‹ Charles DemaillyChapitre 8 sur 13 · LXII · texte numérisé non relu

LXII

« Saint-Sauveur, 30 septembre.

» Qu’est-ce que ta pièce? m’écrivez-vous, mon cher Chavannes. Vous avez vu dans les journaux qu’on en arle pour la rentrée, et vous me demandez : Est-ce jne comédie de mœurs, un drame de cœur, une conversation dans deux fauteuils? Où cela se passe-t-il? dans quel décor? Les personnages sont-ils bardés de fer ou de drap noir? Est-ce Athènes, ta pièce, ou bien Paris? Et vous me grondez d’être si peu bavard là-dessus avec vous. Ah! mon ami, il s’agit bien de ma pièce ! Je ne sais plus ce qu’elle est, je ne sais pas où elle en est... et qu’il en advienne ce qu’il voudra ! Et cependant je croyais, oui, j’avais trouvé un bon tremplin. Dans un temps où le théâtre n’est plus qu’un daguerréotype plus ou moins réussi, remonter au vrai théâtre, au théâtre d’imagination, d’invraisemblance, à la poésie, à cette chose qui rit, se balance et chante au-dessus des réalités, mettre la scène entre le ciel et la terre, — c’était une idée, mon idée, ma pièce. Vous le savez, j’ai fait de l’observation comme les autres, mais à froid, sans être pris, et comme j’aurais suivi une mode. Mon esprit a d’autres amours, tout ce que blâment les professeurs de logique, les contes de la Fantaisie, les hasards et les aventures de la pensée un pied sur la vie, mais un pied qui vole à la façon du Mercure de Jean de Bologne, — et mon tremplin, mon ami, était le pays du Mercure aérien Comprenez- vous un plus beau cadre pour une œuvre qui veut faire l’impossible vraisemblable, une

meilleure patrie d’un monde imaginaire et vivant, que cette Italie moderne, ce coin de terre où s’est réfugié le roman? L’Italie du xixe siècle, ah! mon cher... des danseuses qui font avec leurs pointes de l’opposition à la politique régnante; — des couples d’amoureux qui, après dix ans d’amour, se retirent à la campagne pour être plus à eux-mêmes; — des conseils de ministres pour décider si l’héritier présomptif doit faire gras un vendredi chez l’ambassadeur d’Angleterre ; — des brigands qui prennent une salle de spectacle pleine, et vendent leurs charges; — * des princesses d’un million de rentes qui supplient à genoux un ténor de les épouser;

— les derniers collants abricot aux jambes des barytons;

— un carnaval qui est une institution sociale ; — des stenlerello qui cachent la liberté de la presse sous la souquenille de Paillasse; — des impératrices tombées d’un royaume à une préfecture; — des rois retirés; — des rentiers de cinq mille livres de rentes qui ont équipage sans faire de dettes; — des sociétés de secours très-sérieuses pour les femmes en péril de leur honneur; — des portes de bronze qui s’écroulent sur les reins des princes grecs amoureux; — des femmes blondes qui semblent descendues des tableaux de Benozzo Gozzoli; — l’espérance et la loterie en permanence... On ferait un volume de litanies pareilles, et j'en avais fait ma pièce : riJt enchanté...

d Mais une pièce, ma pièce, qu’est-ce que c’est auprès de ma vie, auprès de mon bonheur!... Ah ! tenez, mon ami, laissons cela. Je suis malheureux, bien malheureux, plus malheureux peut-être qu’un autre; car, chez moi, il n’y a ni colère, ni dépit, ni même irritation. Je ne suis plus un mari, je suis un public : je juge. J’analyse ma femme froidement, aussi froidement que la femme d’un autre. Je la regarde, je la vois comme si

