XL IX
Un matin que l’heure où Marthe entrait d’ordinaire dans le cabinet de Charles était passée, Charles, qui crut qu’elle s’était endormie tard, alla voir si elle dormait. Il la trouva sur son séant, entourée de la nuée de journaux de théâtre et de petits journaux qui viennent aux gens de lettres ou de théâtre. Marthe en tenait un qu’elle cacha en voyant Charles. Charles s’approcha, voulut le prendre, Marthe ne voulut pas. — Elle était en train de le lire... Il n’avait qu’à en prendre un autre.
— Dis-moi tout de suite, — lui dit Charles, - ~ que tu ne veux pas que je lise.
— Moi?... mais... mais non... — Et Marthe assez troublée ne lâchait pas le journal.
— Bah! dit Charles en se penchant sur elle, — quelque grosse attaque contre moi, je parie... hein?
Marthe fit : Oui, d’un mouvement de tête accablé.
— Diable! — fit Charles en s’emparant du journal, — trois colonnes!... et c’est signé Nachette... ça promet!... La première ligne commence bien... — Et il se mit à lire l’article.
Le triomphe de la révolution littéraire de 1830 a été de peu de durée. Une fois faite la trouée des têtes de colonnes, l’armée, la Victoire se sont débandées. Les classiques se sont reformés, et ont repris le champ de bataille. Hors leurs œuvres, tout a conspiré pour eux : la fatigue du public, l’énervement qui suit les grandes luttes, la pacification des âmes, le goût des spectacles de digestion facile, et des lectures inodores ; puis encore leur influence personnelle, leur position officielle dans la littérature, la somme de publicité, d’appuis, de recommandations, de petites et de grandes entrées ici et Là, de places et de croix, de coups d’épaules et d’apostilles, dont peut disposer un parti qui fait profession de réaliser en lui « l’honnête homme » du xvne siècle. Quelque chose encore aida les classiques à reconquérir le terrain perdu : ce fut cette suspicion d’en haut, déjà remarquée par madame de Staël, ce préjugé gouvernemental contre la passion des œuvres littéraires et la vivacité des épithètes.
Nachette avait parfaitement vu et compris cette réaction littéraire, si bien que tout à coup il avait fait volteface. Le Nachette du Scandale , ce farceur qui désossait la langue française, et avait inventé en fait de style, le
flamboyant cocasse, Nachette se mettait à faire pénitence de ses erreurs coloristes d’autrefois sur le dos de ses camarades impénitents. Il avait observe, tâté, calculé. Les grands journaux graves, atteints de l’épidémie du style imagé dans la partie jeune de leur rédaction, et fort en peine de trouver un homme nouveau qui n’eût point lu Saint-Simon et qui eût oublié Diderot, les grands journaux devaient, dans la pensée de Nachette, nécessairement venir à lui, le dernier jeune homme de France ayant le style de Yertot et les opinions de Geoffroy; et du rez-de-chaussée d’un grand journal, il sauterait à tout, à cette fortune, à cette place dans le monde qui faisaient ses rêves et ses insomnies. Aussi les articles de Nachette n’étaient-ils, depuis quelques temps, que volées de bois vert distribuées, à droite et à gauche, aux réputations naissantes; véritables exécutions faites avec l’esprit d’un homme sans conscience, et coupées et variées par des bassesses très-bien amenées, des com pliments et des allusions tournés le plus aimablement du monde aux gloires arrivées et casées, aux puristes patentés, à tout talent académique. Dans ces trois colonnes où il se donnait la satisfaction de bâtonner son ami Demailly, il trouvait le temps et la place de tirer de grands coups de chapeau à la belle prose de M. X..., à la belle langue de M. Y..., à la belle phrase de M. Z... Puis sa courbette faite, il revenait à son patient. Il le citait en imprimant des tronçons de phrase en italique, — ;;n procédé de critique auquel ne résisterait pas le style de M. Jourdain ! 1l s’amusait longuement avec une ironie pleine de verve, avec de grands bonheurs de méchanceté, des prétentions de l’auteur de la Bourgeoisie ; et il terminait par la phrase usuelle, sorte de cliché qui fait partie du fonds de tous les critiques classiques passés et présents : « ... Des livres pareils ont leur place marquée
dans la bibliothèque de Charenton; il est à regretter que leurs auteurs ne les y suivent pas. »
■ — Ab. ! le malheureux ! — dit Charles quand il eut fini, — pas même de convictions littéraires! Car, pour Charles, toutes les autres trahisons de conscience, tous les reniements de foi politique et religieuse n’étaient que des peccadilles auprès de l’apostasie littéraire. — Il mériterait... il mériterait de lire tous les gens qu’il loue!... Non, c’est affreux... — Et, se retournant vers Marthe, Charles se mit à rire. — Figure-toi bien que ce n’est pas l’éreintement qui me met en colère... D’ailleurs, j’aurais beau me faire du mauvais sang... Mais Nachette! un homme qui avait trouvé le verbe tourne bouler!... Croyez à quelque chose, après cela!
- Vraiment, tu prends cela... tu as un sang-froid!... Je ne te conçois pas... — dit Marthe en faisant dans ses draps froissés un mouvement d’épaules dramatique
— Ah ! ma pauvre chère, quand il t’en aura passe ae ces choses-là sur le dos autant qu’à moi... tu deviendras d’une philosophie...
— Et tu ne répondras pas?
— Et je ne répondrai pas. Il n’y a qu’une réponse : deux témoins; et je t’avoue qu’il me paraît assez ridicule de prouver son talent à coups d’épée... J’ai mon orgueil, ma chère Ecoute bien : dans notre métier, Fhomme qui n’a pas (l’ennemi, l’homme qui n’a pas été attaqué, injurié, diffamé... je ne voudrais pas être cet homme-là, non! Et pourtant ce que j’ai souffert... Vois-tu, on ne dépense pas» de la colère pour rien... Une attaque comme celle-là veut dire que je gêne l’auteur, ou ses amis, ou son patron... ça veut dire que j’ai une petite célébrité dont je ne r^e doute guère, mais qui l’ennuie, lui... Sais-tu le malheur? C’est que je n’en ai encore, de ces affaires-là, que plein un tiroir... Quand
j’en aurai plein la commode, les quatre tiroirs, oh!
alors...
— Cela ne fai; rien, — dit Marthe, — c’est bien désagréable.
— Ah ! ma chère, si tu crois que la gloire est rembourrée en duvet de cygne !
— Enfin, tu diras tout ce que tu voudras... moi, ça me fait de la peine.
Et Charles vit avec amertume que c’était non la femme qui portait son cœur qui souffrait dans son affection, mais celle qui portait son nom qui était blessée dans son amour-propre. Mais comme si Marthe eût vu cette pensée dans les yeux de Charles, elle lui dit tout à coup :
— Àh ! que je suis bête ! Tu t’en fiches pas mal ! — Et lui prenant la tête entre les mains : — C’est nous qui nous moquons des autres, hein?
— Oui, je trouve ta pièce très-bien, mais...
— Mais quoi? — dit Charles.
— Mais tu n’as jamais fait de théâtre... Pourquoi ne prends-tu pas un collaborateur?... Il y a Voudenet qui te trouve beaucoup de talent...
C’était quinze jours après l’article de Nachette. L’article avait mûri dans la tête de Marthe, et il portait ses fruits. Car c’est le plus grand mal de l’attaque que de semer le doute autour de l’homme attaqué. Elle assied au foyer même de l’écrivain la défiance de sa valeur. L’attaque, en effet, n’est pas seulement une blessure à l’amour-propre : c’est, avant tout, un coup au crédit*
Elle alarme sur l’avenir des gens même ceux qui les aiment.
Charles et Marthe avaient tous deux les pieds sur les chenets. A la phrase de Marthe, Charles, qui tisonnait, lit comme un homme qui se réveille :
— Un collaborateur!... VoudenetL.. — Et de surprise il laissa tomber les pincettes. — Mais, ma chère... — Et, la regardant, il recula devant ce qu’il allait lui dire, ramassa les pincettes et ne répondit rien.
Un homme a trouvé, ou croit avoir trouvé quelque chose de neuf, de délicat, de senti, un coin inconnu du cœur humain, un caprice d’esprit léger, volant et badinant, un souffle de passion, une chanson toute jeune; il a évoqué un monde et le décor de ce monde, il l’a peuplé de ses fantaisies; il y a fait jouer, danser, agir, et parler ses rêves; il a porté cette œuvre, il l’a enfantée, il lui a donné ses jours, ses nuits, son âme... A cet homme, frappez sur l’épaule et dites-lui : Vous voyez bien ce monsieur qui passe? ce monsieur qui passe va signer la moitié de votre œuvre, toucher la moitié de votre succès et la moitié de votre réputation. Pour cela, ce monsieur ouvrira votre manuscrit, et, comme une pichenette qui envoie au diable un papillon, il jettera à bas dans votre œuvre tout ce qui sourit et tout ce qui murmure, tout ce qui est poussière brillante et battement d’ailes... € Très-joli, mon cher... mais le public, vous comprenez... » — ce sera son refrain. ïl fendra votre sourire eh rire de tirelire. Il appuiera où vous aurez glissé. Il mettra des bottes fortes à votre comédie de fées. Il grossira votre esprit comme un daguerréotype grossit les mains. ïl forcera des larmes. Î1 soulignera ce que vous aurez voilé. Il accommodera le chœur aérien de vos idées à son goût et à son oreille. Il bouleversera votre œuvre pour y greffer un dénoûment de mariage»
Il y fera manœuvrer en douze temps une des dix intrigues sacramentelles du Ihéàtre. Il en arrachera les mots, pour y enfoncer les mots dont il a donné l’habitude au public; et, tout ceci fait, il vous dira en relevant son faux col : — « Voilà î ... j’aurais arrangé Shakspeare pour la scène, moi ! »
La parole de Marthe avait dit tout cela à Charles.
— Eh bien? — reprit Marthe, qui attendait une réponse.
— Ah! pardon, je croyais t’avoir répondu... Voudenet?... Tiens ! n’en parlons plus!
— Mais, mon cher, je l’ai entendu dire à tout le monde, Youdenet est appelé à succéder à M. Scribe.
— M. Scribe ne mourra pas.
— Ah! si celui-là voulait bien de ta pièce...
— Je te dis que je ne veux de personne... Je me suis mis dans la tète d’être joué tout seul ou bien de n’être pas joué du tout.
Il y eut un silence.
— Qu’est-ce que tu lis là, Marthe?
— Du Paul de Kock... U Homme aux trois, culottes ... On voit que c’est une histoire arrangée, mais il y a joliment du vrai, on sent cela... Connais-tu? C’est trèsintéressant... et si bien mis en scène! Il sait mettre en scène, cet homme-là... Figure-toi... d’abord, il y a un jeune homme qui est ouvrier compositeur chez le père Duchêne. ... puis sa vieille mère, une pauvre brave femme... Après cela un banquier qui est dénoncé par un affreux portier, comme ils étaient, tu sais, avec un bonnet en queue de renard... Ah! le scélérat, on le voit!... Et la déesse de la Liberté!... a bien du caractère... Yoilà une chose, une intrigue... Au moins, il se passe toujours quelque chose... Ce n’est pas comme ces romans... Et quand ils se retrouvent te us, c’est-à-dire
qu’on est content qu’ils se retrouvent!... Ce n’était pas commode de trouver des scènes si drôles dans cet affreux temps... On a beau dire, cela peut peut-être, comme tu dis, n’avoir pas une grande fidélité historique... Mais, cela ne fait rien, je vois mieux la révolution là dedans que dans les livres d’histoire...
— Ah ! — fit Charles, dont les yeux s’ouvraient, et qui commençait à voir clair dans l’intelligence de sa femme. 11 en avala de dépit la couleur du pinceau qu’il promenait sur une aquarelle.
— Tiens! — dit Marthe, — c’est joli ce que tu fais... cela a de la couleur... Moi j’avais beaucoup de goût, toute petite, pour le dessin... un goût artiste. Je faisais des bamboches, des petites vues. C’est dommage, ma mère ne m’a pas poussée... et puis la perspective... cela m’a arrêtée, la perspective... J’avais un oncle... il avait un talent, un talent d’amateur, mais un vrai talent... Il faisait des petits portraits, des profils... charmants, et d’une ressemblance... en causant; tout le monde en voulait. 11 m’avait vue dessinoter , et, comme il aimait beaucoup ma mère... il faut te dire que notre famille a toujours été d’une union... c’était étonnant!... les mariages ne faisaient que l’unir davantage... beauxfrères, belles-sœurs, on s’accordait, on s’aimait, tu n’en as pas une idée... Mon oncle alors voulait que maman me poussât dans le dessin... ma marraine aussi, madame Stephauser, la femme du banquier, qui m’avait élevée tout à fait comme sa fille... Elle avait dit aux domestiques de m’obéir comme à Élisa... J’étais sa grande amie, elle ne faisait rien sans me consulter, Élisa... Madame Stephauser croyait aussi à mes dispositions... mais, comme je t’ai dit, ce fut maman... et puis la perspective m’a arrêtée...
Charles essayait de s’absorber dans son aquarelle.
CHARLES BEMAILLY.
