l'intermédiaire du journal Frankreich, Kant, contre son habitude, ne dédaigne pas d'y répondre et envoie aux Berlinische Blatier une longue lettre à ce sujet. Un écho du différend parvient en France grâce à Millin, qui publie une Lettre sur la .philosophie de Kant que lui adresse un ami d'Allemagne. L'auteur ^ montre peu de bienveillance envers l'illustre professeur et l'accuse de substituer « une conscience factice » à la « com science naturelle ». Pour Mounier, la vérité demeure « dans les limites très étroites que l'ignorance n'atteint point et que franchit sans s'en douter la science présomptueuse ». Il termine par ces mots: «J'apprends chaque jour de plus en plus à me défier de la métaphysique et à respecter le bon sens. » Voilà de quelle manière superficielle fut donnée, pour la première fois en France, une idée de la morale de Kant. ^

Nous avons déjà parlé des Lettres westphaliennes et des articles que Villers publia dans le Spectateur du Nord; ils ont, du reste, été très peu connus en France, puisque, Mme de Staël elle-même, si curieure qu'elle fût de nouveautés littéraires, n'eut connaissance des Lettres westphaliennes qu'au "moment où l'auteur lui en fit présent en 1802.

1 L'émigré Mounier, comme nous l'apprend la correspondance de Gœlhe et de Schiller. Gœthe estimait peu les idées philosophiques de .AIounier. Voir Briefwechsel zwischen Schiller und Gœthe passim, lettres du 28 février et du 14 mars 1798.

^ Dans le compte-rendu que la Décade philosophique consacre aux Réactions politiques, elle revient aussi sur cette question et se pose en adveisaire de B. Constant; mais s'abstenant d'entrer dans le vif de la discussion, elle laisse à celui-ci le soin de « démêler cette querelle avec le philosophe de l'Allemagne qu'il cite ». L'obligation de dire la vérité n'existe, disait .B Constant, qu'envers celui que cette vérité intéresse, « chaque homme devient ainsi juge du droit qu'a un autre de savoir la vérité, du cas oîi il lui conviendra de la dire, c'est-à-dire, de la vérité même ». C'est trop arbitraire, estime la Décade qui croit à la vérité absolue et n'approuve nullement le rayonnement de B. Constant.

En 1798, c'est dans le Magasin encyclopédique^ qu'il faut rechercher des renseignements nouveaux sur le criticisme. Nous trouvons, dans le XVIIIe volume, un article sur VEtat présent de la philosophie en Allemagne. L'auteur- estime que les jDartisans de la nouvelle philosophie ont trop négligé « l'analyse de nos idées, l'unique moyen de les rendre claires et précises ». Il trace une rapide esquisse de la lutte engagée entre les partisans de Wolf et de Leibnitz d'une part, et les disciples cle Kant de l'autre. Ces derniers ont gagné à leur cause la jeunesse, les journaux importants, et accaparent presque toutes les chaires universitaires. C'est un danger car « le règne d'une secte quelle qu'elle soit . . . est nuisible au progrès des sciences. » Certes, une doctrine « qui gagne beaucoup de crédit chez une nation sortie déjà des ténèbres de l'ignorance » ne peut manquer d'avoir •« un mérite réel », et le criticisme « peut prétendre à juste titre à celui d'avoir proposé le premier des questions b'ès importantes sur la possibilité et sur la nature de la science, siules fondements de la philosophie et de nos connaissances », questions négligées par les précédentes écoles; il a même donné <- des solutions nouvelles », délié les esprits. Mais il reste encore bien des objections spécieuses à résoudre, des « ambiguïtés d'expressions à écarter », plus d'une obscurité à éclaircir. Aussi recommande-t-il, dans sa conclusion, d'attendre avant de se déclarer pour Kant. Tous les plans de réforme philosophique ne sont pas encore venus au jour; le moment n'est donc pas encore làde trancher le débat. C'est à cet éclectisme expectant que l'étude des querelles philosophiques d'outre-Rhin amène 1' « observateur impartial ».

Au volume XIX du Magasin encyclopédique, nous relevons l'accusation d'obscurité si souvent lancée en France contre Kant. ■'

Ce journal donne aussi des traductions des œuvres du philosophe. Nous trouvons au volume XXI celle du premier cha-

1 A propos de la publication des œuvi-es de Biirger, le Magasin encyclopédique constate que les Anglais accordent une grande attention à la litlcrfiturc allemande. Il relève l'opinion flatteuse qu'ils ont de Wieland: ils le traitent de « grand philosophe », tandis qu'ils qualifient Kant de « métaphysicien aride et subtil », et ne trouvent « rien de nouveau » dans ses ouvrages, sinon « les mois ».

- L'article non signé est, sans doute, de Degérando. Ml ^ d2 Rathsamhausen qui devint plus tard sa femme lui parla de Kant dans plusieurs de ses lettres.

(Lettres à Joseph Degérando et Camille Jordan, 17 février 1798 et 16 avril 1798.)

■' « C'est le propre de la philosophie de Kant de redoubler les ténèbres •des choses difficiles », y lit-on.

pitre de la Métaphysique des mœurs queGrdesinger, le traducteur, publie sous ce titre: Comment te sens commun juge-t-il en matière de morale"? Il démontre que, pour être nioralement bon, il faut prendre la ferme résolution de « mettre de bons principes en pratique », sans se préoccuper que le but proposé soit atteint. Dans le combat entre le devoir et les sens, les vrais principes de morale risqueraient de sombrer; il faut, aux uns et aux autres, « tracer des limites »; « le sens commun n'y saurait suffire », c'est là le travail du philosophe.

Un second fragment Conjectures sur le développement progressif des hommes est tiré du Ille tome des Œuvres mêlées de Kant.

Ces deux morceaux sont précédés de quelques lignes de Millin. Ce journaliste remai-que que, bien que la philosophie de Kant « fixe aujourd'hui l'attention d'un grand nombre de personnes », il en est peu qui « connaissent encore ses principes et ses écrits ». « Le Magasin encyclopédique, ajoute-t-il, est le seul journal français dans lequel on ti'ouve des morceaux assez étendus sur sa doctrine. » Une courte note placée à la fin da même volume relate les efforts de M. Nitsch pour introduire et propager le kantisme en .\21gleterre. Il lest de fait qu'à ce moment, le criticisme gagnait des pai'tisans, non seulement en Angleterre, mais encore en Hollande, en Suède et dans le Danemark. *

En 1799, Griesinger envoyait, de Leipzig, une nouvelle traduction empruntée à l'Anthropologie pragmatique que venait de publier Kant. Le Magasin encyclopédique l'insère sous ce

1 Dans ces pays, on avait fondé des journaux où Ion discutait avec acharnement pour ou contre Kant. La France seule se tenait sur la léserve. On était si peu au fait du criticisme à Paris que l'on y avait admis « que le philosophe allemand n'avait été que l'écho des philosophes français ». Le Nord littéraire, janvier 1791. — Monthleij Magazin, octobre 1796. Le Nord littéraire prétendait que seuls les .\llemands domiciliés en France s'occupaient de Kant. Nous savons que ce n'est pas tout à fait exact et que non seulement Grégoire, B. Constant, Millin et quelques autres s'y intéressaient, mais que Siéyès publiait une brochure en latin dans laquelle il attaquait la doctrine. L'Espagne même se mêle au mouvement kantiste, et .W de Humboldt qui s'y était rendu en 1799 annonçai! à Gœthe qu'à Agen, dans le midi de la France, un professeur s'était mis à l'étude de la philsophie de Kant et que, même à Madrid, le philosophe était connu, au moins de nom. (Humboldt à Gœthe, 28 nov. 1799.) Il est certain qu'on ne peut étabUr de parallèle entre l'activité philosophique qui se manifeste en France et celle que l'on peut observer en Allemagne à cette époque. Dans ce dernier pays oiî la théologie occupait naguère « toutes les têtes pensantes », « on remarquait à la foire de Leip- 2ng, en 1799, que la philosophie l'avait presque complètement bannie, et, des 1^12 du catalogue général qui lui étaient autrefois réservés, il ne lui en restait plus qu'un. » Le Nord littéraire.

titre: De VEgoïsme. Le journal n'est pas entièrement favorable aux i^rincipes de la doctrine et, dans une courte ]iote sur le Kantianisme, on relève complaisaniment qu'en Hollande, van Hemert, disciple du philosophe de Kœnigsberg, venait de trouver un adversaire achai'né en la personne du professeur Gras. Se faisant l'écho des journalistes de Gœttingue qui entonnaient un « sic ti^^nsit gloria 'mmidi », on déclai'ait que Fichte commençait « à faire oublier en Allemagne le philosophe Kant ;>. C'était annoncer, en somme, que la nécessité d'étudier sa doctrine n'était plus si pressante puisqu'elle passait déjà de mode. Il était douteux, ajoutait-on, que « tout cela » valut mieux « que Locke et Condillac ».

Enfin, le Magasin encyclopédique se décide à donner une biographie de Kant, traduite de VAlIgemeine Jahrbûcher. Un voyageur (qui signe P.) y raconte sous forme de lettre les impressions que lui a laissées une visite au philosophe. Kant, dit-il, n'est pas un d€ ces penseurs qui édictent des lois pour ne pas les sui\T:'e; « il s'est fait lui-même esclave de la raison.... il vit comme il enseigne». Ces mots sont, dans la pensée de l'auteur, « le plus grand panégyrique » qu'on puisse faire « de ce grand philosophe ».

L'année précédente, D. Secrétan S professeur de philosophie à Lausanne, avait traduit et publié un opuscule du « célèbre Kant»: Le philosophisme démasqué et la philosophie vengée. Cet écrit est divisé en deux parties. La première contient des aphorismes sur la « fausse philosophie»; la seconde, sous forme d'aphorismes également, défend la « vraie philosophie ». La conclusion est un avis à la jeunesse « sur les écueils à éviter et la marche à suivre dans la recherche de la vérité. »-

L'annonce des traductions de Secrétan dans le Magasm e/îc;/clopédiquc ayant passé sous les yeux de Collignon, celui-ci écrit à Villcrs. alors dans le plus fort de son travail : « Vous voyez. . . tout le monde s'en mêle, mais n'a ni la patience ni le courage de traiter cette matière à fond; ils craignent de s'y enfoncer et de s'y perdre. Il n'y a que vous qui ayez la force de braver et de vaincre tous les obstacles. » U ajoute : « Je ne veux pas être

1 Secrétan poursuivait, par cette publication, un but politique et social. Il annonçait la traduction d'un autre ouwage de Kant sur la « philosophie des mœurs » mais il attendra pour la publier que les circonstances favorisent « davantage les études et les lectures sérieuses et approfondies ». Le Magasin encyclopédique, donna l'annonce des deux ouvrages de Secrétan dans son volume XXVII (1799).

2 Secrétan avait traduit cet ouvrage non de l'allemand, mais du latin.

moins entreprenant qne vous et certainement je coopérerai à son enti*ée dans le monde quand votre enfant sera venu à terme. » '

Tous avaient en effet peur « de s'y enfoncer et de s'y perdre » et s'effrayaient d'avance de la renommée d'obscurité qui entourait le criticisme d'une auréole funeste. Voulons-nous avoir l'opinion du clan philosophique de Paris à ce moment? Lisons, dans le même volume, la « Seconde lettre au C(itoyen) Millin sur une question cV idéologie proposée pour sujet de concours à l'Institut national »-. « L'analyse! Tanal^^se!» s'écriait P. S., l'auteur de l'article, elle seule sauvera du vague et de l'incertitude, elle seule nous guidera « dans un temps où Une nouvelle philosophie digne du X'"'^ siècle couvre de ses ténèbres le nord de l'Allemagne, et que ses enthousiastes sectateurs nous donnent comme le code de cette raison universelle, qui doit servir de base à toutes nos connaissances, un livre écrit dans un jargon barbai'e, dont le titre seul est un non-sens et le contenu, le plus inintelligible galimatias qui soit encore sorti d'une tcte humaine » '\ Voilà, en quelques traits, renversé de fond en comble ce bel édifice qu'avait mis plus de vingt ans à élever un des plus vastes génies du Nord. Jamais la suffisance n'a, sous un dédaigneux mépris, masqué son ignorance avec une telle désinvolture. Il n'était pas besoin d'une diatribe si injuste pour démonti'er que la philosophie doit et peul être « traitée avec autant de clai'té et de précision qu'aucune autre science ». Comme plusieurs de ses compatriotes, P. S. ne voit dans la philosophie qu" obscurité et contradiction; il est inutile de perdre son temps à en sonder les arcanes, elle n'a rien d'une science. x\rrière la philosophie! quelle cède le pas à la « psychologie»! C'est le sens d'un second article publié par P. S. dans le même journal!^

Il nous reste à paiier d'un dernier essai d'exposé du kantisme aux Français, essai plus consciencieux, plus -favorable aussi à la nouvelle doctrine que tous ceux que nous venons de mentionner. Nous le trouvons dans le Conservateur ^, publié en l'an VIII par François de Neufchâteau. ''

1 18 brumaire, an VIII (9 novembre 1799).

"^ Magasin encijcl. vol. 27, p. 27 à 41.

3 Craignant que l'allusion ne fût pas assez transparente, P. S. ajoute cette note: « C'est de Kant et de sa prétendue philosophie que je veux parler. Ses partisans me pardonneront difficilement de m'être exprimé avec si peu de réserve sur cette fameuse Critique de la raison pure qu'ils regardent comme le Palladium de l'école kantienne. »

'' Vol. 28, troisième lettre au C. .Millin sur une question d'idéologie, p. 147 à 174.

■^ A Paris, chez Crapelet.

•5 Cet ouvrage fut présenté à l'Inslilut dans la séance du 10 floréal. (Picavet, op. cit.)

Pour répandre en France les richesses liltéraircs et philosophiques que recelait rAllemagne, Neiifchàleau avait eu « 1 idée de faire travailler (sic) à une revue » ' germanique qui aurait renseigné ses compatriotes sur les directions que les savants donnaient à leurs travaux et les résultats obtenus ». « Les circonstances peu favorables » avaient arrête cette entreprise, jnais, pour sauver de l'oubdi un certain nombre de morceaux déjà recueillis et qu'il trouvait intéressants, il les réunissait sous le titre de Conservateur et les offrait au public en deux volumes, se déclarant tout prêt à continuer la rédaction de ce journal.

Dans le second volume, Neufchâteau réserve une place si considérable à la philosophie de Kant qu'il croit nécessaire de rappeler que le système qui fait tant de bruit, qui occupe "tant de penseurs, à qui ses sectateurs ont fait une si grande réputation » est « jusqu'à présent peu connu » dés Français. Retenons cet aveu d'un membre de l'Institut.

« Kant a remplacé Leibnitz » et a fondé une nouvelle école. Neufchâteau croit < rench'e service » à ses lectem-s en réunissant « les morceaux les plus propres a faire connaître ce système »; il les prévient qu'ils auront besoin de « patience et d'attention pour saisir ces idées métaphysiques que l'on dit peu intelligibles en allemand » et qu'il est, par conséquent, - très difficile de rendre dans notre langue. > -

Les articles introduits avec de telles précautions sont au nombre de trois, réunis sous ce titre commun: Choix de cliners morceaux propres à donner une idée de la philosophie de Kant qui fait tant de bruit en Allemagne'^ Les deux premiers, signés V**"^, sont empruntés au Spectateur du Nord; ce journal ayant été interdit en France dès le début, ces articles conservaient, en effet, leur caractère d'inédit. Ce sont les deux morceaux que Villers avait donnés ■ en 1798 \ Notice littéraire sur Emmanuel Kant et Vétat de la philosophie en Allemagne au moment où ce philosophe a commencé à y faire sensation^ et la traduction de Vidée de ce que pourrait être une histoire universelle dans les vues d'un citoyen du monde, par Kant. Nous ne reviendrons pas sur ces deux morceaux dont nous avons parlé dans un précédent chapitre.

Le troisième est la traduction de la : Théorie de la pure religion morale considérée dans ses rapports avec le pur christianisme,

1 Préface, p. 12.

- Préface, p. 15.

•' Vol. II, p. 29 à 226.

' Spectateur du Nord^ vol. V et VI.

L'auteur de cette traduction, Ph. Haldiger, y ajoutait des < éclaircissements » et des « considérations générales sur la philosophie critique » '. L'analyse excellente qu'a donnée de cet ouvrage M. Picavel '^ nous dispense d'en refaire une; nous nous contenterons d'indiquer en note •' les titres des six chapitres. Ces pages portaient en épigraphe ces paroles de saint Matthieu (cil. V. V. YllI): « Heureux ceux qui ont le cœur pur car ils verront Dieu. » Les notes commencent à la page 175; nous y relevons ce qui suit: Le but de Kant a été « de détruire toutes les chimères de l'imagination et d'affermir à jamais les bases d'une science aussi belle, aussi nécessaire, aussi universelle que la métaphysique ^ Il a voulu « rétablir dans ses droits > cette science tombée dans le discrédit parce qu'elle semblait n'être plus que « la science des rêves ». Pour cela, il a séparé ; totalement les connaissances que nous fournit l'expérience de celles que nous acquérons par le simple raisonnement». 11 a prouvé qu'il est impossible de connaître les choses en elles-mêmes, « mais qu'il suffit de les connaître pour nous et relativement à noiis»\ C'est là le premier principe de cette philosophie; en voici le second: « La source des connaissances de l'homme est dans lui, c'est-à-cUre dans la manière ou dans la forme dont sa sensibilité, son entendement et sa raison, qui sont les trois organes de son savoir, lui permettent de saisir la ?nultitude des objets''.» Si l'on ne peut connaître les objets matériels, à plus forte raison, « les objets immatériels sont-ils au-dessus de notre conception intuitive », et les prétentions des métaphysiciens « qui veulent raisonner sur les attributs positifs des êtres invisibles» '

1 Cette traduction n'était pas celle de l'original dont les dimensions auraient, certes, effrayé les Français. Huldiger s'était servi d'un «abrégé» qu'on employait dans «les cours de quelques Universités d'Allemagne »; encore en avait-il laissé de côté certains détails pour noffrir au public qu'un « écrit peu volumineux » et « propre à sonder son goût ». (Vol. II, op. cil. p. 17(> à 177.)

-op. cit. p. VIII et IX.

'■ Ch. I. L'homme est méchant de sa nature, il y a un mauvais principe eu lui.

Ch. II. Il y a dans l'homme un bon principe qui dispute au mauvais la domination sur cet être.

Ch. III. L'entière défaite du mauvais principe ne peut avoir lieu que par l'établissement d'un empire divin sur la terre.

Ch IV. Il ne peut y avoir d'autre culte véritable qu'un culte moral dans l'Eglise, image du royaume divin.

Ch. V. Des mystères.

Ch. VI. Sur le moyen de la grâce.

ne sont-elles que « hautes folies ». Cependant, si la raison ne peut les atteindre, elle donne à ces « objets transcendants une réalité suffisante pour nous ». C'est ainsi que «le raisonnement assure nos droits, nos devoirs, nos espérances, notre perfectibilité indéfinie et toutes les relations harmoniques qu'il nous importe d'établir entre les êtres. En un mot, les bases de nos sciences, celles de la religion, celles de l'ordre social, sont toujours vraies pour nous; soyons assez sages, conclut Huldiger, pour nous borner à cette réalité sans en chercher ime que nous ne pourrions pas atteindre.»' Kant a donc voulu s'opposer à la fois au dogmatisme « qui part d'assertions préalables supposées démontrées » et au scepticisme « qui rejette la possibilité d'aucune certitude » -. Sa méthode consiste à < analyser avec soin la nature, la destination et l'étendue des chverses facultés de notre intelligence et à déduire de cet examen, non ce qui est vrai, ce qui est positif en soi-même, mais ce qui est nécessairerement indubitable et de toute réalité pour nous.-^» De Là, le nom de critique domié à cette philosophie.

Les divers ouvrages de Kant « ne tendent à rien moins qu'à produire les plus grands changements dans les opinions humaines ^» ; ils ont fondé une science universelle et, «bien médités» et compris, ils peuvent servir de < fil pour se conduire à travers le labyrinthe oi^i les idées sont encore disséminées ». Ils seront « la clef du sanctuaire où la vérité se cache à tous les regards»."'

Si incomplet que soit cet exposé, c'est cependant le meilleur que nous ayons rencontré jusquici; nous y trouvons quelques-uns des points principaux du système retracés avec clarté et sympathie. C'est là un trait que nous avons eu rarement l'occasion de relever chez les auteurs des précédentes études. En outre, par le choix qu'il a fait de cet écrit, Huldiger'' coupait court aux allégations des ennemis du philosophe qui préten-

1 p. 223. — •■' p. 212. — •' p. 212. — ' p. llo. — ' 225.

'■ Huldiger est un pseudonyme sous lequel M. Picavet croit reconnaître Dortsch, professeur à l'université de Mayence, ou quelque ami de Grégoire. Picavet, op. cit., note p. 7 et 8. L'auteur n'est autre que P. de Laverne, professeur d'tiistoire au collège de St-Cyr (?); il avoue ta paternité de cet article du Conservateur, quatre ans plus tard, dans sa Lettre à Ch. de Villers (p .82, publiée chez Heinriclis et l^evrault, Paris, an XII). Il avait traduit, en 1798, cel ouvrage qui, croyait-il, pouvait rendre de grands services dans les circonstances où se trouvait alors la France. « Divers motifs » (sans doute la crainte des idéologues) lui avaient fait adopter ce nom de guerre. Laverne est « loin » de « croire infaillil)le » la philosopliie de Kant, mais elle a, « sur les petits systèmes modernes des encyclopédistes et autres sectes, une telle supériorité que ceux-là ressemblent à côté d'elle aux armes de bois dont se

daieiiL que la nouvelle doctrine était une défense de l'athéisme, ou du moins, du scepticisme. Il comptait faire un exposé plus complet du système.^

Seize mois après que Neufchâteau eut présenté à l'Institut national ses deux volumes du Conservateur, Villers lui soumettait à son tour, en août 1801, sa Philosophie de Kant.

