‹ Charles DemaillyChapitre 9 sur 13 · UNE INGÉNUE EN PUISSANCE D’UN NÉVROPATHE · texte numérisé non relu

UNE INGÉNUE EN PUISSANCE D’UN NÉVROPATHE

HISTOIRE d’AUJOURD’HÜÏ

Il n’y a plus qu’un Grand Turc en Europe : c’est le

public.

314 CHAKIES DEMAILLY.

Il n’y a plus que le public qui ait un sérail.

Le sérail du public est un sérail idéal, je me hâte de le dire; mai^quel sérail, que ce sérail idéal! — Toutes les femmes de Corneille, de Molière, de Racine, de Shakspeare, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, de M. Scribe et de M. Siraudin! celles-ci qui viennent de la Circassie de la tragédie, celles-là arrachées toutes jeunes au sein de la comédie; des femmes en prose et des femmes en vers; des brunes, des blondes, — et tous les talents d’agrément qu’on peut désirer! Il y a des danseuses de corde et des saltatrices gaditanes! Il y a des déclamatrices, il y a des grandes coquettes ! Il y en a qui arrachent les larmes, — sans douleur! et d’autres à qui M. Samson a appris le grand art de sourire naturellement! Et d’autres qui pincent le couplet cascaret! et d’autres qui semblent ouvrir une cage quand elles ouvrent la bouche, et lâcher des rossignols dans le lustre! Il y a des jolies femmes! Mais ce n’est encore rien; il y a même des ingénues !

Quand une des sultanes du Grand Turc lui était infidèle, le Grand Turc la priait de se coudre dans un sac et de se jeter dans le Bosphore : le Grand Turc se vengeait lui-même.

Quand une des favorites du public le trompe devant M. le maire, quand une actrice se marie, — c’est Dieu

qui nous venge!

La scène représente une salle à manger d’un château Louis XIII, — comme dans les romans de George Sand. — Un jeune homme et une jeune femme sont à table. La jeune femme semble une charmante jeune fille. Le jeune homme a la face cyanosée , de fortes pattes d’oie, deux grands plis aux coins de la bouche. — La jeune femme se verse de l’eau, et ne remet pas le bouchon sur la carafe.

le jeune homme. — Rosalba ! le bouchon!

LA JEUNE FEMME, doucement' — Quoi, m Oïl a«li î

le jeune homme. — Le bouchon !

la jeune femme, doucement. — Ah! le bouchon... Ne vous irritez pas... le voilà, mon ami. (Elle le remet.

Un silence. — Jeu des mâchoires du jeune homme. — La jeune femme se reverse de l’eau et oublie de remettre le bouchon.

le jeune homme. — Le bouchon, Rosalba ! les bouchons sont faits pour boucher les carafes!

la jeune femme, doucement. — Oh ! que je suis étourdie... j’avais oublié...

le jeune homme, exaspéré. — Le bouchon!. . le bouchon ! tout de suite ! Ne savez-vous pas que je suis névropathe, névropathe... pat he l

Et il manque de tomber dans une attaque de nerfs

La scène représente une vieille charmille, — comme dans les romans d’Octave Feuillet. — La jeune femme est couchée dans un hamac. Le jeune homme est assis sur un banc. Un autre jeune homme raconte la dernière heure d’un poitrinaire et la nécropsie d’un phthisique.

le jeune homme. — Quest- ce que cela sent ici, mon

la jeune femmu, doucement. — ■ Mais cela ne sent rien, mon ami.

le jeune homme. — Vous avez fait vœu de me faire mourir avec vos odeurs !

la jeune femme, doucement. — Mais, mon ami, vous savez que je ne me sers absolument que d’iris pour mon linge, depuis que...

le jeune homme. — Mais, mon Dieu ! qu’est-ce que cela sent donc?... Ah! le jasmin, le jasmin!... Donnezmoi votre tête!

LA JEUNE FEMME, doucement. — Mais...

le jeune homme. — Donnez-moi votre tête!... le jasmin, madame, le jasmin!

la jeune femme, doucement. — Mais, mon ami, je ne puis cependant pas ne pas mettre de pommade...

le jeune homme, exaspéré. - — Ne savez-vous pas que je suis névropathe? mais névropathe!... ne suis-je pas assez névropathe , dites, docteur?

Et il manque de tomber dans une attaque de nerfs.

La scène représente un omnibus, — comme dans les romans d’Henri Monnier. — C’est l’omnibus qui transporte de la ville de Troyes aux eaux de Saint-Sauveur les malades anémiques II y a d’affreux enfants soufflés et gonflés comme des ballons. La femme qui est en face Rosalba est une petite femme toute ratatinée, blanche comme la cire, les yeux vitreux, avec deux petites dents qui mordent par-dessus la lèvre, la tête d’une momie qu’on démaillotte.

le jeune homme. — Rosalba, vous avez un regard en dessous. Pourquoi regardez-vous en dessous?

la jeune femme, doucement. e — Mon ami, la vue de cette femme me fait mal... cela me lait vraiment mal!

le jeune homme. — C’est me dire que je vous répugne.

LA JEUNE FEMME, doucement. — Oh! IKlOn ami!.,. Dieu merci ! jamais vous ne serez comme cela,

le jeune homme. — C’est me dire que je n’en suis pas encore là !

la jeune femme, doucement. — Calmez-vous, je vous en prie... pour nous-mêmes... On nous regarde.

le jeune homme, exaspéré. — Qu’est-ce que cela me fait?... Vous oubliez, malheureuse! que je suis névropathe... pathe /...

Et il manque de tomber dans une attaque de nerfs.

La scène représente un kiosque, une source, et un vieil homme qui remplit des verres, — comme dans les romans ferrugineux.

le jeune homme. — Rosalba! eh bien, vous ne buvez pas?

la jeune femme, doucement. — Mais pourquoi, mon imi? Je n’ai pas besoin... Je vais bien.

le jeune homme. — Ah! vous allez bien, et je vais mal, n’est-ce pas ?

la jeune femme, doucement. — Oh! mon Dieu !

le jeune homme. — Pas si mal que cela!... pas si mal, entendez-vous?

la jeune femme. — Vraiment, il faudrait être une sainte...

le jeune homme, exaspéré. — Une sainte! une sainte! Soyez donc névropathe..., névropathe..., pathe..., pathe f Il tombe dans une attaque de nerfs.

Ët voilà comment Dieu venge le public, et comment il

punit une ingénue infidèle au célibat, une ingénue qui manque à ses devoirs de garçon : par le mari — et la

névropathie.

Mollandeux.

— Il est drôle, n’est-ce pas, l’article? — dit Marthe.

— Je te fais donc bien souffrir, Marthe? — dit Charles.

— Mais ce n’est pas moi... Je n’ai rien dit, je t’assure... Mollandeux a fait tout ça de chic... Il n’y a que pour le docteur... Ah! le docteur, je ne dis pas... je suis pour quelque chose dans le docteur... mais pour toi je te jure bien... j’ai dit que tu étais un peu... un peu nerveux... mais voilà tout, bien vrai...

L’article de Mollandeux avait un ton trop bouffon pour blesser Charles. Mais Charles devina aux dénégations de Marthe d’où il venait; — et ce fut là sa blessure.

Le temps de leur séjour finissait. La veille du départ arriva ; puis vinrent le jour et le départ.

Comme on chargeait les malles : — Et le hamac? je . n’y pensais plus... — dit Marthe.

Charles alla le chercher dans l’allée de marronniers. Mais quand il y fut, il oublia un instant de le détacher, et y mettant ses deux coudes, il laissa son regard se perdre devant lui dans le brouillard lumineux d’une matinée d’automne. C’était comme une aurore qui flottait dans un nuage. Tout était vapeur. Mille rayons caressaient de blancheurs bleuâtres les bouquets d’arbres roses et la rivière d’argent. Une branche çà et là nleine

de rosée brillait au soleil comme une branche de cristal. Et Charles demeurait accoudé, embrassant pour la dernière fois, du cœur et des yeux, ce ciel, et cette eau, et ces arbres dépouillés qui avaient vu les derniers beaux jours de son amour.

