‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 8 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Charles de Villers et M'"^ de Staël.

M"' de Staël connut les articles publiés par Villers dans le Spectateur du Nord et s'en inspira dans (a Littérature. — Ce qu'elle pouvait connaître de l'Allemagne au moment où elle publia son ouvrage. — Jugement qu'en portent Villers et divers autres. — M"' de Staël se met à l'étude de l'allemand. — Une correspondance active s'échange entre elle et Villers. — Discussions littéraires et philosophiques; le goût en littérature. — Préface de Delphine. — Activité littéraire de Villers dans les années 1802 et i8o3 — Son deuxième voyage en France ; sa lettre à Goethe à la veille de son départ. — M"" de Staël exilée. — Entrevue de Metz en octobre i8o3. — Querelles et réconciliations; reproches et brouille.

Le 11 mars 1800, Baudiis écrivait à Villers: « Pougens me mande: J'ai reçu la Critique de la raison pure et l'ai prêtée de suite à Mme de Staël qui en avait besoin pour son nouvel ouvrage, Pougens ne me dit pas ce que c'est que ce nouvel ouvrage; mais vous voilà avec Kant entre les mains d'une |emme célèbre ' et qui a des prétentions en métaphysique comme en beaucoup d'autres genres. Je serai impatient de lire ce qu'elle dira du philosophe allemand. »

Le Spectateur du Nord, avons-nous dit, s'était vu interdire l'accès de la France six mois après son apparition; cependant, un certain nombre de personnes, plus curieuses des choses d'Allemagne que soucieuses de plaire au pouvoir, avaient réussi à se procurer des exemplaires de ce journal. Au premier rang, citons Charles Pougens qui s'intéressait tout particulièrement à la littérature et à la philosophie allemandes et prétendait même être le seul bien informé sur ce sujet.-

Le livre auquel Baudus fait allusion n'est autre que La Littérature et sa lettre est dune importance majeure, puisqu'elle

1 Nous avons tout lieu de croire que cet article sur Ivant ne fut pas ie seul dont elle eut connaissance et qtie Pougens lui communiqua tous ceux que Villers avait publiés dans le Spectateur.

^ Pougens avait récemment fait paraître son Esscd sur les antiquités du Xord.

établit d'une manière indiscutable qu'au moment où Mme de Staël composait cet ouvrage d'esthétique littéraire qui inaugure son rôle d'initiatrice du mouvement romantique en France, elle prenait connaissance des écrits de VlUers. Elle entrait ainsi pour la première fois en contact avec ce Français dont l'idéal est d'acclimater dans sa patrie les idées et les sentiments germaniques, elle s'intéressait aux vues de cet homme qu'elle connaîtra bientôt personnellement et qui exercera sur le développement de son goût et de ses théories littéraires et philosophiques une influence décisive.

Toutefois, pour bien déterminer la valeur de cette influence sur M™e de Staël et, par suite, sur le mouvement littéraire du début du XIXe siècle -- puisque le Spectateur du Nord et les articles de Yillers sont demeurés presque sans action — il est nécessaire que, dans une brève esquisse, nous précisions ce que Mme de Staël et son entourage connaissaient déjà et pouvaient connaître de l'Allemagne.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, quelques-unes des productions de la littérature allemande étaient appréciées à Paris. L'esprit « cosmopolite » des Français, a-t-on dit, les entraînait doucement vers l'Allemagne . Mais Mme de Staël n'avait encore accordé que peu d'attention au mouvement d'idées des pays d'outre-Rhin jusqu'au moment oiî, en 1798, dans ses conversations avec ChênedoUé, sous les ombrages de Coppet, elle discutait de l'influence d'Ossian et établissait des distinctions entre les littératures du Nord et celles du Midi.i

L'année même de la naissance de Mme de Staël, l'abbé Brute de Loirelle traduisait les Pastorales et Poèmes de Gessner 2. Quelques années après. Dorât publiait Vidée de la poésie allemande 3. En 1750, Melchior Grimm avait publié, dans le Mercure \

1 Ste-Beuve, Chateaubriand et son groupe, vol. II, p. 190.

2 Paris 1766, cité par Siipfle. Geschichte des deutschen Kidlureinflusses auf Fran/creich, vol. I, p. 192. L'abbé Brute de Loirelle met la gloire liUéraire de l'Allemagne immédiatement après celle de l'Angleterre et de la France, donnant ainsi à r.\llemagne la place qu'avait jusqu'alors occupée l'Italie.

•' La Haye, 1770. Dorât s'écriait: « O Germanie, nos beaux jours sont évanouis, les tiens commencent! Tu renfennes dans ton sein tout ce qui élève un peuple au-dessus des autres et notre frivolité dédaigneuse est forcée de rendre hommage aux grands honmies qiie tu produis. »

' Melchior Grimm disait: « Depuis trente ans l'Allemagne est devenue une volière de petits oiseaux qui n'attendent que la saison pour chanter. » Il annonçait que le «temps glorieux» pour les muses de sa patrie était proche et que la littérature allemande ne tarderait pas « d'être à la mode en France ». En janvier 1762, il notait dans sa Correspondance littéraire: « La poésie et la littérature allemandes vont devenir à la mode à Paris... »

f,a Inmeusc Lettre sur la littérature allemande. C'est à ce moment, en effet, que, grâce aux journaux, la poésie allemande commence à attirer l'attention des littérateurs français qui, jusqu'alors, avaient refusé à leurs confrères d'Allemagne Fimagi^ nation et la fantaisie poétique. Ce préjugé tend à disparaître peu après ; Haller, Gessner, Uz, Kleist, Hagedorn, Gleim, surtout Gellerl et Klopstock, reçoivent un accueil qui va parfois jusqu'à l'enthousiasme.

Les vendredis de M'^c Necker réunissaient une société d'hommes de lettres et de philosophes qui accueillaient d'autant plus volontiers les traductions des nouveautés littéraires d'outi'e- Rhin, qu'à côté de Diderot, d'Alembert, Suard, Marmontel, Thomas, l'abbé Morellet, Saint-Lambert et Bernard, nous y voyons figurer Grimm ' et Heinrich Meister -, son collaborateur à la Correspondance littéraire., dont les sympathies pour la littérature allemande ne peuvent êti'e mises en doute. En outre, les étrangers, Anglais, Allemands, Suédois, de passage à Pai'is, ne manquaient jamais de faire une apparition dans le salon des Necker où ils étaient toujours les bienvenus.

On sait avec quel soin Mme Necker dirigea l'instruction de sa fille, tenant surtout à ce qu'elle eût quelque connaissance des langues modernes et possédât même les éléments du latin ^. Savoir les langues semblait à Mlle Necker d'une telle importance que, tout enfant, avant même de songer à jouer avec sa jeune amie Huber, elle lui demandait si elle connaissait quelques langues étrangères K II n'y a aucune invraisemblance à admettre que les parents de Germaine avaient quelques nbtions d'allemand ; toutefois, selon la mode alors régnante, leur fille apprit surtout l'anglais.

Pendant le vovage qu'elle fit en Angleterre avec son mari ^, Mme Necker, vivement intéressée par la littérature anglaise, se

' Grimm parlait volontiers de l'Allemagne et de sa littérature; il le faisait en connaissance de cause, ayant acquis dans les universités de sa ï>atrie une science approfondie.

- Le Zurichois Heinrich Meisler, bien qu'admirant beaucoup la France, ne reniait nullement les lettres allemandes, et Bodmer, son compatriote, disait de lui qu'il s'occupait à Paris des deux littératures également et que, mieux que Iluber, il savait mettre en lumière les traits caractéristiques de la littérature allemande.

■' « Je lui ai appris les langues, écrivait-elle à son mari, et surtout à parler la sienne avec facilité. » Le salon de il/n^e Necker, par M. dTIaussonville, vol. II, p. 35.

'' Notice sur A/m<^ de Sfacl, par M^c N. de Saussure, p. 25.

'•> Vm 1770.

passionna pour Milton, Pope, Bolingbroke, Chesterfield, qu'elle lisait dans le texte original; elle traduisit même pour son ami Suard des élégies de Gray ^ Quant à Necker, il mettait les tragédies de Shakespeare au rang des plus purs chefs-d'œuvre, au risque de s'attirer les foudi'es de Condorcet^. En somme, à part Grimm et Meister, les habitués du salon Necker étaient beaucoup mieux informés des choses d'Angleterre que de celles de Germanie. Du reste, la littérature anglaise exerçait alors une influence prépondérante en France; il suffit de rappeler avec quel enthousiasme on lisait les romans de Richardson et de Fielding, les œuvres d'Addison, de Pope, de Thomson, de Gray, de Young. Le génie mélancolique et sombre des Anglais, cette sensibilité débordante, ce ^oût des émotions tristes cjue J.-J. Rousseau saisit et exprima si bien, charmaient la société française. La vogue de la Nouvelle Héloïse mit le comble à l'anglomanie -^

On est loin de partager semblable admiration pour rx\llemagne; certains de ses écrivains sont prisés très haut, mais c'est en raison directe des analogies qu'ils présentent avec ceux de l'Angleterre *: ainsi, Haller est le Pope de l'Allemagne, Klopstock en est le Milton, Rabener, le Swift; Thomson et Gessner, les Nuits de Young et Werther sont constamment associés. L'Allemagne ne pénètre en France que grâce à l'influence entraînante de l'Angleterre. Ces qualités de sensibilité, de simplicité que Ton reconnaît chez certains Allemands, on les recherche d'abord chez les poètes préférés de langue anglaise ■"*. Les pré-

1 Mme Necker, Mélanges, vol. III, p. 172.

■^ Sle-Beuve, T. III, p. 342.

•' Meister pourra bientôt dire: « La seule langue éU-angère que l'on cultive avec application, la seule qui entre essentiellement dans le plan des éducations à la mode est la langue anglaise; les seuls livres étrangers qu'on daigne traduire sont des li\Tes anglais. » SupIIe, op. cit. T. 1, p. 272.

'* Ce que l'on admirait surtout chez les écrivains anglais, c'est une senbililé qui marquait, disait-on, une âme noble et tendre, un cœur vertueux. Ce don des larmes devient la preuve de la bonté et de la dignité de la nature humaine; c'est au point que ceux-là seuls étaient consacrés philosophes qui, comme Sterne, faisaient naître dans le cœur des lecteurs de douces émotions.

• A propos de Kleist, le Journal des Etrangers s'écrie: « Quelle âme que celle de M. Kleist! Quelle douceur! quelle force! quelle sensibilité! quelle élévation! mais surtout quel enthousiasme pour la gloire! » Supfle, op. cit., p. 177. Si les œuvres de Gessner sont traduites dans presque tous les journaux et les choix de poésies de la seconde moitié du XVIlIe siècle, c'est qu'elles contribueront « à rendre les hommes meilleurs et, par conséquent plus heureux», r« c'est que l'on reconnaît ù ses pastorales et poèmes

moés nourris depuis un siècle et demi à l'égard des Allemands i ne" disparaissaient que lentement; on regardait ces braves Germains comme un peuple de civilisation plus grossiere^et barbai;e nue les auti-es, et quoicfue l'un des traducteurs de Haller prétendît que « la prévention naturelle des Français oonti'c les talents de leurs voisins ne les a pas toujours empêches de leur rendre justice », on disait couramment, pai' exemple << faire des vers allemands » pour « faire de mauvais vers»-. Et Moultou parlant de Grimm, disait: « Il a l'air bien fm quoiqu il soit Allemand.'» Le dédain pour l'Allemagne et ses habitants se

« H force de création l'élévation, le sentiment, le goût, et surtout cette simnldté source de a nature » dont on est si avide depuis que les Anglais et tT Rousseau les om mis à la mode, a^ Yunker, Choix oarie. ^y^^on, {779 2 vol PréLe 'O P«s/ora/es et Poèmes, traduits par l'abbe Brute dp T oire^?e Voir Supne p. 191. - Le Journal des savants était persuade nue « Ge sner n'a ?as moins dû sa grande réputation à son amour pour ?a vertu qu'aux grâces de son esprit »; dans ses ouvrages, « la vertu n y es t Doint orêchée elle y est inspirée. . . . elle est sentie, on la respire a chaque nase e^ à chaque liJne, on en éprouve tout le charme.» Voir SupAe, p m Fe^succès deXueit provient de ce que, dans ses œuwes et dans 1 histoire de sa vS écrite par ?:ramer, «on voit partout la belle âme >> du poète se rneindre par des traits qui la caractérisent, qui attendrissent, qui echauffemle ecteur et l ani^ie2t du désir de l'imiter». Journal f^^y^^^^/^^f/^"^' oLMobie 1765 L'année littéraire disait de Gellerl en 1769, vol. VU Lettre 15 S 350-351 « Nouî avons de lui des fables pleines d'une naïveté piquante m.i l'ont fai appeler le La Fontaine de l'Allemagne. » De Rivery, le tra- Srtem de Gellert écrivait: « Cette candeur, cette élévation qui reunies,

le genre. »

1 Grimm très attentif à suivre le développement que prenait en France l'influence Sangire notait dans sa Correspondance que « le goût pour la

'^^^ 'eeue .crée du cœu. ^^J^^^F^J^^^nL ^ufr^marque, nous semble-t-il, ^^j^^.^f "vvVfTe^ix.ip^ n est juste de remar-

ment de l'autre côté du Rhin

5 Mercure de France, mai 1756; à propos de Hagedorn.

■^ Lettres inédites de M^c de Staël, par Usteri et Ritter, p. 36.

marquait par toutes sortes de propos et dans tous les sujets K Les épithètes tudesque, gothique, d'un emploi très fréquent, sont toujours prises dans un sens péjoratif.

En 1774, Grimm, de retour à Paris après un long voyage à travers l'Allemagne et jusqu'en Russie, redevint l'nôte assidu du salon Necker. Attentif au mouvement littéraire qui commençait à éclore en Allemagne, « enthousiasmé du génie du jeune Gœthe », il dut faire part de ses impressions dans les cercles littéraires et Mlle Necker entendit sans doute pour la première fois le nom de ce grand écrivain à qui elle vouera plus lard un vrai culte.

Germaine Necker qui, dès l'âge de onze ans, assistait aux vendredis de sa mère, put déjà recueillir diivers jugements sur la littérature allemande. Elle suit passionnément la conversation; son intelligence précoce frappe Grimm et Diderot; elle lit des livres bien au-dessus de son âge; à quinze ans, elle écrit des portraits dans le goût du temps et se plaît à faire des extraits de VEsprit des lois. Toutefois, ce n'est pas à Montesquieu, oe n'est pas encore aux auteurs anglais que vont ses préférences: c'est à Rousseau. Une sentimentalité exaltée la pousse à des lectures que, parfois, réprouve sa mère; celle-ci met tout en œuvre pour éloigner les fréquents accès de vivacité et de mélancolie qu'elle remarque chez sa filLe et ne cesse de l'ui recommander « de faire sa cour à cette bonne raison qui sert à tout et ne nuit à rien ».. Mais la jeune fille échappe à la surveillance maternelle et lit en cachette des œuvres que, certes, Mme Necker ne lui eût pas recommandées. La Nouvelle Héloïse qui eut « un succès si prodigieux qu'on s'est passionné pour l'auteur - », exerce une influence profonde sur l'âme de Germaine. C'est à Rousseau quelle doit son penchant pour les romans anglais, surtout ceux de Richardson ■'. Ame sensible, elle est bien de son temps; les émotions tristes ont en elle une étrange répercussion et l'élo-

' Baillels disait dans son Jugement des sauants: « Les Allemands, dans leurs écrits, restent très allemands », ce qui n'était pas, selon lui, une louange à leur adresse. Au XVIIIc siècle, on considère les Allemands surtout au poini. de vue scientifique; quant aux arts, c'est, avant tout, leur musique instrumentale qu'on admire. Voir Ihèse de M. Klaus Weidenkaff: Die Anschanungen der Franzosen ûber die deutsche geistige Kultur der Dcutschen iin Verlaufe des 18. bis und zii Beginn des 19. Jahrhunderts, p. 8 ù 11. Dès le 17e siècle, prendre quelqu'un pour un Allemand, c'est lui donner un brevet de naïveté et d'ignorance, c'est encore le faire passer pour gauche et disgracieux.

^ Mélanges de Littérature par Suard, 1803, T. I, p. 38.

' Voir J. Texte, J.-J. Rousseau et le Cosmopolitisme littéraire.

qiience de Jean-Jacques la trouble profondément. Sa cousine nous raconte que toute enfant encore, elle ne s'amusait que de ce qui la faisait pleurer; aussi, Thomson, Young, Ossian, Richardson deviennent-ils bientôt ses auteurs de prédilection.

En 1786, à l'âge de vingt ans, elle épouse le baron de Staël- Holstein, ambassadeur de Suède à la cour de France. La Révolution survient, Mme de Staël en suit les péripéties avec une ardeur croissante; elle écrit en faveur de la Reine, lance des Reflexions sur la paix; bientôt même, ses amis les plus chers étant en péril, toutes ses facultés sont absorbées par le désir de les soustraire à la mort qui les menace. Pendant la Terreur, elle tut, nous dit sa cousine, M»ie Necker de Saussure, hors d'état d'entreprendre aucun travail suivi: c'est dire que la littérature passe àl' arrièreplan. Les voyages qu'entreprend Mme cle Staël en Angleterre (1793) et à Zurich (1794) n'ont d'autre but que de chercher des abri; à ses amis Narbonne, Talleyrand et Montmorency. Cependant, dès 1795, il semble que l'opinion allemande commence à prendre quelque importance à ses yeux; elle désirerait, par exemple, voir traduite sa brochure, Réflexions sur la paix^; elle n'en demande pas davantage pour le moment.-

Elle n'avait certainement pas lu Werther au moment où elle publia ses Lettres sur Rousseau^ car elle n'aurait pu passer sous silence le roman de Goethe; un parallèle entre les sentiments qui animent Werther et Charlotte et « les brûlantes agitations » de Julie et de Saint-Preux s'imposait tout aussi bien qu'une comparaison avec les héros de Richardson. Et pourtant Werther aviiit

1 Lettres inédites de M"!*^ de Staël à Meisetr, p. 126.

2 Elle répond à Meister qui l'invite à venir à Zurich faire la connaissance de Wieland: « Aller à Zurich pour un auteur allemand, quelque célèbre qu'il soit, c'est ce que vous ne- me verrez pas faire. » Ce voyage ne présenterait aucun intérêt; ne croit-elle pas « savoir déjà tout ce qui Be dit en allemand, et même cinquante ans de ce qui se dira»? Elle a trouvé dans quelques traductions d'ouvrages allemands un écho de cette mélancolie répandue dans les œuvres des auteurs anglais et de Rousseau, mélancolie qui correspond si bien à son tempérament et qui repose après les cruels ébranlements d'une révolution, mais elle est encore loin de croire que la conversation avec l'une quelconque des célébrités littéraires d'outre-Rhili, fût-ce même avec Wieland, le plus spirituel de tous, serait capable de faii'e naîh-e en elle de^ idées nouvelles. « Ce que j'aime d'eux, dit-elle, c'est leur talent, mais non pas leur esprit et, en conversation, il n')' a que de l'esprit. » Wieland ne lui est pourtant pas inconnu; cet auteur est de ceux dont les écrits ont eu le plus de succès en France, et elle a pu lire en plusieurs l'ois des articles élogieux à son adresse; aussi, comme il ne lui déplail pas de se savoir connue des gens de mérite, elle prie Meister « de faire des coquetteries de sa j)art » à Wieland: cela ne tire pas à conséquence; « des coquetteries, cela va à tout ».