Voici comment peut se résumer la situation à ce moment: Kant n'est pas inconnu en France; un certain nombre d'articles ont été publiés sur lui, soit dans la Décade, soit dans le Magasin encyclopédique, mais ils sont plutôt biographiques et anecdotiques et ne touchent guère à la philosophie même. Quelquesuns, sortis de la plume d'Alsaciens ou d'Allemands, sont rédigés dans un sens favorable au criticisme, les autres contiennent presque tous de superficielles ou violentes attaques et trahissent, de la part des auteurs, plus d'ignorance et de suffisance que de souci de pénétrer la pensée du philosophe'-. On a traduit quelques opuscules, mais on s'est gardé de toucher aux œuvres principales; ceux mêmes qui avaient entrepris des exposés plus complets ont abandonné leur travail''.

servent les enfants dans leurs jeux pour représenter les coups terribles et décisifs des armées ».

Villers, tout en critiquant le choix de l'ouvrage, estime que les quelques considérations dont l'auteur le fait suivre prouvent qu'il « a passablement saisi les points principaux» de la philosophie kantienne, que cependant, cleur brièveté » ne permet pas. « à des lecteurs encore non initiés » de s'en former une idée précise. Essai sur Kant, Préface LXI.

1 p. 177. — -Il ne croyait pourtant guère au succès puisqu'il écrit: « Si je ne réussis pas, d'autres après moi seront plus heureux; il me restera la consolation d'avoir ouvert une carrière qui mérite d'être parcourue. »

- Voir le jugement que porte sur ces premiers essais V Allgcmeine Lilteratiir Zeitung (No 222, Freitag, den 6. August 1802).

• Des « différentes dissertations en français et des extraits des principaux ouvrages parus à l'occasion de la nouvelle philosophie » que Keil avait promis, rien n'a été publié. — Secrétan garde en portefeuille sa traduction de la Philosophie des mœurs et Huldiger, qui promettait « de découvrir la base de l'édifice » dont il n'avait « montré que le premier étage » reculait devant un insuccès quasi certain. — Degérando, rentré en France, « avait projeté» d'écrire une traduction annotée de l'analyse du criticisme par Kiesewetler, de la Métaphi/sicpie des mœurs et des Prolégomènes de Kant, «ouvrages qu'il lui paraissait convenable de faire connaître en forme, » Histoire comparée des systèmes philosophiques, par Degélando, vol. II, p. 175. Ayant communiqué à plusieurs de ses amis ces traductions presque achevées, il avait renoncé à les publier, tellement on l'en avait dissuadé. Ainsi, ceux-mêmes qui rapportaient d'Allemagne une connaissance plus approfondie de la docU'ine, se sont découragés. Il n'a cncoïc paru aucun ouvrage important contenant un exposé à peu i>rès complet des idées générales du nouveau système philosophique, et, sans exagérer,

Pendant seize mois, les journaux se sont tus; il semble que le public lettré de France se désintéresse tout à fait de cette nouvelle doctrine; enfin, en juin 1801, une polémique s'engage à ce sujet dans le Publiciste. Disons quelques mots de ces ai'ticles ^ qui précèdent de peu la publication du livre de Villers.

L'auteur du premier- présente la Critique de la raison pure comme « un chef-d'œuvre inouï de paradoxes et d'obscurités» sur lequel « mille commentateurs ont déjà exercé leur sagacité».

Le lendemain, l'un des rédacteurs^ revient sur le sujet pour atténuer un peu l'outrecuidance de ces jugements. Il reconnaît l'intransigeance des disciples de Kant, mais il affirme que celui-ci « fut toujours étranger à l'enthousiasme et au fanatisme de ses écoliers ». C'est un excellent homme dont « le langage est d'une obscurité déplorable », surtout dans sa Théorie de la religion considérée dans ses rapports avec le pur christianisme'^ ; il est plus clair dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime; son goût est de fort mauvais aloi ^. C'est un homme respectable et de mœurs honnêtes, qui tient à ses opinions « comme tout vieux professeur » ; un tel homme « peut être le chef d'une école philosophique en Allemagne », il ne sera, certes, jamais « un oracle du goût en France ».

Vingt jours plus tard, paraît le troisième article ''. Peut-être est-il bon de rappeler que, dans l'intervalle, Villers, arrivé à Paris, s'est acquis plus d'un ami dans la rédaction du Publiciste. L'auteur de ce dernier article attire l'attention sur < l'enthousiasme » qu'a soulevé en Allemagne la nouvelle école philoso-

Lefèvrc a pu dire, dans la préface de sa traduction de Kinker: « On n'a rien écrit en cette langue, ou du moins rien publié jusqu'à ce jour qui puisse faire soupçonner que les Français prennent le moindre intérêt à une science toute nouvelle dont le premier effet sera infailliblement de terminer à jamais de funestes dissensions .... » Exposition succincte de la Critique de la raison pure, de Kinker, trad. par Lefèvrc, p. II.

' II y en eut trois.

2 Publiciste du 9 Messidor, an IX. Lettre du 2 Messidor (21 juin) adressée de Stuttgart.

' Suard, peut-être.

' Remarquons que l'ouvrage ainsi mis en cause est celui qu'a traduit Huldiger.

■' N'ose-t-il pas placer Klopstock à côté de Virgile, appliquer à Homère et à Milton l'épithèle de « gigantesque », prétendre qu'Ovide, et bien plus, les conles de fées français «sont, de toutes les sottises, les plus plates que l'on ait jamais imaginées»?

'' 29 messidor (8 juillel) 1801. L'article est signé D. Peut-être Cramer so cachc-t-il sous cette initiale; à moins que l'article ne soit de Villers ou de l'un de ses amis.

phique. Il attache à cette manifestation nne importance d'autant plus grande que la nation allemande est « bien éloignée de cette vivacité ou de cette chaleur si favorable aux empiriques et qui fait éclore en France le germe des bons comme des mauvais systèmes ». Il en conclut qu'une < doctrine aussi universellement admirée » ne doit pas être « sans mérite ». Non seulement Kant €st étranger aux querelles que suscitent ses disciples, mais il en est « profondément affligé ». ^

C'est au milieu de cette polémique que la Philosophie de liant fait son apparition dans les vitrines de Pougens et de Levrault. Le 4 thermidor ^ Villers l'envoie à l'Institut National avec la lettre suivante:

« OffranI à mes compatriotes l'exposition d'une doctrine célèbre qui tend à donner de nouvelles bases à la science et à la moralité humaine, qui depuis tant d'années est devenue l'objet des méditations d'un grand nombre de personnes et de savants du nord de l'Europe, j'ai cru devoir faire hommage de mon travail à l'Institut national.

Cette philosophie dont j'ai tenté d'esquisser les éléments n'appartient pas à Kant seul. Elle est l'œuvre de son siècle, celle de tous les hommes Sde génie qui l'ont précédé; c'est un des résultats du progrès universel de la science dans l'Europe moderne; c'est enfin le produit d'un demi-siècle d'assidu ilé et d'étude de la part de son respectable auteur.

Elle embrasse tout le savoir humain et par là, elle intéresse également les trois classes de l'Institut national. Elle établit la possibilité de la certitude mathématique, la possibilité de lois universelles et nécessaires dans la ïiature. Elle pose les fondements d'une morale sévère qui ennoblit l'homme, qui l'élève au-dessus de l'intérêt et de la sensualité. Elle offre des vues grandes et neuves pour le droit public. Elle conduit sur la voie d'une théorie des beaux-arts plus ferme et plus libérale que celle adoptée jusqu'à nous.

Cependant, la doctrine de Kant n'est elle-même ni mathématique, ni physique, ni beaux-arts, et ainsi du reste; mais elle est la haute théorie de ces connaissances; elle en discute les questions préalables; elle est: philosophie des mathématiques, philosophie de la physique, philosophie des beaux-arls

Le volume que je soumets aujourd'hui aux jugements de l'Institut ne peut renfermer encore la solution de tant d'importants problèmes; on n'y

1 Ce qui explique la célébrité extraordinaire du philosophe, dit D., c'est « la profondeur » avec laquelle il ose analyser l'homme. Ceux qui ont combattu celte nouvelle doctrine « l'ont calomniée » et ceux « qui la combattent et la calomnient ne l'ont pas entendue ». C'est ainsi que l'on nccu.sc Kant d'athéisme, lui qui a soutenu que « Dieu est la conscience de l'univers, et que, sans l'idée d'un être rémunérateur, celle du juste et de l'injuste était vide de sens.

2 22 juillet 1801.

trouvera que l'indication des principes fondamentaux et celle de la tendance générale de la nouvelle doctrine.

Celte doctrine, enfin, semble ne devoir pas redouter le jour vif qui va l'éclairer étant placée au foyer le plus éclatant des lumières de la France. Mais son interprète ne doit paraître qu'avec crainte devant un tribunal aussi important. C'est pour lui seul qu'il sollicite l'impartialité et l'indulgence de l'Institut.

Salut et respect. Villers. » i

La Philosophie de liant, volume de 441 pages in-8, est divi-. sée en deux parties précédées d'une très longue préface. Dans les dix chapitres du « articles », de la première partie Villers développe ce qu'il appelle les notions préliminaires. Dans les quatre premiers, le lecteur apprend ce qu'on entend par philosophie, quelles sont les diverses définitions qui en ont été données jusqu'ici, quelle est sa valeur comme science, quelles sont ses divisions et ce que c'est que la métaphysique. 11 passe ensuite en revue les « principales opinions en métaphysique »: empirisme, rationalisme -, pour arriver k la métaphysique étudiée au point de vue transcendantal •'. Puis il s'arrête à la philosophie qui règne en France \ s'attachant surtout à la morale. La conclusion se déduit sans peine: insuffisance de l'empirisme, nécessité d'adopter la méthode critique et transcendantal,e. Les deux derniers chapitres sont consacrés à développer quelques-unes des idées exposées dans les précédents.

Cette première partie, dans laquelle Villers a fait ijiaintes allusion au criticisme, s'étend jusqu'à la page 249, et l'on peut, dès l'ahord, accuser l'auteur d'avoir mal distribué son sujet — reproche qui lui a été fait souvent — puisque l'introduction occupe à elle seule plus de la moitié du livre.

Etudions plus en détail cette introduction. Villers essaye de démontrer ce qu'est le point de vue transcendantal et « d'en établir la possibihté » ; puis passant à l'état de la philosophie en France, à l'heure actuelle, il cherche à mieux faire ressortir par contraste la nécessité d'adopter la nouvelle doctrine.

1 Brouilloji de la lettre de Villers à l'Institut national pour lui envoyer son volume. (Manuscrits de Villers, Stadtbibliothek Hambourg, vol. XI.) Ce n'est pas une idée nouvelle chez Villers que de confier à l'Institut la mission d'aider en France à la propagation de la philosophie de Kant. Lorsqu'il fit insérer, dans le Spectateur du Nord, son dernier article sur la Critique de la raison pure, il avait pensé le soumettre à l'Institut. Le refus de Fauche de lui fournir le tirage à part et, sans doute tiussi, l'avis que Pougens lançait à Baudus, ont empêché la réalisation de ce projet

•■' Chap. V.— ■' Chap. VI.— '■ Chap. VII.

Le luxe, l'oisiveté des grandes villes, le voisinage d'une cour brillante, la protection flatteuse accordée par les princes aux belles-lettres et aux arts, < l'instruction superficielle > donnée aux hautes classes, l'empire toujours plus étendu du beau sexe, ont amené les esprits à se détourner de la science pure, de là méditation et de la vraie philosophie pour tomber dans le bel-esprit, dans « les formes estimables et gracieuses ». Plaire est devenu une condition sans laquelle instruire n'est rien. Il s'est établi une manière de juger de tout sur un « ton cavalier et tranchant » ; on en est venu à croire que « le degré de culture d'une nation doit s'estimer d'après le plus ou moins d'élégance de ses écrivains ». Dès ce moment, les sciences n'ont de valeur qu'en tant qu'elles offrent « un but matériel et profitable ». « Le plaisir ou le gain » sont devenus les deux mobiles des facultés intellectuelles, « les deux buts offerts au génie ». On oublie que la science doit tendre à « l'ennoblissement de l'homme en luimême ».i

L'indifférence règne à l'égard de la philosophie dont le nom sert à désigner tout ce qui est « inintelligible » -. II y a eu, par bonheur, des exceptions: Descartes, dont le système offre plus d'une pensée remarquable. Il était parti de bons principes, mais s'est égarée. On peut encore citer La Bru3^ère, Fénelon, les solitaires de Port-Royal \ Nicole, Bayle"', voire même Rousseau; mais les uns sont sans influence, les autres sont oubliés.

La métaphysique de Locke'' a de l'attrait; elle est plus facile, plus à la portée des gens du monde. Locke est devenu le prophète du jour en expliquant tout par la sensation et la réflexion, d'où naîtraient les principes de nos connaissances. On place les sens « sur le trône de la métaphysique » et « l'intérêt sur celui de la morale'^ ». C'est le « système de la nature > et une foule d'écrits en prêchent la doctrine athée ^. Toute autre tendance est l'objet des sarcasmes de tous, et la philosophie, livrée à la « classe des beaux-esprits et des écrivains à la mode », perd « en profondeur et en consistance » tout ce qu'elle gagne « en agrément et en popularité »'•'. Voilà, dit Villers, à quelle « période de bavardage on osa donner le titre de siècle philosophique ».

Quelques esprits éclairés ont échappé à ce « sensualisme

1 C'est ainsi qu'a commencé, avec les premières années du XVIIIe siècle, « celte période inphilosophique que, par rapport à la raison spéculative et aux sciences, on pourrait nommer la barbarie du bel-esprit. »

2 Pages 141 à 148, passim. Vhxers.

•' p. 141. — ' p. 140. — • p. 172. — '■ p. 148. — ■ p. loi). — -^ p. lo7. — " p. i5;î.

étroit' », et, à côté dés «petits philosoplies à la mode» qui sourient au mot de métapliysique et taxent toute reclierciie pliilosopliique de « pédanterie » et d' « égarement d'esprit », Condillac retient l'attention. C'est une « excellente tête»- qui n'a pu toujours résister à l'attrait de la vérité; malheureusement son système est l'empirisme qui veut tout démontrer par l'expérience -^ Au lieu de chercher comment nous sommes constitués pour connaître, il s'attarde à vouloir trouver comment nous agissons en connaissant; il veut savoir, « non pas quelles sont les règles du raisonnement, mais ce que nous faisons en raisonnant » /'. Il ne s'élève jamais au-dessus du fait et ne peut en expliquer ni la possibilité, ni lorigiine, ni les lois. « Sa doctrine manque d'unité; il se montre tantôt matérialiste, tantôt spiritualiste; parfois, un éclair de vérité le frappe: ainsi, quand s'étant demandé quelle est la certitude de ses connaissances, il répond: « Je ne vois proprement que moi, je ne jouis que de moi, car je ne vois que mes manières d'être» •"', — ou encore quand il écrit: « Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'étendue, je dis seulement que nous ne l'apercevons que dans nos propres sensations. D'où il s'ensuit que nous ne voyons point les corps en eux-mêmes. . . » '* Dans ces passages, il « tourne autour de grandes vérités », il soupçonne, il entrevoit le criticisme, mais ce n'est qu'une vision et sa vue se trouble bien vite; il retombe dans son « lockianisme réformé » qui vaut encore moins que le « lockianisme orthodoxe » '. Le nœud de ce système, c'est que toutes nos facultés intellectuelles et morales « ne sont que de la sensation transformée » '^. Mais, quelle cause produit cette transformation? comment s'opère-t-elle? on oublie de nous l'apprendre. Tout l'homme intellectuel est dans la sensation, af f irme-t-on ; c'est simple, et cette simplicité même a charmé beaucoup de gens qui ont adopté la doctrine « sans se creuser la tête '^'». Tout en exigeant « moins d'abstraction, moins de contention d'esprit », cette philosophie est « très fertile en découvertes et en vérités palpables et usuelles »^*', ce qui la rend d'autant plus populaire. Mais demandez à ses adeptes d'où vient l'expérience? D'une expérience primitive, répondent-ils à la façon de l'hindou qui mettait la terre sur un éléphant, l'éléphant sur la tortue et celle-ci sur le vide. « Voilà cependant ce qu'on appelle en France, depuis trente ou quarante ans, de la métaphysique lumineuse! » ^^

Pourquoi vouloir s'en tenir à la division matière et esprit? Elle arrête tout progrès. Comment, par exemple, expliquer ce que c'est qu'une force? Il est temps, dit Villers, de « rejeter ces

' p. tîj4. — -' p.(i8. ^ ■' p. 74. — '' p. ISO. — 'p. 151, Gondillac, Traité des sensations, ch. Vin. — '* p. 188. — ' p. 18!). — -* p. I ^lo. — " p. 186. — ■« p. 45. — " p. 203,

dépouilles de la vieille physique et d'adopter des idées plus vastes et plus saines. Il v a quinze ans que nos voisnis tbscutent de pareils points. La Physique spéculative de Schelling, quoique conçue dans un sens qui diffère de celui de Kant en ce qu il l'outrepasse de beaucoup, fera époque dans la philosophie de la nature : Mais on dirait qu'un bon livre a plus de peine a passer le Rhin qu'une armée autrichienne». » Soyons certains que 1 expérience, la sensation ne peuvent nous donner connaissance de l'objet qu'en tant qu'objet observé; < le fait renferme le fait, rien au-delà-^). Cependant, nous trouvons dans nos connaissances « certains axiomes universels, nécessaires ». Nous nous servons de ces axiomes pour prévoir; << ils ne proviennent pas de l'expérience, ils sont au-dessus d'elle ». Il y a donc dieux sources de iuoements: ceux nés de l'expérience, ils sont empiriques; ceux nés d"c notre propre nature, ils sont transcendantaux. Par conséquent, l'empirisme ne peut tout expliquer à lui seul.-

En effet l'expérience est insuffisante pour démontrer les fondements de l'expérience; elle est insuffisante pour fournir les bases d'une rnétaphvsique ou d'une ontologie. ^ L'empirisme est par sa nature essentiellement dogmatique; il admet des sensations pour des réalités ou, du moins, pour la représentation d'objets réels, il n'est point sceptique; il n'examiue point a tond notre entendement, il n'est point critique K » Voilà ce qui empêche les empiristes de mériter le < titre de métaphysiciens ». Villers était convaincu que celui qui accepterait l'empirisme comme base de la philosophie et voudrait se rendre raison de tout serait conduit . quant au spéculatif, à des absurdités et a des questions insolubles pour lui; quant au pratique . aux résultats du fatalisme, de l'amour de soi et à la ruine de toute moralité >."'

Celui qui étudierait sérieusement l'ouvrage de Leibnitz, Nouvel essai sur V entendement, ouvrage trop peu lu, pourrait y entrevoir « une vive lumière » ; mais la doctrine de Locke, « doctrine qui fait, de quiconque voit et touche, un profond métaphysicien ^ » est devenue si populaire et a pris un tel ascendant que l'on néglige complètement son adversaire. On reviendra de cet engouement: « tout passe, surtout en France. Il faut bien qu enfui l'heure de l'empirisme sonne >.'

•^ On devrait convenir « que toutes no.s comiaissances naissent avec mois non pas c"!- iSpéiience >", disluuUon qui est de la plus haute importance, dit Villers, p. 218.

:' p. 190 à 19^2 pfissim. — ' p. 7i- — ' P- "ÏS.— '' p. Iu2.— ■ p. 91.

Donc, l'expérience qui ne peut tout expliquer, laisse à ses côtés place au rationalisme, manière de philosopher « plus saine et plus profonde » ' : rationalisme et empirisme doivent vivre dans « une paix inaltérable >. -. C'est ce qui pourra se faire si l'empirisme veut bien reconnaître qu'il n'est que le premier degré de nos connaissances — dont il ne peut expliquer les lois — et s'il veut bien admettre la « philosophie rationnelle » comme « suprême législatrice ».•'

I] faut refaire Fentendement humain, ont dit les empiristes. Nous sommes d'accord, répond Villers^ si c'est « l'entendement humain défiguré par les sensualistes qu'il s'agit de refaire »^ Eludions pour cela les jugements synthétiques (jugements a priori) qui précèdent l'expérience; eux seuls nous démontreront « la nécessité que tout ait une causa », 1' « idée d'un monde éternel, infini », celle « d'un être simple ». L'expérience ne peut nous fournir ces idées générales parce qu' « elle ne peut faire voir tout ce qui arrive dans la nature ».

Kant a posé d'une « manière plus précise et plus scientifique » qu'elle ne l'avait été jusqu'ici cette importante question: Comment sont possibles des Jugements synthétiques a priori?-'. Dans la Critique de la raison pure, il a donné de ce problème, « clef de tout savoir humain >, la solution la plus belle « qui ait paru jusqu'à lui ». Il a remarqué que l'expérience est constituée de <! deux sortes d'éléments » : ceux qui proviennent de l'objet, éléments objectifs ; ceux qui proviennent du sujet, « de l'homme en tant qu'il connaît, qu'il juge », éléments subjectifs ''. Si cette distinction n'est pas faite, on commettra certainement des erreurs; pour les éviter, il faut se débarrasser de la « vieille métaphysique mécanique » abandonnée en Allemagne « depuis près de vingt ans » ; il faut qu'elle fasse place à « une métaphysique qui marche d'un pas égal avec les autres sciences, à une métaphysique plus chimique, qui pousse ses analyses plus loin et qui trouve sur son terrain les éléments des éléments ».