— Ah! dis donc, — reprit impitoyablement Marthe, — îu n’as pas vu le salon que s’est fait arranger Voudenet... Il paraît qu’il gagne un argent f Des bêtises, des machines pas littéraires, ce qu’il fabrique, tout ce que tu voudras... Mais il a fait, cette année, une année d’au moins trente mille francs... C’est arrangé avec des ornements dorés...
— En pâte?
— En pâte ou en bois, je ne sais pas... et du velours cerise.
— Très-beau!... quelque chose dans le genre d’un salon de dentiste américain acheté à la faillite d’un café des boulevards...
— Oh! d’abord, toi, tu n’aimes que tes vieilleries et tes bibelots... Tout ce qui n’est pas vieux... Et puis tu ne veux pas que les femmes aient du goût... je sais
cela...
— Tiens, — dit Charles, — nous ne faisons rien aujourd’hui; tu ne joues pas ce soir, si nous allions à la campagne?
— Oh! la campagne...
— Tu n’aimes pas la campagne?
— Moi? si, si.. . Mais je l’aimerais avec de la fortune... je l’aimerais avec une fortune plus grande que la nôtre, avec une grande fortune... avec un château... J’aurais aimé faire valoir... les poules, les vaches, les moutons, j’adorerais cela... des animaux, c’est si intéressant!... Et puis on fait du bien... J’aurais eu une petite pharmacie pour les paysans... On va voir les malades... On est si tranquille... Et quand on pense qu’il y a tant d’amertumes... car la vie n’a pas que son beau côté... Voilà comme je comprends la Campagne!... Oh! je ne laisserais pas toucher à un seul nid d’hirondelles! Il y en avait chez ma marraine, sous le toit; et si tu avais
vu, — je regardais cela quelquefois toute la journée, — la mère, d’un arbre, appeler ses petits... elle les appelait, elle les appelait, pour les faire sortir du nid; et, quand un des petits s’était lancé,, elle le soutenait de l’aile, elle le lâchait, elle le reprenait, elle le ramenait au nid... J’ai lu des choses “bien touchantes sur les hirondelles... et sur les autres oiseaux aussi... mais pas tant que sur les hirondelles...
Pour la première fois depuis qu’il était marié, Charles eut peine à retenir un mouvement d’impatience qui lui travaillait les lèvres : il lui semblait entendre jouer l’air le plus faux sur la chanson de tout le monde.
— Tu n’as pas lu le journal, ce matin? — continua Marthe. — Il y a une chose qui m’a intéressée, voistu!... la liste des prix Montyon... Des vieillards, des pauvres femmes... et souvent sans éducation... Comme il y a de beaux cœurs!... faire le bien comme cela... dans des villages... sans qu’on le sache... des consciences d’anges!... et des dévouements... que c’est beau!... J’étais émue, tu ne t’imagines pas... Il y a, entre autres, une domestique âgée de soixante-dix ans... c’est sublime! Je pleurais comme un enfant en lisant cela, de bonnes larmes, de ces larmes, tu sais, qui font du bien...
— Tu ne l’es pas trop ennuyée hier soir? — interrompit Charles avec une intonation brève.
— Chez ces braves gens?... Oh! mon Dieu, non... Leur petite est bien insupportable!... Comment peut-on élever un enfant comme ça... As-tu remarqué? la liaison des petits pois était tournée...
La veille, Charles avait emmené Marthe dîner dans un ménage de vieux amis, un ménage pauvre, qui avait mis les petits plats dans les grands pour bien recevoir madame Demailly. Le ménage, avec le zèle touchant de
la pauvreté, l’avait comblée d’attentions et de prévenances; et cette femme si miséricordieuse aux hirondelles, et si sensible aux prix Montyon/ne se rappelait, le lendemain, que ceci : La liaison des petits pois était tournée! D’une amitié qui lui avait tendu cordialement la main, Marthe n’avait gardé que cette impression : La liaison des petits pois était tournée I
Les jours qui suivirent, Charles se mit à éprouver l’esprit de sa femme et à fouiller son âme. Marthe ne se doutait de rien, et, avec la liberté, l’aisance, et cette loquacité qui vient aux femmes avec l’aisance, elle se confessait sans le savoir. Charles, d’ailleurs, poussait habilement la reconnaissance, ne l’arrêtant que quand il souffrait trop et que son masque tremblait sur son visage. Il resta stupéfait de ses découvertes, honteux d’avoir été trompé par cette fausse sentimentalité, par cette personnalité de poupée, par le mensonge de distinction de ce bagou , par le bruit de cette cervelle vide ; et il mesura de sa chute l’aveuglement d’un homme qui aime.
La souffrance, une fois, fut si forte, que Charles sentit le sang et la colère lui monter au visage. Marthe ne vit rien. Sa parole, toujours égale, continuait. Charles se leva et prit son chapeau.
— Comment, tu sors?... Ma s il pleut, — lui dit Marthe étonnée.
— 3e te demande pardon... un rendez-vous... que j’avais oublié.
— Va! — dit Marthe. Et elle lui tendit son front,
Cela fit souvenir Charles de l’embrasser. Il l’embrassa, s’enfuit dans l’antichambre, prit machinalement un parapluie, et ferma brusquement la porte sur je ne sais quelles recommandations d’hygiène et quelles menaces de rhume dont le poursuivait, du fond de l’appartement, la voix de Marthe. Il descendit les marches deux à deux et marcha dans la rue, son parapluie sous le bras. II pleuvait à verse. — C’est vrai, — fit-il, au bout de cent pas, — elle m’avait dit qu’il pleuvait... — Et il entra dans un passage. Le passage était plein et engorgé d’honnêtes passants surpris par la pluie et dont quelques-uns secouaient leurs chapeaux comme des salades. Charles se mit à l’arpenter d’un bout à l’autre.
— Voyons, — se disait-il, — pas d’enfantillage... du calme... Je me fais des monstres... Ah ! mon Dieu! c’est bien possible, oui, très-possible... Qu’est-ce qui m’arrive après tout? Il faut voir les choses comme elles sont... J’aurai eu les nerfs mal montés, et j’ai cherché querelle à mes illusions, pour passer mes nerfs sur quelqu’un... De la mauvaise foi comme cela, tout le monde en a dans sa vie... Elle ne trouve pas ma pièce bonne, voilà toute l’histoire... Depuis qu’il y a des maris qui font des pièces, et des femmes qui les écoutent, je ne suis peut-être pas le premier exemple... et, après tout, elle fait comme le succès, elle attend que je réussisse... Au fond, je la crois stupide, parce qu’elle ne me croit pas un homme de génie... Je suis un imbécile... c’est idiot : laisser battre son amour par son orgueil!...
Et Charles se répétait à lui-même les idées et les mots comme pour assourdir et vaincre sa conviction. Il était parvenu à s’arracher un instant de calme au bout de ce rabâchage qui endort le jugement sur les vérités cruelles, quand tout à coup donnant un grand coup de parapluie sur les dalles :
— Tout ça, ce sont des lâchetés!... Je cherche à me tromper comme un enfant... C’est bien de ma pièce qu’il s’agit! Ma pièce, mon talent, si ce n’était que ça! il s’agit de ma vie accouplée à une cervelle où il n’y a rien, à une âme sans oreille, à un esprit faux comme un jeton... C’est de ce boulet-là qu’il s’agit!... Voilà un mois que je la fais parler, que je la fais penser... Maintenant je l’ai déshabillée au moral du haut en bas... Eh bien, parbleu! eh bien... il y a tout au plus dans ma femme de quoi me faire une maîtresse... et encore elle aura toujours des mots qui me casseront les bras, et des goûts qui me lèveront le cœur... Voudenet! voilà son homme!... c’est bien ça, Voudenet!... Le calembour et ma femme sont faits pour se comprendre... Enfin!.,. J’ai tout de même une petite chérie qui est carrément bête! — Et Charles eut une sorte de sourire, et leva son parapluie au ciel.
— Dis donc, veux-tu m’éborgner? — lui cria une grosse voix de bonne humeur. — Ah çà, mon cher, où vis-tu? que fais-tu? et qu’habites-tu? un arbre? ou le Décaméron ! Camille Desmoulins a dit que la femme était le premier domicile de l’homme, je te l’accorde ; mais delà à ne point sortir de son bonheur, il y a la distance de la terre à l’étoile Syrius, sept mille milliards de lieues! On ne s’enferme comme cela que pour élever des vers hexamètres...
— Ah! Ftémonville... j’ai du plaisir à te voir... Mon Dieu, oui, nous avons eu une lune de miel, très... lune de miel... Nous avons vécu très-seuls... Mais... si tu étais aimable, sais-tu ce que tu ferais?
— Je suis un homme à tout faire ce soir! Veux-tu que nous insultions le jansénisme? et que nous jetions les grandes ironies de de Maistre sur Port-Royal?... Port- Royal, c’est le Paraclet de la Doctrine ! Port-Royal...
— Yeux-tu venir prendre une tasse de thé chez nous?
— Je crois bien que je le veux... Je sors des Variétés, tel que lu me vois... Tu me sauves trois grands actes avec ta tasse de thé... j’ai laissé Perrache dans ma loge; il me les racontera... Ah ! mon cher, si tu savais comme je commence à être écœuré des premières représentations!... Les pièces, mon Dieu, j’y suis fait, ça ne m’ennuie pas plus que de la musique... Mais c’est le public des premières, cet éternel public !... Je le connais, vois-tu, comme si je le regardais. Il me revient dans mes cauchemars... Toujours la même paire de gants à la même stalle d’orchestre, les mêmes lorettes, les mêmes blonds, toujours les mêmes amis de l’auteur !... L’autre jour, j’ai failli ne point reconnaître un monsieur : c’était le chef de claque qui rentrait en charge, il avait passé l’hiver à Sorrente !... Crois-tu que tous ces gens-là mourront? Moi, je les vois, au jour du jugement dernier, demandant : La toile !
— Fais-nous du thé, ma chère, je t’amène Rémonville qui te sacrifie une première.
— Ah! que c’est gentil!... Vous êtes bien aimable,
— dit Marthe àRémonville, et, se tournant vers Charles :
— Là, tu as été mouillé.
— Sacrisli ! dit Rémonville en tombant sur le divan et en regardant tout autour de lui, voilà un vrai cabinet de travail : je n’y écrirais pas une ligne !.... Je me coucherais là en chien de fusil, je me réciterais du Dante, et j’attendrais avec ma pipe, la trente-cinquième incarnation de Wischnou, celle où il doit devenir souverain constitutionnel et président de la Société des gens de lettres... Sais-tu que ta femme ressemble, mais beaucoup, à une pierre gravée... une cornaline du musée du Vatican... lu ne te rappelles pas?... Et vous voilà mariés?
— Mon Dieu, oui ! — fit Marthe en riant.
— C’est étonnant, je n’ai jamais conspiré le mariage que comme un dénoûment... Et ta pièce, au fait? tu faisais une pièce?
— Elle est faite.
— Es-tu content ?
— Je ne sais pas.
— Et vous, madame?
— Oui... oui... certainement... charmante.
— Tiens, Rémonville, je vais le demander un service aussi ennuyeux à rendre que ridicule à demander... Tu diras que c’est un traquenard, mais je te jure que je n’y pensais pas... Ma pièce me tourmente... nous sommes là à douter, à ne pas savoir... Si tu voulais l’écouter, c’est l’affaire d’une heure et demie. Tu es une des deux ou trois opinions que j’estime et auxquelles je tiens...
— Va!... mais si tu crois que mon opinion vaut quelque chose... Tu sais que je n’y connais rien au théâtre, je t’en préviens.
— Vous, un feuilletoniste ! — dit Marthe.
— Moi, un feuilletoniste... Donnez-moi du thé... Là, j’y suis.
Charles lut sa pièce. Pendant la lecture, Rémonville promenait dans le cabinet l’impatience heureuse et la puissante allégresse d’un jeune Antée : il marchait avec le pas d’un marin, il cognait les meubles, il éprouvait le mur avec son épaule, il respirait à pleine poitrine.
— Eh bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise? — dit-il à Charles, la pièce finie, — c’est très-bien !... je trouve ça très-bien... Ah! voilà qui vous fait la bouche bonne après toutes ces saloperies... Il fait de l’air dans ta pièce comme sur une montagne... Maintenant, avec les poumons qu’on a faits au public, c’est peut-être un air un peu vif... La pièce du petit chose est à sa centième représentation... Si tu crois à la Providence après
cela, tant mieux... Voici mon opinion... Encore une fois, je n’y connais rien.
— Mais, — ■ hasarda Marthe, — ne croyez-vous pas que l’intrigue?... Il n’a pas l’habitude du théâtre... Je lui conseillais de prendre un collaborateur... je ne sais pas qui... quelqu’un qui sait le théâtre... Voudenet, je suppose...
— Un vaudevilliste! allons donc! est-ce que la pièce de Charles les regarde, Voudenet et les autres!... Ah! si jamais il me tombait la trique de Jéhovah entre les mains, je les réduirais en servitude, les vaudevillistes! Je les traiterais comme des Ammonites... Je casserais leurs bons mots contre la margelle des puits, et le vent de ma frayeur passerait dans la moelle de leurs calembours!... Je les nourrirais d’oignons, et je leur ferais bâtir une pyramide à la mémoire d’Henri Heine... Non ! tenez, ne me parlez pas de ces gens-là, ça me met en colère ! — fit rudement et impérieusement de Rémonville... — Bah! il est onze heures et demie... je me sauve... Madame... — Et de Rémonville salua. — Me reconduis-tu, toi? — dit-il à Charles.