j’avais devant les yeux la coupe morale de son être. Ma te mine n’a pas de cœur, pas un brin... Très-bien, mon Dieu ! le cœur dans la vie n’est pas d’un usage si journalier... Ce n’est pas, absolument parlant, un meuble de ménage. On vit très-parfaitement avec des gens sans cœur; j’en connais de charmants dont l’intimité est trèsagréable. Je croyais que c’était un sens de la femme : il n’y en a pas de trace dans la mienne, voilà tout; et ce serait peu de chose... mais ma femme est bête, mon cher ami. Encore si c’était cette franche bêtise sans prétention de la femme inférieure, cette bonne bêtise naturelle à laquelle tant de gens d’intelligence ont accouplé leur vie... Hélas! non, ce n’est pas cela: c’est une bêtise contente d’elle-même, une bêtise coquette, maniérée, qui se travaille et fait des grâces, que vous dire? une bêtise endimanchée. Son esprit est un rendez-vous de banalités, de pensées communes et publiques, de superstitions bourgeoises, d’idées qu’on pourrait dire surmoulées, de préjugés épidémiques, cette terrible sottise enfin, la plus impatientante de toutes, la sottise éduquée et façonnée, l’ignorance acquise. Par exemple, elle ne croira pas que Louis XVIII a demandé la tête des chevaux café-au-lait du sacre de Napoléon, avant de revenir en France, ni que tous les chiffonniers meurent avec cinquante mille francs en or dans leur paillasse, ni qu’une comète annonce la fin du monde; elle ne croira pas aux tireurs de cartes; mais elle croira aux journaux, elle croira à ce qui est imprimé ; elle croira au génie d’un homme qui fait des annonces, à l’esprit d’un autre qui a des amis; elle croira qu’il n’y a que les gens riches pour avoir du goût et de belles choses; elle croira que sous Louis XV les officiers français n’étaient pas braves; que Louis-Philippe a fait passer des millions en Améririque; que jamais on n’a fait aussi bien les meubles de

Boule que maintenant... Elle aura des adjectifs qu’elle mettra à tout, des épithètes toutes faites, comme la sauce brune et la sauce blanche des restaurants, et dont elle usera à satiété. Avec cela, un air insolent de tout comprendre, sous lequel on sent qu’il n’y a rien, rien que ce qu’il y a dans une tête de linotte; et si vous la poussez un peu, aussitôt des susceptibilités, une femme armée et en défense qui craint toujours une allusion ou une leçon dans votre parole; des entêtements d’amourpropre froids, mais ulcérés, qui s’opiniâtrent à mesure que vous lui démontrez qu’une chose n’est pas, ou n’est pas comme elle croit qu’elle est. Et vous avez beau mettre à cela toutes les mitaines possibles, lui dire qu’elle a tort en lui demandant mille pardons d’avoir raison, prendre un langage de courtisan qui ménage sa vanité jusqu’à la caresser... rien n’y fait, et c’est toujours la même scène : un ton pincé, une petite voix sèche : - — C’est bien; je n’ai pas votre intelligence... — - Puis une plaidoirie de mauvaise foi dans le faux, à côté de la question; et, si vous répondez, une pose opprimée, le silence de la femme auquel 1a, femme sait si bien faire dire : Vous êtes un monstre!... un monstre, car vous avez voulu l’humilier, non point l’éclairer, la conseiller, la faire revenir d’une erreur, — elle ne l’admet point, — mais vous donner le plaisir de lui faire une honte.

» Vous savez, mon ami, l’horreur qu’a tout homme, dont le cœur et l’esprit sont un tant soit peu bien plantés, pour les sentiments serinés et les phrases stéréotypées. Eh bien, ma femme dira, que sais-je? elle dira d’un mauvais vaudeville : Il y a du cœur et de la jeunesse dans cette œuvre... ; d’un tableau : Cela a du style... Elle aura ces mots, ces phrases de fabrique qui traînent dans le feuilleton, le livre, la pièce. Et pensez que, s’il

y a des gens blasés là-dessus, c’est nous qui écrivons! A la longue, c’est une chanterelle qui exaspère. Je n’ai pu m’empêcher de lui dire un jour, j’étais à bout de patience : Tu as lu cela... Comprenez-vous, mon ami? des redites, rien que des redites, un rôle, rien qui soit d’elle, rien qui soit l’individualité de son cœur et de son intelligence! Peut-être me traiterez-vous de lunatique; vous me direz que je creuse mon supplice et que je m’y enfonce. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait, et j’aimerais mieux cent fois que ce tirage usé des façons de dire et des façons de penser qui circulent, la langue d’une grosse paysanne, une pensée à la grâce de Dieu, crue et brute, mais sincère et personnelle.