Il faut encore distinguer entre la « réalité humaine, subjective, phénoménale, immanente, comme on voudra, vrai pati'imoine et monde de l'homme: objet de la spéculation transcenda ntale », et « la réalité des choses en soi, objective, nouménale, absolue, réalité des réalités, champ interdit à l'homme, valeur inconnue, X dans son équation intellectuelle: objet de la méta-

p. J98. Villers lient le idée, aussi y rev

■■' p. J98. Villers lient à ce que les cmpirislcs français soient pénétrés de celte idée, aussi y revient-il en plus d'une occasion. Voir pages 1.3 et 121.

phj^sique transcendante » i. Cette distinction est nécessaire parce que, du seul fait que « l'être cognitif » se pose et prend conscience de lui-même, il s'oppose par sa seule limitation un non-moi, un « hors de nous » actif et qui affecte le moi. Il faut donc considérer la source de nos connaissances en tant qu'elle peut être cbjective ou subjective, et cette recherche appartient à la philosophie transcendantale. Tant que l'on restera dans « les limites de la réalité subjective ou phénoménale » et que l'on ne transportera pas aux « choses et hors de nous ce qui n'est réel que pour nous et en nous » ; tant qu'on ne croira pas « par expérience et par observation des faits parvenir à une réahté objective» 2, on ne pourra commettre d'erreurs. Aussi les « prolégomènes de tout savoir humain », la question initiale de toute philosophie doitelle être celle-ci: Quelle est « l'influence de la nature de l'entendement sur la nature de nos connaissances?» ^

Philosopher, c'est établir dans le chaos de nos connaissances une « unité systématique » ^. Cette S3mthèse originaire est la condition première de toutes nos connaissances, et c'est notre entendement qui fournit la « force synthétique » ; c'est lui qui veut que nous rangions nos perceptions dans l'espace et le temps, que nous établissions une relation « de cause et d'effet », d' « action et de relation"" », qui veut que nous prêtions à toute chose un but, une finalité, etc. Mais, où il importe le plus à l'homme d'établir une synthèse, c'est entre ses opinions et ses actions. « Ici, l'intérêt pratique le plus pressant vient renforcer en lui l'intérêt spéculatif." » Selon quelles règles l'homme agit-il? et, autre question plus importante encore: Est-il libre dans ses actions? ou n'est-il qu'un « atome englobé dans cette nature, soumis comme tout le reste des choses à son impulsion irrésistible, à la nécessité de ses lois?»" Dans ce dernier cas, l'homme n'aura nulle possibilité d'être ni bon, ni méchant; il ne sera qu'une machine plus habile qu'une autre machine. « O spéculation, écarte de moi cette pensée désolante! '^ » s'écrie Villers.

Au contraire, l'homme est-il libre, un idéal moral s'élève pour lui et « se place au-dessus des lois de la nécessité ». L'homme devient responsable du mal qu'il commet et voici les quatre points que la spéculation pratique devra résoudre : I. Liberté de nos actions; II. immortalité de l'àme; III. premier principe de la morale; IV. l'existence de Dieu ^. Kant a résumé ainsi « ces questions d'un intérêt éternel et indiscutable: Que puis-jc savoir? que dois-je faire? qu'osé-je espérer? » renfermées dans cette autre: ~. Qu'est-ce que l'homme?» '"

' p. "247. — -^ p. 244. — •' p. ISO. — '■ p. 12. — "• p. 13. — '■ p. 14. — ' p. 14. « p. 1(). — "p. 19. — I'' p.2.-î.

Il a donné la meilleure définition de la philosophie. Il la envisagée à deux points de vue: ce qu'elle est pour l'éco/c, ce qu'elle doit être dans le monde. « Pour l'école, la philosophie reste science sans autre but que le savoir, sans autre occupation que de réduire la science en un tout systématique, lié, posé sur des principes fondamentaux. Pour le monde, elle devient sagesse^ dénomination qui se distingue alors de celle de science., ne désignant plus celle-ci comme jn'ayant d'autre but que îe savoir, mais comme devant tendre à la pratique, comme devant être une tclcologie de la raison humaine. » ^

On aurait une tendance à confondre philosophie et mathémathiques et à vouloir définir en l'une comme en l'autre scdence. Cette « méthode de géomètres » est inadmissible, les objets étant différents 2. Les mathématiques sont des « sciences rationnelles reposant sur des conceptions de l'entendement dont les objets peuvent et doivent être immédiatement construits et rendus sensibles » 3. Ce qui caractérise les connaissances philosophiques, c'est qu'elles reposent uniquement <: sur des conceptions de l'entendement dont l'objet lie saurait être saisi dans aucune représentation sensible ».^

Kant est le premier qui ait établi cette lign-e de démarcation; grâce à lui, la philosophie paraît « circonscrite et caractérisée mieux qu'elle ne l'avait été jusqu'ici »^; auparavant, elle était ou dogmatique, ou sceptique; dès maintenant, elle est critique^. Il a fait mieux encore; le dogmatisme affirmant l'existence de la métaphysique, le scepticisme la niant, il a, dans le véritable esprit critique, discuté Cette question de droit: Peut-il y avoir une métaphysique et, s'il y en a une, comment et jusqu'où estelle possible? « Voilà dans son expression la plus générale le problème spéculatif ,de la critique. » ''

Le criticisnie trouve dans la loi morale l'idée de Dieu. « C'est une philosophie vivante qui. . . . fonde une sorte de religion intérieure^. » « Il importe à la nation entière, à ceux qui la gouvernent qu'on lui rende des mœurs, des vertus sans lesquelles il n"est point de liberté, de loi, de république, sans lesquelles le fruit de tant de courage et de travaux deviendrait bientôt nul.'-' >> Il faut donner à la jeune génération une philosophie « neuve, substantielle, sévère, qui l'invite à la méditation et à la vie de riiomme avec l'homme». L'ancienne religion d'Etat « est effacée de bien des cœurs » ; elle a entraîné -dans sa pente la religiosité « qui a sa 'base dans la morale ». Si la religion ne doit pas

' p. 29-30. — 2 p. rîfi-ST. — ' p. 40. — '■ p. 39. — ■■ p. 41 . — '• p. 43. - ' p. 62* « p. 156. — "p. d()6-l(;7.

renaître de sitôt, offrons dn moins à la religiosité et à la morale « un refuge dans les formes précises d'une philosophie savante et pure. Il y va du salut de tous. ' » Le criticisme préparera la voie à la religion et « la nettoiera de toutes les inconséquences et les impiétés du matérialisme ».

Villers vient donc de démontrer l'insuffisance de l'empirisme, la supériorité d'une philosophie rationnelle et transcendantale, la nécessité d'adopter ce nouveau système pour le bien de la nation. x\-t-il réussi dans sa démonstration? Bouterweck répond affirmativement. -

La seconde partie de l'ouvrage de Villers est consacrée à donner un exposé détaillé de la Critique de la raison pure. Relevons, dès l'abord, cette déclaration: « L'auteur du présent ouvrage s'est particulièrement proposé de donner un précis de la seule critique de la raison pure spéculative •', c'est par elle que doit commencer l'étude de la nouvelle philosophie. . . . Cependant, comme Kant lui-même a donné vers la fin de sa première Critique un aperçu de la partie morale de sa philosophie, on. en fera de même ici. . . '^ » On voit, par cette déclaration, combien Villers mérite peu le reproche qu'on lui a adressé jusqu'ici: d'avoir incomplètement exposé la doctrine de Kant et de s'être trop étendu sur la première Critique aux dépens des deux autres.

Villers commence par établir que notre faculté de connaître est triple et comprend la sensibilité, l'entendement et la raison '\ Il démontre que les notions d'espace et de temps ne sont que des formes subjectives de cette faculté, « deux formes originelles et virtuelles de notre sensibilité''». Les objets perçus par nous et revêtus de ces formes sont des « phénomènes ». Nous ne pouvons connaître les « choses en soi que Kant appelle noumène » parce que, dès que nous percevons, nous revêtons le noumène des formes subjectives et le transformons en phénomène. Le premier état est donc « inapercevable pour nous ».''

- Boulerweck écrit à ce sujet dans les Gôttingisclie Anzeigen — No 179, 7 nov. 1801, — un arliclo qu'il n'a pas signé et dans lequel nous relevons ce qui suit: « die kantischen Schriften verstehen, das Wesentliche ihres Inhails absondern und die Punkte wo der franzôsische Materialismus mit dem kantisclien Criticismus am fuhlbarslen zusammenstôsst so genau auffinden zu lernen, dass eben die Schwache des ersten bei dieser Collision selbst seinen hartnackigsten Anhangern bcmerklich werden muss.. »

■' C'est nous qui soulignons.

' p. 251. Villers se réservait d'expo.ser ensuite la philosophie morale de Kant et sa critique du jugement.

• Il consacre un chapitre à chacun de ces points. '• p. 277. - ' p. 278.

L'entendement a, lui aussi, ses formes subjectives qui sont les catégories de quantité, de qualité, de relation, de modalité, « conceptions matrices et primitives qui font l'essence de notice

pensée , qui réunissent, qui lient par faisceaux la multiplicité

des objets isolés '. » Ces catégories ne gouvernent les choses « qu'en tant qu'elles se manifestent à notre cognition par la sensibilité et qu'elles ont revêtu les formes de celle-ci: l'espace et le temps - ». Nous avons ainsi deux représentations de chaque objet sensible: Vintuition qui appartient à la sensibilité; la conception qui procède de l'entendement; aussi faut-il, sous peine d'erreur-', rapporter exactement chaque représentation à la faculté dont elle ressort.

Mais il nous reste encore à étudier la raison pure. La raison est la faculté « active et spontanée qui tend à l'absolu, à l'inconditionné, au fondamental '' ». Nous la nommerons pure « en tant que nous considérons ses lois primitives avant leur application aux objets ». La raison n'est que « l'activité de notre esprit qui attache l'absolu à nos conceptions •'. » Ainsi, de même que l'entendement avait appliqué les catégories aux choses sensibles « pour nous livrer des conceptions d'intuition », la raison nous livre à son tour « des conceptions de conception » : ce sont les idées. On en distingue trois sortes: 1° celle de l'unité absolue — idée psychologique ; 2° Celle de la totalité absolue — idée cosmologique: S'' celle de la cause et de la réalité absolue — idée théologique. Mais ici, nous touchons à une classe d'objets supra-sensilDles qui ne peuvent « être soumis aux lois des objets sensibles » et auxquels l'application des catégories de l'entendement serait illégitime. Cette classe constitue, « à l'autre extrémité de notre cognition, un monde intelligible qui n'a de réalité que celle de nos propres idées '' ». Villers affirme que Kant est le premier qui ait donné, de l'entendement, une analyse aussi profonde et systématique

Résumant les résultats obtenus par la Critique de la raison purc^ il relève les avantages suivants ' : Elle a enseigné à distinguer ce qu'il y a de subjectif dans nos connaissances, fixé en termes précis l'énoncé des premiers problèmes du savoir humain, approfondi l'analyse de nos facultés, coupé court à toutes les fausses philosophies, mis sur une nouvelle voie l'esprit philosophique « en le détachant des choses pour le ramener sur

' p. 289 et 351.

' .\mphiboiogie de Leibnitz et de Ix)cke.

Im-mème, l'inviter à s'étudier et à s'examiner à fond » ; elle a donné à la théorie des arts une base profonde et sûre et a conduit à une vraie théorie des sciences naturelles. Enfin et surtout, elle a « càrconscrit le domaine où la spéculation peut connaître, savoir et prouver. . . >, par conséquent, elle a < placé irrévocablement hors du champ de la spéculation et hors de toutes les atteintes du raisonnement les lois régulatrices de notre vouloir, la question de notre libre arbitre, de l'immortalité de l'âme, de r existence de Dieu ». ^

Le seizième et dernier chapitre donne un résumé frès bref de la théorie de la raison pratique. L'homme devant renoncer à connaître le noumène, trouve en lui-même une compensation, une « lumière qui ne ressemble point à celle du raisonnement et de la science, lumière d'intime conviction, celle de la vie et de l'être-. Dans sa conscience, il est à la fois sujet et objet, et c'est là qu'il lui est donné d' « envisager à nu et sans modification » le seul noumène qu'il puisse connaître: « le moi pur et fondamental ».

Non seulement l'homme est un être pensant, mais il est aussi un être voulant et agissant 3j c'est là ce qui élève l'homme; il se sent libre dans l'exercice de sa volonté: voilà qui établit la possibilité dune morale. Dans son essence même, la conscience trouve des règles absolues, elle subordonne le bonheur à la vertu. Les lois du devoir sont précises: il faut faire ce qui est bon et juste. De là naît la dignité humaine, le respect que riiommc se doit à lui-même. Liberté, devoir, justice, vertu \ voilà la formule de l'impératif catégorique: lui obéir, cela constitue la moralité de riiomme; s'y soumettre librement, manifestera sa dignité. De là dépendent toutes les lois morales.

On peut reprocher à cette théorie de n'être pas neuve, mais Kant a recherché la vérité, non la nouveauté. « Il fallait surtout (et c'est ce que le philosophe critique a fait le premier avec lune rigueur de méthode et de preuves qui ne laissent nul secours raisonnable à l'opiniâtreté qui ne veut pas être convaincue), il fallait mettre pour jamais la morale à l'abri des atteintes de la spéculation"'. » Ainsi, la vertu est l'accomplissement du devoir;

3 « J'agis et je veux, voilà qui est pour moi plus réel que tout ce que je puis connaître et démontrer hors de moi. » p. 369.

' « Liberté, devoir, justice, vertu, tels sont les points cardinaux sur qui repose mon existence plus que ptiénoménale, ceux par qui je conmiuniquc avec la vérité suprême, près de qui toute vérité démontrée n'est qu'ombre et néant. » p. 385. i

elle nous procure le bonheur. Il y a une justice et une bonté absolues, « il est donc une raison suprême, universelle, infinie, qui se manifeste à tous, qui énonce à tous les mêmes lois ' ». Cette raison suprême, c'est Dieu. « Cette connaissance simple et immédiate de Dieu par le cœur de l'homme est bien autrement imperturbable, bien plus vive, bien plus claire que celle à laquelle il prétend s'élever par son esprit-. » La croyance remplace le savoir. C'est ainsi, dit en terminant Villers, que Kant a répondu à ces deux questions que l'homme ne peut « s'empêcher d'élever et d'agiter en lui-même: Que dois-je faire? qu'osé-je espérer?»

Tel est en résumé le livre de Villers; certes, il n'est pas parfait et l'on peut trouver étrange que l'auteur ait voulu réduire le criticisme à n'être qu'un système délimitant le savoir liumain. yillers est Incomplet et touche à peine à la morale et à la théorie du jugement; il a parfois travesti la pensée du maîtres La crainte d'être trop abstrait, les efforts qu'il fit pour expliquer par des images sensibles les notions qu'il croyait ne pouvoir faire comprendre directement l'ont trahi, dit-il''. Schelling •• se monti'a

' Ainsi, lorsqu'à la page 128, il parle des « formes actives de l'eslomac ». ou encore, d'une « physiologie transcendantale », c'est, comme dit Boulerweck, « die kantische Philosophie in forma lebendig hegraben ». Gôttingische Anzeigen, 7 nov. 1801, No 179. — Comme le lui reproche Gersteiîberg, il a traduit inexactement le mot Anschauung, ce qui peut donner à ses lecteurs une idée incomplète du monde extérieur .selon Kant; il a mal expliqué le schématisme et les catégories et sest bien plus laissé influencer par Jacobi que par Kant dans son analyse des deux concepts: science et croyance, p. 360 (Gerstenberg an Villers, Altona, 28. .\ugust J801).

' Villers à SchelUng, Lûbeck, 3 janvier 1803. ,,Furs Positive haben sie (les Français) durchaus mehr Sinn, allein fur handgreifliches, betastbares Posiliv. Coulissen und Kochkunst sind die zwei Angeln aller dorti^en Denkùbung. Mit solch einem Audiorium hattte ich zu thun; das, was ich ihm vorzutragen hatte, konnle freilich weder fur "s Theater noch fiir den Gaumen zubereilet werden, doch versinnlicht musste es werden, so weit es dessen fiihig war. Nie war die Bedingung so unumgânglich, sich tn

Bilder zu hiillen imd Geist und Gedanken zu krystallisiren Uni

Pariser Lesern den Transcendentalismus begreiflich zu machen, musste ich ihn erst greillich machen; sie auf den blossen .Standpunkt einer empirischen Subjeclivital und der in sich gekehrten Reflexion zu stellen, war schon kcine leichle Sache. Daher die Caméra obscura, die philosophirende Spiegel (sicj u. s. w. Sonderbar ist es dass Sie dièse von mir piidagogisch gleichsam aufgesiellle Bilder grade fiir meine tiefste Ansicht der transcendenten Philosophie halten, oder wenigstens geben!' (Isler, p. 243-214.)

• .„Die Vorslellung, die Sie in Ihrem Werk von der kantisclien Philosophie geben, ist die welche vor nun schon geraumer Zeit in Deutschland herrschend war, jetzt abcr beseitigt ist," répond Schelling à Villers, le 17 janvier 1803, dans la recension du livre qui parut dans son Kritisches Journal der Philosophie, léna.

très dur pour Villers ; mais il faut se défier quelque peu de Schelling; on sait qu'il comprenait le criticisme d'une façon très personnelle. ^

En réalité, Villers ne suivait ni Fichte, ni Sclielldng, ni Bouterweck, ni même Reinhold dans la seconde manière dont celui-ci comprenait le Jcantianisme, mais il restait le disciple très convaincu du Reinhold de 1786 et de Gerstenberg. -

Tous les journaux allemands ne partagent pas l'opinion de Schelling et les éloges ne furent pas ménagés à l'auteur de la Philosophie de Kant. soit dans les Gôttingische Anzeigen 3, soit dans V Allgcmeine Litteratiir Zeitung *, l'un des journaux qui avaient le plus d'autorité à cette époque. La preuve que l'on reconnaissait, en Allemagne, une certaine valeur à l'ouvrage de Villers, c'est que Rink avait eu l'intention de le traduire'^; sur-

1 Telle est aussi l'impression de Heeien au sujet de Schelling; il pense que cette rigueur excessive a s^ source dans le fait que Villers s'était abstenu de parler de lui dans son livre.

2 On comprend alors ce qui! y a de sarcastic[ue dans ce passage de la même lettre de Schelling: „Ic]i ïiabe einige wenige Freunde, aber kein Anhanger, und will keine haben, wenigstens nicht die mich missverstehen oder an meinen Buchslaben kleben.'"

3 Les Gôttingische. Anzeigen disaient: „Mit franzôsischer Gewandtheit, hob er die entscheidenden Lehrsiitze des Kantianismus unter den Erlauternden so gliicklich hervor, doss sie unter seinen Handen auch ihre golische Form verloren, und in eine leichte und élégante Sprache umgesetzt doch das Geprâge des Ungewôhnlichen in der ncuen Terminologie behielten. ■ (Nov. 1801.)

^ On lit dans V Allgcmeine Littcratnr Zeitung du 6 août 1802: ,,Hr. Villers hat die transcendantale Philosophie mit Selbstdenken und einem lebendigen Geiste aufgefasst, der ihm in den Stand setzt, ihren Geist mil eingreifendem Intéresse andern darzustellen." Et plus loin: „Er musste sich vorzûglich vor zu grosser Veitlaufigkeit hûten wenn er nicht sein Publikum eben dadurch von der Lecture seines Bûches abschrecken wollte. Bei dieser Kiirze, die er sich zum Gesetz machen musste, konnte er Vieles nur berûhren und kurz andeiiten, oft nur Resultate ohne ihre Griinde darlegen. Dem ungeachtet kann seine Absicht, da sie nur darauf ging, cine vorlàufige Bekanntschaft mit Kants Philosophie zu verbreiten und die Wissbegierde mehr zu reizen als zu i^efriedigen auch schon durch das, was er gesagt hat, wenigstens bei fâhigen Kopfen grosscntheils erreicht werden."

■ Lettre du 1er juin 1801. Ce projet de traduction qui avait déjà été annoncé dans V 1 ntelligenz Dlatt der Allgcmeine Littcratnr Zeitung l'est encore une seconde fois dans le même journal, 2 janvier 1802, sous cette forme : „Dass eine deutsche Bearbeitung des Villersschen Werkes. Ilr. Dr. Rink untcrnommen hat, ist bereits ans diesen Blattern bekannl."

chargé de travail, il pria Michaëlis de le faire à sa place ' . Cette traduction n'a pas paru.-

Nous avons vu que Villers partait de Lubeck au commencement de mai pour se rendre à Paris avec l'espoir de gagner des disciples à la doctrine du philosophe. Il n'arrive pas en étranger dans la capitale; il y retrouve une de ses sœurs, M^e Dalheim, quelques camarades de collège, entre autres son fidèle ami Montalivet. Il est avide de se créer des relations soit dans le monde politique, soit dans le monde scientifique-'. Nommons en première ligne Ph.-Alb. Stapfer '*, ministre de Suisse à Paris, qui devient un ami dévoué ; c'est un disciple de Kant et un admiratem- de la culture intellectuelle allemande. Tous deux se mettent activement à l'œuvre pour gagner des adhérents au kantianàsme : ce n'est pas trop de l'ardente éloquence de l'un et de la science persuasive de l'autre pour décider quelques membres de l'Institut à se joindre à eux. Stapfer est heureux d'écrire à Usteri, au commencement de septembre: « Nous avons, Villers et moi, gagné ici quelque terrain à la Philosophie de Kant. Cuvier, tout particulièrement, se déclare contre les sensualistes. »

1 20 février 1803.

- Peut-être a-t-on trouvé juste cette- remarque de VAllgemeine Litteratuv Zeitiinq du 7 août 1802: „Eine Uebersetzung wùrde fiir Deutsche in der Tliat ûberfliissig sein, welche ciner solchen Einleitung gar nicht mehr bedûrfen."

Dès avant 1800, on suivait avec attention à Kœnigsberg la tentative de Villers d'introduire Kant en France. Rink, ami de Kant. écrit à Villers le 17 juillet 1800: ...... Ihre Darstellung der Critik der reinen Vernunft (parue

dans le Spectateur du Nord) musste kurz sein, wie Sie Kchreiben. Sie haben unter diesen Umstânden, unfehlbar ailes geleistet. was sich leisten liess . . . . ' Il avait pensé tout d'abord à traduire le morceau, mais dim-

porlants travaux l'avaient obligé d'en remettre le soin à un ami qui faisait la traduction sous les yeux de Kant. Le 18 avril 1801, il répondait à 'une leltrt' de Villers: „Ihre gutige Zuschrift vom 8. dièses Alonates hat mir ungemein viele Freude gemacht, theiis als Beweis Ihrer giitigen Gesinnungen fiir mich, theiis als Beleg ihrer edeln nnschatzbaren Wirksamkeit fiir das Besîe iichter Philosophie. . . . Wahrlich, Sie haben als Auslander

Schwierigkeiten iiberwunden, an denen die Versuche vicier Deutschen und Einliinder gescheitert sind. Um so ehrender ist fiir Ihrc Talente die gliickliche Beendigung dièses nicht weniger kiihnen, aber miihsamen Unternehmcns." Il estime que les premiers Essais publiés dans le Spectateur assurent le succès de l'ouvi-age qui va paraître.