été traduit pour la première fois treize ans auparavant^. Quelques années plus tard, il « fait époque » dans sa vie littéraire et intellectuelle; il en est le second grand événement. Dès lors son attention se tourne vers cette Allemagne que, jusqu'alors, elle avait presque ignorée.

En octobre 1796 paraît son ouvrage De Finfluence des passions; elle en adresse trois exemplaires à Meister en le priant d'en faire parvenir un à Wieland, un auti'e à Gœthe. Ce dernier^ charmé du cadeau et ne voulant pas demeurer en reste avec elle, lui envoie superbement relié son Wilhelm Meister 2. Cet hommage est très sensible à Mme de Staël, bien qu'elle ne puisse lire l'ouvrage dans le texte original '•^. Mais, Gœthe n'est encore pour elle que l'auteur de Werther, et il en sera ainsi jusqu'à son premier voyage en Allemagne; c'est dire qu'elle n'est guère mieux renseignée que ses compatriotes ^ Du reste, si pendant quelques années, les Allemands après les Anglais sont devenus à la mode, diverses circonstances tendent à amener un revirement.

1 Eli 1786, Deyverdun avait publié son Nouveau Werther; les journaux ne cessaient d'admirer ou de critiquer le roman de Gœthe; ils y revenaient constamment. Gœthe en France, par M. Baldensperger. Dans le cercle de M^e de Staël, Suard, Grimm, Baculard d'Arnaud en parlaient. Elle se tait, c'est donc qu'elle ne le connaît pas. Qui aurait pu, à ce moment, garder le silence sur un livre qui dépeignait si bien le mal dont était tourmentée cette génération? Certes, pas Mme de Staël qui mettait au-dessus de tout, comme une œuvre unique « par l'éloquence de la passion », la Nouvelle Héloïse. Si donc, comme le croit M. Baldensperger, elle lui Werther pendant un des séjours qu'elle fit à Coppet, ce fut entre 1789 et 1796, pendant les années de la Terreur. Et pourtant, le Moniteur disait bn février 1792: « Tout le monde connaît le roman de Gœthe. » Lady Blennerhasset, II, p. 546. Dans l'Essai sur les Fictions que M^e de Staël publia en 1796, elle parle de « la littérature allemande dont la supériorité s'accuse chaque jour »; elle cite Werther parmi les œuvres dont on doit laisser la jouissance aux « âmes ardentes ».

^ « Willams Meister », écrit M™c de Staël.

•^ Elle se hâte d'écrire à Meister qui, remarquons-le en passant, lui sert d'intermédiaire habituel avec les littérateurs d'outre-Rhin : « Comme il était en allemand, je n'ai pu qu'admirer la reliure. (Benjamin assure, entre nous, que je suis mieux partagée que lui; qui l'a lu.) Mais il faut que dans votre bonté, vous fassiez parvenir de ma part à Gœthe un iremcrciemenl superbe, qui jette un voile sur mon ignorance, et parle beaucoi^ï de ma reconnaissance et de mon admiration pour l'aviteur de Werther. »

'' Elle l'est même moins bien que cpielques-ims des rédacteurs du Journal encyclopédique; ceux-là ont quelques aperçus sur Gœlhe, auteur dramatique.

L'anglomanie, qui remonte au premier tiers du siècle, avait été si loin qu'une réaction s'ensuivit. Déjà Voltaire et 5;on disciple Laharpe l'avaient entreprise en s'atlaquant violemment à. Shakespeare ; d'autre part, les études archéologiques, celles du comte de Caylus entre autres, remettent l'antiquité à la mode; les voyages en Orient se multiplient; les peintres et les sculpteurs s'inspirent de ces modèles plus exactement connus. André Chénier écrit ses pièces inspirées de l'antique; il se détourne des « durs chanteurs » du « Nord nébuleux » et accuse les Anglais d'avoir rejeté jusqu'aux enti'aves du « bon sens ». Piien ne marque fuieux l'importance de cette réaction que l'enthousiaste admiration qui accueillit le Voyage (V Anacharsis ; ce fut dès 1778 et pendant bien des années, l'un des livres les plus lus.^

La querelle entre les anciens et les modernes qui, un instant, avait paru se décider en faveur de ces derniers, tourne de nouveau à l'avantage du classicisme; c'est ce qui explique que l'on ait pu dire que le XVllIe siècle avait été plus cosmopolite en « désir et en théorie » qu'en fait 2. Avec 1789, l'attention est détournée au profit de la politique ; la liberté est proclamée et l'enthousiasme des révolutionnaires pour la république remet en honneur les anciens 3. L'image que l'on se fait des anciens estelle exacte? Qu'importe, il nous suffit de noter que les événements, aussi bien que les tendances de race, invitent à un retour à l'art gréco-romain. L'on était, de plus, en guerre avec le Nord \ Il est donc vrai de dire avec J. Texte que la Révolution marqua d'abord « un recul dans le progrès du cosmopolitisme ^', parce quelle rompait avec l'Europe germanique. Ici et |à, on rencon-

1 1^'^ promenade d'un Solitaire provincial, par Gallet, an X.

2 Le Journal des Etrangers de janvier 1760 disail ; « Nous devons à tout ce qui est étranger la même justice; il faut nous mettre au point de vue ofi ils sont pour juger de la manière dont ils vivent. »

3 C'est d'eux que l'on apprend « la haine de la tyrannie ». « Quelques vies de Plutarque, une lettre de Brutus à Cicéron », des paroles de Caton d'Utiquc ou les réflexions de Tacite, le Phédon de Socrate, voilà ce qui relève le moral. De la litlérature, Introduction, p. XXXXII.

■' Comme le remarque avec beaucoup de justesse un écrivain allemand en 1798, « les troubles continuels, 1 état précaire des fortunes, linterruption du commerce direct entre les deux peuples ont jeté U'op d'entraves. . . à leurs communications littéraires ». Eschenburg, dans le Spectateur du Nord.

■' M. Ilazard, dans un article de la Revue d'hisloire littéraire de la France (janvier-mars 1906, p. 48) intitulé le Spectateur du Nord, conteste le fait; nous ne sommes pas d'accord avec lui sur ce point.

Irc cncoFL- le nom de quelques auteurs allemands ', quelque nouvelle traduction de leurs ouvrages, mais c'est tout.

L'isolement où se trouve la France depuis 1792, joint aux succès de ses armées en Europe, ne contribue pas peu à augmenter le mépris des Français pour les autres peuples. L'on connaît la phrase du ministre Roland, transmettant à l'Institut le mémoire' dun savant d'outre-Rliin: « Nous n'avons pas de lumière à attendre de l'Allemagne sur de tels sujets -. » Cette note brève et dédaigneuse exprime avec assez d'exactitude T opinion alors régnante en France -K au moins hors des salons let-

' On parle encore de Klopstock. Schiller — que le Moniteur désigne sous le nom de Scheller, — Gœthe, Wieland, Lessing, Kotzebue. De même que linflueiue littéraire de Rousseau va saffaiblissant pendant cette période et qu'on ne voit plus en lui que l'auteur du Contrat social, le citoyen dci la pelite république de Genève, de même l'on ne retient les noms de quelques auteurs allemands qu'autant que les tendances politiques de ceux-ci plaisent aux partisans de la Révolution.

C'est en juin 1791 que Sébastien Mercier publie son livre: De J.-J. Rousseau considéré comme lun des premiers auteurs de la Révolution-, on V lit cet exergue tiré du Contrat social: « Songez qu'on peut acquérir la liberté, mais qu'une lois perdue on ne la recouvre jamais. » 2 vol. Paris, chez Buisson. Si l'on aime Schiller, c'est qu'on voit en lui le « grand avocat de la république contre la monarchie, un vrai girondin ». J. Texte, p. 122 On décernera à Klopstock le titre dassocié étranger de rinstilut national, mais ce sera moins une preuve d'estime pour son génie qu'une récompense donnée' à ses opinions politiques. Adrien de Lézay, émigré en Suisse, V traduit Don Carlos de Schiller qu'il publie en l'an VIII. Dans la notice qui précède la pièce, on lit ces mots caractéristiques: « J'avais en vue de donner aux pauvres et non aux riches: c'est à nos mœurs que je voulais donner, à elles seules, et la littérature ne saurait i-ejeter un don gne je ne lui offre point. » Il n'attache donc aucune importance au côté littéraire de l'œuvre

- Une académie sous le Directoire, par Jules Simon, p. 213.

3 Werther, les Brigands peuvent être lus ou recueillir au théâtre de chaleureux applaudissements sans que cela veuille dire que l'influence .de l'Allemagne se soil fait sentir d'une façon caractéristique. Bonaparte lira et retira Werther; cela l'empêchera-t-il plus tard d'interdire en France et même dans les provinces annexées, la représentation de pièces de Kotzebue, Schiller, Werner, Gœthe, et de « répiimer les folies germaniques..., les ridicules et dangerenses productions de l'Allemagne et du Nord. » La censure sous le /'i' Empire, par Welschinger, p. 249. 11 ne faudrait pas non plus attacher trop d'importance au fait que l'on édite un grand nombre de grammaires allemandes à l'usage des Français et que l'on traduit beaucoup de tragédies cl de poésies allemandes. Villers écrivait le 3 mai 1809 dans la Lùbeckischc Anzei(/e, à propos de la représentation d'une pièce de Schiller, Die Junr/frau von Orléans, qui venait d'être jouée à Lubeck par la troupe du célèbre Iffland: „Das Stuck isl liingst ins tranzôsischei ubcrsctzt, von .Mercier herausgegoben und mit einer merkwurdigen Vorrcdc ausgcslaltet. Seit 7 Jahren, aber, sind in l^aris mut in ganz Frankreich nuV 12 Exemplare abgeselzt, wovon vielleicht die Iliilfte von Ausliindcni yekauft ist." — C'était cependant un sujet qui devait intéresser les

1res. Bonaparte bientôt s'attaque aux idées importées d'Allemagne, pour des raisons politiques, sans doute, mais aussi par antipathie personnelle. On peut donc dire en toute vérité que. sou<. la République et le Premier-Empire, la sympathie assez vive qui s'était manifestée pour l'Allemagne avait beaucoup diminué. Somme toute, les Français n'ont pas une connaissance précise de l'esprit, des mœurs et de la littérature de cette nation; elle mancruc même aux intellectuels.^

Mme (]e Staël se développe d'une façon contraire ; plus

Français. — Guillaume de Humbokll dit que dans les dernières années du XVIIF' siècle, les Français avaient « plus que jamais la bouche pleine de noms allemands ». Lettre à Goethe, du 10 oct. 1800, p. 172. Cette observation se rapporte sans doute au cercle de Mme de Staël oii il était reçu. Correspondance de Gœthe avec les frères de Humboldf. Voir encore page 51.

1 Voici un témoignage qui ne sera pas suspect; nous le relevons dans la prélace de la traduction de VArisfippe, de Wieland, publiée en 1802 par Coiffier: « Il y a, dit-il, vingt ans que la littérature allemande était à peu près inconnue en France; ou, pour mieux dire, nous ne soupçonnions pas même, à ce'.te époque, que nos voisins eussent une littérature. Persuadés que le.s di.spu!es de théologie et de philosophie naturelle ou scolastique les occupaient exclusivement, nous les croyions encore aux premiers éléments du goût, qu'ils se flattaient déjà de pouvoir rivaliser avec tous les modèles... Les noms de Gessner, de Wieland et de quelques autres étaient seuls connus parmi nous et en général . . . leurs ouvrages . . . semblaient arriver des pays lointains. Les gens du monde surtout ne lisant guère que les poèmes de Gessner ou de ses imitateurs, crurent aloi-s les Allemands bornés au genre pastoral. » Deux ouvrages obtinrent aussi ui^ grand succès: Werther^ de Gœthe. et Alcibiade^ de Meisner, ce qui a engagé « quelques hommes de lettres à cultiver davantage une langue qu'on avait jugée digne jusque-là d'occuper tout au plus nos militaires. Dès lors on vit paraître de temps en temps quelques traductions; mais, faites sans goût ou bien sans discernement, elles échappèrent presque toutes à lattent'ion publique. Voici ses réflexions finales: «Que conclure? Que les Allemands (je parle de la littérature qui est seule ici de notre ressort) ne font guère d'ouvrages qui puissent plaire dans leur ensemble aux étrangers, mais que dans les productions de ce qu'ils nomment eux-mêmes leurs bons écrivains, il se trouve presque toujours des parties supérieures peut-être à ce qu'on fait dans le même genre chez les autres peuples; en conséquence... on peut exploiter de cette mine l'or qui se trouve mêlé à beaucoup de plomh. . . » Voilà le jugement porté par lun des traducteurs les plus sérieux parmi ceux qui voulaient présenter aux Français les auteurs allemands; aussi ne se gêne-t-il nullement de corriger, de raccourcir l'œuvre de Wieland qui, cependant, pa.ssait pour le plus français des hommes de lettres allemands. Karl Hase écrivait dans la Deutsche Rundschau (novembre 1801): .,Hier kcimt kein Mensch Schillern: ^lillin, der sieben Jahre deutsch gelcrnt hat, spricht bestàndig von Uz, Hagedorn, Zachariâ, Gellert als unsèren besten Kôpten. Die Buchhandler selbst. . . . erinnern sich bloss von ûlonsicur Scheet (Gœthe gehôrl zu habcn." Supfle, vol. II., p. 90. Si exagéré que se montre Karl Hase, en rapprochant ses jugements des passages cités précédenimenl. nous voyons que les Français savaient fort peu de chose de rAllemagne.

l'intérêt des Français à l'égard des peuples du Nord décroît, plus le sien augmente '. Le contraste ira toujours en s'accentuanl; elle-même le remarquera, non sans tristesse-, ainsi que Guillaume de Humboldt.-' Fille d'un Genevois et d'une Vaudoise, en relations continuelles avec des Allemands et des Anglais, Mme de Staël, tout en conservant le privilège d'une éducation mondaine et raffinée, avait échappé mieux que les Français aux impérieuses traditions classiques. Nous verrons qu'elle se plaira à le constater dans ses entretiens avec Villers; n'ayant pas à se déprendre de traditions surannées, ou plutôt, ayant moins de peine aie faire que ses compatriotes, elle s'assimilera mieux les façons de penser et de vivre d'un autre peuple \ Les événements politiques hâtent celte évolution"'; si Mme cle Staël s'occupe dès lors avec tant d'intérêt des littératures étrangères, c'est qu'elle se sent attirée dans cette voie par son idéal social. La dégradation morale de la société, née des terribles secousses révolutionnaires et du régime de la Terreur, l'a vivement frappée; elle signale avec amertume l'égoïsme, la corruption, la grossièreté, l'ignorance de « l'esprit public »''; elle indique en même temps « l'amélioration possible » et proclame bien haut, malgré, les reculs qui se sont produits et peuvent se produire encore, « la perfectibilité de l'espèce humaine».''

I Mm'^ de Staël préfère Thomson à Pétrarque, la poésie de Gray aux chansons d^Vnacréon, et Werther la transporte. Le 9 floréal an VIII, elle écrira à Gœthe : « La lecture de Werther a fait époque dans ma vie comme un événement personnel, et ce livre joint à la Nouvelle Héloïse sont les deux chefs-d'œuvre de la littérature, selon moi. » Gœthe Jahrbuch, vol. V, p. 112. Remarquons en outre, que si ceux qui deviendront les maîtres de la critique sous l'Empire évitent autant que possible de parler de Rousseau, Mme de Staël affirmera hautement son admiration pour lui et sa filiation avec le grand républicain genevois.

- « Naître française avec un caractère étranger, avec le goût et les habitudes françaises et les idées et les sentiments du Nord, cest un contraste «-^ui abîme la vie.» Lettre de Mme (\e Staël à Friderike Rrun,.,1.5 juillet 1806, citée par lady Blennerhasset, vol. III, p. 223.

' Voir sa lettre à Gœthe du 10 octobre 1800.

■ „Frau v. Staël liât oft die Bemerkung selber gemacht, dass da sie eine Genferin und Reformirte wiire, sie nicht dieselbe Eingeschrankheit und Verschrobenheit gegen fremde Ideen halte, wie sonstige Pariser und Pariserinnen." Villers, article paru en 1814 dans VAllgemeine Litteratur Zeitiing.

• En 1793, elle était encore loin d'être conquise par l'esprit gennanique.

'• De 1(1 liltérdtnre, introduction, passim.

" « Dans quel découragement fesprit ne tomberait-il pas, sil cessait d'espérer que chaque jour ajoute à la masse des lumières, que chaque jour des vérités philosophiques acquièrent un développement nouveau. » L'histoire ne prouve-t-elle pas qu'il n'y a pas une pensée utile, par une vérité qui n'ait trouve sa voie?

Pour établir « les progrès successifs de toul ce ciui tient à la pensée > , il était nécessaire qu'elle donnât « un aperçu rapide des traits distinctil's de la littérature moderne », et parmi les littératures modernes, celles de l'Allemagne et de l'Angleterre lui semblent devoir occuper la première place, en tant que littératures d'un « peuple libre ». C'est sur leur influence, surtout sur celle de la première, qu'elle compte pour i-égénérer son pays '. Telles sont les idées qui ont présidé à la naissance de sou livre sur la Littérature. -

Cbênedollé, qui fit un séjour à Coppet en 1798, nous raconte comment Mme de Staël procédait pour le composer. Elle amenait chaque jour la conversation sur le sujet d'un chapitre, le discutant et le parlant avant que de récrire. C'est ainsi qu'il vit éclore les chapitres qui traitent de l'Influence du christianisme sur la littérature et de ï Influence dOssian sur la poésie du Nord ^ Les écrivains anglais convenaient mieux à son tempérament que les classiques français, grecs et latins; après la lecture d'Ossian, son poète préféré, elle sentait plus vivement les différences qui séparaient ceux-ci de ceux-là et disait en parlant des anciens: « Il leur manque une grande puissance pour faire naître l'émotion: c'est la mélancolie et la sensibilité ^ » L'idée maîtresse de son livre, l'opposition du Nord au Midi, n'est en somme pas nouvelle •"'.

' Les Allemands, dit-elle, «s'entendent mieux que nous à ramélioration du sort des liommes » et « perfectionnent les lumières ».

- « La nature humaine est sérieuse », dit-elle. Littérature, préface, p. XYII. Ce trait est surtout sensible dans une république; lEtat républicain exige du peuple des lumières, de la vertu, du sérieux. Mme Je Staël ne ti'ouve pas ces qualités en France, pas non plus dans les Etats du Sud; elle les rencontre dans le Nord. C'est pourquoi elle étudie les œu^Tes des peuples du Nord, le mouvement de leurs idées. Elle divise donc les peuples d'Europe en deux grands groupes qui diffèrent complètement par leur façon de sentir et de penser.