Quand ils furent sur le trottoir : — Pourquoi fais-tu du théâtre? — lui dit brusquement de Rémonville. — Ça te tente, une grande caisse de bois blanc où on met l’une sur l’autre six couches de braves gens qui sortent de dîner? Ils suent, ils marinent... Pendant ce temps-là, un gros diable de drame les, secoue, les cahote, les ballotte, les ahurit... Ils sont en eau; ils sont en larmes; et le gros diable de drame tourne, roule, geint, hurle, trépigne, rugit... La toile tombe, et les braves gens ont une indigestion dans la nuit... Ne touche pas aux .quinquets, c’est malsain... Et puis tu seras interprété... Astu jamais vu jouer du Beaumarchais un dimanche au Théâtre- Français?... Il devraity avoir une loi qui défen-
CHARLES DEM Ai LL Y.
dît aux acteurs de toucher aux chefs- d’teuvre : ils empêchent de les entendre... Et ta femme?... J’ai encore son Voudenet sur le cœur!.,. Vous vous adorez?
— Oui...
— Eh bien ! il ne te reste plus qu’une chose à demander à Dieu : c’est de ne pas bénir ton union,
— Gomment?
— Oui... pas d’enfants... Ce n’est pas notre affaire à nous autres, vois-tu ! Tout au plus si nous pouvons nous permettre les perroquets... Tu nous disais ça un soir, et tu étais dans le vrai... Bonsoir !
— Quel original, hein ? — dit Charles à Marthe en rentrant.
— Moi, — dit Marthe, — je te dirai que je le trouve mal élevé...
lu
Depuis Ève, la femme est un parti ; depuis l’ère chré tienne, un pouvoir. Depuis la Révolution, la femme a encore grandi; elle s’est transfigurée, idéalisée : au xixe siècle, la femme est une victime. Elle est méconnue, elle est martyre. Les théories, les habitudes de l’amour renouvelées, assombries, solennisées, l’église et le siècle, les prédications et les utopies, le changement de nature des vapeurs transformées dans notre temps en un éréthisme nerveux; tout dans le mariage devenu grave, même l’adultère; l’égalité de la femme devant l’homme établie depuis 1789 parle courage d’esprit, le génie, le droit à l’échafaud, le droit à la postérité, madame Roland, madame de Staël, — mille choses ont concouru à ce nouvel avènement, à cette poétique
assomption de la femme. Mais mieux que ces voix, mieux que ces évolutions des mœurs et ses exemples individuels, une parole, une influence, ont donné à la femme l’opiniori publique, et lui ont valu cette couronne d’épines : cette parole est le roman. Le roman contemporain est à proprement dire la Passion de la femme dans le Mariage. Il a mis tout son effort, il semble qu’il ait mis tout son cœur, dans ce thème ordinaire, fatal et chéri. Il a tout employé à cette œuvre. Il y enrôle encore aujourd’hui les meilleurs. L’ode, l’iambe, la chaleur des larmes, les glaces du procès-verbal, le plaidoyer, la constatation, il y a usé tous les tons et toutes les éloquences, la lyre, le scalpel, une nouvelle langue même, technique, médicale, sympathico-physiologique, allant au fond des diagnostics, et au plus creux, au plus cru de la pathologie de l’union légale; en sorte que tout homme de ce siècle, sachant lire et sachant voire, a été dûment édifié et apitoyé sur cette maladie organique de la femme moderne, maladie inconnue avant la mise des nuages en bouteille et la découverte de certains mots : ce long crucifiement d’une âme d’épouse, délicate, élancée, sensitive et frissonnante, accouplée à un mari qui mange une pomme sans la peler, chante au dessert des dîners de noces, aime comme il digère, à ce mari enfin, « Je gros homme » do roman, et de tous les romans.
Mais l’homme cependant, l’autre bout de la chaîne, le mari?... Pour lui, nulle contre-enquête, nuiles plaidoiries contradictoires. Pour lui, ni réponses ni chefsd’œuvre. Rien. La femme a tout; elle a l’homme même. Elle a l’intérêt, la galerie, son sexe surtout... Pourtant, ce mari, pour être un homme, peut êlr< une âme aussi. Il se peut que le mariage le blesse autant que la femme, et comme elle, aux endroits nobles, élevés, tendres et
CHARLES DM1AÏLLY. . 2D3
douloureux de son être. Pour ne pas pleurer, il a, comme la femme, ses découvertes, ses souffrances, ses larmes, les plaies que font les trahisons de l’illusion, de l’espérance, de l’avenir, de la vie, de la foi dans une compagne semblable à lui... Imaginez ce pauvre diable, sous le mensonge du corps et sous la comédie du reste, sous les dehors, sous les parures, sous tout ce qui arrête le regard et le jugement, et les empêche de voir et de fouiller, commençant à juger, à entrevoir, d’abord timide, puis s’aguerrissant, se gourmandant, et, comme un voleur qui chante, entrant, en se défiant lui-même, dans ce mystère du fond d’une créature que Bacon a si bien nommée : la caverne. Le voilà tâtonnant dans l’ombre, heureux de trouver la nuit et tant de voiles... La femme ne se lit pas comme l’homme. Elle est enveloppée, fermée, cachée souvent à elle-même. Le mari tourne des semaines, des mois autour de ce geste, une grâce, de celte robe, une distinction ; il tourne autour de cette parole qui semble une sensation, de ce sourire qui paraît une idée, de ce regard qu’il croit une communion. Il ne sait, il hésite, il n’ose encore... C’est la fable antique retournée : l’Amour qui veut voir Psyché, et dont la lampe fait trembler son ombre au mur. Au bout de tout, à la fin, las d’angoisses, il veut en finir d’un seul coup et plonge à fond... Le « gros homme d que la femme trouve dans le mari, le mari l’a trouvé dans 1? femme!... Le voyez -vous maintenant qui promène le* mains sur son bonheur comme sur une statue froide, creuse et sonore... Et point de confidence, point de consolation, point de confession pour lui. Seul, muet, c’est ainsi qu’il souffre et souffrira. A qui se fier, en qui se répandre, et de qui toucher la pitié? Un mari qui n’est pas même trompé!... Alors, dans cette solitude et ce silence, s’exaspérant, le mari, lentes ‘A et se complaisant
dans une joie amère, descend échelon à échelon tout son rêve. Il furète, il détaille, il inventorie ce rien et cette petitesse, ce joli petit néant, sa femme, peut-être par cette curiosité, fiévreuse du malade qui débande sa plaie et la fouille, peut-être par défiance, crainte de retour, d’aveuglement de demain. Un jour de courage, Un coup d’œil de désespoir lui ont bien tout montré : la pensée de cette femme ne concevra point de sa pensée; jamais du contact et de l'échange de ce qu’il y a d’immatériel en elle avec ce qu’il porte d’immatériel en lui ne sortira cette première bénédiction du mariage et cette âme de la reproduction humaine : le partage de la vie morale... Mais ce n’est assez : il veut tout connaître, et que son amour passé pénètre et s’enfonce dans les profondeurs, dans les secrets et dans les étendues de ce divorce des compréhensions et des sympathies spirituelles.
— Cette femme pourtant! disait Charles, — cette femme... la plus belle prison et le plus beau miroir d’une âme que Dieu ait faite! ces élégances, tous ces charmes, ce murmure de la parole, ce mirage des idées, ce regard... tant de promesses d’une nature éthérée, d’une créature déplus fine porcelaine que l’homme... et sous la robe, sous la chair du cœur, sous le ramage des mots, une fois à bas tout ce que toutes les femmes ont de surface, de démonstrations et d’apparences, de magies, trouver — ma femme!... C’est donc là ce clavier que j’espérais mobile et parlant sous mon cœur, et dont j’écoutais l’accord en retenant mon souffle! Voilà celle qui devait me bercer, m’égayer, me soutenir et me relever dans la fatigue et l’accablement de la tâche virile de ma pensée!... Nul lien, rien qui réponde... Tout lui manque des vertus et des prédestinations qui associent la femme au mari autrement que dans la chair, et font de l’oreiller la joie forte et nourrissante, le repos et le
courage de l’homme d’activité pensante et imaginante... Et voudrait-elle m’aider à porter ma tête? son geste serait un geste mort, roide, maladroit, brutal; me soigner dans les maux qu’elle ne verrait pas, dans les maladies sans médecin, dans les souffrances qu’on appelle imaginaires? Ses soins ne seraient que des attouchements irritants... Moi qui avais espéré l’émotion simultanée, l’impression partagée des choses de la vie, une impression commune et parallèle du monde extérieur sur l’intérieur, que chacun porte en soi! Elle est aveugle à ce que je vois, sourde à ce que j’entends, froide à ce que j’applaudis, morte à mes admirations... Et tout dans cette femme, jusqu’à la femme physique!... ses sens sont des parvenus : ils vont à la dorure, au luxe qui crie, aux fleurs qui sentent... Et son cœur? — disait Charles au bout de son monologue. — Ah! son cœur... je ne sais pas...
C’est un beau jour. Rue des Brouillards, à Montmartre, dans un bosquet, Marthe est assise, tenant à portée de ses lèvres une tasse de lait; Charles, à cheval sur le banc, en face d’elle, un coude sur la table, et la tête appuyée par derrière sur la paume de sa main, regarde devant lui. Ils sont venus voir, à Montmartre, la vieille domestique qui a élevé Charles, la vieille Françoise, qui est malade, et, en revenant, ils se sont assis dans le jardin d’un cabaret. Au-dessous d’eux, Paris est Dieu comme une mer par un beau temps. Ainsi qu’en une vallée immense où le brouillard du matin monte du sol, nuage au pied des arbres et vapeur à leur cime,
tout nage à perte de vue dans une brume de lumière De grandes lignes de toits, des dômes plus bleus que les maisons se détachent sur l’horizon flottant. Une ardoise, un carreau étincellent çà et là et piquent d’un éclair la perspective infinie. Et des nuées d’ombre, et des courants de jour, jetant leur voile ou versant leur rayonnement, roulent à tout moment sur la ville d’azur, au-dessus de laquelle planent et dorment, immobiles, de transparentes fumées d’or.
— Tout de même, nous avons découvert Montmartre, — dit Charles au bout de quelques minutes de silence.
— C’est un peu haut, — fit Marthe avec un demisourire.
— Oui, mais c’est un peu beau : c’est la plus belle vue du monde.
— Ah ! — dit Marthe.
Et elle se remit à boire son lait gorgée à gorgée. Charles fumait. Ils se turent.
— Es-tu reposée? — dit Charles.
— Pourquoi?
— Nous nous en irions.
— Partons.
— Partons.
Marthe finit sa tasse. Charles ralluma un cigare. Us oublièrent de s’en aller. Quelque chose qui sonna dans le jardinet leur fit tourner la tête. C’était une balançoire dont le branle mettait en mouvement une sonnette pendue à sa grande poutre. Sur le fauteuil peint en vert, une mère tenait dans ses bras, assis sur ses genoux, un bel enfant, aux beaux cheveux blonds, aux grands yeux bleus qui avaient l’air de dormir. Charles regardait Marthe regarder ce bel enfant -, et quand les yeux de sa femme revinrent à lui, ils lui semblèrent pleins de ccs émotions, de ces jalousies, de ces tressaillements d’en«
trailles, de ces tendresses étouffées dont s’emplit le cœur d’une femme qui regarde l’orgueil d’une mère.
— A quoi pensez-vous, Marthe? — lui dit-il en appuyant son regard sur le sien et en lui prenant la main dans ses deux mains.
— A quoi veux-tu que je pense? Je regardais aller la sonnette...
La balançoire se ralentissait. Ils entendirent la mère penchée sur les cheveux de son enfant, qui lui disait :
— Eh bien, t’amuses-tu mon garçon? — Oui, maman, répondait l’enfant, mais je m’ennuie...
— Pauvre enfant! — dit Charles. — As-tu vu? il est aveugle...
— Tiens! — fit Marthe.
Ce tiens I tomba si sec de cette petite bouche, qu’il passa quelque chose de froid dans la poitrine de Charles.