3 Bégin commet une erreur lorsqu'il prétend que c'est dans ce séjour à Paris que Villers fit la connaissance de Mme de Staël et de B. Constant. Villers, M^^ de Rodde et M'^e de Staël, par E.-A. Bégin, p. 25-26.

'' Ph.-.Mb. Stapfer, ancien ministre des sciences et des arts de la République Helvétique, avait fait, à Gœttingue, de solides études théologiques, puis avait quitté le pastorat pour la politique et voulait se consacrer maintenunl à des occupations purement littéraires. (Voir Ph. Alb. Stapfer .vâT R. Luginbiihl, Bâle 1887.)

Quelques jours après, il peut ajouter à sa liste les noms de Giuguené et du naturaliste F. Deleuze '.

Malgré l'appui de ces hommes influents, un toile général de réprobation, de critique amère ou ironique signale en France l'apparition de la Philosophie de Kant. Les articles de journaux se suivent avec une rapidité étonnante, si l'on songe que l'étude d'un nouveau système philosophique est une matière délicate et qu'il ne convient guère de traiter dans les gazettes. Il est vrai que Villers a fortpeu ménagé les susceptibilités de ses compatriotes-. Sans faire entrer en ligne de compte la récente gloire militaire de la France, il ne faut pas oublier que, pendant quasi un siècle et demi, ce pays avait tenu magistralement le sceptre de la littérature et qu'il croyait le tenir encore. C'est à cette nation grisée de ses succès et persuadée de sa supériorité sur toutes les autres que Villers offre un ouvrage où chaque page met en lumière la vanité de ce sentiment et la nécessité de prêter une sérieuse attention au mouvement intellectuel d'un peuple, sinon méprisé — - il l'avait été — du moins considéré encore comme le très humble imitateur de la France. Le tempérament fougueux de Villers l'entraînait souvent à outrer sa pensée; ainsi, il déclare «qu'il y a une divergence totale dans les idées, les vues, la culture, en un mot, d'un Français et d'un Allemand, et qu'ils ne peuvent jamais parvenir à s'entendre ». Si telle était sa pensée, à quoi servaient son livre, et tous les articles qu'il avait écrits pour gagner ses compatriotes à l'admiration de la littérature allemande V Evidemment, il ne voulait dire que ceci: pour juger une œuvre étrangère, il faut avant tout se débarrasser des préjugés nationaux, sinon « l'on aura beau traduire, imiter, paraphraser », on ne traduira que « la lettre morte; l'esprit vivant. . .. reste

' 7 sept. 1801.

■^ Villers, se moquant de leur façon « superficielle » de traiter les belleslettres, dit : « Ainsi, le Chinois pense que la culture consiste dans le secret de la belle porcelaine et du beau vernis. » (p. 145.) Villers accuse tous les récents ouvrages français de ne pas offrir « une idée saine à acquérir » (p. 29); il attaque Locke et Condillac, les seules autorités reconnues, appelle le XVIII'î siècle, un siècle d'inphilosophie, et rit de ce qu'on ait trouvé « trop métaphysiques » d'innocents écrits tels que des odes, des lomans, des discours en vers. « Si le cuisinier français s'était avisé de s'étendre un peu sur les proprié'.és des épices qu'il mettait en œuvre, on aurait, dit-il, jeté la pierre au cuisinier français comme métaphysicien. » (p. 147.) — Mettons en regard de celte ironie un peu lourde les éloges qu'il décerne aux Allemands; La nation est douce, méditative., elle cultive « sa raison et les scicrjce.s où elle a toujours brillé »; elle est digne d'être « l'institutrice » des autres peuples lorsqu'ils reviendront de « leur frénésie. » (p. 169.) — Puis il fait des allusions politiques, parle de « métaphysique liberticide » ^). 162), dit: « Le jacobinisme naquit le jour où l'encvclôpédismc osa se produire.» (p. 165), elc, etc.

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caché » et l'ouvrage « n'est au fond guère mieux compris. ... que s'il fût demeuré dans sa langue originale ». Et l'on pourrait multiplier les citations. Rappelons, pour excuser ce manque de tact, si étonnant chez un Français, son culte fanatique pour Kant, son long séjour en Allemagne, le souvenir amer des événements politiques, cause de son exil, enfin, les tracasseries qu'il rencontra à la rédaction du Spectateur du Nord et dans certains milieux français de Hambourg, lors de la publication de ses premiers articles de philosophie. Mme (je Staël, qui s'entendait à ménager l'opinion, n'a pas manqué de relever ce grave défaut.

C'est le Moniteur ^ qui ouvre la campagne contre la Philosophie de Kant. L'auteur de l'article, M. Tourlet, semble avoir parcouru à la hâte le volume de Villers et le résume fort mal. Il accuse Villers de galimatias et de mysticité, lui reproche d'avoir donné « la glose avant le texte ». M. Tourlet a trouvé, on ne sait où, que «l'original» est «très laconique» et s'étonne de la lou' gueur du commentaire (430 pages!) et des notes. Il trouve, du reste, superflu de disputer: tous les philosophes ne sont-ils pas d'avis qu'il faut propager, maintenir et fortifier les principes de la saine morale? Les préoccupations sont les mêmes en Allemagne qu'en France, oi^i les philosophes soumettent les facultés vitales et intellectuelles à de nouvelles analyses dans lesquelles « la physiologie et l'idéologie » se prêtent un mutuel appui. Les Français examineront la doctrine transceridantale, mais « ils la discuteront sans bruit ».

A son retour de Soissons, où il était resté quelques jours chez des amis, Villers répond cà ce juge mal inspiré 2 et se défend d'avoir fait une « paraphrase » de Kant; il assure que la traduction du livre eût été bien moins intelligible et utile qu'une exposition de la doctrine et avoue qu'il s'attendait à ce qu'on lui aurait su gré d'avoir consacré les deux premiers tiers de îron livre à des notions préliminaires « indispensables à la majorité des lecteurs français».^

1 Les 4, 16 et 22 fructidor an IX (21 août, 3 et 9 sept. 1801.)

-^ Voir le Moniteur du 16 fructidor, an IX, No 316, p. 1131: Explication touchant la Philosophie de Kant.

3 Villers ajoute: « Malgré la clarté que je me suis efforcé d'y répandre, je vois qu'un petit nombre d'hommes instruits et méditatifs exceptés, on s'obstine à ne point m'entendre, à reproduire des objections rebattues et

puériles d'idéologie et de phraséologie bien que ces objections soient

prévues et réfutées en dix endroits de mon livre. » Il termine par ces phrases dédaigneuses: « On m'accuse de galimatias, de mysticité, parce que j'annonce et j'interprète une philosophie nouvelle, digne de notre siècle, et qui place les sciences rationnelles sur la même ligne de culture où sont parvenues les sciences physiques et exactes. Ceux qui se traînent encore dans les théo-

Degéraiido venait de présenter à l'Académie de Berlin un mémoire intitulé De la généralion des connaissances humaines, conçu dans un sens peu favorable à la doctrine de Kant, et qui fut couronné. La Décade philosophique publie à cet elïet un compte-rendu élogieux que le Moniteur reproduit inextenso '. De l'avis du clan philosophique français, cette décision d'une académie allemande prouve « combien la doctrine de Locke et de Condillac réunit aujourd'hui les suffrages des sociétés savantes les phis éclairées de l'Europe » "-. La preuve paraît d'autant plus éclatante qu'à ce moment même, la Société des Arts de Genève et l'Académie de Turin conféraient à Degérando le litre de membre correspondant. Certes, voilà qui justifiera les Fraiiçais « du reproche que les Allemands leur adressent chaque jour, d'être presque étrangers aux méditations philosophiques ». Cette décision de l'Académie de Berlin passa presque inaperçue en Allemagne ■^; en France, elle produisit une grande sensation; car, nous l'avons vu, si Kant n'était guère connu que de nom dans ce pays, les préjugés contre sa doctrine n'en étaient que plus nombreux et vivaces. Tout un parti était prêt à l'attaquer, les uns le tenant pour un mystique, les autres pour un athée, ou encore, considérant son système comme incompréhensible à force d'obscurité.

Le 16 fructidor, le Mercure \ publiant un article d'une violence extraordinaire, va jusqu'à prétendre que « les savants de" l'Institut» jetteraient «à peine un coup d'œil» sur ce livre dont Villers espère tant de gloire ». - Le nom de Kant est plus connu que ses ouvrages'' », et si ce que l'on entrevoit à travers «les nuages du commentaire » fait honneur aux intentions du philo-

ries vagues et usées que j'ai connues comme eux et que j'ai abandonnées avant eux, me regardent en pitié, et au milieu d'eux c'est moi qui suis condamné à n'avoir pas le sens commun. Barbariis hic ego sum, quia non intelligor illis. »

' Voir le n" du 22 fructidor, an IX.

- C'était l'occasion, ou jamais, de parler des lumières de r.\llemagne!

' On y connaissait les attaches françaises de l'Académie de Berlin, on savait qu'elle mettait de l'obslination à lutter contre le nouveau Bystème philosophique; en outre, Kant était soutenu par un parti considérable où se distinguaient des hommes de grande valeur qui se souciaient peu des décisions d'une académie retardataire.

■' .Se sentait-il plus vivement touché qu'un autre journal par les sarcasmes que Villers avait dirigés contre une certaine catégorie de gens de lettres? Rappelons que ce journal est celui de Fontanes.

• Aveu qu'il est bon de retenir.

sophe allemand, il suffit cependant de quelques lignes, pour extraire « le résultat assez clair de 440 pages qui ne le sont pas toujours». Il ajoute que si les Kantiens gagnaient leur cause, ils pourraient se vanter de ne rien devoir à !'« adresse de leur champion ». Quelle valeur peuvent avoir les anathèmes qu'il lance contre ceux qui — à leur honneur — n'ont pas appris comme lui « l'art de penser et d'écrire en Allemagne ». '

L'animosité de Fontanes, auteur de cet article, perce de façon très sensible. L'honnête Joubert ne parvient pas à le ramener à plus d'équité à l'égard de la philosophie allemande. Ce n'est pas que Joubert partage l'admiration de Yillers pour Kant, mais il est de ces esprits curieux et chercheurs qui s'efforcent, avant que de juger des ouvrages étrangers, d'en pénétrer la manière et l'esprit. Sous cette apparence amène et souriante, se cache un vrai philosophe qui aime à méditer sur toute chose, à rechercher la solution des problèmes les phis difficiles. Platon et Aristote sont ses maîtres ; bien que Descartes ne lui plaise guère, il le lit et l'approfondit; il connaît Makbranche, et Locke, Leibnitz, Kant même, ont attiré son attention. Nous trouvons, dans une lettre qu'il adresse à M^c de Beaumont, le reflet de ses impressions sur le philosophe allemand et sa doctrine :-

Joubert a dû chercher dans bien des greniers et chez bien .des libraires pour trouver « quatre gros et énormes volumes in-octavo ». Il possède toutes les Critiques; il a découvert en outre les traductions françaises des Considérations sur le beau et le sublime, du Traité de paix perpétuelle et de VHistoire universelle. Il y a, dit-il, de l'esprit et de la clarté dans le premier

^ Lancelin trouvait le livre de Yillers composé d un ramassis de chapitres décousus, surchargés de citations et d'injures très peu philosophiques, plus dignes du XlIIe que du XIXe siècle (Picavet, op. cit.. Préface, p. XXIIl).

Quant à Laharpe, « avec son intrépidité d'incompétence », il plaçait Kant au même rang que l'illuminé Swedenborg et les qualifiait tous deux d'opprobre du genre humain. Histoire des relations littéraires entre ta France et t' Allemagne, par Virgile Rossel, 1897, p. 9.

* «J'ai été, dit-il le 14 août 1801, tenté dix fois depuis huit jours de vous envoyer un courrier extraordinaire, pour vous faire part officiellement et solennellement d'une nouvelle étrange et grande. Kant, ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce Kant qui tourne tant de têtes, qui occupait tant la mienne et qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, le grand Kant,

Ce Kant dont les sourcils

Font trembler les savants dans leurs chaires assis. >

Kant est traduit, et traduit prescjue tout entier; mais il n'est traduit qu'en latin ! »

de ces ouvrages '; les Critic/ues, au conlraire, leffraycnt par leur obscurité. -

« Il s'efforcera, cependant, d'étudier et de comprendre la doctrine, sans être sûr d'y parvenir >>. Joubert, qui entendait que l'on mît quelque agrément, un certain air aimable, du charme et surtout de la clarté jusque dans les sujets les plus austères, s'effarouche plus encore que Siéyès de ce « latin allemand dur comme des cailloux ». L'éti'ange parallèle qu'il établit entre Kant et Klopstock est à lire ■'. Un moment séduit par la philosophie du XYIIIe siècle, Joubert l'a bien vite rejetée, et. sans tomber dans les excès d'une réaction dont le préservait son bon sens naturel, il était tout doucement revenu au christianisme de ses jeunes années; aussi est-il déçu lorsqu'il découvre que Kant « est grand partisan de la perfectibilité » et il s'écrie en postscriplum: .... je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter Vespèce humaine. » ^

Cependant, il se met avec zèle à l'étude de cette philosophie si abstruse, afin de renseigner son ami Fontanes désireux d'écrire

1 qu'il promet de prêter à -AI"ic de Beaumont.

■^ « Il faut qu^il y ait entre l'esprit allemand et Tesprit français, dans leurs opérations inteliectuelles, la même différence qui s'est trouvée pendant toute la guerre entre les mouvements des soldats des deux nat.ons. J ai ouï dire, et vous savez, qu'un soldat français se remuait vingt fois dans le temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une : voila notre homme. Un esprit français dirait, en une ligne et en un mot. ce qu il dit a peine dans un tome; un créateur d'ombres opaques qui, séduit et séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ses abstractions ténébreuses, une solidité qui, certes, n'y est pas; des aperçus,

inti-épidité si froide et un amour-propre si content.

•' « J'espérais trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très haut, quand il est porté, mais il ne sait pas se remuer; il n'a poini de désinvolturr. Klopstock n'en avait pas besoin; mais Kant ne pouvait s'en passer. »

•' .Joubert pense que Kant « s'est trompé du tout au tout sur la mesure de toute chose. Je la fais, dit-il, remonter plus haut, et j ai raison La mesure de toute chose est Vimmobile pour le mobile, Vinfini pour le limite, le même pour le chamjeant, l'éternel pour le passager. L'esprit n est content d'aucune autre. Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu a la morale et plus encore... » Et c'est parce que Kant semblait enclin à admettre Dieu dans son système de morale que Joubert estimait la morale du philosophe « plus neuve et plus belle que sa métaphysique ». C est d après les renseignements ([ue lui fournit Joubert que Chateaubriant cite Kant dans son Génie du christianisme.

sur le nouveau sj^slème. A son intention, il relit, annote, compulse, désireux de ne rien omettre, afin que Fontanes soit « en état de juger en pleine connaissance de cause », mais l'extrait était déjà fait, et Fontanes rit de bon cœur de toute la peine que s'est donnée le trop consciencieux Joubert ^ Nous voici édifiés sur la valeur des jugements de Fontanes. L'on n'est plus étonné qu'il fasse si bon marché des deux années de travail que Villers avait mises à son livre. Son antipathie pour la personne et les idées de Villers faisait de lui un juge trop partial. Joubert disait finement: Il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. »

Et la voix de Fontanes réveillait mille échos, il exerçait une influence d'autant plus grande qu'il était mieux d'accord avec l'opinion générale et surtout avec celle du gouvernement. On n'ignore pas l'impression de délivrance et de calme qui avait rempli les esprits après le 18 brumaire; dans la joie de vivre en paix, chacun était prêt à brûler ce qu'il adorait naguère et à renier des théories philosophiques ou des principes politiques la veille encore passionnément défendus. Bonaparte avait su profiter de cette délente générale pour proclamer « la faillite de la raison ». perdre dans l'opinion, par ses sarcasmes, < l'idéologie et les idéologues ». Personne ne comprend mieux que Fontanes les intentions du chef du gouvernement; c'est pour y répondre qu'il termine son article sur la Philosophie de liant par ces mots: Il est inutile d'allonger; les esprits ne sont plus à la philosophie, et « soil que la frivolité du siècle soit moins propre à ces hautes spéculations, soit qu'on en ait reconnu le néant, il est certaiai qu'elles n'inspirent plus le même intérêt ». ^

' Voir Lettre de Joubert à M'"e de Beaumont, l^r août 1801.

- Un fragment dune lettre de Stapfer à son ami Usteri nous montre quelle est la direction que l'on voulait imprimer à l'opinion publique: „Âlles vvas die Kelten verschônern, was den grossen Haufen locken, die verdorbene Masse vergnijgen kann, wird hcrvorgesucht, unternommen, begiinstiget. Was hingegen wirklich die Nation emporheben und veredeln kônnte, wird vçrnaclilassigt, gedampft odcr iacherlich gemacht. Nur ein Belcg nus vielen. Sie sehen, was fiïr ein ckelvoUes Wesen wiederum mit schônen Kiinsten, hiibscljcn Versen, akademischen Zierratcn und Phrasen getrieben wird. Hingegen kann Ihnen, mein scharfsichtiger Freund, unmôglich entgangen sein, mil welcher Wutb und Beharrliehkeit in den von (1er Regierung begiinsligten und veranslalteten Journalen, z. B. dem Mercure de France, Philosophie und .Vufklàrung, Fortschritt der Menschheit imd politische Unler.'.uchungen verhasst oder Iacherlich gemacHit werdcn. Besonders haben Fonlanes und Comp. auf hohcrn Wink unternommen, der Théorie von der Perfeclibilitiit Hohn zu sprechen und aile liberalen Ideen iinter dem Namen von Melaphysik zu verschreien. Den jctzigcn Zusiand Frankreichs und die Entslehung der kolossalen Macht Bonaparte's liât der grosse Menschenmalcr langsl beschrieben." (Lettre de .Slapfer à Usteri.)

— lUo —

D'autres juges, cepeuchuil. seront moins dédaigneux. Dans le même mois de fructidor parut un volume de la Bibliotlicquc française de Pougens ', où Vanderbourg insère un compte rendu beaucoup plus favorable à Villers.

Vanderbourg, qui avait vécu quelques années en Allemagne, s'était en maintes occasions rencontré avec Villers chez Jacobi: il avait assisté à maintes joutes philosophiques entre Reinhold^ Gerstenberg et Villers, d'un côté, Kœppen et Jacobi, de l'autre. Aussi, mieux préparé que les rédacteurs du Moniteur et du Mercure à comprendre les intentions de Villers, approuve-t-il celui-ci d'avoir mis « autant et uliis d'intérêt » à détruire « l'empirisme et le sensualisme » qu'à établir la doctrine de Kant -, Dans les milieux philosophiques allemands, on pensait en général que pour introduire en France la philosophie de Kant, il fallait se gai'der de donner une traduction intégrale, ne i'ût-ce que des trois Critiques, mais bien plutôt exposer sous une forme originale la doctrine du maître et surtout démontrer les faiblesses des systèmes alors en faveur, de même que Kant avait consacré une partie importante de sa première Critique à attaquer les partisans de Wolf et de Leibnitz. Vanderbourg espère que les Français accepteront cette doctrine qui fixe à Thomme les bornes de son savoir, lui assure la liberté morale et s'associe fort bien aux idées religieuses ; elle convient aux hommes vertueux de tout âge, surtout aux jeunes gens; elle deviendra Je « Flambeau » aui aidera à reconnaître la fausseté des autres doctrines. Il n'entend pas résumer le livre de Villers, « les deux parties qui le composent sont trop serrées, trop riches d'idées et de résultats pour être susceptibles d'une analyse satisfaisante et intelligible >. Ce livre est < absolument neuf » et traite dune « matière longtemps négligée :•■ ; aussi, avant de se prononcer sur celte doctrine fera-l-on bien de l'étudier avec d'autant olus de soin qu'elle est contraire à tous les préjugés reçus. Enfin. Vanderbourg note l'avantage qu'il y aurait à « renverser. . . ce

' N" 5, 2c année.

■^ E^n somme, il avait a.ssez. bien réussi sur ce point ])uisque Jacobi qui, au fond, n'était pas d'accord avec Villers au sujet de Ivant, mais avait remarqué la tendance matérialiste alors régnante en France, écrivait à Ivœppen le 18 février 1802: «.... Grussen Sie iinsern Freund Villers auf das Reste von mir. . . . Sagen Sie ihm dass ich auf meine Kosten 300 Exemplare von Vcindi rboiir(/s .Vnzeige seines Bucbes habe di'ucken lasscn, uni sie unter die Leutc zu bringen. Mein Gewissen bat freilich wider dièse grossmiUbige Handiung elwas gemicrt da die kantiscbc Pbilosophic, keineswegs die Gule Ab.siclU bal welcbe (Ucscr Aufsatz ilir zuscbreibt, die Franzosen aber, dacble icli kommen dadurcli nicbt zu Schaden, und aus diesem Aufsatzc und dem Buclie meines l'^reundcs Villers kônncn Sic nur Gules iuid ihnen hôclisl Diensilicbcs Icrnen. . . " Aus F. H. Jacolis N'achlass....bgg von R. Zœpprilz. Feipzig ISOn.

monstrueux édifice de la Métaphysique des sens et de la jnorale des passions » élevé en France par les disciples de Locke et de Condillac. '

En fructidor encore paraît dans la Décade philosophique un compte-rendu fort ironique sous ce titre: Découverte ilu vrai principe des beaux-arts. On y prend acte du désir du < Platon de l'Allemagne » d'apprendre aux Français « ce que personne avant lui n'avait imaginé: que le principe de l'imitation de la nature dans les beaux-arts est mesquin et insuffisant ». Tout l'article est sur ce ton; d'un bout à l'autre Kant et Villers y sont tournés en ridicule.