" Elle éiablit une distinction entre la poésie rêveuse au Nord et la poésie des sensations au Midi. Ste-Beuve, Chateaubriand, etc. Tome II, p. 190.

'■ L'ouvrage de Mallet, Introduction à l'histoire du Danemark, ainsi que sa traduction de VEdda, recueil de pièces concernant la mythologie cl la poésie des anciens peuples du Nord, œuvres que M"«' de Staël a lues plus d'une fois, lui fournissent d'amples renseignements sur les caractères principaux de ces peuples. IMais si la connaissance personnelle qu'elle a des Anglais est suffisante, les notions qu'elle a de lAllemagne en général sont encore bien vagues; elle sen rend compte lorsqu'elle veut les réunir en un chapitre; aussi, rentrée en France pendant lété de 1798, se met-elle à la recherche des documcnis nécessaires pour achever cette partie de Bon ouvrage.

•■• D'autres l'ont ébauchée avant elle; bien des jugements littéraires de J.-J. Rousseau la conlienneni implicitement; Diderot et Grimm en avaient eu quelque intuition, mais ils ne l'ont pas développée avec autant de clarté que M"ie de Staël l'a fait au début du chap. XI.

Mais elle a eu ravantage de se mieux renseigner auprès duii connaisseur; Pougens lui a passé les articles de Villers dans le Spectateur du Nord, et c'est ce guide qui assure la netteté et la décision 1 de ses théories littéraires, tout en lui fournissant des documents de première main sur l'Allemagne et son développement intellectuel. Deux de ces articles ont particulier iment retenu son attention: la Notice littéraire sur M. liant et sur Véttd de la métaphysique en Allemagne^ et les Considérations sur l'état de la littérature allemande^. Quelques citations nous montreront quels sont les emprunts quelle y ht ou, plutôt, les passages dont elle s'inspira.

On lit dans le premier de ces articles, à propos des études pliilosophic|ues:

« Ces études abstraites semblent même convenir dans \m climat où la température est âpre, où les hivers sont prolongés, où la nature ji'a pas les grâces et l'attrait des zones plus tempérées. L'habitant du Nord est enfermé dans sa maison une bonne partie de l'année et l'imagination ne sexaltant guère entre quatre murs et près d'un gros poêle, il faut bien penser et réfléchir. Pendant le court été qui y règne, les matinées et les soirées sont froides. De vastes plaines sablonneuses n'offrent pas ces tableaux vifs, ces paysages variés et enchanteurs qui frappent dans les montagnes du Midi. Les fleurs rares et décolorées n'y exhalent point le parfum des innombrables bouquets qui embaument le Languedoc. Ce nest pas le même concert d'oiseaux, la même vie, cette même gaieté qui fait sautiller tous les êtres vivants. Là-bas, on ne peut considérer la nature qu'avec ivresse; elle est toujours riante, couronnée de roses. Ici, cette bonne mère, un peu gelée, enveloppée de fourrures, permet qu'on reste de sang-froid en la regardant. Là, tout doit chanter; ici, tout doit méditer. Le Midi semble fait pour la poésie et le Nord pour la métaphysique. » ''

L'esprit philosophique que Villers estime être le caractère particulier des x\llemands est aussi celui que leur attribue Mi"e de Staël. Elle écrit: « Ce qui distingue leur philosophie, c'est d'avoir

1 Lors de la visite de Chênedollé, en 1798, elle ne parlait encore de !a dissemblance entre le Nord et le Sud que pour la poésie. En 1800, elle s'exprime ainsi: « Il existe, ce me semble, deux lUtératiires lout à fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord. ... il me paraît nécessaire de considérer d'une manière générale les principales différences des deux hémisphères de • la lUtérature. » Elle entend parler non seulement de la poésie, mais du mouvement des idées d'un peuple et d'une race; elle a donc considérablement élargi ses vues.

- Spectateur du Nord, mars 1799.

•5 Spectateur du Nord, octobre 1799.

' Voir De la littérature, h'<^ partie, chap. XI entier, et particulièrement les pages 210 à 214.

loi —

substiUié raustérité de la morale à la superstition religieuse. >> Elle déclare les Allemands « éminemment propres a a liberté, pusquc déjà, dans leur révolution philosophique is ont su mettre à la place des barrières usées qui tombaient de vétusté, les bornes immuables de la raison naturelle. »

Villers, avant elle, prophétisait que « l%Phil^^°PÎ|i%^f!;^' et froide du Nord vaincrait le sophisme enflamme du Midi » le lemier. il proclamait que c'est dans la « rcpubhque des etlr s lu nord^le l'Allemagne que se trouve la plus grande somme de lumières ». Mme de Staël est toute disposée a 1 adrie N e t-ce pas dans ce pays « que les idées intéressent le "lus au monde.'- La religion protestante "'-^el e pas clom^^^ aux Allemands un esprit plus phdosophique - , ^^^i t-ils pas, plus que les peuples du Sud, le respect des femmes^; ne se distinoaient-ils pis par « un enthousiasme réfléchi une exaltation pu?e'»; ne sont-ils pas « moins occupés du plaisir que de la douleur ^'^» - et en cela, ils sont plus véritablement humains, car « L nature humaine est sérieuse ». Leur littérature nous conviendra mieux qu'une autre; leurs -nts « raisomiaW^^^^ sensibles » devront être sérieusement médites ", en les lisant on se rapprochera de la nature, car les peuples du Nord les Allemands en particulier, savent allier « la nature a a philosophe " Etudions l'Allemagne et les lettres allemandes nous y t^-iuverons le « sérieux, l'éloquence, la sensibilité > que désire notre cœur^ lamour de la vertu et du beau dans tons les genres-^ L'Allemagne est le foyer des «lumières» et de la

liberté.'"

Si Mme de Staël a poursuivi dans cet ouvrage des buts iiiultinles - l'un était de démonti^er la permanence d'action de xa oi Se perfectibilité.'. - elle voulait entre autres examiner qud^e était l'influence exercée par la rehgion, les mœurs e les ^o^s sur if It é^ture. Dans l'article: Considérations sur ^ f f - -^^^^ la littérature allemande, par un Français. \ illers n a-t-i pas deja essavéVelque chose de semblable en t-Çant e para lele c^i les mœurs httéraires des deux peuples et n a-t-il pas dit. <■ Liiez

^ p. 310. - -^ p. 223. - -^ p 222. - ' p. 21fi. - • D- 214. - " p. 17. - '' P- 2^9 «p. 327. — ■' p. 331.^ "' p. 331.

II «... On croit toujours que ce sont les .1""^'7/ J"/ ijf i J^^^^es etl'on veut le réparer en faisant ^è^^%'?^^J{^''ç^]^^^

^r ;as- 4 ?^J! sr ^^^Jinr^n^^^P^^ê^a '^^'--^

celle qui dirigea Villers.

toute nation l'état littéraire est une des sections de l'état politique ou du corps entier, et celui-ci, comme on le sait assez, imprime à chacune de ses divisions les caractères principaux qui dominent en lui. » A la France dont Paris est l'énorme tète, le centre qui attire tout, il oppose l' Allemagne, « ce grand corps politique qui n'a point d'unité absolue, partant pas de tête prédominante, pas de centre où tout se fabrique, oiî tout se juge et d'où tout se distribue » i. C'est, aux yeux de Villers, un avantage incontestable, soit au point de vue du sérieux avec lequel toutes les branches des sciences sont traitées, de la « vraie érudition », soit au point de vue de l'indépendance de l'écrivain et, surtout de la diffusion des lumières.

Mme de Staël, qui n'a pas encore visité lAUemagne, veut bien croire que « l'émulation » entre les savants, entre les villes et les princes « multiplie » les lumières « dans un plus grand nombre de sphères », mais elle ne peut concéder davantage, et tout ce qu'elle a observé jusqu'ici, tout ce que lui dicte sa raison, lui fait une obligation d'affirmer que, sans une grande capitale, « le goût doit se former plus difficilement » parce qu'«on ne juge pas, .... on ne critique pas avec sévérité lorsque chaque ville veut avoir des hommes supérieurs dans son sein >.-

Parlant des universités et des académies, Villers en démontrait la valeur pour la diffusion de la science et pour son développement par les savants réunis en corps. Mme de Staël n'est pas au clair sur cette question et se demande si, dans un pays où il y a plusieurs académies, toutes « d'une égale raitorité sur les questions littéraires », il n'arrive pas que la langue se forme et se fixe plus difficilement, ce qui doit créer « la confusion ». Si elle concède à Villers que « la fédération est un système politique très favorable au bonheur et à la liberté », elle estime, en revanche, qu'il « nuit presque toujours au plus grand développement possible des arts et des talents pour lesquels la perfection du goût est nécessaire ». Villers soutenait que les princes allemands rivalisaient d'efforts pour attirer et retenir auprès d'eux les gens de lettres et favoriser « plus efficacement la culture des sciences » ; les villes et les républiques « que le commerce rend florissantes deviennent aussi des centres pour les arts ».

1 Comparer avec De la lilfrrainrc, Ire partie, cliap. XVII, p. 306 à 308. volume I. édition de l'an 8.

-^ Ctiapitre XVII, page 306. Dans la I" partie, chap. IX, Mme de Staël admet volontiers que « la seule division des Etats dans un même pays est ordinairement favorable à la philosophie », observation sur laquelle Villers avait déjà attiré l'attention de ses lecteurs.

Si, dit Villers, les gens de lettres ont à souffrir de la situation politique d'un Etat, ils n'iiésitent pas à partir, et quelques lieues plus loin, ils se trouvent placés sous d'autres lois. De cette façon, les lettrés vivent comme dans une république. Mme de Staël accepte cette manière de voir, ajoutant cependant que là où existent « des abus révoltants dans le despotisme des rangs. . . les hommes éclairés se séparent de la société et des affaires publiques ». Cette fois, sa finesse la sert bien et lui fait loucher lun des points faibles, sur lequel elle reviendra dans ses conversations de Weimar en 1803 et plus tard dans son livre sur r Allemagne.

Villers a, le premier, posé en principe et dune façon nette, que, pour être prospère, une littérature doit ôtre nationale; puis, après Rousseau, concevant lui aussi l'importance du rôle que joue l'individu, il oppose l'individualisme allemand à l'influence prédominante de la société telle qu'elle se manifeste en France. M^^- de Staël dira:

« L'Euroi^e et, en particulier, la France ont failli perdre tous les avantages du génie naturel par limitation des écrivains de Tltalie. Les beautés qui immortalisent les poètes italiens appartiennent à la langue, au climat, à l'imagination, à des circonstances de tout genre qui ne peuvent se transporter ailleurs; tandi^ que leurs défauts sont très contagieux. Si quelques passiom profondes ne s'étaient pas eonservées dans le Nord sous cette atmosphère nébuleuse où la force de Vànie entretient seule la vie, les femmes n'auraient apporté dans l'existence des hommes qu'une galanterie flatteuse et recherchée qui aurait fini par étouffer pour toujours la simplicité des sentiments naturels. » ^

En ce qui concerne la féminisation de la littérature, Villers dit:

Les femmes étaient en France à la tète des bureau.x d'esprit, de ces comités qui intluençaient l'opinion publique. «■ Pas un homme de lettres qui ne fût lié avec quelque femme, qui ne lui soumit ses idées, qui ne l'écôutàt et dont le talent ne fût très modifié par ses avis, par le désir de plaire à elle et à toutes.... Le beau se.xe en Allemagne ne jouit pas de privilèges aussi étendus, il mène une \ie plus retirée, plus domestique, il a généralement de l'instruction, mais il est forcé de la taire et a généralement peu d'occasions de l'étaler... »

Mme de Staël appuie sur les bons côtés de la féminisation. « Les femmes . . . ont fait passer la douceur de leurs impressions dans le style de quelques écrivains 2. » Grâce à elles, « les aperçus de l'esprit, les nuances senties par le cœur se multiplièrent » 3. Villers en avait conscience. « Il faut cependant tout dire

' O],'. cit.. Vol f. p. 197-198. — - p. 107. — ^ p. 118.

— lo4 —

et compenser les avantages », ajoutait-il. <; La délicatesse à goût fin et décent. . . sera plus remarquée chez le Parisien. Il possédera, à un degré plus éminent, ce poli, cette urbanité... »' Cependant, il insistait sur Taffadissement de la littérature, sur l'excès de politesse et le manque de sérieux dus à l'influence des femmes. On comprendra que Mn^'? de Staël ne lait pas en cela suivi jusqu'au bout.

Villers oppose enfin la gravité de la science allemande à la puérile raillerie et au persiflage habituels aux Français.

Mais au point de vue philosophique, Mi"e de Staël subit trop l'influence de Degérando pour admettre les 'ouanges que Villers décerne à Kanl. « Comment un seul homme pourrait-il avoir un enchaînement de pensées entièrement nouvelles ? » demandait-elle. D'ailleurs, toutes les vérités sont susceptibles d'évidence, et l'évidence ne fait pas de secte. Il faut de la bizarrerie et surtout du mystère pour développer en nous le mobile de l'esprit de secte, le besoin de se distinguer. Ce besoin devient réf llement utile lorsqu'il excite l'émulation entre tous les talents, mais non lorsqu'il met plusieurs esprits sous la dépendance d'un seul. « Pour faire des progrès dans la carrière de la véi'ité, il faut que chaque homme y marche de lui-même, guidé par les lumières de son siècle et non par les .découvertes de tel parti. » — On entend là comme un écho de toutes les discussions soulevées par le criticisme dans les journaux, de 1797 à J800. — Et pour mieux marquer sa pensée, Mme de Staël ajoutait cette note: « Tout ce qu'il peut y avoir d'ingénieux dans l'esprit de Kant, et d'élevé dans ses principes ne serait point, je crois, une objection suffisante contre ce que je viens de dire sur l'esprit de secte. 1 » Villers ne Va donc pas encore convaincue.

Quand, plus loin, elle revient à Kant, à propos de la théorie du beau, elle paraît suivre plutôt l'interprétation de Ballanche 2.

Ainsi, quelques-unes des idées principales du livre de la Littérature se trouvent indiquées chez Villers; il .semble que Mme de Staël ait découvert en lui, à ce moment déjà, le guide sûr et bien informé dont elle avait besoin pour connaître avec certitude le mouvement littéraire en Allemagne.

Baudus, qui montrait une certaine antipathie j^our Mm^ de Staël et ses théories littéraires, ne craint pas de signaler les emprunts qu'elle a faits à Villers, et plus soucieux du succès du S/)ccl(itcur que désireux de plaire à cette femme célèbre, il

1 lii- par!ie, chap. XVII.

- f)iinra(/rs d' imar/indlioiK Jf'" nartie, chnp. V.

déclare à ses lecteurs que, « dans tout ce que Mme t[c Slaël dit de la littérature allemande, ou retrouve la substance de ce tiu'en a écrit M. de V... dans ce journal ». Et il ajoute: ■ Ce n'est pas, nous osons le dire, lorsqu'elle s'en écarte pour expliquer les caractères de cette littérature par les vices des institutions, le despotisme des rangs, etc., qu'elle montre le plus de justesse. »

Il faut tempérer ce qu'il y a d'indiscret dans l'observation de Baudus. M'^e de Staël n'est pas 'une élève toute docile; elle prend ce qui lui paraît juste, se l'assimile, le développe selon sa logique — car avec elle, le raisonnement et la démonstraction ne perdent jamais leurs droits; — elle arrive parfois à des conclusions assez différentes de celles de Villers, sans lui être jamais franchement contraire. C'est que celui-ci a écrit en Allemagne; ayant sous les yeux ce qu'il décrivait, il a pu, par l'observation, apporter certains correctifs aux idées générales dont il était parti. M'^c de Staël, qui n"a jamais passé le Rhin, se fie à ce que lui dicte sa raison et déduit tout des principes qu'elle a posés au début, aucun doute ne l'effleure quand elle s'écarte trop de son guide. Quoique plus large d'esprit que ses contemporains, elle n'en conserve pas moins certains préjugés français sur cette .Vllemagne qu'elle ne connaît que par « ouï-dire ». Elle était disposée à penser que Yillers admirait trop, sans contrôler suffisamment son sentiment par la raison; elle se croj-ait beaucoup plus près que lui de la vérité et n'était pas loin de penser que, lorsque leurs opinions différaient, les erreurs n'étaient pas de son côté, mais bien de l'autre. Douter de la logique, n'eût-ce pas été déclarer la faillite de la raison?

Humboldt était à Paris quand La Littérature parut; il se montra beaucoup moins sévère que Baudus'. Il sait bien qu'il manque à Mme ^^ Staël érudition et philosophie pour pouvoir énoncer sur toutes les littératures un jugement bien étayé; elle est surtout injuste pour les Grecs; dans ce qu'elle dit des Allemands, elle est parfois du même avis que le Père Bouhours et Baillet -. Cependant, à côté d'observations erronées, Humboldt en cite d'autres d'une réelle valeur. Il relève les phrases sui-

^ Dans sa lelU'e du 30 mai à Gœtlie (p. lGO-161, op. cit.) Humboldt en parle sur \\n tout autre Ion que léniigré français et l'ait de .M'"l' de Staël cet éloge: „Sic Lst immer unparteiisch luid vielseitig in ihren Ansichten, und gross und edel in ihrer Empfindungsart. Sie kommt mir immer wie cin freicrer Characler und kïihneier Geist vor, der, seitdem er anfangt, die FiUichc zu bewegen, in dcm Kinderrocke franzôsischer Armseligkcit cingeschniirl ist."

2 Journal des Savaijta.

Ayantes: « En Allemagne, les idées sont encore ce qui intéresse

le plus au monde Les Allemands n'ont point une patrie

politique, mais ils se sont fait une patrie littéraire et philosophique pour la gloire de laquelle ils sont rempHs du plus noble

enthousiasme Les hommes éclairés de l'Allemagne ont pour

la plupart un amour de la vertu, du beau dans tous les genres qui donne à leurs écrits un grand caractère. Ce qui distingue leur philosophie, c'est d'avoir substitué l'autorité de la morale à la superstition religieuse. En Erance on s'est contenté de ren-

verseï- l'empire des dogmes, etc Les Allemands s'entendent

mieux que nous à l'amélioration du sort des hommes; ils perfectionnent les lumières, ils préparent la conviction; et nous, c'est par la violence que nous avons tout essayé, tout «uitrepris, tout marqué. » Humboldl cite précisément les jugements inspirés paj" Villers.