— Examine et critique, mon cher.. ..Tu as du goût, tfti... J’ai voulu, vois- tu, réaliser quelque chose dans le goût des intérieurs que Balzac donne à ces jeunes gens lancés...

Ainsi parlait Florissac à Charles tout nouvellement revenu de Saint-Sauveur. Il l’avait accroché au détour d’une rue, et l’avait forcé à monter chez lui pour voir son nouvel appartement.

— Eh bien ! reprit Florissac, — ils étaient dans le cabinet de toilette, — - qu’en dis-tu? N’est-ce pas, il y a ici tout ce qu’il faut pour être garçon?...

— Et joli garçon, — ajouta Charles en souriant.

— Tu comprends, je l’ai voulu grand d’abord... J’avais toujours rêvé d’avoir un cabinet de toilette dans des proportions convenables... Tu me diras qu’il y a des gens qui se lavent dans un placard, c’est vrai, mais je déteste les tours de force... Oui, mon cher, tel que tu me vois, je n’écris plus... je ne fais plus rien, pas même des dettes!... et je vis de mes rentes : ce n’est pas plus ennuyeux que de vivre du hasard... J’ai trouvé sur mon chemin des banquiers qui m’ont plu... ils mettent mon argent dans des trous où les pièces de cent sous engraissent... Mais passons ces épisodes! Mon cabinet de toilette te va-t-il?

Les murs du cabinet, et le large divan qui en faisait le fond, étaient habillés d’un cuir gros bleu, verni comme le cuir des voilures. Hors des têtes de chevaux à l’aqua-tinte, et des courses fameuses dans les fastes du sport anglais, encadrées dans des cadres de laque, tout le cabinet ne montrait que des choses de toilette. Éponges, brosses, étrilles, strygilles, tous les instruments des alipili et des elacolhesii antiques, modernisés et perfectionnés, les mille outils brillants et clairs comme la trousse d’un chirurgien, les sachets, les savons, la poudre de riz, les vinaigres, les cosmétiques, les essences, garnissaient, envahissaient, remplissaient le mur et les étagères de bois de citronnier. Sur une immense tablette de marbre blanc posait le service de toilette avec toutes ses pièces de Bohême rose, et ses deux immenses cuvettes de cristal où un dernier rayon de soleil semblait jouer avec des rubis.

— Alors tu trouves cela convenable?

— Très-bien... très-bien... le seul cabinet de toilette que j’aie encore vu.

— Ah! bien, je suis content... je tenais à ton opinion.

— Mais, dis donc, Florissac, il doit avoir un succès fou auprès...

— Auprès des folles courtisanes? — répondit Florissac en se faisant la raie sous une glace « à toit », — ne m’en parle pas! Elles veulent tout emporter... J’ai été obligé de leur dire que ces objets me venaient de famille..., que c’était les brosses à dents de mon oncle... des souvenirs!

Une tête d’homme passa humblement par la portière de la porte entre- baillée.

— Ah! c’est vous, — dit Florissac, — mettez ça... tenez! là... je n’ai pas le temps, je cause... vous repasserez.

— Mais, — dit Charles, — que je nt te dérange

pas.

— Me déranger?... Je suis ravi au contraire... Figure-toi que ce que tu viens de voir là est un tailleur... mais un tailleur... un tailleur littéraire ! Oui, il se permettait d’aimer les gens de lettres... Moi, dans le temps, par faiblesse, je lui faisais le plaisir d’écrire mes feuilletons chez lui... Mon cher, ça l’a grisé... A la fin, il se permettait de me lire, il épluchait mes épithètes!... un tailleur! un malheureux chargé d’avantager ses semblables !... Je ne suis pas fâché de le remettre à sa place à présent... Il voudrait m’avoir à ses soirées...

— Comment, il reçoit, ton tailleur?

— Certainement, il reçoit... Il reçoit tous les gens qui ne le payent pas : c’est très-bien composé... Et ta femme? elle va bien?

— Oui... très-bien.

— A propos, on m’a dit... Sais-tu qu’elle se plaint de toi?... tu devrais voir... Oh! des cancans... Mais il vaut mieux dans ces choses-là...

— Mon Dieu! c’est l’article de Mollandeux...

— Oui, l’article de Mollandeux... mais tout de même, à ta place, j’aurais eu une explication avec ma femme... Et on te joue?

— Je suis en répétition.

— Et ta femme joue dans ta pièce?

— Certainement... Pourquoi?

— 3Non, je te demandais... Bon! me voilà coupé... Eh bien, ce n’est pas heureux, leur nouvelle invention pour les ongles.

— Tu as les Caprichos de Goya, n est-ce pas toi?... — c’était de Rémonville qui entrait. — Bonjour, Charles... Je fais un travail sur la caricature, et...

— Goya? parbleu! Rembrandt dans le pays des

oranges... un exemplaire superbe!... Je vais te le chercher, — dit Florissac en soulevant la portière de sa chambre.

— Est-ce que tu fais quelque chose, dimanche? — dit de Rémonville à Charles.

— Non. Pourquoi?

— Tu devrais venir avec nous autres, près de Sèvres, voir Galland qui s’est battu, tu sais?... Il est intransportable... Tu le connais, Galland?

— Je l’ai vu.

— Viens donc... Et puis tu lui dois une carte de visite: il s’est battu pour nous tous... Il a reçu un coup d’épée pour le roman de Ménars.

— Voilà, dit Florissac en tendant les Caprichos à Rémonville.

— Es-tu de la partie, toi? — lui dit Rémonville, — une visite à Galland, dimanche... nous dînerons quelque part par là.

— Impossible! — dit Florissac.

— A quelle heure? — dit Charles à Rémonville.

— Trois heures et demie, chemin de fer Saint-Lazare... C’est décidé, tu ne viens pas? — dit Rémonville à Florissac.

— Je ne dîne jamais à la campagne... Si j’étais M. de Lalande, qui mangeait des araignées... mais je ne suis pas M. de Lalande...

Charles, dans la rue, se trouva derrière un homme et une femme qui ne se donnaient pas le bras et tenaient tout le trottoir. La femme lui était inconnue.

— Ah ! mon cher, — disait la femme, — une jalousie! Jamais il n’amène quelqu’un. IJ me donne à manger dans une cage!... et quand je sors, il a la petitesse de me faire suivre... même que ça lui coûte cinq franc chaque fois...

— Un vrai mari, quoi! — répondit Couturat. — Ça ne fait rien, on passe par des trous d’aiguille, les femmes, c’est connu!,., et je te promets...

Charles n'entendit que cela. Arrivé au bout de la rue, il s’arrêta devant un marchand de tableaux. Il y avait en montre une grande aquarelle de Giroust représentant le bal Mabille, admirable dessin où le dessinateur, sortant de l’imitation, avait fait sa proie de ce monde parisien jusque dans les moelles, et avait donné, non-seulement la lanterne magique, mais encore la physionomie morale du vice de 1850. Charles était là devant, étudiant et applaudissant intérieurement, quand il lui passa dans le dos un éclat de rire et une poussée assez vive. C’était encore Couturat, mais cette fois avec Nachetie, tous deux bras dessus, bras dessous, en pleine expansion, offrant à l’œil de Charles, qui s’était retourné, les deux dos d’amis les plus intimes de Paris.

Charles dit à sa femme, en rentrant, que le dimanche il irait à la campagne avec ses amis savoir des nouvelles d’un journaliste qui avait reçu un coup d’épée, et qu’il ne dînerait pas avec elle. Marthe eut un très-joli : — Bien vrai? — lui embrassa les deux yeux pour mieux y regarder. — Eh bien, je dînerai chez ma mère, — - fitelle sans un mot de bouderie.

Le dimanche, Charles trouva au chemin de fer Rémonville, Bressoré, Lamperière, Boisroger, Franchement et Grancey qui avait amené Giroust. On partit, on vit Galland, qui allait mieux, et qui devait être transporté

le lendemain à Paris; puis on se mit en quête du dîner, et Ton marcha à la découverte.