A ce moment, un bruit de voix se fait au-dessous d’eux dans le sentier tournant qui descend à la barrière. Une femme y marche d’un pas nerveux, les bras croisés, sans châle, sans bonnet, la tête droite et roide. « Yeux-tu revenir! » crie à quarante pas d’elle une voix d’homme vibrante de colère. La femme ne se retourne pas et marche. L’homme prend des cailloux dans un tas, au bord du sentier, et les lance de toutes ses forces à la femme. Les cailloux volent, la femme marche, l’homme ramasse et lance. Il crie : « Veux'-tu revenir! Je vais te casser la tête! » Et il presse le pas. Il approche de la femme, il est près, plus près, il vise mieux, il attrape . pan ! pan! — du cabaret on entend les coups, le bruit sourd des pierres dans le dos de la femme... Elle, cependant, va toujours, bras croisés, tête droite. L’homme alors ne lance plus rien, ne crie plus rien, court... La femme, un instinct! se retourne. L’homme commence à lui meurtrir les jambes à coups de pied
La femme a étendu les bras en avant; soudain, avec î’agilité d’une bête fauve, elle se baisse, ramasse une grosse pierre qui traîne à terre, la saisit, la dresse en l’air au bout de son bras dans un brandissement superbe, et d’une voix de mort : «c Ne me touche plus! » L’homme glisse son bras par derrière sous l’aisselle de la femme, lui noue ses deux bras sous le menton, la jette à terre... Gomme elle tombait, un autre homme, une autre femme, l’autre couple de la partie carrée, débouchait dans le sentier, bras dessus, bras dessous, hilares, épanouis, allumés. La femme disait à son homme avec un sourire : (( Est-elle taquine, mon Dieu! est-elle taquine! A la place de Victor, je ne serais pas si endurant que ça!... » Vie tor, en ce moment, piétinait la femme à terre...
— Viens-tu! — dit brusquement Charles, qui était pâle comme un linge.
— Attends donc, — dit Marthe en mettant la main devant ses yeux pour mieux voir.
Le hasard d’un enterrement rapprocha Charles de ses anciens amis du Scandale . Il se trouva à l’enterrement du fameux critique Loret dans une voiture de deuil à côté de Malgras, en face de Couturat et d’un jeune homme qu’il ne connaissait pas. C’était un grand jeune homme avec une grande barbe noire, qui tâchait d’avoir l’âge de sa barbe et de cacher son air très-jeune sous un sérieux affecté. Charles avait un vague souvenir d’avoir déjà vu cette tête, mais il ne pouvait se rappeler où. Couturat et le jeune homme semblaient an mieux; ils se parlaient bas, et leur causerie confidentielle n’était coupée de
temps en temps que par une plaisanterie de Couturat, rappelé aussitôt à la raison avec un : — Soyez donc moins enfant, Couturat.
Malgras, qui avait sous la main les deux oreilles de Charles, en abusait, selon sa coutume; il parlait comme une fontaine : — Régulariser sa vie, on a beau dire et beau faire, monsieur Demailly, il n’y a que cela... Un célibataire est un parasite au banquet social. Les œuvres malsaines que nous voyons tous les jours viennent évidemment de là, de la diminution des devoirs que l’homme qui écrit s’attribue envers ses concitoyens et envers luimême... Les grandes pensées viennent du cœur, mais les bonnes pensées viennent de la famille. Le célibat nous mine... Tout se tient; la vie de garçon produit une littérature de garçon. Homme sans foyer, livre sans croyance. Et quelles inspirations, voulez-vous...
— Quel est donc ce jeune homme? — dit Charles au milieu de la tirade en se penchant à l’oreille de Malgras.
— Le baron de Puisignieux... l’auteur de Y Histoire philosophique des classes ouvrières.
— Diable !
On entendit le coup de sifflet qui annonce, au théâtre, les changements à vue, et, au cimetière, l’entrée ^ un convoi. On était arrivé. La foule était grande et réalisait le mot avec lequel le grand critique avait, en ses dernières années, consolé son amour-propre de l’indifférence imméritée du public : « J’aurai beaucoup de monde à mon enterrement... » Charles, en descendant de voiture, tomba au milieu de tout le personnel du Scandale. Il y eut Un salut assez froid entre lui et Nachette, qui prit le bras de Malgras en disant : — Je vais jusqu’à la fosse... je lui dois bien cela : il me paye mon terme.
— Comment cela? — dit Malgras.
— C’est un mort de six cents lignes, papa Malgras.
Couturat et le baron marchaient devant Charles. Couturat disait au baron : — Mon cher, laissez-moi faire. Vous voulez être un homme politique, et vous avez bien raison : c’est le grand moyen de parvenir... Eh bien, je m’en charge... On a bien fait de Bruandet un homme de talent; ça lui a coûté de l’argent par exemple... mais il a été poussé par des imbéciles... Et puis vous êtes intelligent... sans compter votre nom... et un livre derrière vous... quoique au fond un livre... c’est toujours compromettant...
On était à la fosse. La levée de terre et la presse rabattirent Charles sur Nachette et Malgras. Nachette disait à Malgras : — Que diable a Couturat à ne pas lâcher son baron?
Malgras regarda fixement Nachette avec un de ces rires en dedans et muets qui lui étaient particuliers : — Il lève un petit jeune homme... — Et voyant que le mot avait porté : — Vous verrez que Couturat fera quelque chose de ce baron... — reprit négligemment Malgras, — il en fera un journal.
En revenant, Nachette courut acheter chez le premier libraire Y Histoire philosophique des classes ouvrières , rentra chez lui, mit une feuille de papier blanc sur sa table, et coupa le livre.
Le premier livre du baron 'de Puisignieux ressemblait aux jeux innocents du scepticisme et de l’utopie. Une érudition à grand orchestre, des fantaisies de statistique, des images de métaphysique allemande, des coups de tamtam et des zigzags, une pensée et un style touche-à-tout, sautant d’un rapport de conseil de prud’hommes au bal Mabille ou à l’esthétique des romans de madame Sand. faisant, au bout d’un chapitre sur le salaire de la femme à Paris, un rapprochement de deux pages entre la Goualeuse d’Eugène Sue et la Psyché d Apulée, mêlant tout,
CHARLES .OEM Al LL Y.
brouillant tout, pris d’accès de cynisme en pleine économie politique, outrant les systèmes, insultant aux idées reçues, remontant à tout propos contre l’opinion publique, et toujours monté sur les échasses du paradoxe, — tel était ce livre, un pot-pourri de toutes choses, poivré, salé, emportant la bouche, qui pouvait être le mets des plus blasés, et où ne manquaient ni le travail, ni la verve, ni même le talent; livre étrange et symptomatique, œuvre d’un temps plus encore que d’un homme. Le très-jeune baron de Puisignieux avait été gagné par l’exemple de tant de gens arrivés au nom par le bruit, au bruit par la grosse caisse, à la reconnaissance de leur valeur réelle par la charlatanerie des moyens, le fracas du boniment , l’extravagance de l’affiche; et il s’était mis très-froidement à faire un livre fou. Il s’était appliqué à casser les vitres, et il avait réussi à scandaliser le public avec préméditation. Sa préface était, à ce point de vue, le meilleur morceau de son livre, et le mieux réussi comme fond et comme forme. Il s’y posait gravement en fondateur d’une nouvelle école historique. Partant de ce principe que le fait n’est qu’un accident dans la grande chronique humaine et sociale, il concluait qu’il n’y a qu’un fait dans l’humanité: l’Idée; et il en tirait les conséquences que l’Histoire ne devait plus être l’histoire du fait-accident, mais du fait-idée; une intuition, au lieu d’une déduction, et que, par cette évolution et ce renouvellement du sens historique, le document, vérité relative et locale, ne faisait plus que nuire à la vérité absolue et générale de l’Histoire. Il fallait, en un mot, brûleries livres pour écrire l’histoire, au moins l’histoire qu’il fondait, l’histoire Idéo-mytho-historique ; car le baron de Puisignieux n’avait pas oublié de baptiser son invention en la lançant dans le monde : il savait qu’il faut une formule au pathos oour en faire un dogme.
Ce livre, cette singerie outrée et de sang-iroid, était l’homme même, ce jeune homme, un vieillard et un enfant de vingt ans. L’exemple, malheureusement, n’éiait pas seulement son excuse, il était sa règle et sa conscience. L’exemple était son sens moral, il faisait ses ambitions et ses appétits. Entrant dans la vie avec une baronnie historique et un million, il y entrait grisé d’avance par la fortune et la popularité des faiseurs en tous genres, des gens habiles, des puffistes heureux.il est des tétés faibles, des esprits imitateurs, des âmes lâches où les passions du temps mûrissent et gâtent les passions de la jeunesse, des cœurs faciles pour qui, en ce siècle, Robert Macaire peut devenir un type comme Werther. Et le livre du baron de Puisignieux était moins la satisfaction d’une vanité littéraire qu’un essai de lui-même, que l’expérience d’un moyen, un pont jeté vers la politique, vers les affaires, une reconnaissance des chemins où l’on marche vite vers le crédit et l’influence, et où l’absence de préjugés peut mener si haut — ou si loin.
Mais Nachette ne vit guère tout cela. Il ne vit qu’un livre absurde et un gros amour-propre à caresser. Il se mit courageusement à bâcler un éloge, le premier article qu’il écrivait sans un coup de patte, sans une égratignure, sans une perfidie, sans couleuvres, comme on dit dans les lettres ; un de ces articles enfin qui font accourir chez le critique l’auteur reconnaissant et chapeau bas.
Son article fini, il le relut* le saupoudra d’épithètes flatteuses, et, c’était un samedi, le porta à l’imprimerie avec l’ordre de le composer de suite. De l’imprimerie, il alla chez Chevet, commanda un pâté de foie gras, un jambon d’York et du vin de Bourgogne pour le lendemain, repassa à l’imprimerie corriger ses épreuves, ce
CHARLES BEMAILLY.
qui ne lui arrivait plus depuis bien longtemps, dîna, se coucha de bonne heure, et, dans son lit, se mit à apprendre par cœur des passages de 1 ’ Histoire philosophique des classes ouvrières.
— Voilà le journal, — dit le lendemain en entrant le portier, — et puis ça qu’on a apporté de chez Chevet.
— Cristi 1 — dit Nachette en regardant le portier, dont le bas de la figure était caché sous un mouchoir en mentonnière, — c’est fait pour moi ces choses-là I... Que diable avez-vous?
— - Qh ! monsieur, ce n’est rien... c’est une araignée qui m’a passé sur la figure... Ces bêtes-là vous font venir
du mal...
— Animal!... aujourd’hui... justement... Ça n’a qu’à le dégoûter, — fit Nachette en aparté. — Écoutez, Pierre, mettez la table... Ah! vous me prêterez deux fauteuils
— Qui, monsieur.
— Attendez... Je n’y suis pour personne... Je n’y suis que pour un grand jeune homme à barbe noire qui n’est jamais venu. Aussitôt qu’il sera ici, vous vous habillerez, et vous monterez nous servir.
— A quelle heure?
— Est-ce que je le sais?... aujourd’hui ou demain.. . Vous ne pourriez pas ôter votre mouchoir?
— Oh! non, monsieur... c’est trop vélimêux ... Alors, monsieur ne sait pas...
— Faites vos réflexions dehors, hein?
La journée se passa. Personne. Nachette s’infusait toujours Y Histoire philosophique des classes ouvrières.
— A une heure le lundi on frappa.
Nachette se dépêcha de jeter un morceau de foie gras «ur son assiette : — Entrez !
— Mille pardons, monsieur... — fit le baron très-ému «>us sa barbe, — ... le baron de Puisig«*eux.
Nachette salua.
Le baron reprit : — Je ne croyais pas... J’avais pris l’heure d’une heure pensant que... Je vous dérange... je reviendrai.
— Du tout, mais du tout, monsieur, je ne vous laisse pas partir. Je suis trop enchanté de vous voir, et de devoir à votre beau livre et à mon méchant article l’honneur de votre connaissance... Mais asseyez-vous donc.
— J’ai bien à vous remercier...
— Comment donc? un mauvais compte rendu! Le fait est |ue vous avez vu : je ne suis pas fort là-dessus... ce n’est pas ma partie... j’ai dû faire des boulettes; mais qu’est-ce que vous voulez? Votre livre m’a pris... j’ai été empoigné, moi qui déteste les livres sérieux... je vous ai lu d’une haleine comme un roman... un roman qui ferait penser... et il a fallu que j’en parle... ç’a été plus fort que moi...
— Mais je vous empêche de déjeuner...
— Et puis on est étranglé dans un article de journal... je n’ai pas eu la place d’indiquer seulement votre étude comparée du municipe et de la commune : « Lorsque la domination romaine... » — Et Nachette récita à la file vingt lignes du livre du baron. — Ah! c’est que je vous ai lu!
— Monsieur, — dit gravement le baron en se levant, — je vous remercierai un jour.
— Oh ! je suis sûr que vous vous sauvez parce qu’il y a deux couverts?... Vous croyez que j’attends... Eh bien, non, monsieur, j’attendais, c’est vrai, mais on ne tiendra pas. — -Et Nachette souligna le on avec un sourire. — Je n’ose vous proposer... mais ce serait bien aimable à vous de me tenir compagnie.
— Mille regrets, monsieur, j’ai déjeuné, et..*
CHARLES DEMATLLY.
— Qu’est-ce que ça fait? — Et Nachette prit presque de force le chapeau des mains du baron, et le fit asseoir avec une violence caressante en face de lui.
Un généreux bourgogne, et des citations du livre du baron arrosèrent tout le temps du déjeuner le pâté et le jambon. Au bout de deux heures, le jeune baron, qui avait la tête et l’amour-propre assez faibles, se répandit en confidences, en vanteries sceptiques, en aveux de bonnes fortunes, en projets d’avenir. Il se posa en homme supérieur aux illusions, ayant deviné la vie, et résolu à parvenir. Il parada dans les enfantillages de son orgueil. Il confessa les naïvetés de ses instincts et les inexpériences de son âge. Il raconta à Nachette comment le goût de la littérature lui était venu en corrigeant en rhétorique les épreuves de son professeur d’histoire. Il parla du million qu’il attendait, de sa famille, du journal qu’il aurait, de la revue qu’il fonderait, du théâtre qu’il subventionnerait pour y faire débuter une femme, non qu'il aimât cette femme, mais il se devait de faire une actrice de sa maîtresse.