Si incomplet et si vague que l'ouvrage ait dû paraître à ce dernier, il se montra beaucoup plus équitable que Baudus; il partageait la plupart des idées que défendait avec ardeur Mme de Staël et était, lui aussi, grand partisan de la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain. Aussi écrit-il, en 1802, à Mme de Staël, qu'il avait pour son livre « une estime ilMniitée ■" et qu'il le relirait souvent. Il pressent dans l'éloquence de l'auteur de la Littérature une force qu'il veut à tout prix gagner à sa cause. « Toutes mes impressions, tontes mes idées, a-t-elle dit, me portent de préférence vers les littératures du Nord. » Bien que cette sympathie soit plus une intuition qu'une connaissance précise des choses de la Germanie, elle est réelle et perce même à tra- A'ers toutes les restrictions dont Mme de Staël accompagne ses jugements Elle n'est ni exacte, ni précise dans son chapitre sur l'Allemagne, mais qu'importe, il suffira de lui montrer en quoi elle s'est trompée, elle ne s'entêtera pas dans ses erreurs. Tous deux ont, en outre, tant d'opinions communes qu'il sera facile de trouver un terrain neutre sur lequel ils pourront discuter. Comme Villers, elle croit à la toute-puissance des écrivains, à la haute mission qu'ils doivent remplir. « Comment po'uvez-vous rien fonder dans Topinion sans le secours des écrivains distingués? » demandait-elle dans la préface de la Littérature. C'est par le progrès de la Littérature qu'on peut combattre les vieux préjugés, elle l'affirme du moins. Ell-e aussi méprise « l'esprit militaire > qui veut tout plier sous son étouffante discipline et elle lui oppose l'esprit philosophàque. « Les exploits militaires ne conservent qu'un faible intérêt par delà l'époque de leur puissance. Il n'y a qu'un fait pour l'homme éclairé, depuis le commencement du monde, ce sont les progrès des lumières et de la raison. > Aussi s'écrie-t-clle avec Villers: < Q)ue ne pu;is-je rap-

peler tous les esprits éclairés à la jouissance ides méditalious philosophiques. > Mme cle Staël sera donc, comme Técrit à Villers un de ses correspondants allemands, « une acquisition très précieuse sous tous les rapports >, quand celui-ci aura réussi à lui inspirer le goût de la littérature ' > (allemande).

Au mois de mai 1800, alors qu'elle terminait son livre, elle avait auprès d'elle Guillaume de Humboldt, qui lui donnait ses premières leçons d'allemand -. Son départ pour Genève et Coppet n'interrompt pas l'étude qu'elle a entreprise, quoique les commencements lui en semblent bien maussades •'. Pour montrer ses progrès, elle s'amuse à (glisser de courtes phrases allemandes dans les letti'es qu'elle adresse à son vieil ami Meister ; elle est encore inhabile et commet quelques solécismes ''^ peu à p^u cependant, sa curiosité s'éveille let nous la voyons en possession de quelques bons ouvrages allemands ^. « L'ardeur de l'allemand me transporte ^ », cUt-elle. Cela est si vrai et les progrès sont si apparents que, dès qu'elle est de retour à Paris, G de Humboldt écrit à Mme Reimarus ^ :

« Mm-î de Staël est ici depuis quelques jours et comme elle a appris maintenant l'allemand d'une manière très passable, elle a, par cela même, gagné pour moi en intérêt. C'est toujours une expérience pleine d'enseignement que de voir de quelle façon les productions allemandes agissent sur elle. Elle est certainement très loin, même maintenant, d'avoir pénétré l'essence même du germanisme, 11 faut qu'elle se débarrasse encore de maints préjugés, mais elle est cependant parfaitement arrivée à envisager

1 Manuscrits de Villers à Hambourg.

2 I! semble que les leçons ont commencé en févTier 1799, car, le 28 avril Mme df Staël écrivait à Gœthe: « J apprends l'allemand depuis deux mois pour vous lire en original; mon honimage alors, Monsieur, sera plus digne de vous » Gœthe Jahrbuch, vol. V, p. 112.

3 « Je continue l'allemand avec résignation, écrit-elle à Meister, mais je ne conçois pas comment vous avez fait pour écrire si bien le français en sachant si bien l'allemand; il me semble que l'un exclut l'autre.» Genève, ce 24 juillet 1800. Lettres inédites de Mme de Staël à H. Meister, p. 168.

' „ Vorgessen mich nicht", dit-elle.

Le précepteur de ses enfants, M. Gerlacli, s'est procuré « le dictionnaire des deux nations, les œuvres dramatiques de Gœthe, Wallstein de Schiller »; Mme de Staël prie Meister de lui envoyer Agnès de Lilien, roman de Mme de Wollzogen, Saint-Julien de Lafonraine et Donamar de Bouterweek; elle réclame aussi les Voijages de Campe, pour les faire traduire à son fils.

'■ Lettres inédiles de .1/mo de Staël à Henri Meister, Coppcl. 10 sept. 1800, p. 170

7 2.J décembre 1800.

et soisii' que, ce qui, dans la littérature allemande, peut-être appelé particularisme, est dans u/n rrionde tout autre que celui où un Fi'ançais se serait élevé. Elle est même persuadés à un tel point « qu'un fossé infranchissable » sépare l'un de l'autre ces deux domaines qu'elle me disait dernièrement en propres termes; qui! était nécessaire d'avoir, conune elle, du sang étranger, pour même s'en apercevoir; aveu qui est assez curieux si vous réfléchissez que Mme de Staël et sa coterie atlachaient autrefois bien peu de valeur aux gloires étrangères. ...»

Puis, elle se préoccupe très vivement de lopinioii que Ton a d'elle et de ses écrits lau delà du Rhin. Elle désirerait que l'on traduisît son ouvrage De la Littérature^ d'après la seconde édition qui a paru depuis peu. Là voilà donc en bonne voie pour prendre contact avec rAUeniagne.

C'est en 1802 que nous voj^ons s'établir des relations directes entre Mme de Staël et Vdllers '; ce dernier, aj^ant appris c[u'elle a lu avec intérêt la Philosophie de liant en prend occasion pour lui payer le tribut de son admiration et < déposer à ses pieds l'hommage de quelques grandes pensées. . . recueillies dans le Nord ». Lors de son premier voyage à Paris, l'année précédente, il avait espéré faire sa comiaissance, mettre « à l'ombre de sou égide » la doctrine dont il se faisait l'apôtre, « solliciter son appui pour la plus belle cause du génie et de Ihumanité et l'intéresser à la (conversion des frivoles Parisiens ». ]\lais Mm<-' de Staël étant déjà partie pour la Suisse, Villers ne rencontra à Paris que quelques-uns de ses amis: Suard, Hochet, Fauriel, Stapfer, Mme de Pastoret, etc. ; il lui exprime ses vifs regrets de n'avoir pu lui être présenté à ce moment et lui parle de son admiration pour le livre De la Littérature dont il a lu les deux éditions - ; c'est un ouvrage « qui restera ». Sans s'attarder aux éloges, il prend tout de suite l'attitude du guide et du conseiller. Imbue des théories du XVIIlc siècle. Mme de

' La correspondance de Mme de Staël avec Villers. se trouve dans le recueil do M. Isler. Toutefois, comme cette édition contient quelques erreurs d'ailleurs excusables, nous citons nos lettres d'après les originaux conservés à la bibliothèque de Hambourg et l'emetlons le texte au point. Quant aux lettres de Villers, jusqu'à ce jour, elles n'étaient connues que par les brouillons conservés à Hambourg (celles du 2.5 juin et du 1er octobre 1802. du 1 mai et du 24 juin 1803). Les originaux nous ont été communiqués, ainsi que daiUres lettres de Villers; nous citons donc d'après ces originaux et non d'après les brouillons de Hambourg.

- Dans la 11^ édition qui parut quelques mois après la Ire, Mme de Staël ajoutait quelques mots destinés 5 répondre aux critiques qui lui furent faites et à masquer son ignorance sur certains points.

Slaël a reproché aux Allemands de manquer de goid; Villers lui écrit à ce sujet:

« Je vis au milieu des littérateurs de l'Allemagne, Madame, sur le compte desquels vous avez dit des choses si saillantes, si vraies et si bien pensées, mais que vous laccusez de manquer de goût. Permettez-moi de vous dire tout bas que les lettrés germains sont bien au-dessus de ce qu'on appelle le goût en France. Cette décrépite déité de nos boudoirs, avec son grêle archet, ses paniers et sa perruque à la Louis XIV n'est pas faite pour s'asseoir sur le pittoresque Parnasse de la Germanie. Il y a longtemps qu'un, coup de pied de la muse teutonne l'a précipitée dans le bourbier. . . . Celle-ci lient à la main une lyre de bois de chêne; ses cheveux blonds couronnés de gui sont relevés en tresse, son vêtement est une simple draperie étliérée. Si quelque dieu du goût la suit dans son vol et dans ses courses, du moins n'est-ce pas celui à bas de soie et à talons rouges! »

Si Villers n'avait eu que la grâce laborieuse de ses métaphores pour émanciiper les Allemands des règles du goût, îl est à craindre que Mme de Staël ne se fût pas laissé persuader facilement; mais la pensée était juste ©t féconde. « Le goût \3st fixe. . . dans ses principes généraux », disait rauteur de la Littérature K — Non, répond Villers, la juridiction du goût à la française ne s'étend pas sur les autres nations. Le critique mal informé déclare de mauvais goût tout ce cjfui paraît étranger à la littérature de son pays ; s'il veut être bon gmide, il doit, au contraire, s'initier aux formes d'art des littératures étrangères, saisir leurs rapports avec le peuple qui les a créées, les expliquer. Si Villers blâme Mme de Staël d'accueillir avec trop de complaisance les orgueilleuses prétentions des Français à l'hégémonie littéraire, il est bien d'accord avec elle sur la pensée iondamentale de l'ouvrage, savoir, qu'il ne faut pas se confiner dans la littérature de son pays et qu'il est, au contraire, utile d'étudier le mouvement des idées chez les peuples voisins et l'expression artistique qu'ils leur donnent. Toutefois, bien que ce fût là sa pensée intime, Mme de Staël, plus ou moins soucieuse de ménager l'opinion française et plus ou moins sensible à l'influence des préjugés pseudo-classiques du XVIIlme siècle, avait fait maints retours qui diminuaient, en la rendant moins claire, l'importance de cette idée neuve. Donc, en lui démontrant que telle pensée, vraie au fond, était affaiblie et faussée par ïes restrictions dont elle était entourée, Villers rendait à Mme de Staël l'éminenl service de l'aider à s'affranchir de théories surannées; il assumait dans toutes ses obligations le rôle d'initiateur.

1 Vol. I, p. 225.

Sachant que Mme de Staël n'avait pas été pleinement satisfaite de la Philosophie de Kant et craignant un jugement hâtif de sa paa*t, Villers reconnaissait que des explications complémentaiires seraient nécessaires pour pénétrer toute la valeur dé la doctrine. « Les pages mortes d'un livre ne sont pas toujours empreintes d'une efficace persuasion », dit-il, et il ajoute: < Avec quel empressement serais-je devenu le commentateur du mien, devant vous, Madame, si vous aviez daigné m'interroger ! Le peu que j'aurais pu vous dire vous en eût fait deviner davantage et bientôt c'eût été à moi à minstruire en vous entendant prononcer. »

II termine cette première épître en disant tout le honheur qu'il aurait à continuer avec Mme de Staël une correspondance qui permettrait de lui faire « connaître de plus près ces AUemands qui, par malheur, pensent et s'expriment dans lune langue qui vous est étrangère, mais qui sont les véritables Grecs de l'Europe moderne, chez qui seuls le science est organisée, dont les productions, enfin, sont empreintes de cette divine mélancolie que vous leur avez attribuée avec tant de justesse et qui est mille fois supérieure à l'arlequinerie de la plupart de nos beauxesprits. » '

Cette première lettre parvint à Mme de Staël par l'entremise de Jacobi. Très sensible à l'admiration respectueuse de Villers, elle apprécie à sa juste valeur sa critique sérieuse et désintéressée qui contraste avec les articles mordants de Fontanes et de Chateaubriand.

Elle ne tarde pas à répondre à Villers -, le traitant comme une < ancienne connaissance », elle entre en discussion avec lui au sujet de Kant. A lire le début de sa lettre, ne diraiton pas qu'elle renoue une conversation abandonnée la veille? « Ce que votre ouvrage m'a surtout prouve. Monsieur, c'est qu'il était impossible d'avoir un esprit plus étendu et un sentiment de ce qui est moral et vrai plus vif et plus animé. ». Elle s'est éprise des théories de Kant et a déjà rompu des lances avec tous les prétendus philosophes de France. Elle n'a pas pénétré tous les mystères de la doctrine et s'avoue humblement « mauvaise métaphysicienne » ; elle le prouve sans tarder en

1 Uaiis le brouillon de la lettre, on lit à la suite de ce.s mots: « nos beaux esprits. ... de la littérature de l'Ouest et du Midi. »

Cette antithèse entre la France frivole du XVIIIc siècle et la grave Allemagne, patrie des Herdcr, des LessLng, des Kant, est facile, mais inexacte, si l'on oublie, comme Villers le fait trop souvent, de la limiter à la littérature française de la Révolution et du premier Empire

- Sa lettre est datée du l'"' août 1802.

disaiiL « que la métaphysique de Locke est très couciliable » avec celle de Kant. Voilà certes qui n'est pas pour plaire à Villiîrs. N'a-t-^il pas, eu plus d'une occasion, et tout spécialemeni dans l'article publié en avril 1799 ', marqué les différences qui séparent Locke et Condillac de Kant? N'a-t-il pas démontré dans son livre combien les théories du philosophe anglais laissent à désirer? Aussi ne peut-il s'empêcher de relever cette incartade:

« Vous voyez donc, Madame, un traité possible entre la philosophie de Locke et celle de Kant; il faudrait du moins qu'un des deux partis fît de bien grands pas pour se rapprocher de l'autre ; et, en conscience, ce n'est pas à Tvant, qui a passé par-dessus le corps de Locke pour aller en avant, que l'on pourrait proposer de rétrograder. »

La vivacité que met Villers à faire cette déclaration ne s'adresse pas tant à Mi"e de Staël qu'à son ami Degérando. Si Mme (Je Staël affirme si nettement que « Locke a très bien vu d'où nous viennent les idées », ou que Condillac a « parfaitement raisonné dans la branche métaphysique qu'il a traitée >, c'est qu'elle cède à l'autorité du défenseur de la philosophie sensualiste. Aussi la mauvaise humeur de Villers s'exhale contre Degérando qui prétend encore celle fois entraver l'accomplissement de ses projets de réforme philosophique; il écrit, non sans malice: '< Au reste, on me mande de Paris que M. Degérando s'occupe au rapprochement - et va publier un ouvrage ([ui mettra tout le monde d'accord. Cela est digne de son esprit débonnaire et conciliateur. »

Ce portrait ironique du doux Degérando fit beaucoup rire Mme de Staël •' qui ne peut s'empêcher d'y reconnaître une cer-

1 Voir Spectateur du Nord, vol. X, p. 17 et 18.

2 Entre Locke et Kant.

' « Vous m'avez fait rire en l'appelant le débonnaire Gérando ; c'est lui homme qui, par manque d'usage du monde, au lieu d'avoir des manières trop sauvages, a pris des manières trop polies, et je conçois fort bien comment un extérieur trop bienveillant déplaît plus que l'exagération contraire, mais il n'est pas possible d'avoir plus de vertu et de véritable sensibilité. Je ne suis pas juge de sa force comme métaphysicien, mais il a certainement dans ce genre une grande sagacité et son analyse va très loin. ...» Lettre du 16 novembre. Villers répond le 11 décembre: « Ce que vous me dites de M. Degérando est positivement ce que les personnes le? plus estimables m'ont toujours dit de lui, et c'est ce qu'on lit dans ses traités, si peu qu'on les connaisse, c'est ce qu'on devine dans tout ce qu'il écrit. Il vaut beaucoup mieux que moi et il n'a pas tenu à moi que nous nous rapprochassions à Paris. On lui avait fait des paquets sur mon compte. 11 a cessé même de voir Stapfer qui était devenu mon aini, tant que j'ai été là-bas. . . » Voilà qui nous prouve combien furent vives et personnelles les luttes à propos de Kant en 1801.

taine ressemblance. Enfin, Villers exhorte Mm^i de Slaël à suivre son propre jugement: < J'aimerais bien mieux entendre prononcer la sublime Théano sur ce point. »

Et Mme cle Staël semble, en effet, blâmer la tournure qu'a prise en Erance le débat contre Kant lorsqu'elle déclare qu'il est « absurde de mépriser les efforts d'un homme de génie qui cherche à se connaître, voulût-il s'approcher des barrières que Tesprit humain ne franchit pas ». Au reste, en ce qui concerne la tendance générale de la philosophie française du dernier siècle, elle partage l'opinion de Villers: « Je suis d'accord avec vous, dit-elle, dans les conséquences que vous tirez du système qui fait tout dépendre des sensations: il a beau se présenter comme iDurement métaphysique, il a des conséquences qui dégradent l'âme au lieu de l'élever et, comme vous l'avez dit d'une manière si spirituelle et si juste, la morale fondée (sur l'intérêt en est dérivée. » Elle sépare toutefois de cette philosophie « celle de Rousseau, de Montesquieu et même de Voltaire, dans son bon temps ».

Si Mme cle Staël consent à écouter les observations ^ de Villers, elle entend aussi ne pas cacher à celui-ci ce qu'elle pense de ses écrits et de ses idées. Elle cherche, en premier lieu, à lui faire comprendre quelles ont été les causes de l'insuccès qu'a rencontré la Philosophie de Kant.

« Si vous n'avez pas eu à Paris tout le succès que vous méritez, c'est, si vous me permettez cle vous le dire, que vous n'avez pas voulu avoir de l'adresse dans votre manière de présenter les idées de Kant et de combattre celles de ses adversaires. Si j'avais eu t'avantage de vous connaître avant que vous fissiez publier votre livre, nous nous serions peut-être disputés, mais j'espère que j'aurais obtenu quelc^ues ptirases de plus et de moins qui vous auraient concilié l'amour-propre de nos pliilosoplies. Quoi que vous pensiez de l'amour-propre, il faut l'apaiser comme Cerbère: il veille à l'entrée du séjour des méchants comme de celui des bons. »

Craignant que Villers ne cède au dépit et n'abandonne le projet de traduire les ouvrages les plus importants de Kant, elle lui écrit: « Il serait bien fâcheux pour l'avancement de l'esprit humain » de renoncer à faire connaître les autres livres du philosophe: « ils ne seront jamais entendus sans vous, vous avez au suprême degré la clarté qui lui manque ». Elle l'engage à

1 La souplesse et la docilité de M'"^ de Staël à se soumettre aux avis de ceux qui lui témoignent de la sympathie sont un des traits de son caractère.

se fixer en France s'il veut réussir; il est de toute nécessité qu'il consulte ses amis sur la « vanité française » qu'il semble avoir « un peu oubliée en Allemagne ».