» Mais non, mon ami, je n’invente rien; je n’exagère rien. Je ne suis point un malade qui se crée des visions et des tourments. Le fond de ma femme est tel que je vous le dis. Vous lui voyez des grimaces, des mines, des comédies de délicatesse, des prétentions à être difficile, dégoûtée : elle ne sentira ni un poisson qui n’est plus de la première fraîcheur, ni un œuf qui n’a plus son lait, ni du beurre qui a trois jours : c’est un rien cela, et c’est toute ma femme. Elle vous semblera dans le nuage, perdue dans un rêve bleu; mais moi, je sais où elle est, et dans quel problème de prose elle est plongée : elle pense à rogner de cinquante centimes l’anse du panier de la cuisinière, ou à casser sa tirelire pour s’acheter un chiffon que n’a pas une de ses amies... On ne lui plaira pas par une belle âme montrée sur une bonne et loyale figure, pas même par une reconnaissance à voix haute de sa beauté, mais par une petite cour humble, mieux qu’une cour, des courbettes, l’adulation misérable d’un portier qui ferait la cour à une duchesse. Ma femme est une de ces natures de femme qui ne se trouvent à l’aise qu’avec des inférieurs. Elle a

des apitoiements, des larmes presque, pour les douleurs imaginaires du théâtre, les suicides racontés dans les faits divers, les paquebots qui éclatent sur les lacs d’Amérique; mais pour ce qui l’entoure, pour les gens de chair et d’os associés à sa vie, elle a des duretés, des sécheresses, des inflexibilités que je ne peux dire, des commandements terribles qui font tomber les assiettes des mains des domestiques; chez elle, nul souci de leur souffrance, nulle part faite à leur humanité; après une réprimande, rien qui sente l’âme tendre de la femme, jamais cette parole, ce pardon avec lequel elle rattache ce qu’elle a délié... Une occupation d’elle-même continue et que rien ne peut distraire; et en même temps un ennui qui a besoin du stimulant d’une gaieté ou plutôt d’une bouffonnerie dont elle s’amuse comme d’un joujou bruyant; un esprit qu’allèchent la grossièreté et îa cruauté d’une plaisanterie, qui rira du ridicule des difformités ou du comique d’une grande douleur... Et toujours dans te faux, remarquez cela, mon ami! Vous parle-t-elle, vous encourage-t-elle, vous caresse-t-elle, vous console-t-elle? G est toujours dans une note fausse, aussi fausse que ce piano d’un de mes amis, si incurablement faux, qu’il a fini par y mettre des poissons rouges... Et puis, pas une foi, pas une croyance dans tant de crédulités ! Je ne suis pas Mahomet : je ne lui demande pas de croire à moi; mais son art au moins... Son art, mon ami! elle l’exerce comme une jolie femme, rien de plus. La musique? elle joue du piano, — et c’est tout. Rien qui la remue, qui la touche, qui l’émeuve, qui l’attendrisse, qui désarme seulement son caractère. La voici ici, à la campagne; elle voit cela comme elle verrait un musée de paysages : elle regarde comme on bâille. Vous savez pourtant, mon ami, que je ne suis pas bien exigeant sur cet article-îà; je ne professe pas un

bien grand enthousiasme pour la nature ; mais, que diable! elle est femme, elle!