Le 15 vendémiaire (7 octobre 1801), nouvel article de la Décade, dans lequel l'auteur - reprend les jugements précédents et y ajoute des éloges en faveur de Kant, « tout en raillant finement et sans pitié l'interprète ». L'ouvrage de Villers semble « extrêmement divertissant » et écrit dans le « vrai style macaronique ». Il avertit les lecteurs qu'il « commence à la page 251 et finit à la page 262 », et déclare en terminant, que si Villers veut bien motiver son analyse de l'intelligence humaine et « la justifier contradictoirement avec celle de Condillac ou de tel autre philosophe » — c'est, selon lui, le centre du débat — il lest disposé à la discuter « posément avec lui ». On eût pu attendre de la Décade philosophique, ne fût-ce que pour faire honneur à son titre, un relevé des erreurs de l'auteur qu'elle se contentait de bafouer, mais il semble bien que c'est aux jugements littéraires de Villers qu'on en veut, plutôt qu'à son exposé de la doctrine. C'est ainsi que le Journcd de Paris publie une longue dissertation •* sur la valeur de la ; doctrine achroatique » d'Aristole, dont Kant a sans doute retrouvé des traces. Il termine par la proposition suivante: « Il convient tout autant aux Germains d'adopter une doctrine des Gaulois, qu'aux Gaulois d'en adopter

^ Au moment où parut le Kanl de Villers, P.-S. Ballanche mettait sous presse sop étrange petit volume: Du sentiment considéré dans ses rapports avec ta tittêrature. et tes arts. (Lyon, chez Ballanche et Barret, an IX.) Il avait entendu parler du philosophe qui « de sa cognée de hardi novaleur » réveilla « les têtes à in-folio de rAUemagne ». Il n'a lu aucun ouvrage de Kent (sic), il n'en conjecture pas moins que ce philosophe « paraît avoir adopté pour base de son système » ce que Ballanche appelle « sentiment ». Il le loue fort d'avoir fait succéder à la Critique de la raison pure où « la théorie des idées abstraites est trop vague, trop incertaine », une Métaphysique des mœurs, « science plus sûre en ce quelle repose sur l'observation ».

- M. Picavet attribue cet article à Ginguené (op. cit. p. XIX).

'• L'auteur de l'article est G. Feydel.

une des Germains ^ ». Voilà le nœud de la question: on luimilie les Français en leur conseillant de s'instruire en Allemagne, pays gothique!

Si la Décade philosophique accorde des éloges à Kant aux dépens de Villers, le Publicisfc fait le contraire et, dans son numéro du 24 fructidor, an IX (U septembre 1801), insère un article des plus favorables à Villers. On le loue d'avoir dégagé la doctrine de Kant des « épines qui la rendent inaccessible dans la forme originale » et d'avoir enfin écrit « une notice un peu nette ». On reconnaît dans tout le cours de l'ouvrage « un amour de la vérité très ardent », un esprit « pénétrant, exercé à manier les idées abstraites». C'est Suard qui entre ici dans la lice. 11 ne croit pas que la méthode de Kant soit « la meilleure pour découvrir des vérités » ; elle donne « trop d'importance à des classifications d'idées dont il ne résulte aucune lumière ». Elève du XVllle siècle, Suard va plus loin encore et dit que « toute obscurité dans l'expression de la pensée suppose quelque obscurité dans la pensée même. » Il connaît peu Kant, n ayant eu « ni le temps ni le courage de l'étudier dans sa langue». Ce qu'il en a lu ne lui a apporté < aucune lumière nouvelle sur la nature et les procédés de l'entendement humain ». Villers a provoqué par ses censures des critiques « peu décentes » et qu'il eût su éviter s'il avait écrit son livre en France; il loue beaucoup Villers d'avoir cherché à soulever dans sa patrie de « grands débats » philosophiques. « Il serait bien à désirer qu'on en vînt à se quereller pour ou contre la doctrine de Locke et celle de Kant. mais tout cela est bien éU'anger aux goûts et aux idées de la génération nouvelle. » Suard, qui a connu des temps meilleurs, est découragé de l'apathie intellectuelle qui semble dominer les esprits et termine par cette prophétie qui ne s'est que trop réalisée: « Toute l'explosion se bornera peut-être à quelques pages de journaux bien superficielles et bien antiphilosqphiques. » ^^

1 Voici le seul passage intéressant; « La philosophie de Kant, selon te récit de Ch. Villers, n'a été remarquée pour la première fois en Allemagne que vers l'an 1787, quoique les fondements en aient été posés en 1781; ce fut en 1787 que la révolution populaire de France commença. . . . Cette observation nous semble pouvoir justifier les plus sages et les moms sages d'entre nos compatriotes <lu reproche qui leur est adressé en plus d un endroit de ce livre sur leur indifférence à légard de la philosophie de Kant. » Le rédacteur du Journal de Paris déclarait ironiquement l'ouvrage de Villers « au-dessus de la portée de l'esprit humain ».

-" Dans la bonne société, Kant et Villers font pendant quelques jours l'objet des conversations. On se récrie à propos de « la fausse du-ection que ces homme.s de génie donnent à leur intelligence ». On en fait des jeux de mois: ainsi, l'intendant Ponçot, se trouvant à table près de 1 illustre physiologiste Chaussier, lui raconte qu'il vient d'acheter un Kant sur le

La cause n'est cepeiidaiiL pas encore perdue; rinslilul ne s'est pas déclaré, et Villers a toute confiance dans les juges éclairés qui le composent ^ Kant est, en effet, l'occasion de deux ou trois séances orageuses à l'Institut. Degérando qui, deux ans auparavant, avait lu à ses confrères une notice sur la Philosophie critique, ne voulait pas laisser échapper l'occasion de soutenir son point de vue, opposé à celui de Villers. Il reprend son premier mémoire et le transforme en une étude historique où il exDose lorigine et les progrès du kantianisme. Il la présente dans la séance de messidor, an IX. Il rend hommage « au génie fécond et hardi du philosophe allemand et à la vaste étendue de ses connaissances"-», mais soutient que les méthodes employées par Kant doivent inspirer « de justes préventions » contre son système, préventions augmentées « par l'obscurité dont il s'enveloiipe ou que peut-être il ne peut éviter. » •'

Un autre membre de l'Institut. Mercier, qui regardait Kant comme le rénovateur de la \)hilosophie, résolut de répondre à Degérando; réponse si longue que la lecture en prit plusieurs séances. Dans un second mémoire, il établissait un pai'allèle entre la philosophie de Kant et celle de son <' émule » Fichte; il y annonçait « les plus neuves découvertes en métaphysique », cette science qui excite en Allemagne un si vif intérêt. La doctrine de Kant pouvait seule assurer l'indépendance de l'homme

quai. « Bah!. . et dans quel but? — II faut bien avoir un Kant à soi! » On rit beaucoup du calembour et Chaussier d'ajouter qiie Ponçot ne pourrait «justifier son achat d'une manière plus spirituelle et plus solide». (Bégijti, op. cit.. p. 32.)

' S'il avaii pris garde à certaines allusions de Suard, peut-être aurait-il é!é moins optimiste. Ce membre de l'Institut n'avait-il pas déclaré que Viller.s trouverait « peu de champions en état » de disputer avec lui sur la philosophie nouvelle. Mais Villers s'aveuglait lui-même.

-Magasin encyclopédique^ vol. 39, 1891. Compte-rendu ou notice sur les travaux de l'Institut national pendant le dernier trimestre de l'an IX.

'Villers, lisant l'ouvrage de Degérando: Des signes de l'art de penser considérés dans leurs rapports mutuels (Paris, 2 vol., an VIII), faisait ces quelques observations que nous retrouvons dans .ses manuscrits: « L'auleur n'a lait que commenter Locke et Condillac. Il n'a pas connu ce que Harris et lord de Mowbodle (?) ont écrit sur la philosophie du langage. JEncore moins les écrits de Michaëlis et de Herder sur cet objet. — Tome I, il paiie de la sensation et des opérations de Vobjet (!), telles que la perception^ Vattention^ la réminiscence et le /«r/em('/j/.« Le jugement, une opé- KATiox DONT L.\ SENSATION EST l'objet ! quelle raisounaiUerie ! » s'écrie Villers. — ' Tome II. La métaphgsique est tari (pii consiste à comparer les idées. « Quel art! et quelle métaphysique est celle du citoyen Degérando'v F.l Villers ([ualifie ce! ouvrage de «volumineux et fade écrit .•>>.

moral; il l'oppose < aux mouslruosilés ténébreuses de rathéisme » 1.' Mercier résumait, dans un style étrange 2, les idées qu'avaient fait naître en son esprit paradoxal les lectures mal digérées de la Philosophie de Kant, des articles de Degérando •' et de certains journaux.

L.-S. Mercier * est un de ces hommes, loyaux et convaincus sans doute, mais qui déroutent la confiance par leur promptitude à aborder tous les sujets sans rien approfondir. On l'avait surnommé le Singe de Jean-Jacques. Les quatre séances de l'Institut dans lesquelles il prétendit guider son auditoire à travers les arcanes obscures de la philosophie du < fameux Can » et du «fameux Fischt » (sic) tournèrent à l'épopée comique'-. Des rires ironiques accueilhrent l'orateur qui ne se laissa pas décourager et tint bon. Enfin, à bout de patience, il quitta la tribune en s'écriant: « Je vois bien. Citoyens, que vous ne me comprenez pas, mais je puis vous assurer que je me comprends. » Avoir un semblable défenseur était ime réelle malchance, en France surtout. Les épigrammes se multiplièrent, atteignant Kant aussi bien que son maladroit champion.''

Les Allemands fixés à Paris étaient jusqu'alors demeurés simples spectateurs de ces disputes et. un peu sceptiques, en atten-

1 Magasin encyclopédique 1801, No 41.

2 II proclame le « retour et le triomptie des idées innées », « le dogme heureux que la vie humaine n'est qu'un développement d'un état antérieur et un apprentissage pour un état futur », etc.

3 Les Allemands demeurant à Paris furent surpris de l'attitude de Degérando. Keidel mandait à ViUers : « De Gérando, sagt mir Herr Oelsner der grade am meisten die kantische Philosophie befôrdern sollte, ist wahrscheuilich aus Eifersucht der gi-ôsste Widersacher derselben. Neulich hat er in emer Sitzung des Instituts laut geiiussert das Kant den Franzoscn aile Fâhiokeit zur Philosophie abspreche, behaupte sie hâtten me einen Metaphvsîker erzeugt. Die Absicht ihn dadurch von der Candidatenliste zu enlronen C?) war unverkennbar. auch wâre es gelungen, wenn s ich Mercier nicht des Verslossenen angenommen hatte. Mercier s mémoire maclite bindruck weckte giinstigere Begriffe von der kantischen Philosophie als man vorher hatte. ' Keidel en vovait une preuve dans le fait que Bernardin de Saint-Pierre commençait à se laisser gagner, et il engageait >/illei-s a ku envoyer un exemplaire de son ouvrage (Lettre du a frimaire an \ : 2b novembre 1801)

* C'est l'auteur du Tableau de Paris et de l'An 2440.

• Frankreich, 3^ vol., 12e fascicule.

" (.; Le citoven Mercier ne paraît pas plus propre à répandre la clarlc dans la Philosophie de Kant qu'à lui donner de la considération. » 1 ublicisfe, oclidi 18 ventôse, an X.

daieiU le résullal '. La nialciicontreii.se inlervention de Mercier et leffcl désastreux qu'elle produisit dans le clan philosophique leur enleva toute illusion; quelque temps après, ils lui faisaient part de leur désappointement-. A leur avis, les Français, encore imbus des théories de Loclce et de Condillac, ne pouvaient mesiurer la valeur du système « du plus grand penseur de 1 époque » tant qu'ils préféreraient aux trois Critiques les éléments d'idéologie de Deslutt de Tracy.

Déjà profondément irrité par les commentaires blessants des journalistes, Villers vit en ces fameuses séances s'anéantir son dernier espoir. La feinte modestie de la lettre qu'il avait adressée à l'Institut en lui faisant hommage de son livre, laissait transpercer la presque certitude d'un succès. 'Amèrement déçu, il prend la résolution de répondre publiquement par une brochure anonyme: Kant Jugé par V Institut et observations sur ce jugement 'K Accusant la haute assemblée de partialité, il lui reproche de ne pas reconnaître la valeur des questions philosophiques qui se débattent en Allemagne et de chercher à les disqualifier sous le nom de «disputes». Ce n'est pas seulement aux attaques de Degérando '' que Villers essaye de répondre,

' Villers fut accueilli avec enthousiasme par les Allemands habitant Paris. Ch.-Fréd. Cramer, traducteur de la Bataille cVHermann de Klopstocl< et qui allait traduire une pièce de Schiller, écrit a Villers le 26 fructidor an IX: „.. .. Ich schreibe Ihnen iramer Deutsch, selbsf im Herzen von Franlcreich — comme de raison — weil Sie ein Dcutscher sind. Oder vielmehr Sie sind wie es noch nie wer war, ein Zwiemensch nicht ein Doppelmensch ein neues Wort zwar, aber ein verstandiiches ! oder auch Sie liommen mir vor, wie ein Centaur, ein Rossmensch der vom Knochen oder Brocken herunterrauscht dass das Gestrauch prasselt um aile franzôsischen Ideen um nnd nmzukehren. . . ,' Cramer était le correspondant parisien du Franl^reich dont Poel était l'éditeur. — Les Allemands se demandaient: „ob die Franzosen des Geschenks das Villers ihnen bringt wiirdig, und ob Sie im Standc sind sich bis zur Hôhe der transcendentalen Philosophie zu erheben." Frankreich, Bd. IL, s. 8., ans den Briefen deutscher .Alanner in Paris, 1801.)

-' Ils étaient surpris de voir cpie Lalande, un savant pourtant, ne prît pas même la peine de lire le livre de Villers avant de le réfuter et se méprît au point de prétendre que Kant faisait de l'existence de Dieu le fondemenl de sa morale. (Voir Journal de Paris du 21 ventôse, an X.) Lalande avait, en effet, naïvement avoué à Villers qu'il avait, pour réfuter son livre, mis plus d'une demi-heure à lire, analyser et faire des extraits de l'exemplaire déposé à la Bibliothèque de l'Institut. (C'est nous qui soulignons.) Tout autre commentaire est inutile!

•■ Paris, vcndémiaiic, an X, chez Ileinricli's, 21 pages.

' Villers avait cru trouver en Degérando un collaborateur zélé, mais le succès de celui-ci à l'Académie de ISerlin et son récent discours avaient aboli CCS espérances. Villers qualifiait de « scandaleux » le programme qu'avait publié la dite Académie pour le concours de 1799 et n'avait pas eu assez de mépris pour accueillir la décision (jui accordait le prix ù Degérando.

mais encore à celles de Levesciuc ' ; ce dernier, chargé de préseiUer le rapport trimestriel des travaux de rinstitut,. avait apDrécié les discussions qui s'étaient élevées au sein de l'assemblée à propos de la philosophie de Kant en historien qui connaît mieux les Grecs et les Romains que rAllemagiie et sa philosophie. Villers relève très vivement ces observations, au lieu de réfuter directement Degérando - dont l'autorité en la matière avait plus de poids.

' Levesque, chargé de rendre 'compte des travaux de llnstilut pendant le dernier trimestre de l'an IX, avait dit en parlant des diseussions sur Kant ; « Il ne peut être accordé à aucun homme d'embrasser la philosophie tout entière, parce que les facultés intellectuelles de tous sont renfermées dans des limites qu'il ne leur est pas donné de franchir. On ne peut donc en con.servani la propriété des termes dire: la philosophie d'un certain homme, et cependant on dit la philosophie de Kant; on se dispute sur la philosophie de Kant; la philosophie de I-slant partage le public savant de l'Allemagne; elle excite des haines nationales et des haines étrangères, et des Allemands insultent aux Français parce qu'ils n'ont pas grossi la secte du professeur de Kœnigsberg. » Villers est d'autant plus outré que ce passage, lu dans la séance du 15 vendémiaire, an X (7 octobre 1801), avait été fort «remarqué». — « Cela est de toute fausseté, répond-il; c'est par des assertions de cette nature que l'on parvient à fomenter des préjugés injustes et des haines nationales. Elles sont révoltantes sous ta plume d'un membre de l'Institut. Qu'on nomme tes Allemands, qu'on ci!e les écrits de ceux qui ont insulté aux Français pour ce'te raison; il n'en existe point. On citerait plus facilement tes nombreux écrits parisiens où les Allemands sont périodiquement insultés par l'ineptie et la fatuité. Mais moi, je ne veux pas aigrir les deux nations l'une contre l'autre, je déclare aux dignes Germains que la majorité des Français est loin d'approuver ces insultes de quelques ignorants folliculaires. La seule réponse qui leur soit due est le silence du mépris. L'honnête homme qui rencontrera sur son chemin une populace ameutée se gardera de répliquer aux grossiers propos dont il sera accueilli. » — Ces paroles, adressées aux membres de l'Institut accusent le peu d'empire de Villers sur lui-même sitôt qu'on attaque ses convictions. Il semble avoir regretté ce moment d'emportement; le Moniteur du 26 brumaire, an X citant ce pamphlet parmi ses autres ouvrages, Villers répond: « Quant à la brochure Kant jugé par rinstitat et que j'ai achetée comme un autre, je ne sais pas ce qui a pu autoriser le C. Lachapelle à me l'attribuer. »

-' Degérando tint longtemps rigueur à Villers et deux ans plus tard, parlait encore, dans son Histoire comparée des si/stèmes, de « l'anonyme fort injurieux à l'égard de l'Institut. . . . très mal informé des faits » qui, sans dou'.e, a emprunté « aux recensions allemandes remplies d'attaques individuelle.s » cette extrême aniertume. « Le doux Degérando » ne s'arrête pas là; ayant à parler, en 1801^ des relations littéraires entre les différentes nations de l'Europe, Archives littéraires^ vol. l, il dit: « Jugerons-nous donc toutes les productions philosophiques d'un pays par une esquisse peut-être imparfaite qui nous en aura été présentée, par êtes formes peut-être vicieuses dont on nous aura dit ([u'elle (la philosophie) était revêtue?» Il vise certainement te livre de Villers. L'antagonisme entre Degérando et Villers est, .semble-t-il, bien plus affaire <le personnes que d'opinions. Ainsi, Degérando qui en 1800 s'indignait des reproches ([ue MUers adressait aux Français, les rejn-end pour son compte en 1801.

S'érigeaiit en juge de la querelle entre Villers et les membres de l'Institut, le Magasin encijclopédique ', dans un article signé de Gersdorf, semble vouloir renvoyer dos à dos l'anonyme et Degérando. Il les accuse de se quereller sur les mots et d'avoir doimé chacun à philosoj)hie un sens différent. Il leur reproche leur partialité, blâmant Degérando de parler « d'une chose qu'il ne connaît pas assez », et son adversaire, de rejeter « toutes les idées » du premier, « par la seule raison qu'elles viennent de lui ». L'anonyme affirme êti'e digne d'être considéré comme un disciple de Kant, et se déclare d'accord avec le maître pour reconnaître que « les résultats a priori peuvent et doivent toujours être les bases sur lesquelles toutes les sciences reposent » ; donc. la -philosophie est nécessaire à toutes. Elle n'est pas chose si difficile qu'on se l'imagine ; ce n'est pas « loin de soi et hors de soi » qu'il faut la chercher, « mais en soi-même ». Chacun doit garder sa liberté d'examen-. Degérando a tort de ne pas accepter que l'on parle de la « philosophie de Kant ; charnue philosophe peut avoir sa philosophie s'il a coordonné ses idées en un tout systématique et découvert des résultats nouveaux. C'est le cas de Kant, qui a été « plus scrupuleux dans ses recherches et plus vrai dans les résultats qu'il a trouvés » que ses prédécesseurs; c'est dire que « sa philosophie est meilleure » que la leur. Kant a surchargé sa langue de termes techniques et écrit dans un style obscur; de ces défauts sont nées les divisions entre ses disciples; mais on lui pardonnera aisément cela quand, ayant pénétré jusqu'au sens du texte, on verra qu'il « explique mieux que tout autre la doctrine de nos devoirs, les idées que nous devons avoir de Dieu, de l'immortalité de l'âme, du droit naturel et public, surtout la logique ».

Passant à l'ouvrage de Villers, cause initiale de tout ce débat, de Gersdorf loue l'auteur d'avoir donné, non une traduction intégrale des Critiques, mais un exposé de la doctrine. A-t-il rendu tout à fait le sens de l'original? Tel n'est pas l'avis de Gersdorf. L'interprète français n'a pas toujours su en choisir les parties essentielles; dans sa préface, il s'est montré d'une partialité bien peu digne d'un philosophe. Estimant que Degérando a mal compris la question de l'Espace et du Temps, de Gersdorf combattra ses allégations dans un prochain article et démontrera

1 1802. vol. 46, p. 145-1(50. Kant jugé par Vlnstilnt. Observations sur ce jugement par un disciple de Kant; "et remarques sur tous les trois par un observateur impartial.

2 « Si Kant lui-même énonçait des idées que je ne puisse i)artager, jamais je ne voudrais les admettre; je suisi homme comme lui », dit Gersdorf.

que ce sont bien là des « formes naturelles de notre entendement. » 1

Dans une Lettre au C. Millin\ Degérando reprend quelques-unes des criliques formulées par de Gersdorf. 11 avait beau jeu pour lui répondre, celui-ci, de même que l'anonyme, ayant pris comme base de ses attaques les phrases du compte-rendu de Levesque. 11 prétend d'abord que l'Institut n'étant appelé à juger « que les pièces envoyées au concours », ne pouvait porter de jugement sur la doctrine de Kant; c'était jouer sur les mots, car, des discussions qu'avait fait naître cette question, il ressortait que rinstitut n'était pas favorable à la méthode de ce philosophe et mettait fort au-dessus celle de Condillac et de Locke: voilà bien, semble-t-il, une façon de jugement. Degérando n'est pas non plus de bonne foi lorsqu'il accuse de Gersdorf et !'< anonyme » d'incriminer Levesque au lieu de s'en prendre à luimême. Pour rédiger leurs rapports, les secrétaires avaient sous les yeux les discours ou un extrait fait par l'orateur lui-même; donc, si le passage visé ne contenait pas les propres termes de Degérando, du moins pouvons-nous supposer que Levesque en avait rendu le seus. D'ailleurs, Villers et de Gersdorf, qui semblent avoir assisté aux dites séances, savaient à quoi s'en tenir sur l'exactitude de Levesque.