— Ah çà, où dînons-nous9

— Allons tout droit.

— C’est le plus long.

— Allons é Sèvres !

— - Un restaurant où il y a des verres de couleur î Merci 1

— * Eh bien, Saint-Cloud?...

— Oui, nous serons empoisonnés à la Tête noire... C’est l’ombre de Castaing qui fait la cuisine!

— Et Auteuil?

— C’est au diable!

— U y a des vers de Boileau dans les assiettes!

— Dînons dans le premier château abandonné !

On n’en fait plus.

— Ma foi, — dit Charles, — j’ai dans mes souvenirs de canotier, une espèce de cabaret par ici où il y avait de la vraie viande, des fritures frites comme à Naples, et un certain barbillon au beurre... le triomphe du chef! Ça vous va-t- il ? voulez-vous me suivre ? C’est là-bas, pas bien loin : au Bas-Meudon...

On suivit Charles. On longea la rive de la Seine, encombrée de tas de briques, noircie par les chargements de charbon.

— Donne-moi le bras, — dit brusquement, au bout de quelques pas, Giroust à Charles. — Des pierres, n’est-ce-pas, là?... C’est que je deviens aveugle, mon

cher.

— Toi?

— Je perds les yeux... je n’y vois plus... C’est à peine si je t’ai reconnu au chemin de fer... Je suis fichu... j’ai une... je ne sais plus le nom... ils ont des noms!... S’en aller par là, hein? moi, c’est dur!... Ça m’a pris sur un

dessin... mon dernier dessin... vlan! un coup de pistolet... C’est Desmares qui me soigne; mais, bah! c’est fini... je suis cuit!... L’as-tu vu mon dessin?

— Le Bal Mabille , n’est-ce pas? Oui, je l’ai vu, c’est très-fort, mon cher... La blonde épanouie au milieu... et les autres. . . des types. . . de la vraie peinture de mœurs 9

— Oui, je ne chiffonnais plus... je commençais à fain quelque chose... Et ne rien laisser derrière soi... que des bêtises! Les illustrations m’ont dévoré... je n’ai rien fait, rien... Voilà trois ans que je rêve de grandes scènes de Paris; j’amassais des études... Avoir bûché douze heures par jour pendant dix ans!... au moment où j’allais être à moi, me montrer... je n’avais rien fait, je te dis, je le sais bien... Mais tu aurais vu... J’ai passé des nuits pour ces s... éditeurs à m’échigner les yeux, au lieu de... J’ai fait de l’argent, voilà tout ce que j’ai fait!... A trente-deux ans, sacristi! être rasé!... C’est le petit chose qui m’a remplacé au journal... Mon Mabille , ce n’est rien; tu aurais vu!... Enfin, pas de chance! qu’estce que tu veux?... Il paraît que j’en ai encore pour six ou sept mois comme ça à voir comme j’y vois... Il n’y a pas de luxe, comme tu vois... et après ça... après ça, bonsoir! j’y verrai avec les mains...

On était arrivé au restaurant de Charles. Les portes, les fenêtres étaient ouvertes, mais la maison semblait morte : ni un bruit ni une âme. Sur les volets de la porte, qui représentaient d’un côté des carpes, et de l’autre une friture, une bande de papier était collée, sur laquelle était écrit : U établissement est fermé pour cause de maladie. On demande un successeur.

. — Bon! fermé!... Diable de Charles! Que le bon Dieu te bénisse!

— Attendez avant de crier. — Et Charles entra dans la grande salle où était un mauvais petit poêle de fonte.

Il reconnut l’estratje du fond, où jadis un dimancne un orchestre criard et gai faisait sauter les couples. Il poussa une porte, descendit à la cuisine, — les autres le suivaient, — et trouva auprès du feu un pauvre bonhomme cassé et pelotonné, la figure ratatinée entre un bonnet de coton et un cache-nez de laine brunâtre, le corps serré dans un gilet de flanelle lui tombant par-dessus son pantalon. Ses deux bras étaient allongés et roidis, ses deux mains retournées et dos à dos s’appuyaient, en tremblottant, sur une canne. « Ah! c’est vous... monsieur... monsieur Charles, — fit l’homme en se soulevant. — Je me rappelle bien... vous veniez avec ces messieurs de Longchamp dans le temps... C’est que, royez-vous, je suis bien malade... voilà deux mois que mes douleurs ne me quittent pas... Ma femme est morte il y aura un an le 13 de ce mois-ci... Les médecins ont tout fait ; ils veulent maintenant m'envoyer aux eaux de mer... Ça ne fait rien, combien êies-vous? Je vais tâcher de vous faire quelque chose... Je ne peux plus guère, mais je sais encore, allez, monsieur Charles!... et s’il y a un barbillon... Jeanne ! »

Cette maison morte, cet homme malade, jetèrent une tristesse dans la bande. Les tiraillements d’estomac, l’attente du dîner, puis le vin reiche, mirent les convives dans une disposition nerveuse, et les tournèrent à l’aigreur. Les esprits étaient à l’humeur, la parole était pointue. Chacun se boudait et boudait les autres. Tous, d’ailleurs, avaient un fond de noir et d’irritation. Bressoré s’était aperçu que le ténor qui chantait dans son opéra en répétition ne faisait pas même semblant d’avoir le la voix. Franchemont avait été exécuté le matin, en quatre colonnes, dans un journal républicain, par un homme d’esprit très-poli. Lamperière pensait à quelque chose qui lui faisait plisser le front. Rémonville avait des

CHARLES DEMA1LLY.

bottes neuves qui lui faisaient mal aux pieds. Boisroger avait égaré la veille sa maîtresse. Giroust songeait à ce que lui dirait l’oculiste le lendemain. Et Charles réfléchissait, voyant tout si changé, qu’il est presque aussi sot de vouloir revenir aux bons endroits de sa jeunesse qu’aux beaux lieux de son bonheur.

— Eh bien, cela va-t-il mieux? — dit Charles à la table après la première bouchée,

— Hum !

— Du pain rassis!

— Ça promet.

— Enfin !

— En prends-tu?

— Non.

— Qu’est-ce que c’est?

— De la viande... en imitation!

— Messieurs, — dit Charles ennuyé, — il y a une chose Ssien simple : payons, et retournons dîner à Paris.

— Pour nous mettre à table dans une heure et demie, n est- ce pas?

— Nous sommes ici à présent.. .

— Avec quoi font-ils ça?

— Quoi?

— Les beefsteaks? — ditBressoré, — ils font ça avec les filets de Saint-Cloud!

Le mot ne fit pas rire.

— Brrou!... Il y a des courants d’air...

— Le poêle fume comme un homme...

Les phrases tombaient une à une. On ne causait point; on mangeait soucieux.

— Sais-tu que tu nous a lâchés? — dit Bressoré à Charles.

— Gomment, lâchés! — fit Charles, qui ne voulut

rm

point parler de sa femme et répondit que son bonheur l’avait occupé.

— Après, si c’était ton idée... tu comprends...

Les fourchettes piquèrent les assiettes en silence.

Lamperière regardait Charles. Au bout de quelques

instant :

— Tiens! Charles, il faut que cela parte... tant pis! ça me pèse sur le cœur... Aussi bien, je suis ton aîné... et ton ami... Tu te conduis mal avec ta femme...

— Moi?

— Nous ne sommes que nous, et ce que je te dis ne sortira pas d’ici...

— Comment, tu la laisses sans le sou... elle a été obligée d’emprunter vingt francs à la femme de Vouuenet...

— De qui est la plaisanterie?

— Elle n’est pas de moi... et je ne plaisante pas.

— Et tu as cru?...

— Quel intérêt ta femme auraibelle à le dire?

— Ah! c’est elle... — Charles fit sonner son couteau sur son verre :

— La fille ! qu’on envoie à Sèvres... il nous faut une voiture de six places... Voilà pour la course... tout de suite, nous sommes pressés... Dînons toujours... je te répondrai à Paris à toi, Lamperière... et aux 'autres.

Alors sur le seuil de la porte du fond parut le pauvre homme qui les avait reçus :

— Ces messieurs sont-ils contents? — fit-il humblement en tournant son bonnet du mieux au’il pouvait entre ses mains paralysées.