Nachette achevait en ce moment de vider un verre de chambertin; et, le tenant entre ses doigts, il faisait négligemment rouler le reste du vin dans le fond de son verre : — Mon Dieu! — fit-il, — j’ai quelque chose à vous demander... Pierre! une assiette à monsieur le baron... Vous êtes un grand seigneur... vous faites de la littérature... de la littérature sérieuse... à votre neure, à vos moments perdus, par distraction... et je ne sais si vous voudrez... Yoici : je vais sortir du journal... A mon âge, vous comprenez, on aime assez écrire chez soi. J’ai la promesse d’un grand industriel pour les fonds, il n’y a plus qu’à signer... Voulez-vous me permettre d’annoncer votre collaboration à notre journal?... Le journal payera, — reprit Nachette sans laisser au
baron le temps de lui répondre, — ce n’est pas une carotte... c’est votre nom et votre talent que nous voulons... Vous aurez cinq sous la ligne, comme les plus connus... — Et Nachette étudiait sur le visage du baron l’effet de cette dernière flatterie, sachant tout le prix que le plus riche attache à cet argent, l’argent de la copie, estimé et pesé par lui comme le témoignage de sa valeur.
Nachette, en un mot, joua parfaitement du baron, si bien queGouturat, en revenant du journal o Ci il avait lu l’article de Nachette, les trouva tous deux attablés au café Mazarin devant deux verres de madère. Au moment où Gouturat passa, Nachette se plaignait au baron des conditions que lui faisait son bailleur de fonds, et le baron lui offrait de prendre l’affaire, aussitôt sa tante morte, ce que Nachette refusait avec chaleur.
Gouturat vint à eux, et, serrant la main de Nachette : — Âh ! mon cher, tu sais que je n’abuse pas des compliments... mais tu as aujourd’hui un article... c’est un peu ça, parole d’honneur!
— Ah! ah! — se disait Gouturat en s’éloignant, — ah! mon gaillard!... Il fait des progrès, ce petit Nachelte ! .. . Il est presque aussi fort que moi... Lui gratter la vanité tout bonnement comme il a fait, c’était si simple... Je ne lui ai pas assez parlé de lui, c’est évident... J’ai fait le monsieur qui va lui donner la gloire... J’ai trop posé pour sa providence... je lui ai trop montré mes trucs pour faire de lui un grand homme; je l’ai embêté, ce garçon... Nachétte a dû lui réciter son livre par cœur!... Il a même dû l’apprendre... Allons! il faudra voir... la tante n’est pas encore morte... et à uous deux, mon fils !
€e serait une curieuse étude psychologique que l’observation des désordres qu’apporte chez l’individu l’habitude d’un milieu conventionnel, de passions factices, d’une existence imaginaire. Et quel phénomène cérébral plus curieux que le phénomène qui se produit chez tant de gens de théâtre, l’empreinte intime que leur rôle laisse en eux, en sorte que leur vie aux quinquets se mêle à leur vie réelle du jour, la conduit et parfois l’absorbe! Mais où ces perturbations morales sont le mieux visibles et notables, c’est chez la femme de théâtre. Il n’est pas rare que le roman dans lequel elle se promène devant la rampe la poursuive hors de la scène, et qu’à force de se prêter à l’imagination des autres elle en fasse son imagination propre. Cette prolongation de la fiction théâtrale dans la pratique des choses peut amener dans la femme les plus singulières décorporations, les plus étranges transpositions de l’esprit et du cœur, un entier déplacement du jugement, et comme une seconde nature de la pensée et du caractère. C’est ainsi que l’on rencontre, parmi des actrices de drame, des femmes qui prennent la vie pour un drame. Elles ont dans les relations et les événements quotidiens de la vie les doutes, les défiances, les appréhensions, les terreurs de femmes persécutées, emprisonnées, empoisonnées régulièrement de huit heures du soir à minuit. Une porte les inquiète. La lettre la plus simple leur fait travailler la tête, jusqu’à ce qu’elles y aient trouvé un piège et une machination. Tout inconnu leur semble ténébreux. La police est pour
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elles le conseil des Dix. Elles croient aux traîtres, et elles entendent marcher dans leur oreiller
Les comédiennes ne courent pas un pareil danger, et le genre du talent de Marthe ne lui avait donné jusqu a ce jour qu’un peu de maniérisme et un certain ragoût d’ingénuité, que Charles, aux premiers jours de son mariage, n’avait point trouvés sans grâce. Une pièce, une petite pièce en un acte, allait avoir sur Marthe une autre influence. On donna en ce temps au Gymnase le Démon du foyer. Marthe trouva charmant le personnage qu’elle y faisait. C’était un rôle de jeune femme riant de l’amour, et pour laquelle un mari mourait sans qu’elle l’aimât.
Ce rôle, cette pièce, éveillèrent les coquetteries qui sommeillaient dans le cœur de Marthe, et hâtèrent son ambition d’être un petit démon, de varier les scènes d’intérieur par la raillerie et la comédie. Elle se façonna pour être cette femme intelligente, supérieure à l’amour de l’homme qui aime. L’esprit d’agression dont elle n’avait point encore donné de preuves à Charles se démasqua. Elle dressa son humeur à devenir batailleuse. Ses chatteries prirent des briffes. — Le rôle avait déchaîné la femme.
Et ce furent, dès lors, ces machiavélismes, ces imaginations de petits supplices, ces doucereuses tortures, tout ce luxe de menues souffrances, imposées à un mari, à un amant, et dont ont le secret certaines blondes à l’œil clair, au tempérament froid. Une tempête de caprices éclata tout à coup siîr Charles étonné et ne sachant d’où venait tant de changement. Marthe jouait ie personnage au complet : rien n’y manquait, ni les paroles irritantes, ni les aiguillons de jalousie, ni les coquetteries de geste et de parole avec des indifférents, ni le perpétuel changement de désir, de volonté, d’opinions,
ni les accès de gaieté quand Charles enrageait, ni les mauvaises humeurs que les douceurs et les interrogations affectueuses ne faisaient qu’aigrir.
A ce jeu, le bonheur s’en allait. Il n’y avait plus de ces gais matins si remplis de folies, de baisers et de luttes rieuses. Marthe n’en avait plus le temps d’ailleurs. Elle était absolument plongée, depuis le commencement de cette crise, dans le soin de sa personne, et tout occupée de sa beauté. Levée à six heures, elle restait assise devant la fenêtre ouverte jusqu’à huit heures. Rafraîchie par ce bain d’air matinal, elle prenait un bain de son d’une heure qui la menait jusqu’à l’heure du déjeuner; et après le déjeuner elle demeurait, jusqu’au moment de ses répétitions, la tête renversée bien droite sur le divan, et isolée de tout contact, pleine de gronderies quand une caresse de Charles menaçait de déranger sa pose et le repos réparateur de tout son visage; immobile, ne disant rien, de temps en temps seulement, pourtout mouvement, élevant ses mains, ouvrant ses doigts et les agitant en l’air pour en faire descendre le sang et les blanchir.
Charles était souffrant depuis quelque temps, sans trop savoir ce qu’il avait. Ses impatiences avaient comme une certaine faiblesse. Il ne se sentait point le courage d’une explication, et il essayait de se consoler en se disant que cette humeur de Marthe se passerait comme elle était venue, auand il se sentit sérieusement malade.
L’automne venait. Marthe continuait sa petite guerre sourde, la menari habilement et doucement, fort appli-
quée à ne point trop abuser de la patience de Charles, qu’elle tâtait avec la légèreté de main d’une femme; et tous deux s’accordant, la femme par calcul, le mari par faiblesse, pour éviter la vivacité d’ui e explication et la violence d’un éclat, ils vivaient en apparence de leur vie passée. Charles ne voulant voir dans la conduite de Marthe qu’un peu de froideur, parfois un peu d’humeur, des bouderies, du caprice, son sexe et son âge, et rien de plus; Marthe de son côté n’ayant point trouvé les amis de Charles assez « hommes du monde », c’était toujours entre eux le tête-à-tête des premiers jours. Pour la sortir un peu du chez soi et d’eile-même, Chartes profitait des jours où elle ne jouait pas pour l’entraîner dans des courses aux environs de Paris, parmi toutes ces jolies campagnes que le Parisien dédaigne, les ayant sous la main, le long de ces belles rives de là Seine ignorées, méconnues et cachées. Il tâchait de la distraire, de l’amuser, traitant son moral comme un enfant maussade à qui l’on montre des images, oubliant par moments toutes ses désillusions, et espérant voir le passé revenir en elle peu à peu, préoccupé malgré tout, troublé et ne pouvant travailler. Cependant il se sentait énervé par des malaises dont il ne se rendait pas compte, par une résolution de force et d’entrain. C’étaient en lui des souffrances qui passaient et disparaissaient, une continuité renaissante de sensations pénibles et fugaces, mais persistantes, qu’il attribuait aux grandes chaleurs de cet été exceptionnel. Des douleurs obtuses, des bout fées de chaleur lui montaient à tout moment à la tête. Il avait des serrements aux tempes, des tiraillements dans les poumons, une surexcitation douloureuse do l’ouïe et de l’odorat, des refroidissements dont il ne se débarrassait que par un exercice violent. Il ne dormait plus ou dormait mal ; et son sommeil était agité de cam
chemars, de luttes, de combats, de duels, cpupé de réveils brusques. A tout cela vint s’ajouter une oppression qui alla en augmentant; et un beau jour Marthe, qui ivait fini par remarquer cette manie de boire que donnait à Charles sa gorge toujours sèche, les intonations brèves et nerveuses de sa voix, Marthe, qui ce jour-là pensa à le regarder, lui trouva si mauvaise mine, qu’elle l’engagea à voir son médecin.
Le médecin de Marthe, qui était le médecin du théâtre, vint, examina Charles, le questionna, et tout de suite : — Très- bien !... très-bien ! . . . . Cesser tout travail, faire de l’exercice... Nous n’avez besoin que d’un peu de fer dans le sang..., des clous dans une carafe, voilà votre traitement. Oh! mon Dieu, oui..., un traitement de jolie femme, comme vous voyez... Et votre pièce?... pour la rentrée, toujours? Rémonville dit que c’est très-bien... Ah! nous avons la veine depuis quelque temps... Hier, nous avons fait quatre mille... une recette des Français!... Et nous vous monterons, vous verrez... Il n’y a que nous pour monter quelque chose... Lafont a-t-il un rôle?... Nous sommes en pourparlei
« Nous » était la manie de ce médecin. On eût dit qu’il se croyait tout à la fois le directeur, le régisseur, et le public du théâtre auquel il était chargé de tâter le pouls. Ce nous avait toutes les importances d’un moi dirigeant et responsable : il semblait porter le Gymnase et sa fortune. A part cela, à part encore l’occupation presque absolue de son attention pour les petits cancans des lettres et des théâtres, ce médecin, optimiste par distraction, était un homme charmant qui pratiquait délicieusement cette médecine appelée par l’Anglais Sydenham « l’art de babiller ». Il avait une tenue exquise, un linge irréprochable, des pieds à la tête un de ces parfums vagues qui ne sont pas une odeur, un mouchoir de la
plus fine batiste avec son chiffre brodé; et ses mains, des mains de femme, jouaient avec une canne du dernier goût.
— Ah! vous regardez ma canne?... Oui... un bambou du Japon..., carré..., un jonc carré..., c’est très-nou veau..., une curiosité...
— Et vous pensez alors, monsieur, — dit Charles, — que ce traitement...
— Comment donc!... mais qu’est-ce que vous avez?... Rien... Vous êtes malade comme tous les gens de lettres... Les hommes de talent ne meurent que quand ils veulent... Votre maladie? mais vous savez le mot de Voltaire : cc Je suis né tué ... »... Un poison lent, comme vous voyez! — et faisant un changement de jambes avec l’élégance de mouvement de Molé ou de Firmin : — Au fait, — reprit le joli médecin, — si au lieu de prendre votre eau ferrée ici dans votre chambre, vous alliez la boire sur place à une source, à Forges, par exemple, ou à Bussang? Le voyage vous remuerait..., et puis l’air, les promenades... Vous vous secourez, malgré vous... Nous sommes à la soixantième représentation... Il n’est pas à présumer que cela ira beaucoup plus loin... Je ne vois rien qui nous empêche de donner un congé à votre femme... non, rien...
Marthe appuya la proposition du médecin, et entra dans son rôle d’épouse avec une chaleur et un cœur qui firent plaisir à Charles. Charles résista un peu. Aller à des eaux le contrariait; il craignait la curiosité autour de sa demi-célébrité, autour du nom de sa femme.