La partie la plus intéressante de la Lettre au C. Milliii est celle où il se défend d'avoir parlé de Kant sans le connaître; ce reproche l'affecte à tel point qu'il consacre, dans son Histoire comparée des systèmes philosophiques, une longue note pour se disculper à nouveau. -^

Un incident auquel Villers attacha une grande importance fit alors renaître ses espérances. Le Premier Consul, en tant que membre de l'Institut, avait pendant quelque temps assisté à toutes les séances, mais depuis le 3 nivôse ^, il n'avait pu les suivre. Soit par simple curiosité, soit qu'on lui eût fait un rap-

1 I/arlicle annoncé par de Gersdorf sur Les notions de iespace et du temps selon Kant s© fit attencti-e jusqu'au début de l'an 1803. Le Magasin encyelopédiqiie l'inséra dans le 47e vol., p. 239 à 294. Après avoir longuemenl, exposé les idées de Kant sur l'E. et le T., l'auteur déclare que cela n'est qu'un point secondaire de la doctrine et regrette que Degérando, Kinker et en général tous ceux qui ont voulu parler en France du philosophe de Kœnigsberg s'y soient tellement appesantis. Ces que,slions ne contribuent que d'une façon très indirecte au développement de la morale dont cette philosophie a posé les bases.

2 Vol. 47, 1803.

' Volume II, p. 175.

' An VIII.

port sur le système du célèbre philosophe, Bonaparte fait demander à Villers un extrait de son livre '. Et Villers se met à l'œuvre sans retard, soutenu par la pensée de gagner à la nouvelle doctrine un disciple influent.

Dans ce court résumé, il insiste sur le côté moral de la philosophie de Kant, opposant ce sj^stème au sensualisme de la doctrine de Condillac; il perd à ce parallèle une place précieuse, ce travail ne devant pas dépasser « quatre pages ». Il entreprend ensuite rexposition de la doctrine 2 et termine par un éloge de Kant 3. Remarquons que les critiques des journaux n'ont pas assagi Villers qui, dans ce court extrait destiné au chef de la nation française, s'entête maladroitement à des comparaisons entre l'Allemagne et la France et n'apporte aucun ménagement à ses attaques contre ses compatriotes.

' Villers écrit à Schultze à propos de cette brochure: « Elle est l'esquisse à peine ébauchée qu'il m'a fallu faire pour Bonaparte à la hâte et comme par réquisition. Le Premier Consul de toute l'Europe (sic) a très peu de temps à perdre et l'on ne m'accordait que quatre pages pour lui dire de quoi il était question et cpiatre heures pour y songer. » Preussischc Jahrbûchei\ Bd. 27., Berlin 1871. Cette petite brochure fut imprimée à la fin de fructidor, an IX, mais ne fut pas mise en vente, AUgemeine Litteratur Zeitiing. 2 janv. 1802. L'exemplaire que l'on trouva plus tard dans la bibliothèque de Gœthe porte cette note de la main de Villers: « Rédigé à Paris pour Bonaparte et imprimé comme manuscrit. » Kantstudien^ Bd. III., 1899. M. Weihingcr croit que cet exemplaire est le seul qui ait été conservé. La Bibliothèque de Hambourg en possède un et il en existe deux autres dans les papiers de Villers conservés à la même bibliothèque. — Dans une lettre à Lachapelle, rédacteur du Moniteur universel, 'Villers dit: « Cette brochure n'était point destinée à devenir publique et n'a é;é imprimée en très petit nomJjre que pour être distribuée à mes amis. »

- Il s'attache à prouver que les lois déterministes ne gouvernent que nos percep'.ions et non les choses en elles-mêmes; c[ue cela ôte toute valeur au principal argument des athées qui font de l'idée de matière la base de leur système; que l'homme trouve en lui-même une conscience inaltérable et les principes de la loi morale.

3 Kanl est le Newton de V homme moral; et il a procédé clans sa doctrine avec la supériorité que l'état des lumières dans le temps et dans la contrée où il vit lui assigne sur ses prédécesseurs. L'homme vraiment au niveau de son siècle a la force de l'élever avec lui, de renoncer aux institutions et aux idées vieillies. Ceux qui veulent entraver les progrès de l'humanilé et étouffer les nouvelles lumières ne réussissent que momentanément, l'oubli ou la risée des générations à venir les attend, quelles qu'aient été, à d'autres égards, leur renommée et leur considération personnelle. »

Villers, qui avait déjà glissé dans son livre une note flatteuse à l'adresse de Bonaparte et salué en lui le restaurateur de l'ordre (p. 165) concevait, comme M^e de Staël, conmie F. Cramer et bien d'autres à ce moment, de grandes espérances sur l'influence du Premier Consul.

Il ne larde pas à s'apercevoir, du reste, que les espérances qu'il avail fondées sur cet exposé sont vaines; Bonaparte a d'autres soucis pour le moment et, plus tard, il prendra une décision tout opposée à celle que lui indiquait Villers. ^

Après le Premier Consul, le public, à qui les journaux le communiquèrent presque entièrement, fut appelé à juger cet exposé. Lachapelle le publia sous la rubrique 'Philosophie ^ ne supprimant que « certains détails trop abstraits » et « quelques phrases peu dignes de figurer dans un sujet aussi grave ». 11 approuve la théorie morale de Kant et reconnaît que, dans son livre. Villers s'est plu « à démontrer l'importance » et « à défendre les principes de la raison pratique » ; il est loin de lui dénier le droit dadmirer Textrênie supériorité du génie de Kant, voire même de < vanter beaucoup les mœurs et le caractère réfléchi de la nation estimable qui a le bonheur de posséder un tel philosophe ». Mais il blâme ce continuel parallèle si désobligeant pour les Français, cette « ironie amère qui perce dès qu^il parle de la France ». Débuter ainsi, c'est « présenter le

1 Sans doute, le Premier Consul, qui commençait à réfréner la liberté de la presse et la liberté de discussion, avait pris ombrage de tout ce bruit fait à propos d'un svstème de philosophie. Il n'entendait pas que ces discussions vinssent troubler l'ordre si difficilement rétabli. D'autre part, il venait de signer le Concordat: un chef politique, un chef religieux, voila le schéma simpliste auquel il voulait tout ramener. Il éprouvait de la méfiance à l'égard des dissiden'.s de toute espèce.

En Allemagne on se fit aussi des illusions sur la portée de cet opuscule.

Gerslenherg écrit à Villers: „Als ich zu Ende des vorigen Sommers anfing mich damit zu beschâftigen, (Lettre à Villers sur le principe commun aux deux divisions de la philosophie critique), war ich noch weit von der Hoffnung entfernt. Sie sobald wieder in meinem lieben Lûbeck zu wissen. Man hatte mir gesagt dass Sie so glucklich gewesen waren, Ihrem ehemalioen Freunde und Bekannten dein grossen Bonaparte, ein lebhaftes Interesse fur die Kantische Philosophie beizubringen, und dass dieser Lmstand Sie wahrscheinlich beslimmen wurde in Paris zu bleiben." (Altona, 12 février 1802.^ Le 5 octobre, revenant sur le même sujet, Gerstenberg écrit a Villers: „Wenn Bonaparte schon einen Vorbegriff von dem Bedurfniss fester Grundsiitze fur die spéculative Vornunft gehabt hat, so bin ich versicher' dass ihn nach der Durchlesung dièses Ihres Aperçu keme Geschafte haben'abhalten kônnen sich mit dem Svstem selbst naher bekannt zu machen ' O candeur d'un savant de cabinet! — Les Allemands fixés a Paris écrivaient au Staat und Gelehrtc Zeitung des Hamburgischen Unparthciischen Correspondenten : „Man muss erwarten ob sie (la doctrine de Kant exposée par Villers^ auf unserm allzuleichten Boden wurzeln wu'd. Unberufenc Gegner findet sie schon genug, jedoch auch miichtige Freunde: Bonaparte selbst hat. ..."

- Dans la Gazelle nationale ou le Moniteur universel du 26 brumaire an X( 17 nov. 1801), sous ce titre: Aperçu rapide des bases et de la doctrine de la Philosophie de Kant.

combat », alors qu'il eût été nécessaire « de parler au cœur et de séduire la raison » ' . Après ces critiques de forme, Lachapelle ajoute que, « malgré les arduosités de la partie savante » de cet ouvrage, « aucune lecture » ne lui avait encore paru « si attachante » ; aussi recommande-t-il le livre, pour « l'intérêt de la doctrine célèbre qu'il fait connaître » et surtout à cause du « tal)leari historique » placé en tête de l'ouvrage sous le titre de Notions préliminaires, « analyse très bien faite des différents systèmes philosophiques qui ont occupé le monde et sont parvenus jusqu'à nous. »

Villers, rentré à Paris après un court séjour à Soissons. se hâte de répondre à une critique si juste et si modérée et essaye de se disculper des reproches qui lui sont adressés -. Cela ne sera, certes, pas facile car, soit qu'il ait ignoré l'état réel des idées philosophiques en France, soit qu'il ait cédé à son caractère, il s'est trop souvent abandonné à des emportements exagérés . Par la violence inconsidérée de ses jugements ■' , Villers

' Remarquons cette phrase, caractéristique pour lépoque. Il ne s'agit plus de discuter, cela ne mène à rien; il faut «parler au cœur» et «séduire la raison ».

- Relevons ce qui suit dans sa lettre à Lachapelle: Lachapelle a trop méconnu la droiture de mes intentions en insistant sur le reproche de sarcasme, d'ironie arrière et de ridicule prétendu dont il m'accuse. « Ce ridicule et ce sarcasme ne s'adressent qu'à ime certaine classe d'hommes à laquelle, sans doute, le C. Lachapelle, non plus cp.ie tant de Français que j'estime et que je chéris, n'appartiennent point. Convaincu comme je le suis qu'une philosophie pernicieuse, qu'une morale pleine de licence et de conséquences hinestes ont contribué puissamment aux barbaries atroces qui ont déshonoré notre révolution, ai-je pu m "élever contre elles avec assez d'indignation? et la h'oideur rigoureuse du raisonnement a-t-elle pu toujours contenir et modérer un sentiment expansif qui occupait toutes les puissances de mon âme, éclatait comme malgré moi? Est-ce ma faute si les vérités que j'ai cru devoir dire ont l'apparence de la satire et du blâme?» Et plus loin : « Ces poisons universels (frivolité, corruption des mœurs) m'ont frappé davantage pendant mon séjour sous un ciel étranger au milieu d'une nation plus morale, plus grave, plus méditative. J'ai dû en parler autrement que si j'étais constamment demeuré dans la même atmosphère. Que l'on condamne au reste tant que l'on voudra cette réaction d'une âme exaltée dans la solitude et que la satire avait été souvent d'avance y chercher et y exaspérer; cela n'a rien de commun avec la sublime philosophie de Kant, qui est celle du nouveau siècle, celle de la nouvelle humanité cl qui aura tôt jou tard son effet, quels que puissent être le ton et l'individualité de son interprète. Qu'on songe que ce n'est point un livre que j'ai fait; c'est une doctrine que j'ai annoncée. »

■' Il écrit à Schelling: „Ich musste mit dem Indifferentism kâmpfen, musste schelten, schlagen ; derb, vornehm und mit Ueberzengung sprechen : sonst hâtte mein abgeslumpftes Auditorium das von Boudoirs und Reslauralionen nach Schauspiclhiiusern, und umgekehrt, unaufhorlich wandelt mcinc vSlimme nie vernommen. . . . Das Kcnnzeichen der Erfiillung dieser Bcdingungen trâgt mcine .'Vrbeit." (3 janvier 1803.)

est responsable pour une part de la réprobation quasi générale que soulèvent ses apologies de Kant et des Allemands.

Nous avons vu quel accueil fut réservé à la Philosophie de Kant dans le clan philosopbique; il nous reste à examiner quel effet elle produisit dans certains milieux influents.

Villers avait envoyé son livre à des personnages en vue: au consul Lebrun, au ministre de l'Intérieur, Chaptal, au comte Emmery, à Pougens, entre autres. En remerciant de l'envoi, Lebrun se déclare « indigne d'être un élève de Kant » ; Chaptal, dans un billet d'une banalité courtoise, dit qu'il lira le livre « avec tout l'intérêt que lui inspire l'auteur et son ouvrage ». Le comte Emmery, littérateur lui-même, n'ayant pas de position officielle et désirant ménager Villers qui a quelque influence sur les journaux allemands, se dit « curieux de connaître cette philosophie de Kant dont, on parle si diversement ». Pougensi seul sait trouver des paroles cordiales: « Toutes les personnes de mérite en Allemagne savent ce que vous avez fait avec autant de courage que de lumière en luttant pour les progi'ès de l'esprit humain et pour la conservation des études sociales ».i

Cuvier, au nom de l'Institut, répond à la lettre d'envoi de Villers et déclare que « ce qui peut contribuer à faire connaître parmi nous les travaux de nos voisins, attirera toujours l'attention de cette Compagnie ». ^

Villers s'attendait à un tout autre accueil; cette politesse froide, cette curiosité légère le découragent plus encore que les railleries des journalistes.

Hors de Paris, le nom de Kant est à peine connu et le livre de Villers n'éveille aucune attention. Dablincourt qui avait passé en Allemagne les années de la Révokition et avait fait à Lùbeck la connaissance de Villers 3, aurait voulu gagner à la cause du criticisme le petit cercle de savants et de lettrés groupés à Saint- Quentin, mais il manque de documents et désirerait que « les excellentes critiques allemandes de l'ouvrage de Kant fussent aussi traduites en français >. A son avis, du reste, la doctrine est destinée à avoir < le succès qu'elle a eu en Allemagne, c'est-

1 20 octobre 1801. Pougeas se garde de parler des Français; il sait trop bien quel était l'état des esprits et a appris à ses dépens, durant les fameuses séances de l'Institut, ce qu'il en coûtait à défendre Kant.

2 6 thermidor, an IX.

3 Dablincourt écrit à Villers: « Ton ouvrage n'est encore connu ici que de nom et j'ai même un peu de peine à piquer la curiosité de nos amateurs qui regardent Locke comme le ncc plus ultra de la métaphysique. »

à-dire qu'elle mûrira dans quelque coin pendant plusieurs années pour reparaître au grand jour avec plus d'éclat». '

Villers, avons-nous dit, avait passé quelques jours à Soissons, chez le marquis de Pu3^ségur, qui se disait tout disposé à aborder avec lui l'élude du criticisme. VoiLà donc une occasion de gagner quelques disciples, à laquelle Villers ne résiste pas. L'entrain de sa conversation, son éloquence et sa forte conviction intéressent Puységur et ses amis. Villers revient à Paris avec l'espoir qu'il laisse à Soissons un petit groupe de futurs disciples. Il se hâte de leur envoyer son livre. Mais il apprend qu'on a « de la peine » à en achever la lecture. Puj'ségur l'admire, il est frappé de la force des raisonnements, il est bien « entraîné, mais non convaincu ». Même dans ce milieu ami, l'incontinence de style de Villers n'est pas sans blesser quelque peu-. L'ignorance des lecteurs et « l'impossibilité où ils seront de comprendre même les mots qui établissent la définition » des grandes vérités de la doctrine, nuiront au succès du livre. Ce qui a le plus frappé ces partisans de l'ancien régime, ce sont les pages où Villers a résumé la doctrine morale de Kant.

Villers reconnaissait chaque jour plus clairement combien l'événement répondait mal aux rêves de gloire qui avaient accompagné son départ de Lùbeck. Pour un spectateur qui eût connu et l'état des esprits en France et surtout le caractère de Villers, cet échec était facile à prévoir. Aveuglé par l'enthousiasme, il venait, non pas exposer un système, mais prêcher une doctrine et adjurer ses compatriotes d'« abandonner ces théories vagues » ^ dont il avait été nourri comme eux et dont il avait reconnu avant eux le néant. Sa ferveur d'apôtre s'était heurtée à l'indifférence ou à l'ignorance des uns et à l'hostilité des autres. « On ne peut pas, lui disait de Gersdorf, contraindre l'homme à recevoir de bons principes ; il faut les lui développer et les lui offrir en les mettanl à sa portée.^ » Or, Villers avait souvent failli à ce programme. Si, au lieu de répondre aux attaques par anticipation,

' 24 mai 1802.

■^ « D'abord, ma tête est très française et est par conséquent entichée de de ce bel-esprit que vous qualifiez de niaiserie, peut-être à fort bon droit, mais dont (si j'étais plus jeune toutefois) je me glorifierais bien plus que Je ne m'en humilierais. Remonlez donc à dix ans, rappelez-vous votre air natal et dites-vous bien que les Français sont encore tels que vous les avez laissés .... Tout ce qui a échappé à la faux révolutionnaire n"a pas été le moins du monde" modifié par les événements.» (2 vendémiaire, an X.)

< Moniteur du 16 fructidor, an IX (3 sept. 1801).

' Mar/asin cncijclopéxlique, vol. 16, 1802.

il avait su étendre son exposition de Ja doctrine de Kant et réserver, jjour le moment de la lutte, les arguments justifiés par elle, le plan de son livre y eût gagné, et il se fût mis d'accord avec la logique des choses. A qui d'ailleurs s"adressait-il? A la masse du public lettré ou au petit groupe de ceux qui s'intéressent aux questions philosophiques? Dans ce dernier cas, comme le lui reproche Degérando, son exposition « est beaucoup trop insuffisante »'. Mais, est-il bien vrai que ce livre soit destiné aux cercles philosophiques? ne l'a-t-il pas présenté comme une « introduction à l'étude de la philosophie critique? »- S'il s'adresse aux littérateurs, ce que le ton de plus d'une page pourrait faire supposer, il est demeuré pour eux trop obscur et trop avare de développements. Pour toutes ces raisons, le livre était voué à rinsuccès et l'espoir que Yillers avait entretenu de pouvoir se fixer en France et d'y jouer plus efficacement le rôle d'interprète de la pensée allemande, devait s'évanouir. Les instances de ses amis, quelque pressantes qu'elles soient, ne purent le retenir; découragé, le cœur plein d'amertume, il quitta sa patrie en octobre 1801 ■''. A son passage à Metz, ses parents voulurent encore le dissuader de retourner en Allemagne, mais en vain ; il a pris la résolution de s'j' fixer définitivement et Collignon ne peut s'empêcher de lui écrire: ; Si j'étais à votre place, je me conduirais comme vous le faites. »

C'est sans doute après ce départ que Degérando publia, après l'avoir remanié, son mémoire sur la Génération des connaissances humaines, qui lui avait valu le prix décerné par l'Académie de Berlin. 11 y prend nettement parti contre la doctrine de Kant, essayant de démontrer: 1° que la différence entre les notions qui appartiennent aux objets et celles fondées en nous-mêmes est inintelligible; 2° que les notions du Temps et de V Espace n'accompagnent pas toutes nos perceptions ; 3° que les idées du Temps et de VEspace infinis sont de pures chimères

' Op. cit. Vol. II, p. 179.

- Philosophie de Kant, Préface, p. LXIV. Jacobi revenant en Allemagne, après un séjour de trois mois en France, écrivait de Vaels hei Aachen, le 13 février 1802: „ . . . Unser Villers hat, aus eigener Verkehrtheif, die Sache so verkehrt wie môglich angegriffen. Sie werden lachen wenn ich Ihnen erzahle was ich in Absicht seines Bûches ailes erlebt habe." Luimême s'y est mieux pris et a déjà gagné quelques-unes des meilleures têtes à sa philosophie.

' A la fin de vendémiaire, soit dans la deuxième quinzaine doctobre. Voir Lettre à Georges Cuvicr. Villers écrivait à son ami Schiitz à léna : « Je reviens enfin du pays du charlatanisme et de la forfanterie. .Mon premier soin en remettant le pied sur la terre de la loyauté et de la véritable humanité est de vous envoyer mon salut cordial. »

et qu'elles impliquent même une contradiction. Le Moniteur ^ consacre deux pages au compte-rendu de cet ouvrage. Tourlet, le rédacteur, ne tarit pas d'éloges en faveur de la doctrine des « philosophes français, anglais, et des savants de presque toutes les nations civilisées », celle qui a été irrévocablement fixée par Locke, Condillac, Diderot, etc., celle enfin que Dégérando (sic) a voulu rendre < victorieuse de toute objection » en réduisant à un «silence éternel les partisans des idées innées». Dans ses premiers articles, Tourlet avait fait preuve d'une vivacité d'expressions, d'un absolu dans ses jugements qui dénotaient son aversion pour la doctrine du philosophe allemand; cette fois, il dépasse toute mesure et termine en déclarant dans une note que le système de Kant est de toute fausseté. C'était la défaite complète du criticisme et de son bouillant champion.

Après le retour de Villers en Allemagne, quelques tentatives furent encore faites pour acclimater en France la nouvelle philosophie. Voici, en premier lieu, VEssai d'une exposition de la critique de la raison pure, œuvre d'un Hollandais, .T. Kinker, qui parut à la fin de l'an IX-. En Hollande, la lutte entre les partisans de Kant et ses adversaires avait, avons-nous vu, atteint de grandes proportions. Sous la direction du professeur P. van Hemert, s'était fondé un Magazin ou recueil de pièces relatives à la nouvelle philosophie. Le but des rédacteurs était « d'étendre de plus en plus les lumières-* ». Ils pensaient y parvenir en traduisant et expliquant les livres de Kant et de son école. C'est dans ce Magazin que J. le Fèvre trouva un important article de Kinker qu'il traduisit ''. Dans la préface, le Fèvre adresse aux Français les mêmes reproches que Villers, mais sous une forme beaucoup plus détachée; il se borne à regi-etter que deux nations « justement célèbres par les grands hommes qu'elles ont produits en tout genre de littérature et de science"' » n'aient pas encore daigné s'intéresser à un « système qui vient de révolutionner le monde philosophique ». Il n'est pas, pour le moment, question de prendre parti pour ou contre Kant, mais, comme la lutte entre ce philosophe et ses prédécesseurs est « décisive », il faut secouer l'indifférence qui règne à l'égard de la philoso-

' No 53, du 23 brumaire, an XI, p. 207-208.

^ Première quinzaine de septembre 1801.

■' Kinker, p. VI.

'' L'.' Fèvre a traduit cet article pendant un séjour qu'il fit en Hollande; il y travailla sous les yeu)^ de Kinker et de van Hemert. Kinker, p. VII.

■"' Il entend, par là, la France et l'Angleterre.