Personne ne répondit.

L’homme attendit un peu; puis il fit une sortie lugubre.

La voiture vint

— Où nous emmènes-tu?

— À Paris, chez moi.

On ne se dit rien en rouve.

Charles sonna chez lui. A : tome ouvrit : — Madame? dit Charles.

— Elle n’est pas encore rentrée, monsieur.

— Allez chercher un serrurier.

Antoine revint avec le serrurier.

— C’est pour ouvrir cette commode, — lui dit Charles en lui montrant ktcommode de sa femme.

La serrure sauta.

— Tenez, — dit Charles à ses amis en jetant une t ourse où il y avait trois cents francs en billets de banque, en pièces d’or, en pièces de cent sous

— Pardon, — lui dit Lamperière en lui serrant la main. — Je te plains... et ta femme est,.

— Assez! Elle est ma femme...

Charles entendit fermer la porte. Ses amis étaient partis.

Quand Marthe rentra, elle trouva son mari pâle et sérieux.

— Qu’as-tu? — fit-elle, et elle alla pour l’embrasser. Charles la repoussa. — Charles!... Mon Dieu! mais qu’est-ce qu’il y a?

— Ce qu’il y a, Marthe? Vous avez dit...

— Oh! vous... — interrompit Marthe étonnée.

— Laissez-moi parler... vous avez dit que je vous laissais sans un sou... vous savez bien que cela n’est pas

vrai...

CHARLES DEMAILLA.

— Oh! quelles histoires!... C’est Rémonville ou Lamperière..,,

— Ce ne sont pas des histoires, Marthe... et vous le savez bien. Pourquoi?

— D’abord, je ne l’ai pas dit.

— Vous avez été emprunter vingt francs à la femme de Voudenet, et vous aviez trois cents francs dans votre commode... Est-ce vrai?... est-ce vrai? Mais ne mentez donc plus au moins maintenant!

— Mais... je n’ai pas dit ça comme ça... du tout. J’ai dit que c’était pour m’acheter quelque chose que tu ne voulais pas... Non, tiens! j’aime mieux tout t’avouer : c’est une idée bête qui m’a passé... tu n’en as jamais d’idées bêtes, toi?... J’ai voulu me poser en femme malheureuse, là, tout bonnement... je te jure. Allons! mon Charles, je ne le ferai plus... C’est fini... i’ai eu tort... je te demande pardon.

— Vous poser en femme malheureuse?... Mais comprenez donc... ce ne sont pas des jeux, ces choses-là... vous n’êtes plus un enfant... Vous allez dire à une amie, à une femme, à la femme de Voudenet, une mauvaise langue, vous le savez... vous allez dire... Mais c’est une infamie, ma chère!... Vous me perdez, vous me déshonorez...

— On vous a monté la tête, je suis sûre... Vos amis ne m’aiment pas... Dis donc, Charles, à propos, vous étiez tous hommes? — dit Marthe en essayant l’effet d’un sourire.

— Que vous êtes bête!

— C’est qu’on ne sait jamais avec vous autres, — et Marthe se pencha pour l’embrasser.

— Nous étions... — dit Charles en la repoussant, — vous savez bien qui nous étions, Rémonville, Franchemont...

HARLES DEMAÏLLY.

— Ils font parlé de ta pièce ?

- — Ils la savent en répétition... Ils attendent la première... Qu’est-ce que tu veux qu’ils m’en parlent?

— Oh! tu sais... en causant... Tu es toujours sûr du feuilleton de. Rémonville et du feuilleton deFranchemont, n’est-ce pas?

— bùr... sûr, certainement comme on est sûr... c’està-dire que, si je fais un four, ils ne m’empêcheront pas de tomber... mais ils me mettront des matelas...

— Oh! laisse donc, elle marche très-bien, ta pièce... Moi, je crois à un succès, à un très-grand succès... Au fait, j’ai bien envie de te laisser toute la gloire...'

— Je ne comprends pas...

— C’est clair... puisqu’elle va toute seule, la machine, tu n’as pas besoin de moi... Le rôle est fatigant, et...

— Tu ne jouerais pas?... Tu ne jouerais pas dans ma pièce ?... dans cette pièce où j’ai voulu... Tu ne jouerais pas ? — et la voix de Charles s’arrêta.

— Mais voyons, je t’en prie, ne te mets pas encore dans tous tes états... Il ne manque pas de femmes au Gymnase... Qu’est-ce que tu veux? Ces effets- là ne sont pas dans mes cordes... La petite chose, par exemple.. > elle sera très-bien... Moi... moi, je ne sens pas ce rôlelà... J’ai mieux aimé te le dire moi-même... Tu aurais pu la prendre...

— Tu ne veux pas jouer dans ma pièce, n’est-ce pas?

— Ça te fàche-t-il bien fort, dis ?

— C’est très bien, ma chère Marthe.

Le lendemain, après déjeuner :

— Où vas- tu ? — dit Marthe à Charles qui sortait.

— Au théâtre.

— Tu ne m’attends pas pour sortir?

— Non.

Naehette était avec Marthe quand Charles renlra.

Nachette était devenu l’ami de la maison, et il s’employait de tout cœur à tambouriner VUt enchanté dans les petits journaux.

— Bonjour, Nachette, — dit Charles, — tu sais les dernières nouvelles? ... Ma femme ne joue plus dans ma pièce.

— Bah ! — dit Nachette d’un air étonné ; et seretourant vers Marthe : C’est vrai?... Quelle idée !

— Mon Dieu ! je l’ai dit à Charles... La pièce n’est pas dans mes cordes, voilà tout... Le public m’attraperait, et je ne voudrais pas compromettre...

— Vous me permettrez de vous dire que vous avez tort et grand tort, — dit Nachette à Marthe. — Quand on va savoir que vous avez quitté le rôle, après l’avoir accepté, étudié, répété, ça va faire des cancans, des histoires... Le public voudra mettre le nez dans votre pot-au-feu... Les Courriers de Paris vivront sur votre dos pendant huit jours... Si ce n’était que l’intérêt de la pièce!... Mais il y a l’intérêt de votre ménage... Ça va amener un tas de blagues désagréables sur Charles, sur vous... Non, vrai, ne faites pas cette bêtise-là... Je sais bien qu’après Charles, je ne vous convaincrai pas, mais...

— Oh! vous, mon cher, — dit Marthe, — je vous récuse... Vous soutenez toujours mon mari... Eh bien, j’aurai tort, grand tort, on fera des cancans, tout ce que vous voudrez... Mais je ne vois pas la nécessité de me risquer dans un rôle qui n’est pas dans mes moyens., je ne veux pas jouer, et je ne jouerai pas.

— Mais, — dit Nachette en paraissant chercher, — je ne vois personne au Gymnase pour remplacer...

— Si, — dit Charles, — Odile... Elle a accepté...

— Odile! c’est vrai, — dit Nachette, nous somme* sauvés!... Elle sera charmante...

— Allons ! — dit Marthe à Charles, — je ne vous

pas laissé de longs regrets, mon cher... Oh! vous avez parfaitement fait... Mais vraiment vous n’avez pas perdu de temps !

Une froideur glaciale s’établit entre Charles et Marthe. Ils vivaient l’un à côté de l’autre, ne partageant plus guère de la communauté que les repas, et ne s’adressant presque la parole qu’à table pour s’offrir, accepter et refuser. La conversation se dépouilla peu à peu et se réduisit à l’échange de monosyllabes.

Aussi Charles fut-il étonné quand Marthe, se renversant un soir la tête sur sa chauffeuse, et allongeant les jambes devant le feu, se prit à dire :

— Avez-vous remarqué, mon ami, comme on revient quelquefois de ses impressions premières? On a commencé par être mal disposé, et puis peu à peu, sans qu’on y pense, souvent sans qu’on le veuille, l’antipathie s’en va, la sympathie vient doucement... Cela vous estil déjà arrivé ?

— Très-rarement.