— Parfaitement, — dit le médecin, — parfaite ment... J’ai votre affaire..., des eaux qui commencent, ou plutôt qui recommencent... Saint-Sauveur, auprès de Troyes..., d’anciennes sources abandonnées depuis des siècles... Il y a des certificats sur parchemin... un
comte de Champagne, u\ Thibaut quelconque qui a fait une cure merveilleuse au retour d’une croisade... Des eaux très-puissantes, sérieusement... j’ai' vu l’analyse... je vous donnerai une lettre de recommandation pour un brave garçon que j’ai fait nommer là... justement, c’est sa partie, Y anémie... un piocheur, mais voilà tout. Vous serez très- bien. Je voulais y envoyer la petite Noémi, mais... vous savez qu’elle a rompu avec Robert... Aymard a fait une complainte là-dessus... il y a le dernier couplet... Attendez donc... C’est sur l’air... ah! je ne sais plus... ce diable d’Aymard!... vous le connaissez?... bien amusant... Qu’est-ce que je vous disais? Ah! viande noire... tout ce qu’il y a de plus noire, je n’ai pas besoin de vous répéter cela...
Marthe reconduisait le médecin : — Ce n’est rien, docteur, n’est-ce pas?
— Rien du tout, mon enfant... Parbleu! il n’a pas de sang à donner pour la transfusion d’un ami... nerveux, il est très-nerveux, voilà, avec cela douillet, et légèrement hypocondre, cela va de soi... Du sang! du sang! est-ce qu’on a du sang à Paris, dans notre vie! Tout le monde s’en passe..., et on vit... Je ne vous ai pas encore fait compliment de votre nouveau mouvement à votre seconde entrée... Ah! charmant! c’est trouvé!
— Est-ce qu’il y a un peu de monde à ces eaux?
— Ma foi! je n’en sais rien... Il y a une direction qui fait beaucoup d’annonces. On annonce que la salle de bal est finie..., un salon de lecture, tous les journaux..., enfin des eaux, vous savez... Cela vous contrarie-t-il? Voulez- vous que je conseille à votre mari d’aller à...
— Du tout... c’était pour les toilettes à emporter.
vu
Le lendemain, Marthe avait son congé, Charles emballait ses livres dans une grande caisse. — Et l’ordonnance du médecin? — disait Marthe. — Bah!... — disait Charles, — et puis c’est pour m’empêcher de travailler. C’est de la paresse que j’emporte, je t’assure.
A la fin de la semaine, le ménage était installé à côté de Saint-Sauveur. Charles avait joué de bonheur. Il avait trouvé à un quart d’heure du village un petit château dont la brique encadrée dans des cordons de pierre blanche riait à travers les arbres. C’était des quatre corps de logis d’un grand château Louis XIII la seule aile restée debout. Au xvme siècle on avait posé sur le premier étage un toit à la Mansart, éclairé de trois œils-de-bœuf Louis XV, et couronné d’un chapeau chinois abritant une clochette : aux deux icôtés, deux tours survivaient seules des quatre tours du ci-devant château; et mangées et cachées par le lierre et les grands arbres fruitiers, montant du fossé le long d’elles, elles dressaient dans le ciel d’une façon charmante leurs toits en éteignoir.
Dans le château, retaillé et remanié pour une habita tion bourgeoise et où trois siècles avaient laissé çà et ià leurs traces et comme des souvenirs greffés l’un sur l’autre, la salle à manger était lambrissée d’une boiserie couleur bois qui montrait, au-dessus des portes et des fenêtres, dans des coquilles sculptées d’une gracieuse rocaille, les Fables de la Fontaine en des peintures gaies, légères et vives, où le chancis mettait par place comme wn brouillard. Üne lourde et riche cheminée Louis XIV,
au foyer plaqué d’une fonte superbe où se mariaient les armoiries doubles de l’ancien possesseur, portait un grand tableau, encadré dans la boiserie : c’était un trophée de gibier gardé par ces chiens courants sablés de jaune que le pinceau d’Oudry savait peindre si clair. Sur la tablette de la cheminée, de grands vases de porcelaine blanche eussent fait assez mauvaise figure, sans Marthe. Mais Marthe, cueillant une brassée de roseaux dans une pièce d’eau abandonnée du parc, les avait tout de suite parés, en donnant à toute la pièce cet air de fête que donnent seuls à un intérieur les femmes, et les bouquets de verdure. Puis venait le grand salon, meublé de ses vieilles bergères à coussins de plume, avec sa boiserie blanche où l’or avait disparu sous le blanc de céruse et ne brillait plus, usé et rouge, que sur les quatre panneaux d’attributs où le sculpteur avait secoué le tablier des quatre saisons : le Printemps laissait pendre un bout de ruban, un râteau, une serpe, une houlette, un arrosoir, des plantoirs, un chalumeau, et des paniers de fleurs; l’Été versait des guirlandes de roses, des épis, un chapeau de paille, un corbillon de fruits, une flûte et deux gourdes; l’Automne répandait les coupes et les thyrses, les cors de chasse, les fdets de pêche, les poires à plomb et les paniers de raisin; l’Hiver laissait tomber des torches, une marotte, une mandoline, un tambour de basque, un masque de bal, un masque de théâtre, une lanterne sourde, un triangle et des fauriers.
La cuisine avait une de ces immenses cheminées, sous le manteau de laquelle, aux soirs de septembre, on apporte sa chaise, et l’on s’assied, avançant les mains et tendant les pieds à la régalade d’une bourrée qui flambe. Le soleil levant éveillait les chambres au premier étage, et les remplissait de gaieté pour tout le jour. Ma,is
CHARLES DEM A 1LLY.
nulle pièce du château ne plaisait autant à ses deux hôtes que le salon rond d’une des tours. C’était l’ancienne chapelle, encore reconnaissable à l’armature de plomb de ses petits carreaux. La fenêtre du midi avait été bouchée. Les deux autres fenêtres remontées laissaient tomber le jour du haut. Une bonne double porte de damas brun à clous d’or gardait l’entrée; et l’on voyait que la chapelle était devenue un atelier de peinture.
Au sortir de la porte-fenêtre du salon, et de plainpied, c’était un pont de pierre jeté sur les fossés sans eau, et dont les rampes de fer disparaissaient sous une vigne vierge enroulant tout autour ses tortils et ses vrilles de pourpre. Au bout du pont s’ouvrait une allée de marronniers, de vieux marronniers aux têtes coupées, aux rejets vivaces et montant droit en l’air; et la vue, en descendant, trouvait au fond une ligne de prés, puis la Seine. A droite et à gauche de l’allée de marronniers était le parc, un petit parc où Charles et Marthe avaient vainement essayé de se perdre le premier jour. C’était le joli reste d’un parc français, un peu tondu en 1793, mais dont les charmilles avaient repoussé vivement. De chaque côté des allées se dressait encore un rideau droit de vieux lilas où la lumière faisait mille jeux selon les heures, tantôt sautant de branche en branche dans le feuillage sans profondeur, glissant sur les feuilles lisses, foncées ou tendres, étagées dans un jour bleuâtre, tantôt allongeant entre les deux murs de verdure, l’un d’ombre, l’autre de soleil, un chemin de soleil sur lequel passait à tire-d’ailes l’ombre du vol d’un oiseau dans le ciel. A la moindre brise, ce rideau léger tremblait, et, sous l’haleine du vent, d’un bout de l’allée à l’autre, les feuilles s’abaissaient, et, dans la charmille ondulante, un frissonnement courait et s’en allait mourant. Çà et là.
au-dessus des lilas, parfois un pommier sauvage étenuau ses grands bras. Au bord des allées, des plantes grimpantes, nouées et mêlées, formaient de petits berceaux sur les feuilles mortes et jaunies. Il y avait des fonds pareils à des transparents verts, et d’autres qui berçaient un rayon sur un lit de mousse dorée. Un petit carrefour, où Marthe et Charles aimaient à s’asseoir, se cachait dans un coin. L’herbe y était versée. De tous côtés avançaient les bruyères. De petits pins épineux levaient tout autour leur pyramide argentée de lumière. La terre était chaude, baignée tout le jour de soleil, tout le jour égayée et crépitante de chansons de grillon. Dans le ciel ouvert et libre rien ne montait alentour qu’un pin au tronc violet, au parasol d’émeraude, qui, malade et nostalgique, donnait au firmament l’azur de l’Italie.
A ce carrefour commençaient les ruines. Les allées, déjà vagues, mangées d’herbes et envahies d’arbustes, devenaient des sentiers au milieu desquels se balançaient à des fils de toile d’araignée des brins de feuilles sèches. Les restes du labyrinthe n’étaient plus qu’un petit bois, méandre effacé. Et la fontaine en terre cuite, où trois tritons portaient deux amours embrassés, s’écaillait tristement dans une ombre de branches mortes, cassée, oubliée, lépreuse, solitaire. Le temps avait un peu plus respecté le caprice du bout du parc, une délicieuse folie du xviii6 siècle, un enfantillage du plus amusant rococo : le jeu d’oie, un vrai jeu d’oie de grandeur naturelle, semé et bâti parmi les arbres. Toutes les stations, où un porte-voix envoyait les joueurs, y étaient en pierre, en plâtre, en peinturlures. Charles et Marthe les retrouvèrent l’une après l’autre dans la petite forêt : ce fut la Prison, puis l’Auberge, puis le Puits; puis le reste. C’est le jour où ils revenaient en riant de cette découverte qu’ils avaient aperçu, abandonnée au bord d’une
CHAULES DEMAILLY.
allée, une raquette défoncée, et dont le manche gardai! un reste de cuir rouge, squelette d’un joujou mort, seul souvenir d’hier.
LVIIÏ
Dans un hamac jeté d’un marronnier à l’autre, au milieu de l’allée qui menait du perron à la Seine et dominait l’eau, Marthe était à demi couchée, un pied touchant par terre, l’autre en l’air et ballant. Elle écoutait d’un air distrait et ennuyé un homme qui causait avec Charles sur un banc vert. C’était un jeune homme, le front carré sous une chevelure ébouriffée et rebelle, une face large, des yeux de lion, les mains fortes, appuyées sur les cuisses dans une pose lourde et robustement bourgeoise.
Les derniers rayons du soleil, montant au-dessus d’eux, se jouaient dans les mille rejetons repoussés des marronniers étêtés, et, dans cette petite forêt de tiges d’un vert tendre, cages aériennes que le soleil, descendant à l’horizon, n’abandonnait qu’à regret, les teignant lentement de toutes ses lueurs, chantait d’un bout à l’autre la piaillerie joyeuse, l’adieu des oiseaux, souhaitant le bonsoir.
— Il n’y a pas un chat, cela est très-vrai, madame, — disait le jeune homme, — parfaitement vrai... La direction des eaux a tout fait pour faire venir du monde, elle a même annoncé qu’il y en avait; et, malgré tout, personne ne veut venir, sauf cette famille hollandaise et quatre ou cinq femmes de Troyes, qui viennent quand le temps est beau... Mais, après tout, votre mari est ici
pour se soigner... et le plus malheureux, c’est le médecin, c’est moi.
— Oui, je comprends, — dit Marthe ; — vous comptiez...
— Je comptais, madame, sur un grand nombre de Malades... Je comptais sur un vaste champ d’observai ions, d’exploration. J’espérais trouver ici des lumières, les armes pour combattre la maladie du siècle.
— Vraiment, docteur, — dit Charles, — la maladie du siècle?
— Oh! je sais bien que la médecine, prise dans l’ensemble de ses doctrines et de ses pratiquants, ne la considère que comme une répétition, une fréquence d’accidents individuels, auxquels ils ne faut porter remède que quand l’organisation est très-profondément affectée... Moi, je la regarde, au contraire, comme une maladie organique et propre, au moins par ses caractères de généralité et d’excès, à la race du xixe siècle. Je la crois le mal de tous les habitants des capitales, à des degrés morbifiques différents, mais compromettant du plus au moins la santé des générations à naître; car des* forts naissent les forts... Et regardez, tout se précipite à la centralisation, à la formation de grandes et de petites capitales. La vie moderne va du plein air de la vie agricole à la vie concentrée, à la vie assise, à la vie au gaz du charbon de terre, à la vie au gaz des lampes, à la vie nourrie par une alimentation falsifiée, sophistiquée, trompeuse, à tous les renversements des conditions normales de l’être physique... Tenez, vous fumez... Encore un modificateur contrariant l’économie générale de la vitalité par une excitation opiacée... Et pourtant, pour ceci, pour le tabac, je ne sais pas trop; je vois une déperdition du cerveau dans le vide; mais, malgré tout, j’ai peine à croire qu’un abus qui devient une habitude en-
démique ne soit pas une loi providentielle, un antidote dont nous ignorons encore l’action et la raison.,. Enfin, c’est contre les mille révolutions des normes de la vie moderne, contre ses mille empoisonnements, qu’il faut trouver un palliatif, un remède, un contre-poison. La science doit faire face à la nouvelle maladie. Il faut trouver, — cela doit exister, — quelque chose qui fasse équilibre à ce déplacement des lois naturelles de l’hygiène et du mode de la santé humaine.
— Et vous cherchez ce contre-poison, docteur, et vous croyez à l’efficacité de ces eaux ?