Le conseil était bon, mais Villers s'y montre rebelle. Pénéti'é de la supériorité intellectuelle des Allemands, il s'irrite de ce que les Français, accoutumés jusqu'alors à exercer une influence prépondérante sur les arts et la littérature, ne veuillent pas leconnaîlre leur déchéance actuelle. On l'exhorte à « ménager lamour-propre des petits littérateurs parisiens » ! Mais, il ne recherche pas leurs suffrages, il les « méprise profondément ». Il lui échappe des paroles anières contre ses compatriotes:

« Ma première et mon unique prétention, répond-il à M'"e de Staël, est di.' dire la vérité i, mon seul tort est de ne l'avoir dite [jusqu'ici] ^ qu'à moitié. Est-ce ma faute si elle est dure à entendre? Croyez-moi, il faut de temps en temps dans le monde littéraire de ces enfants perdus dont l'opiniâtre ingénuité proclame sans égard la misère de leurs contemporains. L'histoire recueille leurs dénonciations et sait les apprécier. »

Il est décidé à lutter sans aucune compromission et, selon ses propres expressions, il marquera d"«un cran» la « colonne séculaire » et inscrira tout auprès: « jusqu'ici a été l'ignorance et la fatuité françaises ».

Nous le savons, Villers est un de ces caractères entiers qui se buteni à l'obstacle et préfèrent succomber dans une lutte corps à corps plutôt que' de biaiser; il avoue lui-même que son « genre de folie est difficile à guérir ». Le séjour prolongé qu'il a fait en Allemagne n'a pu que développer cette fâcheuse tournure d'esprit et Mme de Staël insistera plus li'une fois sans succès pour l'engager à venir se fixer en France ^. S'il ne peut se plier à toutes les concessions qu'elle IHnvite à faire, il a la vision bien nette que les démarches diplomatiques qu'elle lui conseille sont nécessaires à la réussite de ses projets; il ne peut s'y soumettre, mais qu'importe, puisqu'il a trouvé en Mn^e de

^ Tel est le texte du brouillon conservé à la bibliothèque de Hambourg. Dans l'original conservé au château de Broglie, cette phrase est précédée de cette autre qui en atténue la rudesse : « Une simple marque d'estime de votre part flatte plus mon amour-propre à moi que l'approbation de tous ces «Messieurs».

- Se trouve dans le brouillon, mais non dans l'original. Nous le remettons ici pour montrer combien, à l'avenir, Villers a l'intention de moins déguiser sa pensée.

3 Elle y revient en deux fois dans sa lettre du le août 1802.

Staël l'avocal brillant et convaincu de l'Allemagne et de Kant en France.

Il lui dira sans restriction tout ce qu'il a constaté de supériorité en Allemagne, sans craindre de forcer les ombres du tableau de la littérature en France; à Mi"e cle Staël de choisir, de trouver les formes convenables pour faire pénétrer dans sa patrie les idées nécessaires au progrès '; des lumières et de « la morale ». Ne commence-t-elle pas, en effet, à modifier quelques-uns des jugements qu'elle énonçait dans la Littérature lorsqu'elle lui écrit: < Je crois avec vous que l'esprit humain qui semble voyager d'un pays à l'autre est à présent en .Allemagne » ; et n'affirme-t-elle pas que là seulement, elle trouvera « des pensées nouvelles et des sentiments profonds » parce qu(; < c'est le pays du monde aujourd'hui où il y a le plus d'hommes distingués comme philosophes et comme littérateurs »? Elle revient même sur ce qu'elle avait dit au sujet du bon goût: « Le goût arbitraire, le goût de mode mérite tout ce que vous en dites, mais le bon goût est grec, romain, français, quelquefois allemand, anglais, car il se trouve dans toutes les beautés de ces littératures; le bon goût est la vérité, la mesure et le choix. » En parlant de leur manque de goût, c'est une certaine affectation que îes Allemands ont à vouloir se faire vifs », à être fleuris, à vouloir imiter les Français, qu'elle a eu l'intention de criti(iuer, et non leurs « hardiesses heureuses ». Si nous relisons les pages qu'elle commente ici, nous serons étonnés de voir combien elle se monti'ait plu? dogmatique l'année précédente. Elle atténue si bien sa pensée qu'elle en revient à dire ce que Villers a dit lui-même, savoir, que les Allemands doivent rester eux-mêmes et ne pas sortir de leur caractère en imitant les peuples voisins.

La conversion de Mme de Staël aux idées germaniques n'est pas encore complète; en dépit de Villers, elle continue à soutenir qu'en Allemagne, les idées n'influent pas sur Les institutions et que la méditation ne conduit pas à des « résultats positifs». Grave erreur i, lui répond Villers, « ne croyez donc pas que

' L'erreur n'était pas si «grave». Certes, présentée avec cette briisqiicii.* et celte ab.sence de preuves, la pensée de M^e de Slaël était inexacte, mais elle contenait quchpic vérité. Elle s'en est si bien rendu compte ffuelle ne capitule pas, et si nous relisons l'Allemagne, publiée onze ans phis tard, nous retrouvons plusieurs fols cette idée. Il est certain que, jusciuen 1809 et même plus tard encore, les Allemands avaient des tendances à regarder plus en eux-mêmes qu'au dehors. Voir Zeller, Geschiclite (1er denlschen Philosophie, p. 739, et Ch. Villers et .1/""= de Staël par GriUer, I''' partie, p. 17, 18. C'est l'une des raisons pour lesquelles, au point de vue politique et économique, ils sont longtemps restés en arrière des autres peuples. Il est vrai cpic depuis une ([uiiraulaine d'années, les choses ont i)eaucoup changé.

les idées allemandes soient si pnrement méditatives qu'elles n'aient jamais eu de résultats positifs!.... L'esprit de la vraie liberté esl un résultat très fréquent et très positif ; chez cette nation. Il peut en donner de nombreux exemples; il n'y yurait qu'à rappeler < le gouvernement plein de sagesse d'un grand nombre de princes éclairés, les régences, les villes libres, la réformation » et — qui s'y serait attendu ! — < le superbe code prussien^ le plus humain et le plus républicain de ceux qui existent ». Ce sont là. dit-il. • d'assez beaux monuments et tels que la France n'en peut montrer, malgi'é toute l'ostentation fanfaronne du libertinisme des douze dernières années. » '

Mmt de Staël, désireuse de s'initier à fond aux choses de l'Allemagne, < étudie 1" allemand avec soin . Et Vil 1ers, à qui elle l'annonce, d'applaudir ' avec transport ». Mais quelle ne suive pas l'exemple des Français qui, jusqu'à présent, se sont livrés à cette étude: < Aucun n'a appris l'esprit caché derrière les formes de l'idiome. Ils ont continué à penser en français avec des mots allemands, à juger tout ce qu'ils lisaient du même point de vue où ils se trouvaient auparavant. Il aimerait être auprès d'elle pour la diriger dans des commencements toujours difficiles et rebutants; c'eût été le meilleur moyen de la gagner tout à fait à ses idées; aussi envie-t-il Guillaume de Ilumboldt. qui a eu la chance de passer quelques semaines auprès d'elle, de discuter de la valeur de ce pays si dédaigné et qui mérite si peu de lêtre. Si « des travaux indispensables > ne l'avaient contraint à différer encore au moins d'un an » son projet de retour en France, dl aurait volontiers fait en son honneur un séjour à Paris.

Peu après son veuvage. Mme de Staël vit mourir subitement le précepteur de ses fils, M. Gerlach. Elle demanda àMeister de « l'aider de quelque manière à réparer cette perte ; ; il lui faut quelqu'un qui puisse aussi s'occuper de ses affaires et l'aider dans ses ' études littéraires >. Elle désire que Meister écrive pour elle en Allemagne, le seul pays où se trouvent des hommes savants, dignes d'élever la jeunesse, le pays des universités, d'où les étudiants sortent pleins d'ardeur pour la cause des lumières, et d'enthousiasme pour leur expansion. Elle s'adresse également à Jacobi. à Mme de Wolzogen, à Villers surtout-, demandant à ce dernier s'il connaîtrait « un jeune allemand sachant le fran-

1 Après ses voyages en Allemagne, M'"c de Slaël notera une observation assez semblable. Le caractère bénin des loi5, la docilité du peuple à les observer font qu'il règne dans le pays vme indépendance très propre à la propagation des lumières.

^ Lettre du I'-t août 1802.

çais, le laliii et le grec, bon littérateur et bon musicien », qui voulût bien se charger de l'instruction de ses deux fils. Le 16 novembre, elle lui annonce qu'elle est sur le point de terminer avec un jeune écolier de Gœttingue ' en séjour à Genève. « II sait bien le gi'ec, le latin, pas très mal le français » ; il est « très sensible aux beautés de la poésie allemande », aussi le prendelle à l'essai pour six mois. Cependant, sept jours plus 'tard, ayaut appris de M'ue de Krûdner qu'un frère cadet de Villers, précepteur, était libre, elle désire beaucoup se l'attacher. L'affaiii'e ne s'arrange pas, Villers ne trouvant pas son frère suffisamment préparé pour cette tâche -; mais il lui propose à la place un élève du professeur Glaser ■'. Mme de Staël, après quelque temps d'épreuve, avait, en effet, renoncé à garder le jeune Planovrieiî qu'elle trouvait « faible d'instruction ». « Je n'aurais pas la moindre idée de rien lire avec lui et avant de m'instruire par lui, il faudrait tellement qu'il s'instruisît par moi, que mes peines, passeraient toujours de beaucoup mon plaisir. » — Preuve évidente qu'elle désirait que le précepteur de ses fils fût aussi un guide pour elle. Du reste, elle entend encore assez peu Tallemand puisque B. Constant, « grand écolier de Gœttingue », doit lui traduire la lettre que le jeune Kuhnhardt, protégé de Mme de Wolzogen, lui adresse pour briguer la place de précepteur de ses enfants. Si elle lit « à peu près l'imprimé », elle déchiffre « très mal le manuscrit », dit-elle à Villers.

L'intimité de la correspondance entre Mme de Staël el: Villers s'accroît sans cesse. Elle prend un vif plaisir à cet échange de lettres avec ce spirituel Français à demi germanisé; sa confiance augmente chaque jour. Il sait lui dire des choses nouvelles qui l'intéi'essent ; elle goûte fort la rectitude d'esprit qui caractérise sa critique et se montre très curieuse de ses jugements ; aussi, est-ce avec lui qu'elle parle le plus volontiers de littérature. Si

' M. Koster.

- « Voire idée à l'égard de mon frère m'a fait sourire de joie et de reconnaissance. La reconnaissance s'adressait à vous et le sourire à lui. C'est bien le meilleur garçon du monde, mais pour le grec, néant. Il joue passablement du flageolet et racle une contredanse sur son violon. Voilà où se bornent ses talents lyriques. Il était encore fort jeune à l'époque de la Révolution et son éducation en a souffert. Cependant il en sait assez pour des Russes, quoiqu'il soit loin de force à lui pouvoir confier les fils de Théano. .le vous remercie avec effusion et ravissement de votre bonté pour lui et pour moi. .J'aurai l'honneur de vous le présenter l'hiver prochain à Paris, si vous le permettez, avec un très aimable pelit prince de Metchowsky. qu'il accompagne dans son tour d'Europe. » (Lettre du 11 décembre 1802. (11 frimaire XI).

•^ Le jeune Ewers.

SCS aiilies amis se plaignent < qu'elle déteste écrire », il n'eu peut dire autant, car c'est à lui qu'elle adresse ses plus longues épîtres '. Prompte à s'enthousiasmer, Mme cle Staël éprouve Un sentiment si vif pour lui qu'elle se dit certaine en le voyant de le reconnaître «presque comme un ami». Elle regrette qu'il doive remettre à l'an prochain son voyage à Paris; quant a elle, il ne lui servirait à rien d'aller en ALLemagne pour le moment, puisqu'elle ne sait pas « parler allemand »; elle trouve donc plus utile de s'initier « par les livres » aux choses de ce paj's. : Ce qu'on vous dit dans une langue étrangère est presque de pure forme, le fond des idées ni des sentiments ne s'exprime qu'avec des mots qui nous sont faciles et dont nous connaissons toutes les nuances. » Puis, bien qu'elle partage l'indignation qu'éprouve A'illers contre tout ce qui se passe en France à ce moment, elle ne peut oublier qu'elle est née dans ce pays, qu'elle y a vécu, que tous ses amis y sont encore. « Je serais tentée de l'Italie, de l'Angleterre, de tout maintenant, hors la France, et c'est en France que je vais. On a, je le vois, un amour mystérieux pour sa patrie, on erre partout ailleurs. -» Mme de Staël a « beaucoup d'admiration pour l'esprit des Allemands ». mais ' les

' Villers est conscient de l'influence qu'il commence à exercer sur, Mmo de Staël; il en parle à tous .ses amis comme de la conc[uête la plus remarquable qu'il ait faite. Le professeur Glaser de Helmstedt lui écrivait le '6 février 1803: « L.e mérite de vos écrits^ tendant à faire revenir la France de sa prévention contre la littérature allemande, est si décidé, qu'en les admirant, "nous autres, nous ne faisons que payer le tribut de la reconnaissance et rendre justice aux talents marqués de leur aimable auteur. Pour moi, je suis d'autant plus pénétré de ces sentiments qu'ayant demeuré depuis 1758 à 1795 à La Haye, j'ai eu l'occasion de lier connaissance avec plusieurs Français lors du commencement de l'émigration et de voir de .plus près le dégoût prononcé avec lequel le gros de votre nation regarde nos ouvrages les plus distingués. Jugez, Monsieur, si je puis voir avec indifférence les efforts de votre génie, guidés par une lecture profonde et raisonnéc do nos auteurs classiques en tout genre et si je puis faire moins que de vous souhaiter le succès le plus brillant dans votre carrière pénible et peut-être même dangereuse. Car je suis persuadé, Monsieur, malgré (sic) les efforts de cjuelqucs littérateurs du premier rang parmi vous, qui commencent à nous rendre justice, le proverbe connu: cela est bien allemand, continue toujours d'avoir un grand ascendant sur l'esprit des Français. Cest pour cela. Monsieur, que je suis persuadé avec vous que nous avons fait une acquisition très précieuse sous tous les rajyports si vous réussissez à inspirer à Mme de Staël le goût de la littérature de notre paijs ; ce serait déjà beaucoup d'avoir gagné une pro.sélyle si aimable; ce serait plus encore d'avoir pour nous l'approbation de l'auteur de Delphine qui vous dédommagerait amplement des sarcasmes de vos folliculaires superficiels et des invectives sanglantes d'un abbé Geoffroi et d'autres savants qui osent juger avec tant de suffisance ce qu'ils n'ont fait qu'effleurer par une lecture précipitée et que souvent ils ne comprennent pas même. »

- C.oppet. le 1G novembre 1802.

souvenirs de rcnfaiice..., la patrie..., les Français aimables en quelque pelil nombre qu'ils soient », tout cela l'attache au sol natal. Certes, elle serait heureuse d'avoir « une heure de conversation >> avec Villers, ce serait préférable à l'échange de lettres et de livres ' dont ils doivent se contenter, niiùs Lubcck est bien loin dans le Nord! Elle Un annonce l'envoi de Delphine q'ui doit paraître dans une quinzaine de jours et désire qu'il lui dise en toule sincérité ce qu'il pense de cet ouvrage. Villers répondit par une longue lettre - ; s'il présente quelques observations sur le 13lan. il ne cache pas l'émotion profonde qu'il a ressentie à la lecture de Delphine et dit toute son admiration pour l'auteur. Il relève un lien de parenté entre cette œuvre et Werther. ' Votre ouvrage étincelle de beautés de détail, d'observations, de vues fines et profondes, de morceaux écrits avec une éloquence et une pureté, avec une grâce, un souffle de sentiment qui les marque à un air particulier; c'est la plume de Rousseau féminisée. » Voilà, certes, un éloge propre à toucher sa correspondante.

La préface n'était pas la partie la moins appréciée du livre. Villers y constatait les progrès indéniables de Mme cle Staël dans la connaissance de la littérature allemande:

« Une autre nation, disait-elle, aussi distinguée par ses lumières que les Anglais le sont par leurs institutions, les Allemands, ont des romans d'une vérité et d'une sensibilité profonde; mais on juge mal parmi nous les beautés de la littérature allemande, ou pour mieux dire, le petit nombre de personnes éclairées qui la connaissent ne se donnent pas la peine de répondre à ceux qui ne la connaissent pas. Ce n'est que depuis Voltaire que l'on rend justice en France à l'admirable littérature des Anglais; il faudra de même qu'un homme de génie s'emichisse une fois par la féconde originalité de quelques écrivains allemands, pour que les Français soient persuadés qu'il y a des ouvrages en Allemagne où les idées sont approfondies, et les sentiments exprimés avec une énergie nouvelle. »

Avec plus de \'igueur et de précision que dans la Littérature., M'"f de Staël affirme que les lettres françaises sont menacées de stérilité, de froideur et de monotonie, si les écrivains continuent à imiter exclusivement les classiques français. Elle leur conseille

1 Villers lui avait annoncé l'envoi de quelques-uns de ses opuscules. Elle avait déj;\ lu son liant, il lui promettait les Lettres wcstphallennes et la Lettre à Cuvier.

- Il résumait lainsi l'idée générale du livre: « L'idée fondamentale et créatrice de tout votre ouvrage a été: de montrer la nature primitive inaltérable, naïve, passionnée, aux prises dans ses élans avec les barrières et les entraves du monde conventionnel. »

de lire < les écrits d une uaiioii doiiL la luaiiière de voir el de sentir diffère beaucoup de celle des Français », parce que « l'espril est excité par des combinaisons nouvelles, liniagination est animée par les hardiesses mêmes quelle condamne, autant que par celles quelle approuve. ■■ Dans le premier ouvrage, elle semblait identifier le goût en général au goût français; elle fait maintenanl des concessions. Si celui-ci lui paraît « peut-être le plus pur de tous -, elle admet que chaque nation a son goût particulier; ce que l'on pourrait faire de mieux serait d'adapter au goût français les beautés originales des littératures éti'angères; cela donnerait à la littérature du XIXe siècle un caractère qui lui serait propre ».

Cette préface fut peu remarquée, au milieu de lenthousiasme que souleva le roman, mais Villers était trop attentif au développement des idées littéraires de M'"c de Staël pour ne pas s'arrêter à ce morceau où il trouvait comme un écho de ses propres idées. Il lui écrit: <' Votre préface est une pièce excellente qui a fait et qui devait faire plus de sensation en Allemagne qu'en France; elle m'a rappelé vivement tout le mérite de l'auteur des Considérations sur la littérature. »

La lettre de Villers^ produit Te meilleur effet à Coppet; M. Xecker en est aussi ravi que sa fille; aucune des nombreuses critiques qui accueillirent Delphine ne lui paraît plus digne d'atlention '>. M"ic cle Staël répond à son ami: « Il n'est pas possible d'écrire une lettre plus spirituelle, et malgré tout votre enthousiasme et tout le mien pour les Allemands, je ne crois pas qu'il en existe un qui pût écrire une pareille lettre. C'est un heureux mélange que la grâce française avec la réflexion allemande et j'ai toujours pensé que si la perfection existe, c'est dans l'union des 'contrastes qu'elle se trouve. » Puis, passant à un ;;utre sujet, elle lui parle du voyage qu'il projette de faire à Paris: < Pourquoi voulez-vous y aller dans le mois de juillet? je :'i'y serai sûrement 'pas, mais je compte y retourner dans le mois de septembre, si le Cojisuï ne s'y oppose pas. Il me semble que vous ne feriez pas un grand détour en passant par la Suisse pour aller à Paris, de près (sic) Strasbourg qui est, je crois, votre patrie. Vous ne perdrez que trois jours en passant par Coppet et il me serait bien doux d'y causer quelques jours avec vous. Pensez à

cette idée qui m'occupe beaucoup Si j'ai le bonheur de vous

voir, vous me direz s'il n'y a pas en Allemagne quelques écoles un peu savantes et cependant moins universelles que les universités où je puisse mettre mon fils... . . » -

1 1 mai 1803,

- Coppcl. 3 juin 1803.