— Moi aussi du reste... Mais quand je pense à la façon dont je l’avais jugé d’abord. .. car je l’avais mal jugé... je m’étais fait des idées... C’est qu’il n’est pas du tout l’homme que je me figurais...

— De qui parlez-vous, s’il vous plaît?

— De Nachette.

— Ah! de Nachette... C’est d’autant plus méritoire à vous que vous n’aviez pas commencé par l’indulgence... Vous avez raison, Nachette est très-aimable... Moi aussi j’ai changé d’idées sur son compte..

— Tenez ! voyez- vous !

— Il m’a étonné par sa patience... Vraiment, je l'ai vu supporter de vous des plaisanteries... Je vous assure qu’à sa place...

— Oui, — reprit Marthe en suivant son idée, — - c’est bien singulier !... Et les choses même qui me déplaisaient... ce regard qui me faisait peur, cette tête qui me semblait si méchante, jusqu’à ses manières brusques, cet air de sauvage, vous savez, toutes mes répulsions enfin... croiriez-vous, Charles, que je n’y fais plus attention , mais du tout ? C’est comme si je voyais avec d’autres yeux... Je suis persuadée à présent que c’est une excellente nature.

-- Ma chère, vous êtes comme toutes les femmes... Si vous aviez fait le monde, il n’aurait pas de milieu... Votre jugement va d’un extrême à un extrême... Nachette est tout bonnement...

— Oh! vous avez encore son article sur le cœur...

Charles haussa les épaules’.

— Les femmes, les femmes... — reprit Marthe, — vous aurez beau dire, mon cher, elles se trompent encore moins que vous sur les gens : vous jugez, nous devinons... Eh bien! je trouve dans ce garçon-là une fièvre, des colères, des impatiences... enfin une passion, là... des haines qui me le font aimer... Je suis convaincue que c’est un garçon capable d’un grand dévouement, d’un véritable amour... Il a par moments, lui si brutal! des prévenances, une attention, des soins, des formes si caressantes, si...

— Ah! je vous en prie, Marthe, faites attention... vous me dites qu’il est amoureux de vous, et que vous êtes à peu près amoureuse de lui...

— Eh bien! oui, je vous le dis, mon ami, — dû Marthe en prenant la voix d’innocence d’un enfant.

— Vous m’avouerez que, pour un mari, c est une confidence au moins singulière à entendre.

Marthe alors, de l’air le plus sérieusement ému, de l’accent le plus pénétrant, avec une lenteur qui appuyait sur chaque syllabe :

— Pardon, mon ami, mettons que je ne vous ai rien dit... Je me confessais... Je venais à vous... Je venais vous dire comme une honnête femme à un honnête homme : J’ai peur de moi... je me sens faible... mes forces s’en vont... l'abîme est là... aidez-moi... secourezmoi... sauvez-moi! vous, mon secours, vous, mon aide... vous, mon mari!...

— Je vous remercie pour cette pensée, — dit Charles froidement, — je vous remercie, Marthe... Mais je crois que vous rapprochez beaucoup les distances : l’abîme n’est pas si près. Vous vivez beaucoup ensemble tous les deux... je ne sais trop pourquoi, si ce n’est pour vous plaindre de moi, et avoir un écho sous la main... Voyezvous, je ne devine pas, moi, mais je sens, et je sens ces choses-là... Je ne tombe jamais à côté... Pour vous aimer, vous ne vous aimez ni l’un ni l’autre... Ce qu’il vous est, lui? C’est pour vous, je vous dis, une paire d’oreilles.., et puis un joujou de caprice... et puis peutêtre un épouvantail de jalousie pour moi... Lui, par exemple, ce que vous pouvez lui être... je cherche... Mais, malheureuse ! qu’est-^ce que je vous ai fait pour ainsi me torturer ? Quelle rage de me chercher des souffrances? Ah! j’en ai assez sans vous... Je suis malade, très-malade... Laissez-moi le repos... Laissez-mo? mourir tranquille au moins !

— Vous voilà bien, vous autres maris... .ous êtes tous comme cela... et puis un jour...

A ce mot, Charles sortit pour la première fois des façons du ton d’un homme du monde.

— Mais tu es donc une comédienne... et toujours! Tu mens donc avec ton cœur, comme tu mens avec ta bouche! Tu récites donc l’amour!... Mais tu es donc née dans le mensonge ! On t’a donc bercée, nourrie, élevée dans le mensonge ! Tu es donc la parole qui ne dit pas vrai, la voix qui trompe, le sourire faux, la larme imitée! Tu es donc tout ce qui ment à l’homme... et tout ce qui ment à Dieu !

— Monsieur, c’est la première fois que vous vous permettez... et ce sera la dernière...

— Où allez-vous? — lui demanda Charles pendant qu’elle mettait son chapeau.

— Chez Nachette ! — fit Marthe le plus dramatiquement possible.

— Allez ! ma chère.

LXXIÏ

Le lendemain, Charles reçut une lettre de Marthe. Elle s’était retirée chez sa mère, et le priait de lui renvoyer les meubles de sa chambre. Charles répondit, par le commissionnaire, qu’elle les aurait dans la journée. Mais une heure après Marthe était chez son mari. Elle se jeta au cou de Charles, elle pleura, elle eut ce torrent de paroles de contrition qui ne laisse point place au reproche, à la réflexion, au second mouvement. Elle lui dit qu’elle était folle, qu’elle avait le diable au corps, qu’il était bien bon de l’avoir supportée, qu’elle ne se pardonnerait jamais, qu’elle voulait l’aimer pour tout le mal qu’elle lui avait fait... Et larmes, et promesses, et confessions étaient coupées de baisers et de ces sourires nareils à des rayons dans une averse.

Marthe joua une heure cette adorable comédie du repentir amoureux. Une heure, elle fut une grande actrice; elle fut chatte, elle fut femme. Puis, quand elle vit se fondre sous ses caresses, sous ses regrets, sous ses agenouillements, la volonté de Charles, aux larmes qui désarment succéda le rire qui fait oublier. Elle se moqua, — et si joliment, — d’elle-même et d’eux deux, de leur sottise, de la sienne surtout, quand ils avaient tout pour être heureux, jeunes, libres, l’avenir devant eux, avoir été se créer des tourments, des chagrins, avoir fait pleurer leur amour... Comment cela était-il venu? qui l’avait poussée? Car c’était sa faute à elle. Elle était une méchante, une taquine, une mauvaise tête; lui, il était trop bon, trop faible; il aurait dû la punir comme un enfant qu’elle était... Et le flux ne tarissait pas de ces paroles charmantes d’une femme qui se fait petite fille et demande qu’on la gronde quand elle n’est pas sage.

Et leur belle vie recommença, et leur passé revint. Toute l’occupation de Marthe était de plaire à Charles. Elle mettait tout son empressement et toute sa recherche à lui être agréable. Sa coquetterie s’en alla. Elle n’avait plus de regard, elle ne semblait plus avoir de pensée que pour lui. Elle retrouva les anciennes fêtes de leurs matinées, ces réveils qui bousculaient si gaiement Charles dans de folles embrassades. Et qu’un mouvement d’humeur la prît encore? Elle le grossissait jusqu’à la caricature, l’exagérant d’une façon si comique, que Charles lui disait en l’embrassant :

— Va ! netr^ bonheur est guéri !

338 CHARLES HEM Al LL Y.

Au bout de quinze jours, — car cela dura quinze jours, — un soir Marthe redevint pensive.

— Qu’est-ce que tu as, ma petite Marthe? — lui demanda Charles.

— Moi?... rien.

— Rien? vraiment?... Rien de rien, Marthe?

— Mais non, je Cassure, rien.

— Je te crois... Qu’est-ce que c’est?

— Et si je ne veux pas.

— Ma petite Marthe...

— Eh bien, je veux bien, mais...

— Mais?

— Tu vois, ce n’est pas moi... Moi, je ne parlais de rien... c’est toi... Tiens! je te le dirai demain... je te promets.

— Non, tout de suite.

— Ah! tu es entêté, toi... Eh bien, aune condition

— Oh! oh!

— Donne- moi ta parole de me donner ce que je te demanderai.