» Elle est là à côté de moi. Je la vois d’ici, par la porte entr’ouverte, dans le salon, assise, avec un livre, devant la glace, à chaque page regardant dans la glace, étouffant à demi un bâillement, revenant au livre. .c C’est bien cette même femme, ce sont bien ces mêmes yeux bleus si doux, cette bouche si petite, cette figure d’enfant; je vais rentrer dans le salon : ce front sera de marbre, cette bouche se fermera, ces yeux deviendront inflexibles, toute sa figure ne sera plus qu’un nuage, sa physionomie, un silence et une menace; elle s’enveloppera des pieds à la tête d’une froideur pire que la colère, d’un ressentiment sourd, d’un certain petit désespoir ennuyé, et par-dessus tout d’un air si malheureux, qu’il n’y a statue, peinture ou phrase au monde qui pourraient en donner l’idée! Les femmes, qui n’ont pas, comme l’homme, la vie, les ambitions, la carrière, les batailles du dehors pour rayonner et se déployer, toutes les femmes ont besoin, je le sais, d’une certaine issue, d’une certaine dépense de leur activité bataillante et nerveuse. C’est ce qui explique et excuse l’âpre plaisir qu’elles prennent aux souffrances de celui qu’elles aiment, à leurs souffrances propres, aux larmes mêmes dont elles sortent renouvelées et rendues à leurs bons instincts, à la santé de leur cœur. Mais celle-ci, mon cher ami, passe son sexe en cela. Elle a du génie, véritablement du génie, pour imaginer, engager, et pousser à fond ces terribles duels d’intérieur où l’on se bat avec des épingles empoisonnées. Elle a surtout après la lutte ces silences dont je vous parlais, .silences, non de la bouche seulement, mais du regard et de tout le corps, ces résignations de victime... Non : il faudrait une patience qui n’est pas de l’homme pour y tenir! Le sang finit par

vous bouillonner, il faut sortir, se sauver... Je suis chez moi. Je ne l’ai plus là. Elle vient, sous un prétexte Je l’ai entendue venir, à son pas, à un bruit de pleurs étouffés. Elle tourne autour de moi. Ce sera quelque chose qu’elle a laissé dans ma chambre et qu’elle cherche longuement en fouillant, en furetant, avec des mouvements désolés dont chacun est un gémissement et lui reproche... A la fin, lassé, vaincu par cette len>* torture, il m’échappera un : « Mon Dieu, qu’avez-vous? » qu’elle guettait à la dérobée sur mes lèvres , qu'elle attendait pour répondre un : « Je n’ai rien... », un de ces mots dont rien ne peut donner la note, et que ma femme sait dire comme une femme... Oh! ce : « Je n’ai rien!...»

» Le plus triste est que ma tête en souffre. Je ne puis rienfairede bon. Je crois que mon cerveau se dérange... Et que sera l’avenir? Il ne me reste plus la moindre illusion. Elle ne m’aime plus. M’a-t-elle jamais aimé seulement? Au commencement, ç’a été tout simplement le contentement d’être affranchie de sa mère, la reconnaissance d’une vie large et heureuse, d’une très-humble adoration de sa beauté. Elle n’en aime pas un autre... Au reste, mon ami, maintenant... Pour moi, l’adultère existe du jour où la femme ne vous aime plus. Aimerat-elle? je n’en sais rien. Il lui faudrait trouver un brave garçon à ses ordres, à l’heure de ses caprices, qu’elle ferait tourner comme un moulin à vent, et qui passerait sa vie à lui chanter la romance à madame, les deux genoux sur le coussin de Chérubin. Après cela, elle a la vanité d’être une femme honnête dans son monde, une vertu montrée aux lorgnettes... Peu m’importe! Oh! c’est bien fini... 11 y a trois ou quatre jours, il y avait dans notre ménage une espèce d’embellie; nous étions à caresser l’enfant de la fermière d’ici, qui nous apporte

CHARLES DEMAI LLY,

des œufs et des poulets, et pendant qu’il jouait sur nos genoux je pensais à un livre à faire : V Enfant I — un beau livre qui peindrait la naissance de lame dans l’enfant, le premier jour de son intelligence, la formation de la conscience, un livre appuyé sur une observation minutieuse, détaillée, haute et poétique, jour à jour et type à type, de l’homme qui s’éveille et commence... Ma femme, la pauvre chère âme, se trompa à mes caresses et à mes pensées; des enfants, je n’en veux plus maintenant! — « Mais, Charles, me dit-elle, il nous faudrait une nourrice..,, et nous ne pourrions pas garder la femme de chambre... »

» Oui, il ne me reste que le travail, et je travaille mal. Enfin, grâce à Rémonville, je vais avoir ma pièce à la rentrée. Cela me sortira peut-être de moi-même. Vous savez ce que je vous ai demandé. Vous ne me refuserez pas. Il serait bien dur de n’avoir pas ce soir-là quelqu’un qui m’aime depuis mon enfance pour enterrer la pièce ou embrasser l’auteur.