— Oui et non. Absolument non. Mais, par-dessus l’introduction du fer dans le sang, elles conduisent aux deux grands remèdes que j’estime les deux seuls remèdes essentiels de l’appauvrissement du sang : la nourriture et l’exercice, c’est-à-dire la récréation et le jeu du sang... Tout est là pour moi.
— Et l’hydrothérapie, docteur?
— Une secousse... rien qu’une secousse, un coup de fouet, et pas autre chose... Maintenant, dans mon système, quelles justes et précises dépenses de mouvement sont prescriptibles? quelle sera la plus grande activité de circulation supportable par ce corps fatigué? quelle dose exacte de principes nutritifs conviendra à un tempérament affaibli? et quel temps faudra-t-il pour l’assimilation? En un mot, dans l’exagération, dans la caricature de mon système, étant donné un trapèze et du jus de viande, ou tout autre réfecteur, réparateur, enrichisseur, combien de mois, seront-ils nécessaires pour qu’un changement, pour qu’un renouvellement s’opère, pour que je fasse de vous un homme qu’une douce chaleur enveloppe de la tête aux pieds, un homme dont l’appétit sonne avec l’heure des repas, un homme enfin en qui une gaieté d’enfant ira et vien Ira de ia cervelle
au cœur? Tout homme bien portant est gai, sachez-îe bien... Quel temps, si vous aimez mieux, pour faire prédominer chez vous la circulation artérielle sur la circulation veineuse?... Ah! il y a là une bien belle recherche pour un charlatan, et, à défaut d’un charlatan, pour un homme de conscience... Et le temps presse, monsieur, il n’y a pas à s’y tromper. Le système nerveux est surmené à l’heure qu’il est comme il ne l’a jamais été. Les appétits de bien-être, les exigences des carrières, les exigences de position, d’argent, de luxe du ménage tel qu’il est constitué, la concurrence illimitée en tout, ont fait la prodigalité de l’effort, de la volonté, de l’intelligence, en un mot, la dépense exagérée des facultés e t des passions humaines. L’activité de chacun, du haut et bas de l’échelle, a été doublée, triplée, quadruplée Tous, nous sommes surexcités... et jusqu’à nos enfant^ dont nous poussons l’esprit, qui bégaye comme on pousse une plante en serre chaude. C’est une circulation fiévreuse de la vie, une irritation, presque une crise, de tout ce qui est la partie délicate et comme immatérielle de notre individu... Allons, bon! voilà que j’ai enfourché mon dada; tant pis pour vous.
— Mais non, docteur, — dit Charles; — vous voyeæ comme je vous écoute; continuez donc, je vous prie... Je n’avais jamais entendu parler médecine ainsi.
— Que j’exagère, soit! Mais prenez tous ceux dont le cerveau est l’ouvrier toujours occupé, sans cesse tendu, de la fortune ou de la célébrité; prenez les banquiers, les hommes d’affaires, les hommes d’État ; prenez les artistes, prenez les hommes de lettres, une classe sur laquelle le vieux Celse appelait déjà de son temps l’attention de la pathologie; dans ce peuple de gens qui vivent presque uniquement la vie par les impressions, les jouissances, les satisfactions, les déceptions, les dé-
faites morales; dans ce monde d’hommes pour quile corps est guenille, quelque chose accroché à leur esprit, et qu’ils traînent; dans cette immense famille, parmi tous ceux-là au dedans desquels se succèdent les coups et les contre-coups des prospérités qui s’élèvent et croulent, des dynasties qui durent dix ans, des succès et des oublis de ce siècle, le siècle des éternités viagères et le plus terrible mangeur d’hommes, de choses, de fortunes, de régimes, de gloires, d’espérances... Savez-vous ce que vous trouverez acclimaté dans ce monde, comme une dyssenterie dans un camp? L’anémie, et, au bout de l’anémie, la phthisie pulmonaire, le cancer à l’estomac, la folie... Encore, ici, vous aurez contre moi beaucoup de mes confrères qui n’admettent que très-difficilement de telles causes comme efficientes. Ils étudieront, ils analyseront avec patience, avec passion, dans des monographies méritoires, toutes les variations de l’influence des excès alcooliques, de l’hérédité, de la misère, des professions insalubres; nulle des actions chimiques et physiques des causes matérielles ne leur échappera. Mais aux causes morales ils perdront pied : ne touchant plus rien, leur scalpel niera. Et pourtant, au delà de l’appareil nerveux, sur la lisière du corps et de l’âme, dans ces limbes, dans ces courants qui vont de l’action d’une chose qui n’a ni un poids ni une quantité spécifiques, de l’action d’une chose morale à la sensation, à l’effet physique produit, quel abîme! mais aussi quel monde à creuser !... Et puis, il ne faudrait pas être seulement médecin : il faudrait être prêtre et médecin, le confesseur non dédoublé, avoir l’aveu entier, sincère, sans réticences, sans réserve... Et l’on pourrait alors faire quelque chose sur cette grosse idée : De l’influence des faits moraux sur les faits physiques dans l'organisme humain ... Qu’est-ce que je vous dis? Je vous
parlais des travaux, de la tension de l’intelligence... La pensée activée, forcée, qu’est-ce? La crémation du sang, un feu qui brûle la charpente et ne vous laisse dans le corps que des charbons... L’huile qui fait aller ces cerveaux-là, c’est la fleur, la fine fleur du nourricier, du sang... Et l’anémie nous gagne, voilà le fait positif. Il y a dégénérescence du type humain. C’est, étendu des familles à l’espèce, le dépérissement des races royales à la fin des dynasties... Vous avez vu au Louvre ces rois d’Espagne... Quelle fatigue d’un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de l’empire romain, dont certains empereurs nous ^montrent une face dont les traits, même dans le bronze, semblent avoir coulé... Mais alors il y avait de la ressource. Quand une société était perdue, épuisée au point de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de barbares qui lui transfusait le jeune sang d’Hercule. Qui sauvera le monde de l’anémie du xixe siècle? Sera-ce dans quelque centaines d’années une invasion d’ouvriers dans la société?...
— Oh! docteur! — dit Marthe, — quelle idée!
— Pardon, madame, je suis paysan et fils d’un paysan. Avec les dix sous par jour que j’avais à Paris pour manger, je n’ai pas eu de quoi apprendre des phrases qui ne choquent pas les femmes. J’aimais mieux, je vous l’avouerai, en donner deux, sur les dix, à mon porteur d’eau pour me réveiller tous les matins à trois heures.
Le médecin s’était levé.
— Restez donc, — docteur, lui dit Charles, et rasseyez-vous... Et comment n’avez-vous pas réussi avec une pareille volonté?
— Comment je n’ai pas réussi? Regardez- moi... Me trouvez-vous la tournure d’un médecin de salon? Non. Eh bien! voilà tout... Mais j’ai encore à aller ce soir à \illantroL Vous savez, à propos, ma barque est à voir.
Fatiguez-vous. Remuez bras et jambes... Évitez seulement, sur la Seine, les matinées et les soirées trop fraîches... Le coffre est bon, et je vous promets encore une fois un sang tout neuf, si vous voulez être un paysan pendant quelques mois. Et surtout pas de travail
— Charles!
— Hein?
— Où irons-nous nous promener, ce soir?
— Aux Quatre-Ghemins, veux-tu?
— Est-ce que tu trouves que c’est si joli, tes Qualre- Chemins?
— Oh!... c’est une promenade... Aimes-tu mieux aller à la ferme Pigaut?
— Où nous avons été avant-hier?
— Oui.
— 11 n’y a pas beaucoup d’environs ici... Qu’est-ce que c’est ce village... là-haut... sais-tu?
— Là?... non... je ne sais pas.
— On y sonne les cloches toute la journée.
— C’est vrai.
— Balance-moi... Ah! pas si fort, méchant... là, comme ça... un peu.. Je trouve que le hamac endort, hein? et toi?
— Moi, ça me berce.
— Tu sais bien, la maison qui nous intriguait... qui a les fenêtres fermées... nous passons toujours devant..* Sophie m’a dit qu’il y demeurait des vieilles demoiselles, d’anciennes nobles... Il est bien midi, maintenant?
— Et passé
— C'est à onze heures le facteur?
— Onze heures... onze heures et demie... Tu attendais quelque chose?
— Oh! j’attendais sans attendre... Qui veux-tu qui m’écrive?... J’aurai une lettre de maman dans deux jours, je pense... Ah! est-ce que tu crois que je trouve rai des laines à Troyes?
— Tu me demandes cela, à moi? Je pense que oui
— Alors ce n’est pas la peine que j’écrive à Paris.
— Tu n’as donc pas emporté ton ouvrage?
— Non, je croyais... j’ai oublié.
— J’ai des livres, si tu veux lire?
— Oui... un autre jour... tiens, demain, fais-moi peir ser à t’en demander.
Le mouvement du hamac allait se ralentissant et mourait. Charles ne pensait pas à parler. Marthe, couchée dans le hamac les deux bras au-dessus de sa tête, regardait en l’air. Au bout de cinq minutes de silence :
— Ah! un nuage... — fît Marthe...
— Pardon, ma pauvre chatte, — dit Charles, — c’est ma faute... tu t’ennuies...
— Moi, je m’ennuie? Pourquoi veux-tu que je m’em nuie?
— Parce que tu es seule... qu’il n’y a point de distraction, que tu n’as personne que moi, une assez triste société, un malade...
— Oh! mon Dieu, la société, ne dirait-on pas... Voyons ! tu sais bien comme je suis. Est-ce que je t’ai jamais tourmenté depuis que je suis mariée pour aller quelque part, en soirée, au bal, dis? Et si tu crois que je croyais aller à un endroit comme Trouville... je n’ai emporté que deux chapeaux, ainsi...
— Mais je ne dis pas cela, ma chère, pour cela..
CHARLES DEMAILLA.
Seulement, comme c’est un vrai trou, j’ai peur, je te le répète, que tu ne t’ennuies... et je me fais des reproches...
— Il faut avant tout te soigner, n’est-ce pas? — dit Marthe d’un ton assez sec.
Au bout de quelques instants, Charles laissa échapper :
— Un temps affreux, aujourd’hui...
— Mais non, mon ami, je ne trouve pas... Vous exagérez...
— Vous ne trouvez pas qu’il fait désagréable, énervant?
— Vous souffrez, voyez-vous, mon ami, ce sont vos nerfs...
De ce jour, Marthe doubla son air d’ennui d’une contradiction continue, persistante, sans trêve, irritante surtout par son ton doucereux, par la patience de son obstination, par son apparente charité, par son affectation de pardon pour l’état de maladie de Charles. C’était une contradiction résignée comme une plainte et qui semblait douce aux opinions de Charles comme une martyre l’est à la mort; une Contradiction angélique, pour ainsi dire, à propos de tout, à propos du goût des eaux de Saint-Sauveur, à propos d’une nuance de fleur, à propos de la qualité d’une viande, à propos de la hauteur d’un arbre, à propos de tout ce qu’ils voyaient, de tout ce qu’ils mangeaient, de tout ce qu’ils buvaient, à propos de tout ce qu’ils faisaient, à propos de tout ce qu’ils pensaient. A la fin, Marthe à bout de prétextes, eu
était venue à des contradictions de grammaire, à , des contestations d'orthographe, et elle tourmentait Charles de paris et de défis sur les difficultés des participes!... Pour un homme malade de la maladie de Charles, ie supplice de cette goutte d’eau toujours égale était admirablement trouvé.
— Marthe, je vous ai loué un piano à Troyes... Vous l’aurez demain dans la matinée... — dit Charles un soir.
— Un piano?... mais, mon ami... je m’en passais très-bien.
— C’est précisément pour que vous ne vous en passiez pas plus longtemps.
Le dialogue tomba. Puis Marthe reprit :
— Nous ne voyons plus le docteur... Cependant... c’était toujours un déjeuner ou un dîner...
— Eh bien ! ma chère, vous voyez qu’il ne venait pas pour cela, puisqu’il ne vient plus.
— Vous pouvez le trouver intéressant... mais pour une femme, vous conviendrez.... il ne parlait que médecine... et de choses affreuses...
— Un médecin qui parle médecine... vous avez raison, ma chère, — dit Charles.
Marthe se renfonça dans son fauteuil, et se mit à faire aller ses doigts entre les deux bras.
— Tenez, ma chère, — dit Charles, — vous avez sur la figure un tel air d’ennui, que... je suis à vos ordres... Quand vous le voudrez, aussitôt que vous le voudrez, nous partirons pour Paris.
— Non, mon ami... Nous ne partirons pas. Je ne veux pas partir. Je resterai ici tout le temps qu’il faudra... Votre santé avant tout, mon ami... C’est un devoir pouï moi... Ah ! j’ai oublié de vous dire : j'ai reçu une lettre de ma mère qui me dit de vous dire bien des choses...
CIIAHLE5 DEMAILLY.
Pauvre mère! nous n’avons jamais été séparés aussi longtemps...
— Vous savez aussi bien que moi que je l’ai laissée parfaitement libre de venir... Il s’est trouvé que la voyage n’entrait pas dans ses arrangements...
— C’est qu’elle craignait de... — Et Marthe sembla hésiter.
— Ah! je vous en prie, j’aime les paroles nettes... Elle craignait quoi?