Viilcrs ne put profiter de l'aimable iiivitalion, des Iravaux très pressants le retinrent à Lubeck. Il chargea Michoux ^, im de ses amis qui partait pour la Suisse, de porter à Coppet une longue lettre qui échapperait ainsi à Tindiscrétion de la police: « Mais vous me louez aux dépens des Alknnands », lîii dit-il au début; et se moquant de sa propre intransigeance, il ajoute: « c'est ce que ma Donquichotterie ne peut vous passer. » Puis, s'entétant a lui faire admettre que la grâce et la légèreté qu'elle accorde aux Français ne sont pas inconnues chez les Allemands, il lui cite Jean de Muller - et Jacobi •*. Michoux apportait aussi un exemplaire des Lettres westphatienncs. Mme de Staël les lit avec beaucoup d'intérêt: Il y en a d'extrêmement spiriluelles, ditelle; il y a quelques mots sur lesquels nous aurions disputé à cause de mon goût français. »

Michoux ne trouva pas Mme cle Staël à Coppet; elle était allée passer quelques jours à Vevey en compagnie dune iamiile. anglais.' fuyant la France » ; mais il eut, avec M. Necker, une longue conversation et écrivit à Villers: < Nous avons beaucoup causé de vous et de vos intéressants travaux et du besoin oi^i est la France de s'occuper de philosophie et surtout de la ruine politique. » Il ajoute: « M.' 5s^ecker vous voudrait à Paris, surtout dans les circonstances actuelles oi!i la douce tranquillité de la Basse-Saxe court le risque d'être troublée. » Mme de Staël aussi désirerait le voir se fixer en France. Pour qui la connaît, on sait que l'échange des idées à distance ne lui suffit pas, elle aime à exercer son attrait personnel de séduction et tient tout particulièrement à ce que Villers n'y échappe pas. Puisqu'il a obtenu sa radiation de la liste des émigrés, pourquoi ne rentrerait-il pas définitivement"? Mais Villers ne se laisse pas convaincre. Si la perspective de revoir ses parents et ses amis lui sourit et le pousse à entreprendre un nouveau voyage en P'rance, les intérêts divers qui le retiennent en Allemagne sont trop sérieux; c'est là seulement qu'il se sent capable de travailler, c'est là qu'il accomplira la tâche qu'il s'est assignée; il y reviendra. Mme de Staël n'insiste plus et, le 20 juillet, lui fait part d'un projet auquel elle pense depuis quelque temps déjà. "■ Savez-vous que j'ai fort envie de faire un voyage en Allemagne et que, si vous y retournez, je pourrais bien concerter mon projet de voyage avec vous, indépendamment du désir que j'ai de connaître les hommes distingués de l'Allemagne. »

1 (hélait un cai)iU)ine, aide de camp au service de la République française.

2 Lellres à Bon.sletten.

■■'• Kdiiard AIwills Papiere.

Le temps a marché depuis le jour où elle, refusait à Meister d'aller voir Wieland à Zurich; l'iufluence de Villei-s esl pour beaucoup dans ce changement, aussi n'est-ce encore qu'à lui qu'elle s'ouvre de ce projet. Elle envisage même ce voyage comme si prochain qu'elle ajoute: « Il faut que je vous avoue que Bosse ^ ne me convient pas du tout. N'en dites rien à son protecteur Glaser qui le lui manderait ici. Il vaut mieux que je le ramène doucement moi-même auprès de sa nourrice et que je cherche à Gœttingue ou ailleurs un homme que je sois sûre qui me convienne. Je déposerai Bosse en Allemagne avec tant de i)ol;itesse cpi'il n'en sera pas du tout affligé et je ne veux pas qu'il considère cela comme un projet, mais comme un hasard. » Cette Ictlre qui témoigne de la délicatesse autant que de la bonté de Mme de Staël permet encore d'établir que, quelques mois avant que le Premier Consul prît la résolution d'exiler cette femme dont il redoutait l'action, elle-même songeait à visiter l'Allemagne; ce n'est donc pas, comme on l'a cru, à l'improviste qu'elle se décida, en octobre, à partir pour Weimar.

Avant d'assister à la rencontre, jetons un coup d œil sur les travaux de Villers dans les années 1801 et 1802.

Revenu en Allemagne au mois de décembre, il n'était pas resté longtemps sous l'impression de découragement qu'il ressentait en quittant Paris. Puisqu'il ne peut attirer l'attention de ses. compatriotes sur la philosophie, il fera tout son possible pour leur faire connaître et apprécier les chefs-d'œuvre littéraires. IL veut commencer par la traduction de la Jeanne cVArc <le Schiller ; et afin de mieux interpréter le poète, il consulte l'histoire et les. mémoires du temps. Il comptait ensuite s'attaquer au Torqiiato 7\isso de Gœthe. Ces travaux, purement littéraires, furent interrompus quelque temps par un renouveau de polémique à propos de Kant: c'est le moment oiî Villers publie sa Lettre sur le système de Gall, adressée à Cuvier. Mais il n'a pas abandonné ses projets de traduction puisqu'il en parle à Schullz, rédacteur de VAllgemeine Litteratur Zeitiing et que ce dernier en fmi part au public-. C'eût été le commencement d'une série des principaux chefs-d'œuvre dramatiques allemands traduits en français. Per-

1 Le précepteur recommandé par Glaser.

- On lit dans Vlntelliqenzblatt der Allgemeinen Litteratur Zeitnng du

2 janvier 1802: „ Hcrr Villers selbst beschaftigt sich. gegenwiirtig mit

eincr franzôsischen t'eljcrsctzung von Schillcrs Jungfraii von Orléans^. In dieser lîczieliung studicrt cr die franzôsischen Geschiclitschreiber jencr Zeil, uni scinem Gegenstande Spraclie und Kolorit des ihm cigenthumlichcn Zcitallers zu verleihen und so fur sein Vaterland dièse Tra«odie auch der Form nach national zu bilden, wie sic es schon durch die Handlung ist. Dicsem Unternetimen wird er seine Uebersetzung Gœthe's Tasso folgen lassen, und mit beidcn die Herausgabe eines ThéàU-e allemand erôffnen. ..."

sonne n'était mieux qualifié que Villers pour entreprendre un pareil travail qui eût rendu un réel service aux lettres françaisas; malheureusement, la publication hâtive des traductions de Jeanne d'Arc^ et de Marie Stuart- Tempêchèrent de réaliser ses intentions.

Il fut d'autant plus mécontent que ses projets aient été annoncés que, dans son journal, Schultz disait de Cramer « que l'on n'eût pu attendre d'aucun Français, quel qu'il soit, une traduction fidèle du poème de Schiller > ; se croyant personnellement visé, Yillers répond à Schultz: « Mon ami Cramer m'a devancé et je désire qu il ait mieux fait que je n'aurais pu faire. » Il ajoute:

« Il est évident que ce trait porte sur moi et cela est d'autant plus déplacé, j'ose même dire injuste, c[u'à plusieurs reprises J'ai déjà gourmande mes compatriotes sur l'infidélitô de leurs traducteurs allemands. Je n'ai pu qu'être surpris aussi, — j'oserai vous l'avouer, Monsieur, — de la rapidité avec laquelle a paru t'annonce d'un ouvrage qui ne fait que de voir le jour, tandis que mon Exposition de la Philosophie deKaiit, qui a panj il y a un an, n"a point encore été annoncée dans VAllgcmcinc Litteratur Zcilung. Je crois cependant que ce livre et surtout sa préface sont plus importants à la connaissance de la littérature allemande pour les étrangers que la simple traduction d'un poème, quelque excellent cju'il soit. Mon sort sera-t-il de ne recueillir que de l'indifférence en Allemagne, tandis que j'ai recueilli tant d'injures en France pour la préférence que je donne hautement à la littérature allemande sur la française? Les lettrés allemands, les directeurs de la Gazette d'Iéna et vous surtout. Monsieur, ont été trop équitables pour que j'aie ce malheur à redouter. . . » ^

On sent percer l'amertume d'un homme qui se voit disputer ce titre d'intermédiaire entre la France et l'Allemagne qu'il voudrait être seul à porter et qu'il se croit mieux que tout autre capable de justifier. C'est alors qu'il conçoit un projet nouveau et digne de cette ambition, celui de participer au concours ouvart par rinsliliil National sur la question de savoir quelle était, au

' De Schiller avec une introduction de L.-S. Mercier.

■-' Par Cramer, surnommé à Paris « le Sage de Kiel ». Il s'appelait volontiers lui-même: der Germano-Gallier, tandis qu'il désignait Villers sous le nom de Gallo-Germanier. Lettre du 6 juin 1802. Il disait dans ■celte lettre à propos de ces deux traductions: „.... Wic das regelrechte ungenialischc Pariser-Publicum dièse deutschen dramatischen Ziigellosigkeileii aufnehmen wird, steht nun zu erwarten . . . . " Disons tout de suite ■que Gramer fut déçu dans son attente.

■ ('ampesche Samnilung, niI)liothèque de Hambourg

point de vue de la propagation des lumières, la valeur de la Réforme tentée par Luther. II en fut distrait un certain temps par des préoccupations politiques. L'horizon s'assombrissait de ce côté de l'Allemagne; Je Premier Consul, mécontent de l'attitude de l'Angleterre après le traité de Lunéville, décidait l'invasion du Hanovre, de Brème, de Hambourg, et confiait cette mission au général Morlicr. En moins d'un mois, les Français étaient en possession de l'Eleclorat (IG prairial, an XI). C'est ainsi que ce coin de terre jusqu'alors épargné et qui, « pendant ces années de tempêtes civiles », avait servi de refuge aux « connaissances humaines », se trouvait tout à coup menacé de devenir le théâtre de la guerre. Villers voulant à la fois payer son tribut de reconnaissance au Hanovre et mettre ses compatriote^ au bénéfice des expériences qu'il a faites jadis, publie son Appel aux officiers de Icirmée de Hanovre qui peuvent et veulent mettre à profit le loisir de leur position i. Ce curieux morceau mérite d'être analysé.

c Jeunes guerriers! dit-il, le pays où vous séjournez est digne de votre attention, digne d'une sérieuse étude. » Une foule de philosophes, Leibnitz entre autres, l'ont rendu célèbre; ses uniy vcrsités sont réputées et les noms de leurs professeurs ont retenti bien au-delà des frontières de ce petit pays. < Gœltingen, ses savants, sa bibliothèque, son musée, ne peuvent manquer de devenir un objet de pèlerinage pour les officiers de 1 armée française. Pendant la guerre de Sept Ans, un grand nombre de ceux qui s'y trouvaient suivirent les cours des différents professeurs » ; il y en eut qui y prirent le grade de docteur en droit. Tout le Hanovre « est parsemé d'excellentes écoles et de sociétés littéraires; une instruction solide et libérale est répandue parmi les classes de la société destinées à y prendre part. Le nord de l'Allemagne, couvert par une ligne de neutralité pendant dix années de troubles et de guerres qui de nos jours ont -occupé toutes les forces physiques et morales de la France, de l'Angleterre, de rilalie, de l'Anti'iche, a profité de ce calme pour cultiver les sciences, et l'on peut aisément penser, du point où elles étaient parvenues à la fin du XVIIIc siècle, ce que dix années d'une culture assidue ont pu leur faire gagner. Le Hanovre y a coopéré pour sa part. » Il suffit de citer les villes de Gœttingue, Brème, Hambourg, Brunswick, Wolfenbùttel, Helmstedt, pour évoquer les noms < d'hommes éclairés et d'institutions précieuses. » Villers joinl l'habileté à la chaleur: C'est là que Mirabeau « a puisé les idées libérales et les princijies qui sont devenus en France la base du nouveau système social. >> « . . . Au milieu de tant de lumières, resterez-

1 Lubcck, 20 juin 1803 (Messidor, an XI). ' ^'^

vous oisifs, ne leur ouvrirez-vous pas toutes les avenues de votre intelligence V > Visitez les universités, fréquentez les savants, les personnes instruiles. vous en trouverez partout; cultivez les sciences, les lettres, la philosophie, l'agriculture, occupez-vous d'économie champêtre, d'institutions forestières ou minières, même de l'élevage des chevaux, vous trouverez partout à acquérir des notions intéressantes et nouvelles. Avant tout, apprenez la langue allemande:

« Ce travail a des ditliciiltés, mais considérez que rallemand est aujourd'tiu: ta langue la plus savante de l'Europe et qu'elle vous récompensera avec usure de ses épines grammaticales. Vous n'imiterez pas l'indolence de la grande majorité de nos émigrés qui, après avoir végété si longlcmpi dans une ridicule fainéantise au centre des lumières de la Saxe, sont retournés dans leur patrie aussi ignorants qu'ils en étaient sortis, blâmant tous les usages qui n'étaient pas les leurs, n'ayant pas le plus léger soupçon du monde nouveau qui les entourait et ne sortant point, en effet, du vieux monde et des usages fi^ançais qu'ils portaient dans leur tête et dans leur cœur. »

Jugement dur, mais, à quelques très rares exceptions près, parfaitement exact. Aussi Villers désirait-il, pour la propagation des lumières et des idées libérales, que la nouvelle génération occupât mieux ses loisirs. « C'est donc à vous... qui appartenez à la partie la plus estimable et la plus honorablement active » de la nation que je m'adresse:

« Je suis pénétré d'une foi vive dans l'énergie de vos caractères et la pureté de vos esprits i. Vous ne mépriserez .point mes conseils. ... Si je vous propose! des choses raisonnables, ma mission est tout établie, c'est celle de la raison elle-même. Une expérience persomielle qui n'est peut-êU'e pas restée sans fruit m'assure aussi quelques droits. . . . Vivez avec gi-avité et modestie au milieu d'un peuple sérieux et modeste; parmi ses simples mœurs, n'apportez pas le mélange d'autres mœurs: cueillez la palme des sciences qui s'offre à vous, elle sied mieux, à côté du laurier, qu'une branchette de myrte arrosée de trop de larmes, et faites qu'une estime sans tache vous accompagne à votre départ. »

Tels sont les conseils du ci-devant capitaine d'artillerie du régiment de Metz à ses camarades let compatriotes au moment de linvasion de l'Allemaane du Nord.

^ Ce qui disposait Villers à tant de mansuétude à l'égard de ces envahisseurs, cesl que, grâce ;\ la pusillanimité du gouvernement du Hanovre et à la promptitude et l'audace de Mortier, la conquête s'était faite presque sans effusion de sang.

Son appel fui eiileudu '. G. D. Arnold lui écril, le 2."} juillet 1803: < Cesl avec un iulérêl bieu vil que j'ai reçu et lu votre Appel . . . pièce qui respire ... le désir ardent de propager le bien parloul où la chose est possible et de rapprocher l'esprit de deux nations. . . . J'ai été touché en voyant que vous avez pu mettre à côté du nom de chaque ville de ce pays, celui d'un ou de plusieurs savants de réputation. Sans doute, nos officiers profiteront de toutes ces occasions cjue vous leur indiquez; ils auraient bien de la peine à en trouver de pareilles dans la plus grande partie des provinces de France. . . » En effet, le 12 août, Ebeling mande à Villers que plusieurs exemples lui prouvent que son petit écrit commence déjà à exercer quelque action. Son ami, le D'" Thaer, directeur d'un établissement d'agriculture, comptait plusieurs Français parmi ses élèves; il y en avait aussi quelques-uns à Gœttingue. La nouvelle s'en répandait à Paris et Suard, félicitant Villers de son Appel de très bon goût ;, ajoutait: ... c'est un succès qui a dû vous flatter que de voir en passant dans le Hanovre que votre exhortation avait déjà produit des fruits. . . »

Enfin, Villers est prêt à entreprendre son second voyage en France II part, cette fois encore, accompagné de Mm*^ de Rodde et de ses enfants; elle va retrouver son mari envoj^é à Paris par le Sénat de Lubeck. La lettre qu'il adresse à Gœthe quelques heures avant de quitter Lubeck révèle son état d'esprit au moment où il se décide à revenir pour quelque temps dans son pays natal

1 I! s'en trouve une reeension et de longs passages copiés dans le Moniteur du 30 vendémiaire, an XII (23 octobre 1803). Le rédacteur du Journal officiel dit: « Cet Appel n'a pas dû être sans utilité, il a dû fixer l'attention de ceux de nos militaires qui, en se consacrant au métier des armes, n'ont perdu ni les fruits d'une éducation libérale, ni le désir d'ajouter à leur instruction. . . . Nous ne prétendons rien préjuger sur la question de savoir s'il donne aux institutions et aux hommes dont il parle un tribut d'éloges mesurés, si l'expression de son admiration n'est pas quelquefois exagérée; il suffit que le but qu'il s'est proposé soit excellent pour que nous ayons ajouté à la publicité de son écrit. » U Appel fut immédiatement traduit en allemand par Ch.-L. Wittig sous ce titre: Ziiruf an die Henen Officiere der franzôsisehen Armée ini Ilannuverischen die von ihrcr iMussc in ilirer jetzigen Position Nutzen ziclicn wollen und kônnen. Von H. 'Villers vormals Hauptmann der Artillerie in franzôsisehen Diensten- Hannover 1803. — Une autre traduction parut à Hambourg: Aiifriif an die franzôsisehen Officiere der Armée von Hannouer. welche die Musse ihrer jetzigen Tage benutzen Ivônnen und wollen. Hambourg, chez F. -H. Nestler 1803 (le 3 juillet). Celte traduction est due aux soins ;l'un ami personnel de Villers, te D'' Meyer. On peut voir encore les éloges et la reconnaissance qu'expriment les .Allemands à Villers par l'inlermédiairc de rintelligenzhlall der Alli/emeinen Zeilnng. N" 153, 30 juillet 1803, p. 1254.

Liibeck, 10 Aug. 1803.

„Wenn ich einen Menschea kenneii lerne, frage ich sogleich, womit beschaftlgl. er sich? — und wie, und in welcher Folge? iind mit Pieantworlung dei- Frage ist aiicli mein Intéresse an ihm auf Zcit Lcbeiis enlschieden."'

Voilà, Monsieur, ce que vous avez dit. C'est sur l'énoncé d'une telle maxime pratique que j'ai fondé l'espoir de vous inspirer quelque intérêt. Si j'ai autant tardé à vous en manifester le vœu, croyez qu'une craintive déférence m'a seul retenu jusqu'à présent. J'ai souvent guetté un moment d'inspiration pour vous écrire. Mais cette inspiration, quand elle se présentait, me semblait tellement au-dessous de vous, que je la laissais aisément échapper. Cependant, je vais partir dans une heure pour uu nouveau voyage de France. Je ne veux pas quitter une seconde fois l'Allemagne sans offrir l'hommage d'une admiration au génie le plus caractéristique de cette moderne Achaïe. Et ne pouvant tarder davantage, il faut bien me résoudre à vous écrire, au milieu du cahos (sic) d'un départ, tout à la hâte, et dans un de mes moments les plus prosaïques de ma vie.