— iu —

phie et « examiner les pièces de ce procès si intéressant pour toutes les têtes pensantes ». Le Fèvre croit, comme Villers, que cette philosophie est appelée à mettre fin à des dissensions qui ne pouvaient conduire qu'au scepticisme ou « au mépris de toute philosophie ». Il se garde de reprocher à ses compatriotes d'avoir méprisé le criticisme; s'ils l'ignorent encore, ce n'est pas, comme on l'a dit souvent, qu'ils n'aient de goût que pour l'épigramme et les bons mots. Il leur reconnaît cependant « un peu de paresse » et « trop de superficiel en philosophie ». Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'ils aient accepté « la philosophie du bon sens », puisque la vraie philosophie a été si dénigrée, bien qu'elle seule puisse conduire à la certitude? Elle seule donne une solution satisfaisante à ces deux importantes questions: « Comment puis-je savoir quelque chose? Que puis-je savoir? » Ni Locke, ni aucun autre philosophe n'y ont répondu, puisqu'ils ont tous abouti aux antinomies de la raiso,n; « Kant seul a fourni les moyens de sortir de cet embarras inextricable ».

Pour faciliter la lecture de son livre^. Le Fèvre donne en une colonne l'explication des termes dont « cette science nouvelle » a réclamé la création, espérant que les lecteurs sei'ont « ti'op équitables » pour faire à cette doctrine un crime de la nécessité où elle était d'employer des expressions neuves. Quoique moins volumineuse ' que Touvrage de Villers, la traduction de Le Fèvre est plus complète. Kinker, dans son exposé, n'avait pas touché à la morale, mais il a mieux saisi et plus clairement rendu que Villers - la pensée du maître.

La mise en vente du volume de Kinker fournit à Destutt de Tracy l'occasion de parler de nouveau à l'Institut de la philosophie de Kant^ Tout en rendant hommage aux vastes connaissances du philosophe et à celles du savant hollandais, son interprète, il combat « leur système d'idéologie » ''. Il veut prouver qu'il n'existe en l'homme rien de semblable à ce que Kant appelle raison pure, entendement pur, sensibilité pure, et que nous ne saurions obtenir aucune connaissance pure. Le système allemand repose sur un abus de pensées abstraites, de principes généraux et sur cette croyance erronée que nous jugeons les idées

' 184 pages, précédées d'une préface de 8 pages.

'^ Voir aussi De Gérando, op. cit., vol. II, p. 179.

■' Ueslutl de Tracy prononce un long discours sur la philosophie de Kanl aux séances des '7 et 30 floréal, an X. (Picavet, op. cit., p. XXVI.)

'' Ginguené. Notice des travaux de la Classe des sciences morales et politiques pendant le troisième trimestre de l'an X. Magasin encyclopédique, 1802, vol. 11.

particulières par des idées générales. Il fait, en passant, l'éloge de la France où, à l'encontre de ce gui se passe ailleurs, la philosophie ne forme ni sectes, ni systèmes. ; Cet état de choses est très favorable au progrès des lumières. » Relevant ce qu'il appelle « des phrases usées » sur la prétendue légèreté des Français, il vante leur profonde connaissance des opérations intellectuelles, due aux travaux des « idéologistes qui ont marché sur les traces de Condillac et, fidèles à ses principes, l'ont pris pour guide sans le recevoir pour maître ».

Philosophe d'une réelle valeur, de Tracy a dévoilé quelques-uns des défauts du criticisme. Mais il n'a pris connaissance de la doctrine que dans une traduction latine des ouvrages du maître; puis, il est juge et partie dans la question et se préoccupe bien plus de défendre les sensualistes ', et lui avec eux, que d'examiner avec impartialité la doctrine nouvelle.

Villers n'étant plus là pour défendre Kant, l'honnête Mercier, oublieux de son récent insuccès, tint à honneur de relever le gant. Son mémoire, aussi confus que le précédent, est orné de ce titre bizarre: De Vacte du moi. L'acte du moi est l'affirmation par l'homme de sa personne morale opposée à tout ce qui est physique. Par lui, les « impressions partielles » sont associées en des rapports que les sens ne peuvent donner. -

Mercier se laisse souvent aller à une déclamation nuageuse et obscure; plus d'une de ses formules durent paraître à ses collègues un pur galimatias. Il disait, par exemple: « L'acte du moi équivaut à loutes démonstrations géométriques. » De crainte d'être trahi par Ginguené, il fit lui-même le résumé de son discours qui devait figurer dans le rapport trimestriel. Par représailles, sans doute, Ginguené écrivait: « Les Français ont témoigné pendant longtemps beaucoup d'indifférence pour la philo-

1 L'abbé Morellet — que l'on ne pourra taxer de parti-pris, car il croyait toujours à la bonté des doctrines matérialistes — disait à Jacobi, qu'il rencontrait souvent, à la fin de 1801, soit chez les .Suard, soit chez Mme de Staël, que, grâce à lui, il était intimement convaincu de la supériorité des Allemands sur les Français au point de vue philosophique. II reconnais.sail, non sans le déplorer, que ses compatriotes « avaient la têle aussi peu métaphysique quépique». Ce n'était pas là nue simple boutade, car, à en croire .Tacobi, Morcllel revint souvent sur ce sujet.

2-« Quelle plus fausse théorie, dit Mercier, que de rapporter toutes nos affections cl toutes nos lois morales au plaisir et à la douleur physiques, de méconnaître les lois innées de la conscience, celles de l'amour de la perfection et du beau, et de regarder les sensations physiques et les rapports qui en dérivent comme 1 origine du monde moral. » La moralité, le point le plus élevé de la nature liumaine, est inhérente à l'homme; elle existe « en vertu de l'unité synthétique du moi. »

Sophie de Kant qui occupait et mettait eu fermentatiou l'Allemaguc entière ; quelques ouvrages en leur reprochant avec dureté cette indifférence les ont forcés d'en sortir et il n'est pas sûr que la doctrine du philosophe de Kœnigsberg gagne beaucoup à l'examen qu'ils commencent à en faire. ' » Cette déclaration fait assez voir combien les préventions et l'hostilité de l'Institut à l'égard de la philosophie de Kant ont nui à son introduction en France. Ainsi, Ginguené, que Stapfer et Villers croyaient avoir gagné à leur cause, se laissaif entraîner par l'opinion générale et reniait lui aussi Kant et ses disciples.

L'ouvrage de Kinker semblait une sorte de développement des articles XII à XV de la Ile partie du livre de Villers ;Roux- Bordier, dans Le vulgaire el les métaphysiciens, ou doutes et vues critiques sur Vécole empirique^ tente de compléter la Ir^ partie de l'ouvrage-. Tous les philosophes, dit-il, ont eu la prétention d'arriver à la connaissance de la vérité; or, celle-ci < est une » ; donc, ils sont tous tombés dans l'erreur puisqu'ils en sont venus à se combattre les uns les autres. Examinant les doctrines importantes el les soumettant à une critique serrée, il espère « ébranler la métaphys-ique actuellement régnante » et disposer ; le public

1 Moniteur du 2 frimaire, an XI, N» 62, p. 248. — The Edinburgh Review, Jaiiuary 1803, p. 253, disait au sujet de ces discussions à l'Institut et des espérances de Villers: « . . . nor would it hâve surprlsed us more, had the head quarters of ttie archduke Charles been fixed at l^aris, than if in persevering attendance on the sage of Konigsberg, the experimentalists of the Institute had abandoned their physics, and the gayer literary assemblies their romances and their cpigramms for the study of transcendental aesthetics and ail the refinements and abstractions of pure reason. » Et plus loin : « Itis not in France, in its présent sensualism of taste, that the love of abstract metaphysic can speedely be revived. . . » Tel est aussi l'avis de quelques Français établis en Allemagne; Morlet écrit de Holzminden à Villers : « J'imagine, mon cher ami, que quelque mérite qu'ait la philosophie de Kant, ce n'est point un ouvrage (celui de Villers) qui puisse plaire généralement en France; il faut une grande maturité d'esprit pour le goûter; à ces tètes frivoles, il ne faut qu'amuser et intéresser; la raison est, selon eux, l'ennemie implacable du plaisir; ils vivent au jour la journée des jolies bagatelles, romans et spectacles : voilà ce qui leur convient. . . » (l^r mars 1802.)

2 Le Genevois Roux-Bordier fils publia en l'an X (1802), sous le pseudonyme de \V. R. Boddmer, l'ouvrage intitulé Le vulgaire et les mélaphgsiciens ou doutes et vues critiques sur Vécole empirique. Il dit quelque part dans son livre que son intention première avait été de joindre à son volume « un commentaire du commentateur de Kant » — et il entend par là Villers — afin de démontrer que le livre de celui-ci était absolument insuffisant pour faire connaître la doctrine transcendantale. S'il a renoncé à ce projet, c'est qu'il a estimé que le commentaire eût été « plus curieux qu'inslructit ». Quelques détails biographiques sur Roux-Bordier viennent de paraîhc dans le Bulletin de l'Institut National Genevois, Tome XXXMI, Genève 1907.

pensant » à étudier sans parti-Dris une métaphysique étonnante par la hardiesse de ses principes, la profondeur de sa morale, la fécondité de ses résultats: la métaphysique transcendante. L'école empirique est restée « en arrière du vulgaire dans l'analyse de l'homme intellectuel ». Le vulgaire a mieux su reconnaître quelles sont « les différentes facultés et les opérations résultantes de leur exercice à l'aide desquelles nous acquérons nos connaissances ». Nous trouvons là l'explication du titre un peu énigmatique du livre. Roux-Bordier ife se laisse pas éblouir par les « grands noms » que le temps semble avoir consacrés et s'en prend aussi bien à Condillac et à Locke qu'à Bonnet. Il s'attend à ne rencontrer que peu de lecteurs attentifs, parce que les Français sont habitués à une métaphysique « légère et superficielle » et que les gens prétendent discuter de philosophie dans un salon ou dans un journal « comme on parle des ouvrages de littérature > . Mais les ouvrages de Kant ne se lisent pas ? comme un roman » ; les difficultés que l'on rencontre ne proviennent pas des néologismes, comme on l'a prétendu, < Kant est très peu néologue » ; ses livres sont difficiles à comprendre « parce qu'ils sont profonds. »

Roux-Bordier blâme Villers de s'être adressé au grand public et, afin de se mettre à sa portée, de n'avoir présenté qu' « un squelette très imparfait de la doctrine de Kant ^ ». Luimême ne commettra pas cette erreur - Il exprime son admiraration pour Kant et s'excuse de se « laisser entraîner par ce qu'il y a de sublime dans les vues transcendantales » ; tout en n'affirmant pas que le criticisme renferme la vérité entière, il déclare qu'il a fait faire un pas immense à « la science de l'homme ».

Continuant l'analyse des différents systèmes philosophiques, il trouve Locke insuffisant et mal coordonné et ne comprend pas que ses partisans aient qualifié d'obscure « la Critique de la raison pure qui elle, au contraire, est un chefd''œuvre de logique poui' l'enchaînement des principes et la

1 li eût été préférable de faire une traduction de la Critique de la raison pure « chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe, sans cependant être textuelle ». — IJAUcjemeine Litteratiir Zeitiing du 7 août 1802 estime que Boddiner, en disant de Villers: « qu'il a eu tort de n'avoir pas traité son sujet avec toute la profondeur et les développements qu'il exigeait », prononce un jugement trop dur et méconnaît les vraies intentions (le laiiteur.

^ « La manière inexacie et absurde avec laquelle la plupart des journaux ont rendu compte de l'ouvrage du commentateur de Kant » ne l'engage pas à s'adresser au grand public. Le vidaairc et les mctapliiisieiens, p. 5 à 8, 159, IGO.

clarté des expressions » '. Il critique vivement le Traité des sensations de Condillac, laissant de côté V Origine des connaissances humaines que ce philosophe a condamnée lui-même plus tard '-. Roux-Bordier parle ensuite de Bonnet ■' si mal connu en France et en Allemagne, et développe longuement son système. Quant à Degérando, il le loue d'avoir traité toutes les parties de la philosophie « avec autant de profondeur que de génie ^».

La doctrine de Degérando est, dit-il, < la plus satisfaisante, la plus propre à être appliquée au perfectionnement des autres sciences ».

Nous trouvons encore, dans le Journal des Débats-', un article de Mercier sur Kant, dans lequel l'auteur s'attache surtout à prouver que ce philosophe, loin d'èti'e un athée, a posé les fondements solides d'une foi religieuse.

Trois mois auparavant, le Puhliciste '■ avait inséré un article favorable au philosophe de Kœnigsberg. « Les autres métaplwsiciens se sont arrêtés où la lumière leur a totalement manqué », dit le rédacteur; Kant a voulu « aller plus loin > et s'est égaré. Si l'on écarte la foule « de termes nouveaux dont il a bouffi sa philosophie », celle-ci se réduit à ; peu de chose », voire même à rien de solide. Quant à Villers', l'auteur de l'article le déclare homme d'esprit, regTettant son air < dédaigneux et méprisant pour Locke et Condillac » ; il lui trouve « de la force dans l'esprit, de l'élévation dans le caractère et du zèle pour la science ».

Le 19 ventôse, an X, louvel article du Publiciste sur le criticisme. mais d'un tout autre ton. A propos de l'article paru

^ Il y a loin, ajoute Roux-Bordier, de « la seule table des chapiti-es de la Critique de la raison pure au tableau de nos prétendues idées originales tel que l'a dressé Locke ». (p. 81, op. cit.)

2 Roux-Bordier estime que Villers a commis une erreur en critiquant ce dernier ouwage.

3 Villers, le commentateur de Kant, avait oublié de parler de ce philosophe.

'Celait peut-être excessif et Roux-Bordier semble en avoir eu conscience^ car dans l'exemplaire de son ouvi-age que possède la Bibliothèque de Genève, il a corrigé ainsi: « avec autant de sagacité que de talent ».

■ 21 pluviôse, an X (10 fé\Tier 1802). Voir un article signé Z, dans les Débats du 18 ventôse.

'■ 15 frimaire, an X (6 décembre 1801). " Qu'il appelle Villiers.

dans les Débats. Le Roy i, dans une Lettre sur la philosophie de Kant, expose avec tout le sérieux que comporte le ; ujet c^ qu'il a compris de la doctrine du philosoplie à travers les livres de Villers cl de Kinker et explique le mieux qu'il peut sa terminologie nouvelle.

Dans le Journal des Débatr,-, un « disciple du sage de Kœnigsberg > donne un aperçu de la Tendance morale et religieuse de la philosophie de Kant; c'est la mise en aphorismcs du dernier chapitre (XYle) du livre de Villers. L'auteur affirme que Kant a forcé, jusque dans leurs derniers retranchements, matérialistes, athées et esprits forts.

Mentionnons encore une critique adressée au rédacteur du la Clef du cabinet des souverains.-^ i En voici les points les plus saillants: Dans la l'e partie de son ouvrage, Villers ne fait que <; projeter de temps en temps les principes de Kant qui sont difficiles à saisir parce que là, ils sont décousus » ; la Ile partie est < plus méthodique ». Mais fauteur ne peut admettre la façon de raisonner de Kant et prétend que le chapitre qui traite de Ja raison pratique détruit tout ce qui a été avancé dans les précédents.

On pourrait s'étonner que les journalistes aient attendu si longtemps pour parler du livre de Villers; l'énigme n'est peutêtre pas si difficile à résoudre et nous en trouvons la solution dans une lettre de Stapfcr à Usleri '* ; nous y découvrons aussi la raison qui a porté Bonaparte à réclamer à Villers un court résumé de son livre, en même temps que nous nous expliquons pour-

1 Indication manuscrite de Villers; l'article n'est pas signé. Le rédacteur du Publiciste ajoutait cette note: « Nous doutons qu'elle (la philosophie de Kant) fasse quelque fortune hors de V Allemagne, mais il est utile de la discuter et de s'en former une juste idée. » Cependant, on n'insère que deux des trois lettres de Le Roy annoncées sur ce sujet. (19 ventôse, an X.)

- 17 vendémiaire, an X.

2 Par Gaudry, d'Orléans.

' 15 août 1801, Stapfer à Usteri: « Villers Buch ûber Kant ist

hier aus Furcht vor den Juden, nirgends recensirt worden. Man hal Bonaparte weiss geniacht, dass dièse Philosophie die Throne und Altare jeder Art untergrabe. Der Polizeiprâfekt hat an aile Journalisten einen Befehl erlassen, weder pro noch contra iiber irgend eine Religion oder Staatsverfassung spéculative Riisonncments zu diiicken. Villers, der mich oft besuchl, ist ein interessanter, talentvoUcr junger Mann.» Il se pourrait bien qu'elle se rapportât à Villers, cette anecdote qu'Henri Heine cite quelque part: Napoléon, après lecture d'un compte rendu sur la philosophie de Kant, se serait écrié: « Tout cela n'a aucune valeur pratique et les affaires du monde ne sont guère avancées par des hommes tels que Kant, Cagliostro, Swedenborg et Philadelphia. »

quoi Villers s attache surtout à démoutrer que la pliilosophic de Kant n'est pas antireligieuse, qu'elle est, au contraire, le plus solide soutien de la morale.

- Nous avons vu, par la lettre que Villers écrivait à son ami Schûtz. quel sentiment d'amertume lui avait laissé son insuccès; il n'était pas homme à supporter des critiques et les railleries sans y répondre et n'attendait qu'une occasion pour donner libre cours à son ressentiment contre les littérateurs et surtout contre les idéologues. Elle se présenta bientôt. Gall faisait alors une tournée en Allemagne et mettait en émoi le public savant; les journaux ne parlaient que de lui et les échos de sa renommée parvenaient jusqu'cà Paris. Les théories de Gall se prêtaient fort bien à la critique de maintes idées chères aux philosophes français et Villers s'en servit comme de canevas pour y tracer toutes les réflexions sarcastiques que lui suggérait la haute opinion que ses compatriotes avaient deux-mêmes. Il publia sa « Lettre à Georges Cuvier ' de VInstitut national de France sur une nouvelle théorie du cerveau, du docteur Gall; ce viscère étant considéré comme l'organe immédiat des facultés morales»-. Cette brochure débute par un très « intéressant > exposé des découvertes et des travaux faits en .Vllemagne'' ces derniers temps. Villers passe ensuite à l'analyse du système de Gall, faisant l'histoire des différentes opinions émises sur le siège de l'âme, depuis Descartes en France jusqu'à Sommering en Allemagne. Les traits satiriques v abondent ainsi que les allusions à la philosophie de Kant K S'il attaque les idéologues, il sait ménager et flatter quelques amis "'. Le prudent Cuvier ne fut qu'à moitié

1 Nivôse, an X, janvier 1802. Metz, chez Collignon, imprimeur et libraii-e, brochure de 82 pages.

2 A.-L. Miilin, Magasin encyclopédique, 1802, tome 44.

3 II revient sur la distinction des choses en soi et des phénomènes sur le Temps, l'Espace, la Matière, etc. (Voir p. 17, 18, 23, 24, 80, 81, op. cit.)

^ Il glisse même une allusion élogieuse à l'égard de Bonaparte.

■ Pourquoi adresse-t-il cet opuscule à Cuvier? II nous le dit en commençant: « Vous êtes du très petit nombre de ceux qui, sur la rive sauche du Rhin, rendent au moins une demi-justice aux gens de la rive droite Vous avez lu et saisi sans effort ma Philosophie de kant, laquelle! m'a attiré tant d'injures et d'impitovables réfutations de la tourbe des critiques parisiens. Votre opinion et celle de quelques hommes éclaires m a consolé du petit malheur d'avoir été jugé de travers par ces messieurs. Principibus placuisse viris non idfinm laus est. Et heureusement que leurs clameurs n'arrêteront pas le cours d'une réforme qui s'opérera tôt ou tard dans le domaine de la pensée. » — Villers avait surpris un jour Cuvier «déchiffrant les idées de Schelling sur la philosophie de la nature x- il neji fallait pas plus pour lui concilier sa haute estime et son amitie. -- i>Cuvier, dcr ziigleich volkommen gui deutsch wciss . . .", disait ^^ . de llumboldt à Goethe \laiis une Icltn.- datée de Paris 1798.

satisfait de se voir adj'esser pubMquemeiit cette lettre, bien qu'il la trouvât « charmante ». '

Enti'e temps, l'Institut désapprouva une fois encore la doctrine du philosophe de Kœnigsberg en couronnant le Mémoire de Maine de Byran: L'influence de V habitude sur la faculté de penser -, réponse à la question posée par la Classe des Sciences morales. Comme l'écrivait le correspondant parisien des Hamhurgischen unpartheischen Correspondcnten (22 octobre 1802), le mémoire était « une œuvre vraiment remarquable . . ., mais pleine de principes antikantiens »

Nous arrivons maintenant à V Histoire comparée des systèmes philosophiques de Degérando -l, si impatiemment attendue et que l'auteur, en prévision des attaques dont elle pourrait être l'objet, rédigeait avec le plus grand soin. On savait par avance que Degérando préparait une réfutation en règle de Kant. Ce livre, dit l'auteur, est un développement du Mémoire sur les connaissances humaines. Il serait évidemment exagéré de prétendre que Degérando n'eut, en l'entreprenant, d'autre préoccupation, que celle de combattre l'influence de Villers; cependant, plus d'une page semble devoir son origine aux discussions que fit naître la philosophie de Kant '* et l'ensemble laisse l'impression que, sans la prétention de Villers à vouloir être l'initiateur

1 Ce petit écrit attira sur Villers les foudres des journalistes. I..,es rédacteurs du Mercure de France se distinguèrent par leur violence. Ils feignaient de croire que Gall cherchait réellement les organes des diverses facultés dans les bosses du crâne. Malgré tout, cet opuscule gagna des partisans à Gall et il se forma une société pour étudier ses théories (voir lettres écrites de Paris par Reichard); bientôt même, une nouvelle étude du système parut à Paris, chez lieinrichs, sous le titre: Exposition de la physionomiqiie du Z)»' Gall, an XII, 255 pages in-8o. L'écrit de Villers était, du reste, assez sérieux pour qu'un disciple de Gall, le docteur Griiber, en fît une traduction allemande annotée qui parut à léna en 1803 (124 pages) et pour que les journaux allemands en donnassent un compte-rendu. Voir; Allgcmeine Litteratur Zeitung du 9 et du 10 janvier 1805.

- Le jury, dont le président était Cabanis, couronna le modeste philosophe qui avait eu cependant sept concurrents.

•' A Paris, chez Heinrichs, cet ouvrage parut dans les premiers mois de 1804. Il était dédié à l'Académie roj'ale des Sciences et des Lettres de Berlin.