— Mais songe donc, ma chère, que tu peux me demander... je ne sais pas... une mèche de cheveux de Silvio Pellico !... Je ne peux pas m’engager. •

— Tu ne veux pas, c’est bon.

— Marthe !

— C’est donc sérieux?

— Je ne sais pas.

— Mais enfin, ma chère...

CHARLES DEM Ai LL Y.

— Eh bien, je reveux mon rôle... voilà.

— Mais, ma petite Marthe, songe donc... je voudrais bien pouvoir... Encore si tu m’avais dit cela plus tôt, mais maintenant... là, raisonnablement, ma chère, quand il n’y a plus que quelques répétitions...

— Gomme tu voudras.

— Et puis, veux-tu que je te dise?... J’ai peur dans ce moment-ci, je doute, oui... Est-ce la fatigue des répétitions? Mais il me semble que je me suis fait des illusions sur ma pièce, et que ton rôle... Je t’en ferai un bien mieux, tu verras, je te promets...

— Enfin, c’est non?... C’est bien. Odile aura mon rôle... Odile aura le succès... Elle me prendra ma position au théâtre, elle m’écrasera, elle...

— Allons, ma chère enfant, tu te montes la tête... Tu donnes une importance à ma pièce... Si elle fait un petit nom àson auteur, c’est tout le bout du monde, le diable m’emporte!

— Tu ne veux pas, n’est-ce pas? tu 11e veux pas? — répéta Marthe; et, prenant tout à coup un air d’ironie sèche et un regard clair comme une lame :

— Eh bien, mon cher, tu as peut-être raison... Si j’étais à ta place, j’en ferais autant... D’abord, tu m’aimes, et moi je ne t’aime pas...

— Marthe ! — dit Charles.

— Ah! voilà... Qu’est-ce que tu veux? je ne t’ai jamais aimé... Je t’ai épousé parce que j’étais une comédienne... Je voulais un mari, un vrai... et puis, une fois mariée, j’ai eu du regret... J’aurais pu en épouser un plus riche que toi, ou... je ne sais pas... Enfin, je t’avais sacrifié mon avenir... Tu sais, tu sais, le jour que tu es revenu du Bas-Meudon? je t’ai menti .. tu sais bien l’emprunt à madame Voudenet... je t’avais raconté que c’était l’idée de me poser en femme malheureuse.

que je voulais me rendre intéressante... Ce n’était pas cela, c’était...

— C’était?

Le ton de Charles arrêta la phrase de Marthe qui reprit :

— Tu disais que c’était pour le déconsidérer... que je voulais te déshonorer... Eh bien! il y avait peut-être bien un peu de cela...

— Tais-toi!... Tu as donc juré... tu es folle!... taistoi!

— Attends donc!... J’ai dit aussi que tu avais mis tous mes bijoux au mont-de-piété...

— Tu as dit cela ? — dit Charles en lui prenant les poignets.

— - Laisse-moi... laisse donc !

Et elle essayait de se débarrasser de l’étreinte de Charles, puis d’un ton méprisant :

— Tu n’es pas un homme à battre une femme, toi !

— As-tu dis que je te battais?... Tu voudrais pouvoir le dire, n’est-ce pas ?

— Je l’ai dit.

Et comme Charles était tombé sur une chaise, anéanti, les larmes aux yeux :

— Pleure! va, pleure un peu! ça te fera du bien... Tiens ! je ne t’avais jamais vu pleurer... Oh ! la drôle de figure !...

Charles se leva, s’élança sur elle; puis, son désespoir changeant soudain d’idée, il se précipita la tête contre le mur pour se briser le crâne...

Charles s’était relevé et passait sa main sur son front.

— Tiens ! tu t’és raté ! — dit Marthe.

Charles l’avait empoignée, emportée... La fenêtre était ouverte... Mais il sentit un corps mort dans ses bras: Marthe .s’était évanouie devant le regard de son mari,

Elle était sauvée. Charles la laissa rouler à terre et se jeta dans l’escalier.

Charles allait dans les rues. Il était tard. Le reflet du gaz jouait sur les devantures fermées, sur les trottoirs déserts, sur le pavé gras ébranlé de loin en loin par un dernier omnibus. Et Charles marchait, poursuivi par un petit bruit sec, une sorte de claquette : le bruit du crochet des chiffonniers contre leur hotte. Une rue le menait à une rue; une rue, enfin, le jeta sur le boulevard.

Charles marchait comme un homme ivre. Ses jambes allaient devant lui et l’emportaient. Une volonté confuse, impersonnelle et mécanique, le poussait. Rien de lui n’agissait plus en lui. Il ne se rappelait plus, il ne pensait pas II sentait seulement sa tête vide, et quelque chose comme le courant qui roule un noyé : c’était tout. Il se pressait et il errait. Les lumières des coupés, des réverbères, des cafés, des cercles, ne lui semblaient plus luire, mais bourdonner. Il cognait les passants, rompait les familles, pour aller à la lanterne d’un marchand de tabac, et de celle-là il se hâtait vers une autre, en rabattant de l’épaule les poignées des volets des boutiques. D’autres fois, arrêté devant quelque chose, il regardait sans voir. Il restait fixe devant un étalage que les garçons couvraient d’un entoilage, ou sur le bord d’un trottoir devant un ruisseau qui tombait dans un égout, ou devant une petite boutique de sucre d’orge gardée par une vieille accroupie et dormant pliée en deux. Au boulevard Montmartre, il s’arrêta longtemps devant un cadre où était dessinée en paraphes d’écri-

tures de toutes couleurs la dernière scène de Trente Ans on la Vie d'un joueur...

De temps à autre, une douleur lancinante, un éclair lui traversait la cervelle; puis aussitôt le voile retombait et sa tête se rendormait, et il repartait brusquement... Il passa le Gymnase, il passa le boulevard Bonne-Nouvelle, ainsi s’arrêtant, puis remarchant; et arrivé en face la porte Saint-Denis, il suivit le mur qui tournait et tomba dans la rue Saint-Denis. Tout dormait. Il n’y avait plus que les charcutiers qui flambaient, les marchands de marrons dont le fourneau rouge et le quinquet blanc luisaient, les arrière-boutiques de marchands de vin qui riaient. Charles fut cogné par une blouse blanche, puis arrêté par une femme qui lui parla, qu’il écoula et qu’il u'eutendit nas. Il avait un sentiment vague de froid aux pieds : c’était fontes les eaux de lavure des marchands de vin qu’on lui avait balayées dans les jambes. L’ombre alors le tenta, comme l’avait tenté la lumière : il se jeta dans une ruelle noire, au fond de laquelle tremblotait une lueur rouge. Il passa le long de bornes rongées, de soupiraux, d’auvents fermés, de portes d’allées béantes comme des portes de fours. Son pas entrait dans des ordures, coulait sur des pelures, glissait sur l’étroite chaussée en dos d’âne serrée entre deux ruisseaux. Son regard tâtonnait et errait, des lueurs douteuses filtrées par un rideau graisseux au rayon fumeux d’un quinquet dans le fond d’un boyau ignoble; il finit par sc fixer sur un transparent rouge, et se mit à épeler longuement et une à une les lettres noires : Chambres et cabinets meublés, à louer au mois et à la nuit... Charles repartit, s’enfonçant où le passage était étroit, sombre, plein de ténèbres immondes et de crapuleuses misères, cherchant machinalement et furieusement à se perdre, tournant et retournant mille fois dans le lacis

C U A I» L É £ DEMÂILLY.' 343

des petites rues qui vont de iarue Saint-Denis aux halles, * allant, allant toujours, battant d’un pied pressé, fiévreux et trébuchant, l’écho mort de ce labyrinthe de maisons sans nom et d’hôtels borgnes aux lanternes cassées. Puis il respira mieux, il lui sembla que sa poitrine s’élargissait : il était aux halles.

