‹ Charles DemaillyChapitre 6 sur 13 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

Cette illusion, cette ivresse où toutes les facultés de Charles s’associèrent dans l’oubli des misères de la vie réelle, des combats de l’humeur, des ennuis des circonstances, des blessures du dehors; cette ivresse où tout son être moral, tous ses appétits, toutes les exigences de sa nature et tous les instincts de son métier trouvèrent la nourriture, la satisfaction ou le sommeil, cette ivresse dura l’éternité de quelques jours, — quelques jours où il n’arriva à son bonheur que ceci.

C’était un matin.

— Oh! oh! — faisait Charles, — je le dirai... Oui, je le dirai... Et on rira joliment de toi, ma pauvre petite Marthe!... Hein? si on savait que j’ai une femme qui couche «avec un miroir sous son oreiller !... Oh ! c’est trop fort!

— Voulez-vous bien me le rendre?... Je le veux, Charles, je le veux!

— Non, je suis jaloux! Vous ne l’aurez plus!

— Charles !

— Non!

— Vous me le rendrez... Je me fâche... — Et Marthe essaya de le ressaisir.

— Maladroite!... Oh! je suis plus fort que vous.

— Je le veux, , entendez-vous? Vous me faites mal... mais vous me faites mal ! — Et la voix de Marthe s’aigrit. Elle fit un effort en avant de tout son corps dont les draps caressaient la ligne comme une draperie molle. Ses cheveux avaient roulé sur son peigne tombé, et ses deux mains nerveuses se crispaient après le miroir

CHARLES DEM Aï LL Y.

qu’elle tiraillait à Charles. Le miroir allait et venait. Il glissa, tomba... il était cassé.

— Ah! voilà un malheur! — Et, retombée sur l’oreiller, Marthe fondit en larmes. — C’est votre faute aussi!... — répondit-elle au baiser de Charles, — j’ai toujours eu peur d’une glace cassée... Ça porte malheur, vous verrez’

Jour heureux et pleic. de douces émotions, le premier jour où Charles avait mené Marthe au théâtre comme mari! Quel joli petit air d’orgueil elle avait, en disant à l’habilleuse : — Madame Durand, combien a-t-il que je vous dois les glaces, vous savez les glaces avec Berthe, cet hiver... Bien quatre mois® Tenez* — fit- elle en lui tendant une pièce de cent 'sous, — ah! maintenant c’est que je suis riche ! — Et rentrant dans sa loge, elle avait montré du doigt à Charles, en souriant, son pot à l’eau égueulé et sa cuvette raccommodée.

Marthe avait un engagement de six mille francs; mais sa mère les touchait religieusement, et ne donnait à sa fille, hors une toilette assez mince, que ce qu’on donne aux enfants. Ce n’avait pas été le moindre des bonheurs de Charles de sortir Marthe de cette misère, de l’entourer d’aisance, de la combler de petites surprises, de lui faire mille joies et mille étonnements, et de glisser dans sa bourse de jolis louis tout neufs. B s’amusait de l’économie de sa femme, de ses comptes et de ses soucis financiers, troublant ses additions, dérangeant son budget, lui volant de l’argent, lui en remettant, jouant

avec sa bourse le jeu qu’on joue à la Saint-Nicolas avec le soulier d’une petite fille, et prenant plaisir à se faire gronder par sa femme sur son manque d’ordre et sa manie de cadeaux. Au milieu de'ces petites joies et de ces gais badinages de Charles, on apporta pour madame une note dont le montant était un mois du revenu de son mari.

— Chère, — dit Charles en voyant le total, — il faudra être plus raisonnable.

— Mais, mon ami, je n’avais que des robes d’hiver... je n’avais pas une robe de demi-saison... Ma robe verte *st toute passée, tu sais bien... L’autre...

— Je ne te demande pas le nombre de tes robes, ma chère amie; je ne te dis rien, je ne te gronde pas... Mais tu connais notre fortune aussi bien que moi, voilà tout... Je sais bien que tu ne dépenses pas pour dépen ser...

— Je renverrai la robe, — dit Marthe d’un air pincé.

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