■' On pourrait même dire que, laissant de côté l'ouvrage de Kinker ou les articles de Neufchâteau dans le Conservateur, Degérando s'en tient uniquement au livre de Villers; il suffit, pour s'en convaincre, de lire les notes des pages 172 à 175, 177 à 179, 246 et 266 du vol. II, et des pages 579 et 580 du vol. III. Quoique l'ouvrage n'ait paru qu'au commencement de l'année 1804, la préface, datée de ventôse, au XI (février 1803) montre que Degérando l'a écrit au moment où. la lutle pour et contre la Philosophie de Kant était la plus vive, soit à Flnslitut, soit dans les journaux.

du criticisme, Degérando n'eût pas montré une telle vivacité dans son attaque. Du reste, il se ravisa et, par la suite, revint sur quelques-unes de ses critiques.

La pensée de Villei's en écrivant son Essai avait été de démoiib-er à ses compatriotes qu'ils ne pourraient rien trouver de supérieur au système de Kant. Degérando préconise la philosophie de l'expérience qui « saUsfait à tous les besoins légitimes de l'esprit humain « ' ; qui « fixe ses principes précisément au point où les systèmes se séparent lorsqu ils s égarent en des sens opposés et.... offre les moyens de les rai ler par une pacification aussi désirable qu'universelle >>.- - N est-ce pas là iustement un des grands avantages que Villers relevait en faveur de Kant et que l'on reconnaît encore aujourd hui !

Villers avait prêché la réconciliation de la philosophie empirique et de la philosopliie rationnelle en donnant a cette dernière la suprématie. Degérando prétend, de même « marier d'une manière aussi stable que légitime la méthode empirique et la méthode rationnelle ^ », mais, c'est au bénéfice de la première que se conclut cette union. Les intentions de Degérando percent jusque dans la disposition des chapitres, 1 ayant-dernier étant réservé à la -démonstration, des erreurs du criticisme ^ afin que le suivant, couronnement de tout l'ouvrage, soit consacré à la philosophie de l'expérience et la presen e comme satisfaisant aux besoins de la raison, devant établir 1 harmome dans les facultés intellectuelles et la paix entre les diverses

1 p. 555, vol. III, op. cit.

2 p. 562, id.

3 Voir J Tissot, Préface de sa traduction de la Critique de la raison uure tome I édit de 1864. - Si Degérando consacrait une place considé- Se iux systèmes qu'avait fait naîfre la philosophie de Kant (ceux de Re'inhJlï^ lfâî?1cl?elling, Bouterweck, Bardih), c'est cç^U tenaU a prouvpr à ses lecteurs que dès que ce fameux système, qui auiait dii i amener le cahn? dans a république des philosophes, eut « attiré l'opinion publique et ?cau1s un SrtaFn nombre de partisans, il a immédiatement engendre em?e ses nartisans eux-mêmes, une nouvelle division, un nouveau partage de sectes Son mons animées dans leurs contestations mutuelles que celles folifl^Z o'pïrer la réunion ». Cela venait de ce que ^^^^^^ « cnrun amakame d'éléments mcompatibles dont la lutte necessaue «-t eicinel^e a dû se manifester de nouveau, dès le premier développement qu ils ont reçus ». (Vol. III, p. 545, 546.)

4 op. cit., vol. III, p. 581, conclusion.

• Il dit entre autres que « la croyance de Kant nous fait croire à des absurdUés !>; que « le criticisme renfermée des f™^ n%6"p " s^ iTavai' malheureusement converties en erreurs, e C Ce chapitie a 46 pages. 1 avau déjà parlé de Kant et de son école, des destinées de '1 Ph^l^^oP^^'^ '^'^'^"^ aux chap. 16 et 17 du 2^ vol. (fin de la l^c partie, p. 16/a .38b.)

sectes philosophiques, atteignant le but de toute pliilosophie, complétant el rectifiant les divers systèmes.

Si Villers se monti'e partisan trop absolu du criticisme, Degérando ne l'est pas moins de l'empirisme^; il n'a guère moins d'enthousiasme et de phraséologie que son adversaire, et, s'il le prend vivement à partie au sujet des reproches que celui-ci avait faits aux Français, nous avons déjà pu constater qu'il ne se fait pas faute de les leur adresser à son tour,enles: présentant toutefois sous une forme plus adoucie. Tout comme Yillers, Degérando dit que « les rivalités nationales et les rivalités littéraires devenues plus vives encore mettent plus d'obstacle » au développement de la philosophie; que «l'esprit de méditation devient trop rare » ; il regrette que l'on soit dégoûté <: des recherches d'érudition »; il déplore qu'une « faveur singulière » attire tout le monde vers les « sciences physiques et mathématiques », et constate que « la considération de la philosophie s'est affaiblie dans l'opinion ». Bien mieux, il reconnaît ; cette disposition trop générale à la frivolité » qui <: domine aujourd'hui dans la plupart des esprits » et dirige « toutes les ambitions vers les succès littéraires », subordonnant « les intérêts de la vérité aux agréments des formes -. Au risque de se faire accuser de parti-pris en faveur de l'Allemagne, il loue les savants de ce pays qui se distinguent « généralement par un penchant plus marqué pour ces liaisons systématiques dont se composent les théories, par une étude plus laborieuse des systèmes de l'antiquité et par toutes les recherches qui supposent une attention plus fixe et une patience plus infatigable ». •'

I Voir ce qu'il dit, p. 580.

- Vol. III, p. 113 à 115, passiin.

' Vol. III, p. 107. Degérando et Villers n'étalent pas seuls de leur opinion ; il suffit de citer B. Constant, Stapfer. Mais, un autre encore avait fait aux Français des reproclies semblables, c'est Condorcet (voir tome X de ses Œuvres, p. 289, édition en 21 volumes, 1804.

II esl tempi de dire quelques mots du succès financier de la Philosophie de Kant. Tout d'abord, le volume ne se vend guère en France, mais ensuite, grâce à la polémique ([ui a suivi son apparition, la curiosité s'est éveillée, et « l'on achète », écrit CoUignon à Villers. En Allemagne, la vente a été manqnée en 1801, le livre n'étant pas encore prêt au moment oii s'ouvrait la grande foire de Leipzig; en 1802, les gens n'en veulent plus, croyant que CoUignon ne leur offre qu'une traduction française de Kant, bien qu'il s'évertue à les vouloir détromper. Rien d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisc[u'on attend la traduction allemande de l'ouvrage de Villers qui avait été annoncée; en outre, la plupart des articles qui devaient faire connaîU-o son livix; au public n''avaicnl pas encore paru. Aussi CoUignon ne perd-il pas tout espoir. L'année suivante, « le Kant prend davantage »; ce fut la dernière année de succès; peu à peu les esprits se détourneront de Kant et de son introducteur.

En 1801, le débat reprend encore avec quelque vig'ueur, à la suite des luttes religieuses — qui devenaient plus ardentes — de la publication du gi'and ouvrage de Degérando et de celle de

I Essai de Villers sur la Réformation de Luther où, en plusieurs passages, l'auteur revenait sur linfluence de la philosophie de Kant en Allemagne.

Le Journal des Débats du 24 janvier consacre sa rubrique Variété au Portrait des philosophes dans la manière noire. L'auteui' de l'article confond volontairement les partisans de la philosophie, tant de la française que de l'allemande, avec ce qu'on appelait « les philosophes » dans la seconde moitié du XVIIIfc siècle, ceux qui, pensionnés par les nobles, bas et rampants avec eux, courtisans des coui'tisans, attaquaient dans leurs ouvrages toutes les institutions pour les ruiner dans l'opinion.

II tient à i^rouver que le parti philosophique de 1801 et de 1804 est toul aussi dangereux pour la tranquillité publique que l'a été autrefois celui des Diderot, des Voltaire, des D'Alembert, des Helvétius. Il en parle comme d'une « ligue nombreuse composée des sots, des ignorants, des charlatans et des fanatiques révolutionnaires », ennemis du repos public et de la religion, et dénonce le Publiciste, le Journal de Paris, le Citoyen français comme les journaux de ces « énergumènes ».

Dans leurs cahiers de janvier et de mars, les Archives littéraires publient un article de Schweighâuser sur Vétat actuel de la philosophie en Allemagne. Dans Kant et ses ouvrages de philosophie spéculative, il jie voit qu'un « mélange vie scepticisme et de dogmatisme auquel on peut reprocher beaucoup d'obscurité » et n'attache quelque importance qu'à la pai'tie morale de la doctrine. En bon élève de Jacobi, il constate ironiquement que Kant a fait place à Fichte qui, lui-même, a été renversé par Schelling, ce qui ne prouve guère en faveur de la stabilité de ces systèmes. Le rédacteur des Archives profite de cette occasion pour se moquer agréablement dans une note des professeurs de philosophie allemands auxquels il faut un système. <; bon ou mauvais >.' , •

1 II faut cependant citer le passage suivant de cet article dans lequel Schweighaiiser essaye d'expliquer les raisons de réloignement qu'éprouvent les Français pour la philosophie de Kant. « Ce n'est peut-être pas le langage seul qui nous sépare de la philosophie de Kant, ce n'est même pas robscuritc reprochée à ses écrits et qui ne procède presque uniquejiient que de l'abstraction des matières qui y sont traitées; non, c'est la tendance particulière et la modification qu'a prise notre esprit. Nous nous sommes tellement et si solidement établis sur le terrain des réalités senSble5 que nous regardons comme illusoires toutes les réalités d'un autre ordre. . . . Nous avons choisi, en effet, et cultivé le monde sensible avec une supériorité, une magnificence qui nous a éblouis et nous fait perdre de vue le second élément de notre nature. »

Le 12 février de cette même année s'éteignait le philosophe de Kœnigsberg. A cette occasion, Villers affirme une fois de plus son admiration pour ce maître vénéré et lui consacre un article nécrologique dans les Archives littéraires. Il résume les principales idées du système de Kant et rappelle que peu d'hommes ont montré moins de souci que lui de séduire par le style et que cependant, « peu d'écrivains ont excité autant d'enthousiasme que lui, ont électrisé aussi puissamment les têtes » ; son influence ne cessera plus de se faire sentir. Villers reconnaît — ce qu'il n'avait pas fait dans son Essai — que si ce philDsophe est peu connu en France, cela tient aux troubles politiques qui ont isolé ce pays de ses voisins. Il engage ses compatriotes à abandonner « le terrain des réalités sensibles » où ils se tiennent « trop solidement établis » et à étudier Ja philosophie de Kant non dans des comptes-rendus, mais dans les ouvrages du maître. Voilà Villers assagi par l'expérience ou, peut-être, tempéré dans ses rancunes oar le sentiment si pénible de la mort du maître. Il a pris son parti de ses déboires, mais non sans hauteuj'.' c, i .

Dans le fascicule d'octobre-décembre 1805, les Conjectures sur le commencement de Vhistoire du genre humain sont présentées au public des Archives; toutefois on prend la précaution de les donner bien plus comme un exercice d'imagination auquel s'est amusé Kant gue comme une théorie sérieuse, et l'on ne défend nullement les opinions du célèbre philosophe.

A partir de ce moment, les articles et les livres philosophiques se font de plus en plus rares. Napoléon a pris en mains le pouvoir et étouffe toute manifestation d'une pensée individualiste-; il a surtout en horreur l'idéologie allemande. Un

1 « Ecrivant d'abondance, dit-il, j'oublie que je m'adresse à une partie du public européen pour qui ces mêmes vérités ne seront peut-être que des assertions vagues, non prouvées et même téméraires. Ce n'est que dans la patrie de Kant que ce langage peut être complètement entendu, non seulement au milieu de l'école qu'il y a fondée, mais, au milieu de l'opposition philosophique qu'elle y a rencontrée; car — souvenir de ses cruelles expériences en France! — on ne peut tenir compte en aucun pays de l'opposition qui n'est pas philosophique. » Pour plus de renseignements, Villers renvoie le lecteur à son livre.

- Le 9 octobre 1804, il écrit qu'il voit avec peine des journaux comme les Débats, le Mercure, attaquer les philosophes; il désire que ces feuilles évitent tout ce qui pourrait « réveiller les haines des partis qui avaient tous également contribué à troubler la tranquillité publique ». Ainsi, il fait taire même ceux qui croient défendre ses idées; par politique, il veut que le silence se tasse sur ce chapitre. Aucune attaque, pas plus d'un côté que do l'autre, tel est son progi-amme. — Stapfer écrivait à Usteri : ,,Der Geist der Lilteratur hat sich ganz nach dem Zeitgeist gemodelt. Unbedingte

dernier essai est fait en 1809 par Ancillon, membre de l'Académie de Berlin qui publie ses deux volumes de Mélanges de littérature et de philosophie. Il cherche à établir les dissemblances qui caractérisent les littératures françaiise et allemande et surtout les mouvements philosophiques dans les deux pays. Dans sa Préface, puis dans deux Essais, l'un sur le scepticisme, l'autre sur le premier problème de la Philosophie, et surtout, dans son essai sur l'existence et sur les derniers systèmes de Métaphysique qui ont paru en Allemagne, il donne un aperçu assez exact du mouvement philosophique de ce pays, analysant le système de Leibnitz, celui de Kant, de ScheUing et de Fichte, exposant ses doutes sur cet idéahsme transcendant, montrant les défauts de ces systèmes '. Mais on n'en est plus à discuter de philosophie; le livre est venu trop tard; on ne veut, on ne peut plus aborder de tels sujets. « La grande muraille chinoise », comme dit Slapfer, s'élève chaque jour davantage. Les lois sur la presse, la censm^e plus pointilleuse de jour en jour, les droits énormes dont on taxe, à leur entrée en France, les livres étrangers, font que la librairie se meurt, que le public ne lit plus et que l'on se désintéresse de toutes les questions qui font vivre une littérature-. Tout plie devant Napoléon et se

Lobpreisung der Schriftsteller du gi-and siècle, wie man es nennt (I.udwig XIV.) und Herabwurdigung der Scribenten des letztverflossenen, losschlageii auf ailes, was nur von ferne einen Anstrich von [reiem^ unabhângigem Geistergange an sich trâgt, schimpfen auf jMetaphysik, StellvertretuDgssvstem und Revolutionsgrundsâtze — sLnd nothwendige Ingredienzen èiner Schiift, die gefallen und gelobt sein soll." Auis P. A. Stapfers Briefwechsel, hgg., von R. Luginbuhl ; voir Qiiellcn zur Schweizergeschichtv, vol. XI, p. 131.

1 On s'inquiétait peu des reproches qu'Ancillon adressait aux successeurs de Condillac ou des défauts (fu'il constatait chez Kant, Fichte ou Schelling. Voh- Ancillon, op. cit., vol. II, p. 107-108. Cependant, ceux qui s'intéressaient encore au sort du criticisme s'inquiétaient de la direction qu'il prenait. Blessing écrivait à Grégoire: « Kant, Fichte et Schelling nous ont régalé d'un mysticisme enté sur l'idéalisme tellement sublimé, spiritualisé, alambiqué, qu'il ne restera à la fin de l'idée fondamentale et consolante du Dieu vivant que la notion vague et abstraite d'un ordre moral qui s'observe dans le gouvernement du monde, notion qui, d'après le dire de ces messieurs, ne résulte c[ue des lois relatives de nos pensées humaines. » Revue philosophique de France^ vol. XVI, p. 59. Encore faut-il habiter Strasbourg, comme Blessing, et être pasteur ou philosophe pour s'inquiéter de cette tendance. En France, plus rien de tout cela ne touche personne.

- Slapfer écrit à Laharpe, le 18 août 1810: « C'est une expérience que de boucher hermétiquement les issues par lesquelles entrent ou séchappent les idées : il est curiiux de voir jusqu'à quel point l'on se rendra maître de ce gaz. » Il ne croit pas, malgré « l'habileté des gens qui expérimentent et la d'^ocilité de leurs instruments », malgré « la belle hiérarchie des man-

soumet. Le silence se fait sur les problèmes de la philosophie, on affecte d'ignorer «l'idéologie» allemande; on ne parle plus de Kant'. L'aversion de l'empereur pour les spéculations de l'esprit va grandissant. Si, en 1802, dl avait horreur des mots « raison » et « métaphj^sique » dont abusaient les partisans des doctrines libérales, en 1812, il accuse la philosophie de tout ce qui contrecarre sa tyrannie. -

Villers, apprenant que Barbier, le bibliothécaire de Napoléon, prépare, pour l'année 1808, sa Bibliothèque d'un homme de goûl\ fait encore une tentative pour rappeler aux Français le nom de Kant et prie Barbier de retracer à ses compatriotes les efforts qui, sept ans auparavant, avaient été faits pour les initier à la doctrine de la critique. Celui-oi voulut bien s'y prêter.

Avec l'arrière-pensée de donner, dès qu'il en aurait le loisir et cju'il jugerait les' circonstances favorables, une seconde édition de son Kant, Villers suivait attentivement tout ce qui

darins » chargés de maintenir « l'ordi-e dans l'empire » que l'opération réussira. Le 3 septembre, il écrivait de nouveau à Lahai-pe: « Ce pays-ci n'a jamais été propice aux liunières. La Révolution n'a fait cpi'amener de nouvelles modes, d'autres formes d'arbitraire; le fond est toujours resté le même. L'empire de la vérité et de la vertu ne perd rien en perdant la France. »

1 En 1805, Prévost jnotait dans ses Essais de philosophie que les esprits ne semblent pas disposés à accueillir favorablement la doctrine de Kant. (Picayet, op. cit., p. XXX.) Thurot, Daùnou, Laromiguière en parlent avec mépris, et c'est leur opinion cpii prévaut, ainsi que celle de Destutt de Tracy. En 1802 et 1803, on guerroyait encore conti-e la philosophie allemande; on s'est vite lassé de ce débat, comme le constate le Publiciste (21 brumaire, an XIII). On trouve encore dans les Archives littéraires de 180(5 une traduction libre d'un Traité de Kant sur la Théodicée, mais l'œuvre est sans nulle valeur.

" Napoléon disait après la conspiration de Malet: « C'est à l'idéologie, à celte ténébreuse métaphysique qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut, sur ces bases, fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces erreurs devaient et ont amené effectivement le régime des hommes de sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir? Qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il était impo.ssible d'exercer? Qui a détruit la sainteté et le respect des lois en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice, de la nature des cho.ses et de la justice civile, mais seulement de la volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, administratives, politiques, militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un Etat, ce sont des principes constamment opposés qu'il faut suivre. » La censure sons le /cr Empire^ Welschinger. Les « grands mois » des idéologues ont le don de le mettre en fureur.

pai-aissait en Allemagne sur la philosophie contemporaine'. Il ne put mettre son projet à exécution et dut même renoncer à écrire, pour la Biographie universelle - de Michaud, l'article sur Kant dont Stapfer l'avait prié de se charger; ce fut ce dernier qui le rédigea. L'exposé clair et très intéressant de Stapfer ne trouva même pas grâce auprès des directeurs de l'entreprise et fut amputé en plus d'un endroit. Pour tout ce qui touchait à la doctrine, Stapfer renvoyait le lecteur aux livres de Yillers et de Degérando ; il développait surtout la manière dont Kant avait été amené à concevoir son criticisme et consacrait plusieurs pages à Hume, précurseur de Kant. Dans la seconde partie de l'article, il résumait en quelques paragraphes les ouvrages les plus importants du philosophe.

Ce fut, avant V Allemagne de Mme de Staël, la dernière tentative faite pour amener les Français à rendre enfin justice au grand penseur de Kœnigsberg. Même le livre de Mme de Staël ne suffira pas à assurer à Kant la faveur des philosophes fran-

1 Bégin rapporte, dans la Biographie de la Moselle, tome IV, article Villers. p. 443, que M. Stounn, beau-frère de Villers, avait eu Tintention, après la mort de celui-ci, de donner une seconde édition de VEssai sur Kant et s'était déjà entendu avec l'éditeur Barba, mais il lui fut impossible d'obtenir des héritiers les manuscrits qui lui étaient indispensables. Il ne semble pas que ces renseignements soient exacts, car M^e de Rodde, nui hérita des papiers de Villers, demeura en bonnes relations avec la famille, seulement, etle ne trouva, sans doute, pas ce que demandait iM. Stourm. Villers, qui toute sa vie s'occupa de Kant, ne faisait que prendre note sur de petits feuillets, au hasard de ses lectures, des articles ou des livres qui l'avaient intéressé. Il n'avait commencé aucune rédactic?a nouvelle et on n'en trouve aucune trace dans les papiers que possède depuis 1830 la Bibliothèque de Hambourg. — Stapfer aurait aussi désiré « que l'on réimprimât un ouvrage qui est encore l'exposé le plus clair publié jusqu'ici en français, qui a ramené plus d'un sceptique aux principes religieux et qu'on jugerait aujourd'hui avec plus d'impartialité et de faveur grâce aux changements qui sont survenus dans \qs opinions en matière de philosophie et auxquels cet ouvrage même a incontestablement coopéré ». Biographie universelle de Michaud, tome 43. Le volume était en effet devenu si rare vers 1830 qu'il se vendait de 18 à 24 francs.

2 Michaud voulait publier une grande Biographie universelle et avait chargé Stapfer et Guizot de la rédaction d'à peu près 6000 articles; pour alléger un peu sa tâche, Stapfer avait prié Villers de faire les biographies de quelques réformateurs et philosophes allemands, entre autres, celle de Kant. Villers espérait, par ce nouvel article, attirer une dernière fois l'attention des Français sur le philosophe de Kœnigsberg; mais, en 1810, nualade et détourné de ce projet par des travaux plus pressants, il prie Stapfer de bien vouloir le dégager de sa promesse et ne conserve plus qu'une cinquantaine de biographies de moindre importance. (Stapfer à Usteri, 21 février 1810.) Il ressort d'une note qui se trouve dans le I^r volume des Mélanges de Stapfer, p. 132, que Villers «avait rédigé pour la Biographie universelle » cet article « dont il n'était pas content et qu'il désirait voir refondu ».

çais ' ; et il faudra toute l'obstination de Cousin, soutenu par réian romantique, pour fixer leur attention sur la philosophie allemande.

1 Suard, qui avait passé quelques années en AUeanagne, osait cependant écrire après la publication de l'Allemagne: « Quant à la philosophie de Kant et de ses disciples, j'ai regret au temps et au talent queM"ie de Staël a perdus à l'expliquer et à leclâirer. »

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