Quand Charles eut plié cette lettre, quand il réfléchit à ce qu’il confiait à un autre, il eut quelque chose du remords d’un homme qui livre une femme; et, la laissant sans la cacheter, il entra dans le petit salon. Marthe était allée se jeter sur le hamac, dans l’allée. Charles en approchant d’elle lui vit ce regard qu’il avait tant aimé, ce regard qui allongeait dans son œil rapetissé une flamme tendre et un sourire mourant, — ce regard à elle! Et troublé, puisant à ce regard les souvenirs et les oublis, il y fondait délicieusement le sien, quand Marthe lui dit : - - Tu crois que ce n’est que pour toi, ces veux-là?... Tiens! je les fais aussi bien à ces petits cailloux qui sont ià...

CHARLES DEMAÏLi

Il arriva à quelques jours de là que’ la ville de Troyes inaugura la statue d’un de ses grands hommes : le sculpteur Girardon. L’inauguration fut, comme il arrive, l’occasion d’une fête, le prétexte de courses de chevaux, d’un concert, d’un bal, d’un banquet, d’une exposition de tableaux, d’une étude biographique sur Girardon avec portrait et fac-similé , et de trois discours où Troyes fut appelée aima parens pour avoir donné le jour au pape Urbain IV, à Juvénal des Ursins, à Passerat, aux deux Pithou, à Grosley, à Mathieu Molé et à Mignard. Troyes profita aussi de cette inauguration pour montrer « à la capitale » ses églises, son clocher de Saint-Pierre, ses musés, ses maisons de bois, ses charcutiers, sa promenade du Mail : Paris fut invité par affiches, et la presse parisienne par lettres.

Charles se décida à mener Marthe à ces fêtes. Marthe se fit prier, puis accepta. Arrivés à Troyes, comme ils tournaient une rue pour gagner la place Girardon, ils tombèrent sur une bande qui, le nez en l’air, explorait la ville avec les étonnements et les exclamations de navigateurs qui découvrent un nouveau morceau de la carte du monde : c’était le Scandale en quatre personnes, Montbaillard, Mollandeux, Couturat et Nachette, « qui avaient cru devoir, selon le mot crié dans les rues par Montbaillard, répondre à la gracieuse invitation de la Champagne y> Les ressentiments sont oubliés, ils tombent entre des Parisiens qui se retrouvent à autant de kilomètres de Paris. Ainsi les voyageurs, les exilés, embrassent la patrie dans le compatriote qu’ils rencontrent,

306 CHAKLES DEMAILLY.

Peut-être passé la barrière n’y a-t-il plus d’ennemis littéraires. Nachette tendit la main à Charles, qui la serra franchement et sans rancune. Montbaillard entonna un chœur, et Couturat présenta Mollandeux à un monsieur qui passait comme un petit-fils de Girardon. On rit, on causa; Marthe était gaie, Charles s’amusait; Montbaillard étourdissait Troyes, Couturat voulait tirer des feux d’artifice, Mollandeux saluait les sapeurs-pompiers. On marcha, on se promena, on mangea, on but, on passa toute la journée ensemble. On fit le tour de la statue, du maire et du Mail. Comme Charles allait partir : — Nous irons vous voir, — lui dirent les rédacteurs du Scandale.

— Oui, — dit Montbaillard : — où demeurez- vous? Sous les bambous?

— A Saint-Sauveur.

— Ça me va... J’ai justement une affaire à emmancher avec le directeur des eaux...

— Eh bien, — dit Charles, — venez donc déjeuner chez moi. Après déjeuner, vous irez à vos affaires, et vous reviendrez dîner... Est-ce arrangé?

— Au fait, c’est une idée, — dit Montbaillard, — hein? vous autres? oui?... Eh bien! oui.

On prit jour, et l’on se quitta avec la cordialité d’amis de collège qui ne s’empruntent pas d’argent.