Il marcha encore, ouvrit la porte d’une gargote, s’assit devant une table couverte de toile cirée au-dessous d’un casier plein de serviettes tachées de jaune d’œuf, ne se rappela plus ce qu’il voulait, fut pris de peur et se sauva... Puis ses jambes le ramenèrent à sa porte. Des halles chez lui, il rie vit rien, — que l’ombre d’une lampe au plafond d’une chambre sans rideaux, à un second étage, dans une rue

Charles, en rentrant, entra dans la chambre de sa femme : il trouva Marthe au lit.

— Ah! vous vous êtes couchée, vous?... Vous dormiez peut-être!.. Levez-vous et allez-vous-en... Voyezvous, vous avez été trop loin... Cette fois-ci, c’est fini, tout à fait fini... Je n’ai jamais eu la tentation de lever la main sur une femme, mais... on ne sait pas... je pourrais vous tuer.

Marthe se leva. Elle s’habilla lentement, avec de jolies impudicités et des coquetteries de courtisane. Charles marchait à grands pas, sans la regarder. Marthe le regardait ; et à voir son regard singulier, implorant et dompté, on eût dit que cette brutalité dont elle ne supposait pas son mari capable, cette mort qu’il lui avait fait passer devant la face, et dont elle avait senti le froid, cette colère blanche dont elle entendait à côté d’elle le pas craquer sur le parquet, que cet homme enfin près d'un crime lui mettaient au cœur en ce moment les humilités libertines de la temme à qui son amant fait peur...

— C'est donc fini, vrai, Charles?... fini pour toujours?

Charles ne répondit que par une affirmation de la tête.

Ça ne fait rien, mon cher, — lui dit Marthe à la porte, — j’ai ton nom, c’est toujours ça.

Et elle s’enfuit.

Il y avait trois semaines que l’on répétait l’Ut enchanté, la pièce de Charles. On était à l’avant-dernière répétition, à la répétition qui devait précéder la répétition générale.

Dans la demi-nuit de la salle, voilée de housses et comme emballée, une grande filée de lumière blanche, s’échappant d’une ouverture du paradis, tombe de haut et prend en écharpe le côté à la gauche du public. Le jour du dehors frappe sur les rideaux rouges des loges, dont il fait des transparents de feu. Au milieu de ce jour crépusculaire, le lustre obscuré scintille sur huit ou dix points où tremble un éclair prismatique de rubis et de saphirs. Dans l’orchestre, dans la salle, aux balcons d’avant-scène, des taches noires, semées çà et là et comme pochées par Guardi, sont le public : une vingtaine de spectateurs. Sur la scène, la rampe est basse; et, dans les entr’actes, pendant les changements de décoration, entre le plafond qui descend lentement, et les décors sur lesquels il va se poser, on aperçoit de vagues échafaudages de décors bleuissants qui semblent la charpente d’un clocher, ou les étages d’un glacier par un clair de lune. L’amoureux est tout emmitouflé

dans un cache-nez. Les acteurs indiquent seulement le geste d’ôter leur chapeau et le gardent. Je ne sais quoi de nocturne, de silencieux, de fantomatique et de mystérieusement mori, erre et plane partout autour de ia comédie qui s’enrhume.

— Vous croyez au succès?

Ceci était dit par une ombre à une autre ombre dans une loge d’avant-scène.

— Et même à un grand succès, oui, — répondit la voix de Nachette à la voix de Marthe. — Après cette dernière scène-là, il tient son public. Entre nous, c’est très bien fait, sa machine... je n’aurais pas cru... Et puis il sera soutenu... Si vous le faites suffler, vous le ferez rappeler, voilà tout... Vous aurez les loges, vous n’aurez pas la salle. .< Et les feuilletons! Il a des amis, de vrais amis dans le feuilleton... et qui le chaufferont... Mais elle est délicieuse, cette petite Odile... Il y a des femmes qu’on ne regarde jamais... Je ne l’avais jamais vue, ma parole d’honneur. Au fait! savez-vous que c’est un tour qu’elle vous a joué de prendre votre rôle? ça va la lancer... Très bien, ma foi, très bien!... Elle est capable de vous passer sur le ventre, cette enfant...

— Vous avez des méchancetés... à vous, mon cher !... Qu’est-ce, là, de l’autre côté du balcon, cette femme?...

— Sans doute... oui, la Crécy... Vous ignorez qu’elle a une passion pour votre mari... Vous ne saviez pas? Ah! une toquade, une envie! C’est drôle, ces femmeslà! l’amour leur prend... comme aux autres...

Marthe l'interrompit :

— Les amis de Charles, n’est-ce pas, c’est Lamperière, Franchemont, Rémovnille,Boisroger,Laligant?...

— Oui, c’est cela.

CHARLES DEMA1LLY.

— Et vous croyez positivement à un succès, Nachette?

— Regardez-la... non, vraiment, regard ez-la... c’est qu’elle a une physionomie, cette petite Odile... Vous me disiez?... Le succès, mais il est clair comme le je;**... Tenez, entendez-vous rire?

Marthe ne Souffla plus un mot.

— Qu’avez-vous? lui demanda Nachette.

— Je pense.

— A quoi?

— A rien.

La répétition finie, Nachette reconduisit Marthe chez elle. Depuis qu’elle avait quitté son mari, Nachette étai* devenu son cavalier servant. Il l’accompagnait au dehors, il était sa compagnie au logis. Les badauds l’avaient pris d’abord pour l’amant de Marthe; mais certains mots amers de Marthe, des railleries qui n’échappent jamais à une bouche qui aime, avaient désabusé les observateurs, qui s’accordèrent pour ne voir ën Nachette qu’un souffre-douleur, un patito des caprices de cette femme, un remplaçant du mari dans son rôle de martyr. Nachette laissait dire, et paraissait suffisamment satisfait de tromper le gros public et de passer auprès des imbéciles pour être du dernier mieux avec cette élégante et jolie femme toujours à son bras.

Aussitôt dans sa chambre, jetant son chapeau et son châle, Marthe prit un petit coffret, joua avec la serrure, l’ouvrit et en tira des lettres. Nachette la regardait, cherchant à deviner et ne devinant pas, voyant seulement que «le, mauvais sourires passaient sur les lèvres de Marthe.

, — Qu’est-ce que c’est que ça?

— Des lettres, — fit Marthe.

— Je le vois bien.

— Ah! il a bien de l’esprit.a.

CHARLES DEM Ai LL Y.

— Qui?

— Mon mari.

— Je n’en ai jamais douté... Après?

— Ah! mon cher, — - laissa échapper Marthe toujours souriante, en se renversant avec un petit air de démon, — - si je voulais!... Comment appelez-vous déjà ses amis... ses amis qui soutiendront sa pièce?

— Vous le savez bien : Franchement, Lamperière... et les autres, vous les nommiez tout à l’heure...

— Si je voulais... — répéta Marthe ên parcourant des yeux une des lettres. — Tenez!

Et elle lut à Nachette une dizaine de lignes où les aspirations, les illusions les plus secrètes et les plus chères utopies de Lamperière étaient raillées et parodiées à nf.

Ces lettres étaient les lettres que Charles avaient écrites avant son mariage à Marthe alors à Bruxelles. Charles, amoureux, craignant d’être oublié, se rappelait tous les matins au souvenir de Marthe par une sorte de petite gazette qu’il tâchait de faire amusante, et où il essayait de mettre le plus de sel et de gaieté possible pour ne point trop ennuyer l’actrice des fadeurs de ses tendresses et de la monotonie de son amour. Il y faisait épigramme de tout, pour la faire rire, de Paris, de ses amis, de lui-même, et c’était sur tous ceux qui lui tombaient sous la plume de petites méchancetés où n’entrait rien de son cœur, mais qui malheureusement portaient presque toujours à l’endroit sensible de chacun, au seul ridicule dont les moins susceptibles font une question de pudeur et presque d’honneur; à ce petit point imperceptible, à ce petit rien du caractère, de l’esprit ou du physique qui, chez tous, est l’endroit vulnérable de la vanité. Le mal eût été moins grand si Charles n’eût touché qu’au talent des gens ; mais il tou-

CHARLES DEMA LL Y.

chait à leur nœud de cravate et à la forme de leurs ongles; et ces indiscrétions qui, jetées dans le rire de la conversation, eussent été oubliées et pardonnées, ces indiscrétions écrites, publiées et venant au public, devaient lui faire de tous ses amis des ennemis acharnés et sans pitié.