Combattre de toute ma force le système entier de culture matérialistique et d'inphilosophie française. Voilà ce qui moccnpe. Quel en est le succès? Je ne puis décider cette question dans le sens subjectif. C'est aux autres, c'est à vous surtout à me juger. Quant au succès objectif, il ne peut mètre imputé en condamnation. Il dépend des dispositions de la nation et du public à qui je parle, de la force d'inertie de la masse cpie j'entreprends de remuer. Il est bien \Tai que le plus robuste fossoyeur, armé de sa seule pioche, ne pourrait réussir à miner et faire écrouler le Mont-Blanc — aussi senté-je fréquemment le désespoir de l'impuissance qui m'oppresse la poitrine et se coule comme un venin de glace dans mes veines. Mais je ne succomberai pas à cet ennemi du dehors, et je consommerai ce qu'une voix intérieure m'impose comme un devoir, comme la destination de ma vie! Quelque pénible que soit à parcourir une carrière, où l'on n'éprouve à chaque pas cju'une résistance ennemie, oii l'on n'a nulle gratitude à attendre pour son labeur de ceux pour qui l'on se consume, néanmoins combien ne se sent-on pas soulagé et élevé au-dessus de soimême par la plus simple marq.ue d'estime, par un léger encouragement de ces Princes dé l'humanité, de ces hommes éminents qui donnent l'impulsion à tout un siècle et déterminent la culture intellectuelle des nations! — Voilà d'oiî naît, depuis si longtemps, le besoin que j'ai de communiquer avec vous, d'attirer vers moi une de vos pensées, qui me vivifiera et sera comme le fil par où ma frêle destinée littéraire tiendra au rocher de la vôtie. Recevez avec bonté le petit écrit ci-joint que le même prosélytisme dont j'ai touché l'ojîjet ci-dessus, m'a fait publier. Il n'est pas resté tout à fait sans fruit. Puisse le noble esprit de la sagesse et de la poésie germanique vaincre le pernicieux démon de l'immoralité et de la superstition française!

Je compte passer à Gœttingue à peu près le temps du 15 au 25 de ce mois. Si la saison n'était pas aussi avancée, nous eussions pris de là notre direction par Weimar. Mais nous sommes contraints de nous rendre en hâte à Paris. A mon retour au moins, je tâcherai de récupérer ce que j'aurai perdu. Et dans tous les cas, à quelque époque que ce soit, je ne manquerai pas de faire le pèlerinage de la Thuringe et de me présenter devant vous, si je puis penser que la porte me soit ouverte avec quelque cordialité.

Agréez encore une fois l'expression de ma respectueuse admiration.

ViLLBRS. » 1

Nous nous souvenons de la lettre que Viilers adresse à Schultz avant son premier voyage en France -; celle qu'il vient d'adresser à Gœthe nous montre que son humeur ne s est guère modifiée. C'est toujours le même caractère entier, cassant, prompt au blâme; c'est le « robuste fossoyeur » qui frappe de sa pioche à tort et à travers, au lieu de chercher la faille du rocher pour s'y attaquer et le briser plus sûrement. Cerles, si la « carrière » lui semble pénible, son obstination aveugle ne lui facilitera guère la tâche. Il est temps qu'il rencontre quelqu'un de plus habile, à qui il communiquera un peu de ses idées et de son enthousiasme et qui l'aidera dans l'accomplissement de ce devoir « qu'une voix intérieure » lui a imposé; il est temps qu'il ne soit plus seul à miner la roche dure des vieux préjugés, car, à continuer comme il a commencé, tous ses efforts seraient vains. Aussi, la perspective de retrouver Mme de Staël à Paris n'est-elle pas un des moindres attraits de ce second voyage; elle ne devait se réaliser qu'à moitié.

Nous avons déjà vu Mme de Staël en butte aux persécutions du Premier Consul. Rentrée en France malgré les conseils de ses amis, elle résidait à quelques lieues de Paris lorsque, le 15 cotobre 1803, Bonaparte la fit arrêter et l'exila. « L'intention du gouvernement est que Mme de Staël ne demeure point en France. Je vous invite à charger un officier de gendarmerie de lui faire connaître cette disposition et de veiller à ce qu'elle l'exécute », écrit le directeur de la police secrète au général Moncey. ^

1 Gœthe Jahrbuch, vol. XX, p. 114-115. -Un brouillon que nous avons retrouvé dans les papiers de Viilers est daté du 11 mai 1803 et prouverait que la lettre n'a pas été composée si à la hâte qu'il le prétend.

2 Voir ch. III, p. 71, note '2.

^' 20 vendémiaire (13 octobre) 1803. Welschinger, p. 33.

Ayant appris, le jour de son arresUUion, que Villers vient d'arriver à Metz, elle lui mande: « Monsieur Stourm m'a écrit que vous étiez à Metz, Monsieur, et que vous passeriez l'hiver à Paris. Comme je dois le passer en Allemagne, je voudrais ne pas vous manquer tout à fait et je passerai par Melz jjour causer deux jours avec vous. Répondez-moi courrier par courrier si je puis être certaine de vous y trouver. . . »

Le 19 octobre, Villers répond: « Oui, Madame, je vous attendrai ici, par où je vous rends mille actions de grâce d'avoir bien voulu diriger votre route. Je m'efforcerai d'y mettre bien à profil le peu d'instants que vous daignez me promettre d'y séjourner. Jai tant de questions à vous adresser, tant de choses à apprendre de vous! Peut-être aussi quelques-unes à vous dire, puisque vous allez en Allemagne ... >

Accompagnée de son fils aîné, de sa fille, de Benj. Constant et de Bosse. Mme de Staël quitte Paris le 19 octobre ^ et arrive à Metz le 26, au soir. Celte entrevue, si désirée par les deux amis, n'esl pas sans leur causer quelque appréhension. Mi"e de Staël a bien deviné le caractère désintéressé, prompt à l'enthousiasme de Villers, elle est certaine de ne pas être déçue en faisant sa connaissance personnelle, mais elle a « peur » qu'en ce qui la concerne, celui-ci ne perde 1' « illusion » dont elle « a déjà beaucoup joui ».

L'impression première fut de tous points favorable, si bien que, au lieu de rester deux ou trois jours à Metz. Mme Je Staël y resta près de deux semaines. Causeur brillant, Villers redevint bien vite, au contact de celte femme intelligente et spirituelle, l'homme du monde qu'il avait élé jadis. A en croire ses contemporains, il est très capable de tenir tête à l'éloquente « Delphine ». Il met tant de conviction dans ses discours, il fait passer sous ses yeux tant de choses nouvelles qu'elle se laisse, en effet, gagner à ses théories. Elle écrit à son ami Degérando que Villers a « vraiment beaucoup d'esprit », qu'il a « toutes les idées du nord de l'Allemagne dans la tête » ; elle lui « recommande de tirer parti de cet esprit cet hiver. . . » Elle en parle à lous ses amis, même à sa cousine, Mme Necker de Saussure -. Celle impression fut si forte que, bien des années plus tard, se remémorant ce court séjour à Metz, elle dit:

^ 2o VLMKlémiaire, an XII (19 octobre 1803).

- Celle-ci éciil à M. I^cnol de Montinollin: « Elle a Irouvé à Metz Villers. le défenseur de la philosophie de Kanl, avec qui elle 6lait en corres|)ondancc et qu'elle me dit fort agréable. . . ;> Dix annccs r/'ci'//, éd. Gauthier, note p. 105.

« Là. je passai quinze jours et je rencontrai l'un des liommes les plus aimables et les plus spirituels que puissent produire la France et l'Aile magne combinées, M. Charles Villers. Sa société me charmait, mais elfe renouvelail mes regrets pour ce premier des plaisirs, un entretien oi!i l'accord le plus parfait règne dans tout ce qu'on sent et dans tout ce qu'on dit.» '

Il va sans dire que Villers prolila du peu de jours qu iJ avait à passer eii sa compagnie pour s'entretenir avec elle de littérature et de philosophie; elle, de son côté, s'enquérait de ce quelle verrait dans son voyage. Du reste, ell-e ne s'était pas mise en route à l'aventure et n'avait pas manqué de se renseigner auprès de ses amis -. Les discussions sur Delphine furent sans doute reprises, mais on parla surtout de Kant et de la Réformation, les sujets préférés de Villers. De l'influence que Kant et Luther exerceront en France dépend, selon lui, le renouvellement moral et intellectuel de sa patrie. Il communique à sa nouvelle amie ses manuscrits, ses projets et ses plans pour une future campagne. Disciple fervent de la doctrine de la perfectibilité, elle étiiit déjà à moitié gagnée aux théories de Villers; les circonstances quelle vient de traverser la disposent mieux encore à les accepter presque sans discussion. Ils tracent ensemble l'itinéraire de ce voyage en Allemagne, recherchent quelles villes il importe de visiter, quels hommes célèbres Mme de Staël y pourra rencontrer. Bien plus que Berlin, c'est Weimar qui est intéressant au point de vue littéraire, Weimar avec Gœthe, Schiller, Herder, Wieland et tant d'autres; Villers parle avec enthousiasme de ces grands écrivains auxquels l'Allemagne doit sa supériorité morale et intellectuelle et qui forment la nouvelle école, vraiment nationale de tendances, celle de l'avenir. Et Mme de Staël, Genevoise et protestante, c'est-à-dire affranchie, à l'égard des idées étrangères, de l'étroitesse et de la bizarrerie des Parisiens, écoute et accepte.

1 Dix années d'exil, éd. Gauthier, p. 105.

- Villers, dans un article publié par les Gôtting^ische Gelehrte Anzeigen à propos de V Allemagne de Mme de Staël, s'exprime ainsi, dix ans plus tard: „Sie ging nicht dahin ohne von Freunden wic W. v. Humboldl, Jacobi, Ramdohr, Stapfer, Constant, u. a. vorbereilet zu sein, ohne das wenige gelesen zu haben, was in neueren Zeiten von Einigen iiber Deutschlands Geis[ und Litteratur gesciirie!)en war. .\uch fur den Verfasser dieser Anzeige ist es einc erfreuliche Erinnerung, der gewescn zu sein, der nach den eigcnen Worten der geistreichen Frau, sie zuerst in das lîeiligthum Deutscher Cieistes-Cullur einfiiiu-te. und ihr die Schiitze desselben offenbarte." , : .• 'iit!|

Les conversations sérieuses, les éludes, font (lUelquefois relâche au profit des réunions mondaines. La haute bourgeoisie organise des fêtes en l'honneur des deux illustres hôtes. Le comte de Colchen, préfet de la Moselle, ne craint pas de recevoir Mme de Staël, le comte de Joubert, qui, pendant son exil, avait fait un long séjour à Hambourg et s'y était lié avec les Rodde et Yillers, leur ouvre sa maison où se réunit la société élégante et littéraire de la ville. Mais Villers ne jouissait pas sans itrouble de ces brillantes réceptions dans lesquelles la rivalité à peine voilée de Mmes de Staël, de Rodde et Anthoine lui créait souvent une situation équivoque et quelque peu ridicule, si l'on en croit Bégin K

Ces susceptibilités féminines allaient d'ailleurs aggraver cette situation. Madame Anthoine, remariée depuis quelques mois, ne pardonnait pas à Villers d'avoir oublié les promesses matrimoniales qu'il lui avait faites avant de partir pour l'Allemagne. D'autre part, Mme de Rodde ^ s'inquiétait vivement de l'intérêt que Mme de Staël trouvait dans la conversation de Villers, de l'amitié qu'elle lui témoignait. Enfin, il y avait, dans l'affection de Mme de Staël pour Villers une pointe de jalousie qu'elle ne parvenait pas toujours à dissimuler, bien cpi'elle restât fort attachée à Benj. Constant.^

1 Bégin nous dit: « Le dépit de M'"e Anthoine se cachait sous les dehors d'une dignité cahiie et froide; l'amitié de M^e de Rodde était inquiète, palpitante, égarée; l'amour de Mme de Staël semblait enveloppé du manteau de l'estime et se refléter dans une sympathie littéraire plutôt qu émaner d'un cœur violemment épris. »

- Voici le fragment d'une lettre cjiie Villers envoya à son frère. Bien qu'écrite à la fin de novembre 1797, elle nous donnera une idée de l'amitié qui unissait Mme de Rodde et Villers, amitié qui dura jusqu'à la mort de celui-ci. « Je reçois encore à l'instant une longue letti'e de quatre pages de l'excellente Mme Schlôtzer qui ne veut point, absolument, que j'abandonne sa fille. Elle en mourrait, dit-elle; elle me jure encore que je ne manquerai de rien, que j'aie patience, etc. ... »

3 Preuve en est ce fragment de lettre de Mme Necker de Saussure à M. Perrot de Montmollin : « Elle est toujours infiniment contente de Constant; il l'accompagnera à Francfort et peut-être un peu plus loin.» Gautier, Dix années d'exil, note p. 105. Mme de Staël écrit elle-même de Weiiimar, le 16 janvier"t8()4, à sa cousine : « Quoique ce séjour me plaise..., je m'y serais sentie bien seule et bien isolée sans B., quia été et qui est vraiment plus aimable que jamais pour moi. Il a ici un grand succès et je crois qu'il s'en ira avec regret. Pour moi, c'est là le moment pénible, je le retarde tant que je peux. . . » — Le 31 du même mois, elle lui annonce encore « qu'elle prolonge son séjour ici pour retarder » sa séparation d'avec Benjamin. Enlin, le If'' avril, de Berlin, elle écrit, en parlant de Wcimar: « ... Je ne sais si la présence de Benjamin faisait de tout un accessoire pour moi et s'il me faut ici faire de l'extérieur le principal. . , » Gautier, Dix années, d'exil, appendice.

La famille de Villers, à en croire Bégin, se trompant sur les sentiments réels de Mme de Staël, entrevoit ponr lui un brillant mariage et « ne néglige aucune démarche pour provoquer mie alliance ». Sans doute, <: Delphine » a une âme ardente ot témoigne une vive affection à ceux qu'elle considère comme ses amis; sans doute aussi, Villers est au premier rang pai^mi ces derniers et, comme elle est exclusive dans ses amitiés, elle voudrait occuper la première place dans son cœur et semble surprise de se voir préférer Mme de Rodde '. Si profonde que soit sa. tendresse, il ne peut être question entre eux de mariage, car elle ne veut pas abdiquer son nom, surtout du vivant de son père. Il y eut donc, pendant ce court séjour à Metz, des bouderies et des réconciliations; le 30 octobre déjà. Bosse portait à Villers le billet suivant: « Je vous assure que ma vivacité d'hier venait de la crainte que vous ne sussiez pas assez combien j'étais exclusive dans mes sentiments, quoique je fusse un peu nniverselle dans ma bienveillance. Si vous n'avez pas compris cela, vous le comprendrez, car il est vrai que j'attache un grand prix à votre amitié, vous finirez par le croire: jai toujours persuadé ce que j'éprouvais. Adieu, à midi. »

Benj. Constant, que ce flirt amusait, se plaisait aussi à brouiller les cartes: « Benjamin prétend que vous êtes revenu ne m'aimant plus du tout, écrit-elle le 6 novembre 1803. parce

I « Jai trouvé ici Villers de Kant qui est vraiment un laomme desprit et intéressant par son enthousiasme pour ce qu'il croit bon et vrai. Il a avec lui une grosse Allemande, Mme Rodde, dont je n'ai pas encore percé les charmes. Le préfet a été parfait pour moi, mais je n'en cause pas moins ime peur terrible dans la ^ille. » Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, article Camille Jordan, lettre de Mme de Staël à IMatthieu de Montmorencv, 28 octobre 1803.

II est certain que Mme de Staël avait, pour Villers, une amitié réelle. En 1810, lui rappelant le séjour à Metz, elle lui écrit: «Je vous ai aimé parce que mon cœur vous estime et vous admire; je plains voti'e conduite envers moi, mais je ne puis ni ne veux vous en accuser. » — En 1812, après une rencontre avec le frère de Villers, elle mande à ce dernier: « J'étais prête à l'aimer beaucoup, c'est le sort de votre famille d'agir sur mon âme. Mais vous qui m'avez intéressée sérieusement, que devenez-vous? Que faites-vous sur cette terre où nous sommes si souffrants et si séparés! » N'attachons pas trop d'importance à ce ton passionné et souvenonsnous que c'est de cette façon qu'elle écrit à ses intimes. (Manuscrits de Hambourg). Voici en outre 'un billet de M. Stourm, beau-frère de Charles de Villers. et qui nous prouve bien sous quel jour la famille envisageait les rapports de Villers et de Mme de Staël. Il est daté du 4 frimairc an X: « .... Danô quelle maudite saison vous partez. . . Je somme aussi votre aimable compagne de voyage (Mme de Rodde) de tenir sa parole à cet égard (d'écrire). Nous parlons bien souvent d'elle, de vous et de V amante auguste. Victoire, ma fille, a été sensible au souvenir de cette clernière... » Lamanlc auguste est. il va sans dire. Mme de Staël, partie depuis quelques jours.

que je vous avais tourmenté sur le petit Castillan. Je sais bien que Benjamin ne se plaît que clans la guerre civile, mais je ne peux pas me coucher avec cette inquiétude. Venez ou écrivez que mes mauvaises plaisanteries ne m'ont pas ôté une ligne de cette affection à laquelle j'attache à chaque instant plus de prix. > Mais Villers est susceptible et n'oublie pas facilement les railleries.

Mme de Staël insistait beaucoup pour qu'il abandonnât son projet de voyage à Paris et consentît à l'accompagner en Allemagne ' — elle estimait, sans doute, que Mme de Rodde pouvait se rendre à Paris sans lui; — cette insistance irrite Villers; outre qu'il ne veut pas quitter Mme de Rodde, avec laquelle il est lié par sept années d'amitié intime et par des sentiments d'affectueuse reconnaissance, il veut aller à Paris pour assister à la séance de clôture du concours auquel il a pris part et tenter, une fois encore, de créer dans la capitale de la France un milieu favorable à ses idées. Pris ainsi entre 1 exubérante amitié de Mme de Staël et l'inquiète susceptibilité de Mme de Rodde, ne voyant plus comment se diriger sur cette mer parsemée d'écueils et craignant de susciter de nouveaux et violents orages, il préfère mettre fin à tout en annonçant son prochain départ. Mme de Staël n'ayant plus rien qui la retienne à Metz, se décide à continuer son voyage -. Nos amis se séparent en bons termes: Voilà tous vos manuscrits », écrit-elle à Villers. < Ne vous donnez pas la peine de m'écrire ce matin et seulement venez me voir de bonne heure parce que, pour le dernier jour, j'ai beaucoup de choses à vous dire. Vous m'avez fait une vive peine hier. >

Ce billet fut le dernier pendant le séjour à Metz. Villers fit présent à Mme de Staël d'un volume des œuvres de Jean-Paul Richter, qui devait la distraire des ennuis d'une longue route et la mettre dans une heureuse disposition d'esprit pour voir l'Allemagne sous un jour favorable. '-^

1 Villers trouva de mauvais goût l'insistance de Mme de Staël. Il en écrivit à ses amis et Wittembach répondait à ce sujet: „Es war sonderbar und machlc mich stutzen, dass Mm^ de Staël Ihnen die Reise nach Paris fur diescn Winter wiederrieth. Meine Phantasie verlief sich dariïber in maiichen Muthmassungen mit denen allen icb aber nicht zu maclien wij.sslc. Obnc Zweifel, sind Sie jetzt im l<laren und baben Sic prophetLschcn Worle der édlen Seherin in ibrer bellen Bedeutung ergriffen..."