Trois jours après, sur les neuf heures du matin, la bande arrivait au château. Montbaillard en manches de chemise, son paletot sur le bras, et son chapeau en l’air au bout de sa canne, ouvrait la marche en chantant d’une voix de tonnerre enroué :

Et l’on verra le bourgeois éclairé,

Donner sa fille au forçat libéré J Au forçat., au forçat libéré!

Il était suivi de Nachette et de Couturat. Puis venait Mollandeux en traînard, et s’attardant à cueillir des lé» zards sur les murs.

— Personne ! — fitMontbaillard. — Sonnons du cor.., Y êtes-vous? et ferme, en chœur, mes e'nfants...

Donner sa fille

Une!... deux!

Donner sa fille au forçat libéré !

Au forçat...

— ... Libéré! — cria Charles en ouvrant la porte. — Vous vous êtes donc levés au petit jour... à huit heures? C’est qu’on se lève après le soleil ici... Vous devez avoir faim ?

Mollandeux disparut.

— Bigre ! — dit Montbaillard en entrant dans le salon, — vous avez un fort bel appartement, et élevé... c’est comme si on entrait dans un livre de M. Cousin !

Marthe dc^cp«dit. Elle s’excusa auprès de ses hôtes d’être une maîtresse de maison si peu matinale, et demanda la permission d’aller voir à la cuisine où le déjeuner en était. Mais à ce moment Mollandeux reparut, et ce fut un immense éclat de rire : il s'était fait un bonnet de cotw* d’une serviette; un tablier d’une autre serviette; on eût dit ce gibelottier qu’lsabey a posé sur la porte de la fameuse chanson de l’Ecu de France.

— Voici la situation, — dit-il gravement. — La cuisinière a le physique d’une femme inexacte... Elle regarde le déjeuner comme une question d’avenir... Madame, donnez-leur des serviettes à tous! Rappelons-nous, messieurs, cette parole encourageante du maître : « On

CHARLES DEMAILLA

devient cuisinier... » et que les hommes de bonne volonté me suivent!

— Tous ! tous! — cria la bande avec l’ensemble et l’intonation d’un public des boulevards qui rappelle les acteurs après un drame.

Au bout de cinq minutes, tous marmitonnaient à l’envi. Au milieu de sa cuisine envahie, la cuisinière avait pris le parti de rire. Mollandeux plumait très-proprement des perdreaux. Nachette allumait le fourneau. Couturat avait l’intention de faire une sauce d’ordre composite. Montbaillard, sa montre à la main, tâtait le pouls à des œufs frais dont il avait pris la cuisson sous sa responsabilité. Charles lui-même paraissait s’occuper à quelque chose : il regardait une poêle.

— Allons donc! mon cher, — lui disait Couturat, — c’est honteux... manque quelque chose au moins!

— Chut! — répondit Charles d’un air recueilli, — je vais peut-être faire une omelette!

— Eh bien! et moi? — fit Marthe — qui avait relevé la jupe de sa robe avec des épingles, — ^>ï-ee que vous croyez que je vais rester à vous regarder?

— Ah ! c’est vrai, — dit Montbaillard, — il faut que la dame travaille.

— Il faut que la dame travaille, — répéta Mollandeux en soufflant sur la poitrine déplumée de son troisième .perdreau. — Elle pèlera les pêches pour les beignets. J’ai dit.

— Ah ! oui, fit Marthe en tirant de sa poche un petit couteau à lame d’argent.

En dépit des cuisiniers, on finit par déjeuner. Le déjeuner fut très-gai. L’entrain de la matinée s’y épanouit. Il fut plein de mots, de saillies et de rires.