— Mais de vous gêner, mon ami, tout simplement... Vous prenez tout de suite un ton... Je n’ose plus rien vous dire à présent... Vous interprétez le moindre mot... Vous aurez mal dormi cette nuit... Tu ne te vois pas, mon pauvre cher... Depuis que tu es malade, tu as un caractère...
— C’est que je souffre, Marthe. — Et Charles, qui se crut un moment tous les torts, se leva pour aller chercher son pardon dans un baiser de sa femme.
— Ah! je sais bien... C’est plus fort que toi... Heureusement. mon cher, je commence à m’y faire...
Le mot arrêta Charles, qui reprit un livre. Marthe fit comme lui.
— Devine... — dit Marthe en interrompant sa lecture au bas d’une page, — devine à quelle heure nous nous jommes couchés hier?
— Je ne sais pas... A neuf heures?
— Non... A huit heures et demie.
— Oh!
— J’ai regardé. — Et elle se remit à lire. Un moment après : — Il ne t’a pas ennuyé, ce livre-là? — fit-elle en se tournant vers Charles.
— C’est très-beau, — dit Charles.
— Ah ! — et elle revint au livre; puis le quittant : ■ — Quel jour sommes-nouê?
CHARLES DEMAILLY. ÎSg
— Aujourd’hui?... Samedi.
— Non, le combien?
— Le 14 septembre.
— Nous sommes partis de Paris... Ça fait juste vingt et un jours... — et après un silence, Marthe reprit d’un air de résignation désespérée : — Le temps passe encore.
Charles mit la main sur le bouton de la porte.
— Où allez-vous, mon ami?
— Je vais fumer un cigare dehors.
LXÎ
Le ménage avait trouvé une distraction : c’était la Seine. Sur les midi, ils montaient dans un de ces bateaux plats que les paysages de Jules Dupré montrent sous l’ombre des aunes de la Picardie; et les voilà tous les deux, Jferthe assise à l’avant, penchée sur l’eau, avec son grand chapeau de paille que sa jolie main rabattait sur ses yeux; Charles, debout à i'arrière, faisant effort, se penchant et se relevant sur une longue perche qui poussait sans secousse la marche silencieuse dsa bateau.
Ils passaient, ils glissaient de longues heures ainsi entre les arbres, dont l’ombre au loin, se serrant contre la rive, ouvrait à leur regard et à leur promenade une grande avenue lumineuse où jouait le ciel bleu. Autour d’eux, les moires de L’eau, répétées au fond du fleuve, traînaient dans le courant un réseau tremblant de lumière, dont les mailles de soleil emprisonnaient l’onde, les herbes et les poissons. A cette heure, la Seine rayon-
CftÀAJ^* ,f i Ota TL L Y.
nait éblouissante; l'œil clignotant, le regard perdu dans Fincendie rayé par le sillon de la barque, ne percevaient plus que des éclairs çà et là, les ricochets de feu le long des troncs de saules et des estacades, la ligne de feu qui lignait le bord d’une nacelle, la raie de feu d’un jonc droit dans l’eau. Ils descendaient, ils remontaient, effleurant les sables amassés à fleur d’eau dont les creux gardent une eau dormante et chaude ; ils passaient sur les roseaux ondulant et toujours saluant l’eau, découvrant, au milieu des forêts d’herbes aquatiques, des passages et des sinus mystérieux où l’eau était bleue comme le bleu du linge. Ils passaient sur les verdures qui semblaient revivre dans l’eau, et sur les ombres d’arbres humides et noyées, ravivées et fraîchies, interrompues par l’azur du ciel tombé dans la rivière et se troublant au loin comme une palette brisée. Ils passaient sur des terrains tigrés d’une mousse noire; ils passaient sur de vieux troncs d’arbres, tout blancs, écorcés et polis par le courant, sur les coulées de cristal strié que le fil de l’eau roulait çà et là dans l’eau morte, sur des bancs de plantes à demi submergées, qui, après le passage de la barque, se relevaient et replongeaient dans l’eau avec des mouvements de cygne. Puis soudain le lit du fleuve disparaissait à leurs yeux : le ciel s’étendait sur l’eau ridée comme le sable d’une marée basse, et la barque semblait s’avancer sur un ciel bleu d’où une mer se serait retirée.
— Retourne-toi, — disait Charles, et il montrait à Marthe le chemin parcouru et laissé derrière eux : — là-bas, tout au bout de la rivière, un rideau d’arbres baigné de vapeurs; de chaque côté, rangés ainsi que des coulisses, des arbres s’avançant et se penchant, des arbres épanouis en bouquets et pénétrés de lumière sur les bords; de ce fond jusqu’au bateau, une nappe d’eau
CHARLES DEMA5LLY.
d’un bleu foncé que rompaient de distance en distance des rigoles d’argent qui scintillaient et frétillaient ; puis jusqu’au bateau, le bleu foncé se dégradant en un azur tendre et presque pâle où des milliers de lucioles de feu, semblables à des milliers de piqûres éraillant une glace étamée, tremblaient, sautaient, dansaient et mouraient, ou s’en allaient à la dérive, arrêtées un moment par un jonc qui tremblait au vent...
L’eau chantait. Le murmure frissonnant des arbres où la brise arrachait des feuilles avec un bruit de pluie, courait sur les deux rives. Au loin, de chaque côté du lit de la Seine, sur les deux coteaux roses et comme fleuris de bruyères, la vendange, avec ses cris et sa joie, répondait aux murmurantes harmonies du fleuve. Les vignes riaient. L’horizon bruissait et chantonnait, et, comme un refrain, l’écho apportait à la barque les battements sonnant creux des marteaux sur les futaille ' vides.
Ils allaient, et le fleuve changeait, et la rive. Ils côtoyaient de petites falaises, de petites rampes à pic, veinées de beau sable jaune, qui s’allongeaient toutes droites, et d’où pendaient, mortes, blanchies et desséchées, des herbes chevelues qui faisaient penser à la barbe limoneuse des vieux Fleuves. Puis venaient des masses de verdure claires, légères, transparentes*, dans lesquelles le soleil se répandait ou éclatait, et d’où, à chaque instant, s’élançaient des oiseaux de lapis-lazuli, des martins-pêcheurs, jetant d’une rive à l’autre le pont de leur vol aigu. Ils longeaient encore des haies de rosiers sauvages fleuris de leurs baies de corail, et emmêlant leurs branches épineuses; ou bien d’épaisses lisières de roseaux dressant leurs sabres étincelants frôlaient la barque, que suivaient sur le bord la longue ligne des petits peupliers au feuillage grêle, doré par l’automne,
m CHARLES DEMAILLY.
les aunes aux feuilles luisantes, les saules qui s’argentent au vent.
Le fleuve se resserrait *, et sous les saules enterrés dans les orties et levant leurs grosses têtes noires à fleur de verdure, une demi-nuit profonde et mystérieuse étendait sur le bord de l’eau un tapis d’ombre au delà duquel la gaieté du jour reprenait tout, le pré lumineux, l’arbre doré, le coteau violet de soleil, l’ombre même, qui n’était plus qu’un brouillard.
— Regarde donc... -- disait Marthe, et elle montrait à Charles une entrée de ruisseau noire et profonde comme la bouche de l’urne penchée d’une naïade. Tout le cadre n’en était que lumière, de l’arbre qui se baissait sur le ruisselet, à la petite langue de sable qui essayait de barrer le filet d’eau charriant des bulles d’air sur son lit de cailloux.
Mais Marthe a oublié le ruisseau. Tout à fait penchée elle regarde dans l’eau. Son regard est tout entier à ces milliers de petits poissons, milliers d’épingles noires, qui se sauvent de tous côtés et se battent contre le courant, la queue toujours allant. Il suit la feuille du peuplier, la feuille du saule, qui vont et roulent lentement entre deux eaux, leur ombre allant devant elles au fond de l’eau; ou bien l’araignée d’eau qui patine au milieu des cercles qui vont toujours s’élargissant autour d’elle. Fouillant dans les profondeurs du fleuve, il se perd dans ces vagues fouillis de branchages eide brindilles ensevelis dans une pétrification de boue. Il fixe cette pierre, ou ce fond de verveux dans lequel semble se débattre quelque chose pris dans le filet. Il glisse sur ces lingues chevelures toujours agitées au fil de l’eau ; il s’arrête pensif à ces amas de feuilles jaunes, ou brunes, nu noires, qui semblent des années mortes
mises en tas; il croit voir un petit poisson mort dans cette feuille Blanche...
— Gare un choc! attention!... — erre Charles.
— Maladroit!... Il n’y a pas de mal.
C’est un saule écorché et qui se lève au-dessus de l’eau, droit et blanc comme un os. Le bateau tourne et la nappe d’azur recommence, et le soleil tressaille et remue au milieu comme une colonne torse de feu.
— Viens voir!... Viens donc voir!
Et tous deux, penchés, regardent, comme des enfants, la carafe trouée par un bout que les gamins plongent dans l’eau pour prendre les vérons. Une grande touche de lumière blanche accuse seulement le verre de la carafe. Le bouchon de pomme de terre brille d’une lueur paille, et, dans le son qui s’agite, passent et repassent des fils de vif-argent : ce sont les prisonniers de cette prison de cristal...
Quand Marthe et Charles relèvent la tête, ils croient voir l’illumination d’un jardin de harem, des lampes dans le calice des fleurs : ce sont, éclatants de soleil, les dahlias jaunes et rouges jetés des jardins de la ville et qui flottent. Us sont déjà en face du gros néflier du premier jardin, penché sur la grosse pierre à laver le linge; et voici, devant eux, la ville avec la tour de son église, le toit de zinc des cadolles blanc dans la verdure noire des sapins, les balcons aux barreaux verts qui avancent sur la Seine, les huches à poissons à moitié levées hors de l’eau, les barques avec le reflet qui sautille le long d’elles, ainsi qu’une corde qui frapperait l’eau.
Le bateau tourne. Iis reviennent. L’ombre monte le long des arbres. Les verdures reflétées dans l’eau pâlissent et se passent. Les bancs de joncs flottent dans des vapeurs violettes. Les profondeurs de l’eau verdissent et
prennent des tons sourds. Le long de l’eau, sur l’eau, plus de lumière franche, plus de gaieté, que le haut de quelques joncs lointains, la cime de quelques hauts peupliers encore éclairés, et dont For se mire dans le miroir éteint de la rivière. Au bas d’une ligne de jeunes peupliers détachant leurs tiges blanchâtres sur les tons roses qui montent de la terre, le bateau rase une haie de jeunes saules poussés sur les troncs coupés, et fait eùvoler d’entre leurs basses branches toutes crottées, des bergeronnettes qui partent deux par deux, se poursuivent, et, croisant leur vol, égratignent de leur queue blanche l’eau qui dort. Le recueillement de la nuit commence. Le murmure des peupliers et des saules se tait. Les bruits de l’eau s’assoupissent, tandis qu’au loin, pour tout bruit, sur la route qu’on ne voit plus, l’essieu d’une charrette geint. La colline au-dessus de la ville n’est plus qu’un mur d’un âpre violet contre lequel montent en petite vapeur bleue les fumées des maisons. Le ciel est vert pâle, puis rose, puis il va se dégradant jusqu’au-dessus de la tête de Marthe et de Charles, où il est bleu. Et l’ombre jette sur l’eau un voile plombé où le croissant de la lune laisse tomber une grappe de faucilles d’argent.
Mais la distraction de la promenade sur l’eau fut vite usée. C’était, toujours la même chose, disait Marthe; et elle se remit à s’ennuyer, à s’enfoncer et à se draper dans son ennui avec la mise en scène dont son sexe a le secret. Elle eut des / oses fixes? des rêveries absorbées
des silences, des surdités, de ces surdités impitoyables et parfaitement jouées, où l’oreilie semble s’éveiller en sursaut à la seconde répétition d’une interrogation. Elle se déclarait d’ailleurs très- contente, très-heureuse, trèsgaie même, et se refusait absolument â quitter Saint- Sauveur avant la fin du traitement de Charles.
Charles allait mieux. Il y avait deux jours qu’il avait recommencé à travailler un peu, quand, entrant dans la journée chez Marthe, il la trouva en peignoir.
— Vous ne sortez donc pas aujourd’hui, Marthe? Vos promenades vous faisaient du bien pourtant... cela vous donnait de l’appétit, et vous reveniez rose comme...
— Non... il fait vilain.
— Vilain, aujourd’hui ? avec ce soleil-là ? — Et comme Marthe ne regardait pas et semblait ne pas entendre, Charles fit : — Marthe !
— Pardon, mon ami... Vous disiez?, .
— Je dis qu’il fait beau.
— C’est que, voyez-vous, je suis triste aujourd’hui... triste...
— Qu’avez- vous?
— Oh! il y a des morts!... Cette jeune Anglaise qui venait aux eaux... tu sais... morte!
— Mais, ma chère, je ne vois pas...
- Il paraît quelle a souffert !... une agonie affreuse... Je n’ai pas eu le courage de sortir, vous comprenez?... Et puis, je vous trouvais si mauvaise mine hier au soir... je n’ai pas voulu vous laisser. . .
— Allons! je n’en suis pas là...
— Non, voyez-vous... on ne peut rien vous dire! Je ne sais pas où vous allez chercher vraiment...
Mais Charles était parti.
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