- Encore une fois nous ne croyons pas trop au projet de mariage dont parle Bégin; lui-même avoue qu'il ne paraissait pas que le cœur de Mme de Staël fût violemment épris.

' On pourrait s'étonner du choix de Villers, Jean-Paul étant fun des auteurs les plus difficiles à comprendre pour un étranger, soiL à cause de la complexité voulue du style, soit même en raison du manque de clarté

Le mardi 8 novembre, à dix heures du matin, eile quiltail Metz pour se diriger vers le Rliin; elle croyait que le départ de Villers suivrait de près le sien, aussi fut-elle très étonnée d'apprendre qu'il avait prolongé son séjour jusqu'au 14 novembre K Et, comme si elle ignorait Les raisons qui avaient fait agir Villers : <' Pourquoi m'avez-vous fait partir avant votre départ? > lui écrit-elle de Forbach, où, malade et triste, elle a dû s'arrêler après une journée de voyage. « Je suis sûre que j'ai perdu huit jours de votre société: toute l'Allemagne ne me vaudra pas cela. » C'est à regret qu'elle s'éloigne de sa patrie pour s'enfoncer 'dans celle Allemagne inconnue; le pays es\ couvert de neige et la présence de B. Constant, le livre de Richter ne suffisent pas à chasser la mélancolie qui l'obsède-. Pour se distraire, elle fait part à Villers de ses impressions sur le pays, bien qu'elle n'en ait encore quasi rien vii:

« J'ai commencé à lire votre Richter, dit-elle; à travers mille niaiseries, il y a des mots charmants: A^e vous raccommodez Jamais avec votre ami, dit-il. qu'en pleurant et orageusement, car le froid de la hrouillerie pourrait rester dans la réconciliation. Mais je n'en trouve pas moins l'extérieur allemand bien peu esthétique; déjà ici, les voix, les accents, les tournures m'annoncent que la France disparaît, vous disparaissez avec elle, vous qui faites le traité entre nos grâces et les qualités étrangères, aiinable mélange dont je ne trouverai point de modèle au-delà du l\hin. .\dieu, pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Souvenez-vous que mes sentiments pour vous peuvent changer par vous, mais jamais par moi. »

Villers, alarmé de la tristesse qui perce à chaque ligne de celte lettre, lui répond, le 11 novembre 1803: « ... Oh! ménagez une santé qui est si chère à tous ceux qui liennenl à vous et parmi lesquels j'oserai me placer. Reposez longtemps à For-

quise remarque dans ses meilleures pages. N'oublions pas qu'au moment où Villers arrive à Lubeck, il pénètre dans un milieu littéraire très enthousiaste des œuvres de Richter. Jacobi, Kant, Gerstenberg avaient lu ses œuvres complètes. Villers avait fait de cet auteur, dont il admirait la sensibilité et la moralité, une étude approfondie, traduisant même plusieurs fragments de ses ouvTages. Il prêta ces traductions à Mme de Staël. Non content de connaître l'œuvre, il entra en relations personnelles avec Jean Paul. On comprendra que Villers tînt à ce que Mme de Starl connût aussi ces ouvrages; elle en arriverait plus sûrement aux mêmes jugements que lui sur « la culture germanique ».

' Le vendredi 11, il annonçait à M'"c Je Staël, alors à Forbach. que son départ pour Paris était fixé au dimanche ou lundi suivanl.

■^ Sur la route de Paris à Metz, « chacfuc pas des chevaux me taisait mal», dit-elle (Dix années d'exil); on peut comprendre quels sentiments pénibles l'assaillent quand, ayant passé la frontière, elle s<^loigno de i)lu.v de son cher pays de France.

bach el méditez-y bien le parti ultérieur que vous voudrez prendre. Ce n'est qu'avec une répugnance infinie que je vous verrai vous éloigner davantage d'une frontière que j'ai franchie avec tant de joie, il y a quelques semaines, dans l'espoir de vous trouver à Paris. Si le Consul est heiureux et qu'il vous rappelle, votre retour serait bien plus facile et plus prompt. Le Journal de Rœderer a dit que Constant et moi vous accompagnions à Berlin; c'est la première fois qu'ayant parlé de moi, j'aie souhaité qu'il ait dit \Tai. i» Il ajoute: < Diricz-vous qUc je .suis sous clef pour vous écrire? obligé de me cacher, de tromper! Cette façon d'être m'indigne contre moi-même et contre l'amer ridicule de mon sort. Oserais-je vous supplier encore de m'écrire votre première lettre de Francfort fs'il est temps encore) comme si vous ne m'aviez pas écrit de Forbach et que moi-même je ne vous eusse pas écrit une première lettre, c'est-à-dire, sans faire mention ni de l'une ni de l'autre. Ne trouvez pas étrange que j'écarte de sensibles coups à un cœur trop facile à blesser et qui ne le mérite pas. - > Puis, passant à l'opinion qu'elle a énoncée à propos de Richter, il dit:

« Jai bien peur que vous fassiez injure à mon Richler. Pensez-y bien avant que de condamner un tel homme. Ses livres sont remplis de satires naïves des mœm-s, et des mœurs de toutes les classes de sa nation. 11 faudrait y être très initié et avoir une jntelligence parfaite de son but à chaque instant, de ses \ues, des objets dont il fait mention, et de leur importance dans l'ordre moral sur lequel il veut agir, pour apprécier en toute justice ce qu'il dit et ce qu'il pense. Toute la vaste superficie de la nature n'a pu êti'c dessinée par Lenôtre. Toute l'habitude morale d'une nation ne peut être celle des cercles. En France on ne travaille que pour Paris, et dans Paris que pour trois ou quatre sociétés. En Allemagne on travaille pour toute la nation, même pour celle des petites villes et des campagnes. . . »

Mme de Staël continue son voyage « à travers le silence et les frimas ; ; sa fille est malade, l'exil Jui pèse et chaque mot de ses lettres laisse entrevoir sa douleur de quitter la France ^. Tout ce qu'il y a en elle de français et de latin se regimbe contre les impressions qui l'assaillent sur le seuil de la Germanie. Les sons

■^ Comme on le voit, M^c de Staël et ses amis comptaient sur un retour en grâce; rien ne vint, elle dut continuer son voyage.

- Villers n'aurait eu aucun scrupule à répondre à la vive amitié de M""^ (le Staël, pour qui il ressentait une réelle affection, sans la présence de Mme de Rodde qui l'obligeait à beaucoup de retenue.

•' « Ce qu'on appelle le mal du pays, dira-t-elle plus tard, ce regret indéfinissable de la patrie qui est indépendant des amis mêmes qu'on y a lais- .sés, s'applique particulièrement à ce plaisir de causer que les t>ançais ne trouvent nulle part au môme degré que chez eux. »

manquent d'harmonie, les mœurs lui semblent vulgaires, le pays est triste; elle ne comprend plus comment Villers a pu se germaniser au point de juger les Français avec une sévérité aussi excessive; elle-même, pour quelques innocentes plaisanries quelle a laissées échapper pendant son séjour ii Metz, n'a-t-elle pas été victime de cette rigueur? Aussi ne lui cachet-elle rien de ce qu'elle pense de l'Allemagne; elle éprouve « du plaisir » à lui adresser ce qu'elle appelle « ses impertinences

françaises ». Elle ne cesse de lui parler de « notre patrie

Jaime à l'appeler ainsi », lui écrit-elle de Francfort.

Sétant arrêtée dans l'auberge d'une petite ville, elle entend <: ur, piano sévissant dans une chambre enfumée où des vêtements de laine chauffaient sur un poêle de fer ». Ce spectacle l'a vivement frappée et lui semble comme la synthèse de l'image qu'elle se fait de l'Allemagne: « c'est un concert — dans une chambre enfumée, il y a de la poésie dans l'âme, mais point d'élégance dans les formes. ^ » Elle comprend pourquoi les Français trouvent que les Allemands sont affectés; cela tient au singulier contraste qui existe entre « l'élévation des pensées et la vulgarité des formes ». A Francfort, elle est allée au théâtre et commence à se faire aux mœurs nouvelles et à en relever certains côtés intéressants: « Il faut absolument que nous tâchions, vous et moi, de conclure un traité entre leurs pensées et nos manières », dit-elle à Villers. Elle sent germer en son esprit l'idée d'écrire « un ouvrage sin- tout » ce qu'elle a observé; deux ou trois mois lui suffiront pour rassembler les documents nécessaires. Quant à Jean-Paul, qu'elle continue à lire, il la déroute un peu; eille voudrait en pénétrer à fond les beautés, mais la façon de composer et d'écrire de cet puteur est trop étrange; à « quelques lignes sublimes.... succèdent des détails... les plus contraires à l'esthétique »; cela choque son goût français; ce n'est pas la grâce telle qu^elle l'entend, c'est-àdire l'harmonie de toutes les qualités. Elle regrelte toujours que Villers n'ait pas consenti à l'accompagner; quelques journaux français ayant annoncé qu'il avait repassé la frontière avec elle, à Francfort, plusieurs personnes sont venues le demander à ses gens; M. de Schwarzkopf, lui parlant de V Appel aux officiers français, lui a fait un grand éloge de son ami. ^

1 Elle en parlera encore en 1810. dans son livre De i Allemagne.

- jM"i^' de Staël parle beaucoup de Villers dans ses lettres à Collignon; elle le charge de répéter à Villers quelle met sa bibliothèque à sa disposition. Elle espère, à son retour en Erance, repasser à Metz ayant en poche l'ouvrage qu'elle médite et que Collignon imprimera, et y trouver Villers pour « relire et retoucher » le manuscrit. Lettre de Collignon. Metz, le 10 frimaire, an XII.

Pendant ce temps, Villers, arrivé à Paris ', s'empresse de se présenter aux personnes pour lesquelles M^e de Staël lui a do^^n^ des recommandations et de renouer des relations avec les amis qu'il avait laissés lors de son premier voyage. Mais il est profondément affecté de l'accueil qu'il reçoit et fait part de sa déception à « Delphine ». Ce ne sont, dit-il, que de soi-disant grâces, une soi-disant amabilité, des « révérences derrière lesquelles est la rebutante indifférence des gens blasés et insouciants ». Même les amis de Mme ^le Staël se comportent mal avec Mme de Rodde-; aussi ne tarit-il pas sur ce qu'il appelle « les singeries de la politesse française ». Ce lui serait un « supplice insupportable » que de vivre à Paris; Tâme s'}' flétrit, l'esprit s'y rapetisse » ; on y devient « misanthrope à l'excès » ! Combien il en va autrement parmi les cordiaux et liraues Germains! Mme de Staël a sans doute pu s'en rendre compte à Francfort. Les Allemands « sont essentiellement bons, humains, hospitaliers dans le sens le plus noble de ce mot. . . » Il lui tarde « d'aller respirer de nouveau un air pur et libre. ... de vivre au milieu du savoir sérieux, au milieu de gens qui réunissent la simplicité des mœurs à la sublimité de la pensée, au milieu enfin damis véritables et chauds ».

De son côté, Mme de Staël n'a pas lieu dëtre très satisfaite de Villers; elle lui écrit de Weimar, le 15 décembre 1803: Je ne crois point être injuste, Monsieur, en vous disant que je suis blessée de votre conduite envers moi; je vous demandais un service dans une situation malheureuse. Il était peut-être présomptueux à moi de compter à ce point sur votre amitié, mais mon excuse est dans le sentiment qui m'aurait portée à faire mille fois plus pour vous, si j'avais eu Theureuse cliance de vous servir dans un moment d'adversité. — Viennent ensuite quatre lignes biffées et rendues illisibles, puis ces mots « lorsque ce voyage pouvait contribuer à la fin de mon exil, n'en parlons plus ». Quel était le service auquel Mme de Staël fait allusion? Avait-elle prié Villers de tenter quelques démarches pour qu^'elle pût rentrer en France, et celui-ci n'a-t-il pas réussi ou même a-t-il craint de se compromettre en les faisant? Il est difficile

' Il a noté dans son agenda de 1S03, en d:ile du 22 novembre: arrivée à Paris.

- I\'Ini« de Paslorct ne donne pas signe de vie; M»"^ Snard l'eçoit Mme de Rodde « avec une impolitesse » si marcjuée que celle-ci « n'y retonrnera cerlainement plus »; son mari oublie de rendre la visite que Villers lui a faite. — Les Suard et les Pastoret racontaient les choses tout autrement. Les Suard disent à Î\I'"'^ de vStaël ([uils voient souvent Villers chez eux; Mme (1,^ Pastoret lui mande qu'elle sest cm|)ressée d'aller chei-cher M'uc de Rodde. Lettre du 28 décembre 1803.

de le savoir, bien que cette supposition soit des plus vraisemblables, car, nulle part ailleurs, Mme de Staël ne revient sur ce s^ije^i Quelques lignes plus loin, elle dit: < Tout cela - intéresse mon esprit, mais on ne peut être heureux que dans sa patrie. J'avais commencé un journal de mon voyage avec une analyse philosophique et littéraire de l'Allemagne, où je parlais beaucoup de vous. Je voulais le faire imprimer chez Collignon à Metz, mais tout cela est renversé. De ma vie, mon amitié n'a été offensée, comme elle l'est par vous. Je ne puis pas promettre qu'elle y survive. Le premier moment de la blessure n'est pas

celui de la mort » -^

Enfin, le 28 décembre 1803 — c'est la dernière lettre de cette période — elle écrit de Weimar: «.... Gérando m'a écrit les plus grands éloges de vous, et cependant tous ^ ajoutent que vous exprimez sans cesse votre préférence pour l'iMlemagne. Je suis bien sûre que si j'avais été en France, je vous aurais montré que vo\is y êtes aimé; mais il faut nous pardonner d'attacher

I- Il en est encore fait mention clans une lettre de Villcrs à .Jacobi; celiii-ci rava aussi le passage, et l'éditeur du manuscrit, M. Zœppntz. n est pas parvenu à le déchiffrer. Cependant, ce qui nous confirme dans notre liypolhèse. c'est le passage d'une lettre que M^e de Staël adressait de Berhn à Jacobi, le 31 mars 1804, quatre mois environ après son entrevue avec Villcrs: «... Je suis bien aise que Villers ait été couronné, mais depuis qu'il est à Paris, la crainte de déplaire au Premier Consul, je crois, la empêché de m'écrire. Laforet qui est ici pour la France se conduit à merveille pour moi, il est vrai que Joseph Bonaparte m'avait donné ])our lui la plus tendre lettre du monde; je suis dailleurs supérieurement reçue ici... > Il ressort de ce passage que 'Villers, tenant à se ménager les bonnes grâces de Bonaparte, se refuse à continuer ses relations avec M^c de Staël tombée en disgrâce auprès du maître. Nous comprenons que M'"e de Staël se sente blessée des procédés de Villers. Si c'était lui qui se fût trouvé dans la peine, elle eût agi tout différemment .à son égard.

2 LCvS représentations théâtrales que l'on donne à Weimar en son honneur.

•' Plusieurs des amis de Mme de Staël croyaient que son exil prendrai! fin incessamment. Pougens annonce son retour en même temps que celui de B. Constant (voir Journal du 12 décembre 1803). Perdant enfin tout espoir de revenir en France avant quelques mois, aurait-elle fait auprès de Villers une nouvelle tentative pour l'attirer auprès d'elle en Allemagne et aurail-elle fessuvé un nouveau refus? Cette seconde conjecture est plausible. mais rien ne nous permet d'affirmer que les choses se soient passées ainsi. Cette lettre se termine ainsi; « Depuis que je vis, un ami exilé, malheureux, absent, a toujours été ma première affaire (pour expliquer le retard qu'il avait mis à répondre à Mme de Staël, Villers avait pris le prétexte de visites à faire), mais encore une fois, j'avais tort de vous avoir traité de kantiste et de prendre vos promesses d'amitié à la lettre. ...»

'' Mme de Staël parle de ses amis Pastoret et Suard dont Villers scsl plaint, comme nous l'avons vu.

quelque prix en société à ce qu'on soit aimable en société (sic), et vous qui l'êtes extrêmement, je ne conçois pas pourquoi vous voulez qu'on méprise les agréments que vous avez, quana vous y consentez, autant et plus que personne. » Elle regrette presqae cette enti'e\aie de Metz: « ...vos lettres n'avaient pas ce caractère (d'amertume) avant que nous nous fussions connus et quand vous y réfléchirez, peut-être trouverez-vous que l'ensemble de votre conduite avec moi n'est point du bon genre, ni français, ni allemand. » Enfin, venant à la décision que Villers a prise de quitter la France pour toujours, elle ajoute: « Je suis fâchée pour moi et même pour vous, que vous vous fixiez en Allemagne: vos amis d'Allemagne, au plaisir de vous voir près, s'affhgent aussi de ce parti, ils disent comme moi que ce n'est pas en Allemagne que vous pouvez être utile, mais en France. Ils disent à peu près ce que je vous ai dit, excepté qu'ils jouiront de votre résolution et que j'en éprouve une véritable peine... » Elle va plus loin encore et termine par ces mots: « Enfin, il me semble que les étrangers eux-mêmes n'aiment pas que nous reniions notre patrie et qu'aucune émigration n"a jamais bien réussi. . . »

C'est par cette lettre qui trahit la désillusion, l'amertume de l'amitié déçue, un peu de jalousie i, c'est sur ce jugement sévère que se clôt pour un long temps cet échange cordial de correspondance entre Villers et Mme de Staël.

1 Les sentiments de M'""^ de Staël se font joui- dans la lettre qu'elle adressait à Jacobi le l^i" janvier 1804. Répondant à diverses observations que lui soumettait ce dernier en matière de style, elle dit: « ... Votre idée sur la nécessité de bien écrire en français ce qui est bien écrit en allemand m'a tout à fait frappée, surtout à cause de la comparaison qui la rend si sensible; mais Villers qui est très aimable et très spirituel passe sa vie avec une grosse Allemande, Mme Rodde, qui a pour lui une admiration sans perspective où tout est sur le même plan comme dans les anciennes peintures, et quand on veut nuancer des observations, il croit qu'on est une frivole Française, tout lui paraît léger et superficiel à côté de sa bonne petite lapine, et lui Villers, s'il vivait dans une autre société, aurait éminemnienl de goût et de finesse. ...» Voilà qui en dit long sur les causes du refroidissement de Mme de Staël.

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