— Mes enfants, — dit Montbaillard au dessert, — je vous apprendrai que le Scandale va comme papa et ma-

HARLES DEMATLLY.

man... Nous avons fait ce mois-ci un argent fou... c’està-dire que si ça continue, je vais louer l’Odéon pour y mettre mes bureaux d’abonnement! on y jouera la Recette, pièce à tiroirs, tous les soirs!... Voilà le Scandale calé, à présent... et ils peuvent en faire des journaux!... Brindu en fait un, le petit Camille aussi.... Moi, je ne demande pas mieux qu’ils gagnent tous de l’argent... Qu’est-ce queçamefait?Enattendant, nousavons été obligés de faire cette fois-ci deux tirages du numéro... Et puis, s’ils m’embêtent, savez-vous ce que je fais? Je parais deux fois par semaine... et nous verrons bien. Au fait, est-ce que vous revenez ici l’an prochain, Demailly?

— J’espère bien que non, — - dit Charles, — j’irai bien, l’an prochain.

— C’est que j’aurais été votre voisin... Ah! mon Dieu, oui... ce n’est pas fait, mais je suis en marché... un petit pavillon à deux lieues d’ici... Il m’a plu, ce bazar. J’ai assez tongtemps regardé mûrir des abonnés... J’ai unè envie de campagne... tous les goûts sont dans la nature... et puis la propriété, c’est le sol!... J’apprivoiserai quelque chose... Je suis capable de devenir maire, on ne sait pas... Tu as vu la maison, toi, Mollandeux, et le jardin, c’est gentil, hein? — dit Montbaillard pour enfoncer un aiguillon dans les ambitions secrètes de Mollandeux. — - De quoi s’asseoir, mes enfants! cinq arpents!... La campagne! ça me fera vivre huit jours de plus, vous verrez; et si un jour, un gaillard de la force de Nachette ou de Couturat trouve des fonds, je lâche toute la boutique du journal, je me lave les mains, et je me marie, pour faire un cent de piquet après dîner!

— Si nous prenions le café dehors, — dit Marthe, — dans l’allée des marronniers?

— Ah! madame, — dit Mollandeux, — voilà une idée dont on baiserait les mains!

— Qu’est-ce qu’on fait? — dit Châties. — - Voulezvous que je vous mène aux eaux?

— Moi, — dit Montbaillard, — certainement. Il y a une affaire... Est-ce qu’elles existent, d’abord, les eaux?

— Parole d’honneur! — dit Charles.

— Et qu’est-ce qui les fait? Le médecin? Je suis sur que ce farceur-là met des clous dans une fontaine... C’est comme Vichy, où on met des pastilles de Vichy dans des sources, tout bonnement... Qu’est-ce qui vient?

— Oh! il fait trop chaud, — dit Marthe. — Moi, je reste.

— Il ne me semble pas d’extrêmement bonne compagnie d’abandonner madame... et je vous abandonne, — dit Mollandeux.

Charles, Montbaillard, Nachette et Couturat ne revinrent que pour le dîner. De l’établissement des eaux, ils avaient été faire une grande promenade sur la Seine. On dîna. Le dîner fut moins gai que le déjeuner. On parla moins, on but plus, et l’on finit par tourner à la tendresse.

En sortant de table, Nachette prit Charles sous le bras, l’entraîna dans le parc, et, avec une effusion de mots, de gestes et de cœur qui toucha Charles, lui dit le regret de l’avoir attaqué.

— Mais que veux-tu? — reprit-il, — j’ai une vie d’enfer... Tu n’as pas l’idée de ce que j’ai à souffrir matériellement et tous les jours... On me jette au nez que je gagne quelques sous... Je loge au cinquième, je dîne à quarante sous, je fume des cigares à un sou... Qu’est-ce que tu veux que je fasse? Il faut que j’aille aux premières, et que je sois propre... je ne peux pas toujours être crotté... c’est le tailleur, les voitures... des dépenses nécessaires dans ma position... Il faut que je paye un dîner pour ne pas manquer une affaire... et

tout file ! Ma copie ,., elle m’a servi à faire des dettes, ma copie, et voilà tout. Je comptais sur une pièce qui me rapporterait une trentaine de mille I: mes... i! ne faut qu’un hasard, qu’un succès... Ma pièce? elle dort, mon cher... elle a traîné partout... aucun directeur n’a voulu risquer de me jouer... Il y a des choses qui vous prennent à la gorge... et que tu ne sais pas, toi. Entre en littérature avec dix mille francs de dettes, et tu verras!... les petits que ça fera! et comme ça repousse!... J’ai cru en sortir dix fois : on n’en sort pas!... Je les ai arrosés, je les ai payés, je les dois toujours!... Les arrangements, les renouvellements, est-ce que je sais! tout le diable et son train... qui vous pompent, qui vous sucent... et votre dette qui marche!... Et puis demain, quoi? Demain, ça sera comme aujourd’hui. Rien ne peut me sauver, mon cher, que des choses impossibles... on n’en fera pas exprès pour moi, n’est-ce pas?... Montbai llard ne veut plus me fane d’avances... Tiens! Charles, j’ai l’idée que ça n'ira pas longtemps ainsi. Et comme je crois te faire mes adieux, je te fais mes excuses...

Il y avait un accent si vrai, une douleur si âpre, quelque chose de si étouffé et de si navré dans cette voix, que Charles fut apitoyé.

— Voyons, mon cher, — dit-il à Nachette, — que diable! des dettes! des dettes! ce n’est que de l’argent...

1 ne fau t pas que tu t’en ailles comme cela. Rien ne te rappelle à Paris... Change un peu d’air. Reste ici quelques jours. Nous chercherons ensemble quelque chose... Voyons, reste...

Nachette fit quelques difficultés.

— Nachette, mon fils! — cria Montbaillard, — qu’estce que tu fais? Viens- tu? Nous avons une bonne heure de marche.

CHAULES DEM

— 11 reste avec nous quelques ;a copie d’ici, — dit Charles.

On reconduisit les Parisiens je

— Bah ! — dit Gouturat qui se rapprocha de Nachetle, — tu veux donc?... Ce pauvre Charles!... Mais tu sais, je te préviens, tu n’as pas de chances : on t’appelle le vilain singe ...

— Je le sais. Mollandeux a déjà eu la bonté de me

le dire.

— Pourquoi restes- tu, alors?

— Pourquoi? — reprit Nachette.

Et il ne répondit pas.

Nachette resta huit jours à Saint-Sauveur. Il fut charmant pendant tout ce temps. On eût dit que cette hospitalité, comme une bonne fée, l’avait dépouillé de cette rudesse et de cette brutalité de formes qui lui avaient d’abord valu l’hostilité de Marthe. Il ne montra ni une j susceptibilité, ni un nuage d’humeur. 11 fut enfant, il fut bon enfant, plein de folies, et toujours en train de faire rire le ménage. Il n’était occupé qu’à distraire Charles de son mal, et Marthe de la campagne. Il les faisait veiller le soir, il les réveillait le matin ; il les îorçait à se promener, à visiter les- environs; il montait de grandes courses qu’il égayait tout le long du chemin. Mais c’était aux eaux qu’il se surpassait : un comique eût envié les grimaces avec lesquelles il e.n avalait un verre, et l’on eût défrayé trois pochades de carnaval avec les charges j qu’il faisait à i’houîme préposé à la distribution des verres d’eau de la source*. Il ne l’appelait que <l mon

neveu, » et lui racontait l’affaire Fualdès, mélangée avec le Chapeau de paille d'Italie, ce qui compliquait et embrouillait encore un peu le rôle de madame Manson.

'Bref, Nachette amusa Marthe, il désarma Charles, et, dans la bonne poignée de main qu’il reçut d’eux quand il partit, Nachette emporta le droit de les revoir à Paris.

Nachette parti, la campagne sembla à Marthe vide de bruit, de mouvement et de vie, comme une maison que vient de quitter un collégien, et Marthe retomba plus profondément dans l’ennui. Elle prit en horreur toute activité, elle se refusa à toute promenade, et, se disant malade, tout en refusant de voir le médecin, elle passa ses journées couchée sur le divan, ne dérangeant le sommeil de son corps et de son âme que pour écrire des lettre? de quatre pages à sa mère. Et il fallait des batailles et des luttes vives pour que Charles parvînt à la décider à aller faire un tour dans le joli jardin des eaux.

LXVf

Montbaillard avait abonné le salon des eaux au Scandale. Voyant Marthe rire en lisant le numéro qui venait d’arriver, Charles le prit et lut :

Page 1