— Ah! voilà Franchemont... — et Marthe lut le passage.

Puis ce fut le tour de Rémonville, de Laligant et de Boisroger.

— Mais c'est une providence, *— dit gravement Nachette en regardant Marthe.

— Oh! — dit Marthe en laissant retomber les lettres, nouyez-vous.croire?... Vous comprenez bien que je ne me servirai jamais...

— Oui, c’est vrai... vous ne pouvez pas vous en servir... Eh bien! voilà... Demailly aura un succès à tout casser... Odile empêchera votre réengagement au Gym-, nase... Et le succès, savez-vous ce que c’est? Il rallie tout, le succès! les sympathies, l’estime, la commisération... tout! Le lendemain de la première, Demailly sera un bon mari... Vous avez pour vous l’opinion, vous l’aurez contre vous... Lui, il aura le beau rôle; vous...

— C’est mal ce que vous avez l’air de me conseiller là...

— Moi? je ne conseille pas... quelle heure est-il? je vais dîner...

— Écoutez donc encore sur Lamperière... — et elle lut. — Eh bien?

— Eh bien, il faut vous rendre le service... — et d’un coup de main Nachette enleva le paquet de lettres, — le service d’empêcher votre mari d’avoir le beau rôle!...

— ■ Nachette! Nachette! voyous, mes lettres! rendez

CHARLES ÜEMAILLY. 349

moi mes lettres!... C’est impossible!... Î1 serait horrible...

— Pas d’enfantillage, ma chère!... Vous venez de déménager, les déménagements sont faits pour la perte des correspondances...

— Mon Dieu! mais... Nachette! qu’est-ce que vous voulez en faire?

— Je vous le dirai dimanche, — et Nachette, prenant vivement son chapeau, disparut sans laisser à Marthe le temps de réfléchir.

— Rue Childebert, numéro quatre, et vite! — cria Nachette en se jetant dans un coupé. S lut en route les lettres, et enferma dans un trait de crayon une vingtaine de passages qu’il copia sur un calepin. Son travail était fait quand la voiture s’arrêta. Il se jeta dans un escalier humide et gras, monta au troisième, et tira une sonnette faite d’un fil de fer et d’une béquille de bois.

— La clef est sur la porte, — bougonna une voix de l’intérieur.

Nachette entra dans une chambre dont le papier tombait en lambeaux. Dans un coin, un lit anciennement peint en blanc avec des filets vert d’eau était gris le crasse, et des draps ignobles montraient le creux d’un lit non fait. Des paquets de paperasses ficelés erraient sur des planches. Sur la cheminée, il y avait un buste de Voltaire et un buste de Rousseau, les deux dieux de l’autographe. Là-dedans, un homme était assis, rouge, les joues plaquées et presque bleues de sang comme chez certains vieillards, les pieds à cru dans des chaussons

de lisière, et les deux jambes contre un poêle éteint où posait un verre de marchand de vin aux deux tiers plein d’eau-de-vie.

— Monsieur Gagneur? — dit ironiquement Nachette en le saluant très-bas.

■ — Mets ton chapeau, — fit l’homme, — tes poux pourraient s’enrhumer.

— Tu es toujours le même, vieux gueux, — dit Na-, chette en se recoiffant.

— Ne te gêne pas avec ton père adoptif, celui qui t’a lancé à Paris, ingrat!... Mais tu me semblés assez convenablement nippé...

— Et le commerce?

— Un commerce de rien du tout!... Ah ! si M. le procureur du roi avait voulu me laisser continuer mon ancien commerce... il allait assez bien... Les collégiens et les vieux mordent à ces livres-là comme des anges...

— Abrège... Je connais tes malheur

— Oui... Eh bien, les grands hommes, vois-tu, c’est moins ferme que la rente... As-tu quelqu’un, — tu as des connaissances maintenant, — - qui veuille m’acheter une collection de lettres de guillotinés de la dynastie de Juillet? J’en ai une bien complète... Voyons, qu’est-ce qu’il te faut?... Qu’est-ce qu’il y a pour ton service : et ne fais pas ton quoniam bonus ... Qu’est-ce que c’es* que ça?

— Des lettres.

— Bon... Après?

— Il faut cataloguer ce paquet, extraire les passages., je te les ai marqués au crayon, et faire imprimer sou* la rubrique : Vente d'une jolie collection d'autographes..* et toute la rocambole.

— Et les autres ?

— Quelles autres?

— Les autres lettres... Tu veux que je fasse une vente avec ça?... et. un nom que je ne connais pas...

— Eh bien ! tu y joindras celles que tu m’as escroquées... tu m’en as pris des masses... Tu y ajouteras quelques bienfaiteurs de l’humanité, et tes guillotinés... puisque la vente n’a pas lieu.

--Ah! la vente n’a pas lieu... Alors, qu’est-ce que tu payes?

— Cinq louis, tout ce que je possède, ^tiens ! — dit Nachette en exhibant les quatre doublures des deux poches de son gilet et les deux poches de son pantalon, — et dix autres samedi contre la remise de l’épreuve, voilà.

— Pas gras, mon bonhomme.

— Je te promets par là-dessus une correspondance de Déjazet... mais drôle!... qu’a un de mes amis et qu’il doit me donner... dis qu’on t’oublie, vieux scélérat!... Et puis je vais avoir un tas d’autographes comme directeur d’un grand journal... Il y aura peut-être un poste de confiance pour toi dans les annonces.

— Blagueur!... Mais tu causes dans ta bride... Après ça, bah! il faut bien faire quelque chose pour les enfants qu’on a vus naître... Et les risques?

— Aucun... C’est le possesseur légitime qui vend.. Y sommes- nous : tu fabriques du paquet, avec ce que ti ajouteras, une feuille... L’épreuve, dimanche, il me h faut, entends- tu?... Tu feras d stribuer, puis je te ferai annoncer dans une huitaine de jours que la vente n’aura pas lieu... un riche amateur étranger aura acheté en bloc... Tu me rapporteras les lettres avec l’épreuve.

— Non, je garde... Si le signataire voulait racheter?... j’ai des frais, je me couvre; tiens!

— Comme tu voudras... ça m’est égal*., et lu es payé pour ne pas me nommer... Dimanche, au plus tard, hein?

Il faut que j’aie mon catalogue dimanche matin... Ah! i- y a là des ma chère... supprime les ma chère... C’est inutile.

— Compris!... On ne mettra pas le public dans la confidence que c’était adressé à une dame... L’honneur des femmes!

— Tu y es.

Et Nachette se dirigea vers la porte.

— Tu t’en vas?... reste donc une minute... Il fait une pluie que les chiens boiraient tout debout... Nous eau serons un brin du pays.

— J’aî une voiture, je suis pressé.

Et Nachette allait sortir.

— Dis donc, filiot ! — fit narquoisement Gagneur en le regardant aux cheveux, — sais-tu que le bon Dieu t’a fait une belle grâce! 11 voulait te brûler... il n’a fait que te roussir.

— Allons! je suis paré, dit Nachette en remontant en voiture, — qu’est-ce qu’on peut me dire? rien. Je ne fais que répéter un catalogue tiré à quatre cents exemplaires. Ma réponse est si simple : Voilà le catalogue, le voilà !... le voilà!

Il regarda à sa montre :

— Huit heures!... diable ! Je ne dînerai pas aujourd’hui... Un peu vite, cocher!... Il faut que j’aie le temps de me ficeler...

— Payez la voiture, — dit-il au concierge, qui s’inclina et lui murmura à l’oreille :

— Il y a une petite dame en haut qui vous attend.

— Hein? Vous laissez monter... quand je n’y suis pas?

— J’ai cru que c’était une ancienne à monsieur.

— On ne laisse jamais monter une ancienne, d’abord* entendez-vous ?

— Ah! c’est vous, Marthe, — - fit Nachelte en entrant chez lui.

— Oui, mon cher Nachette... J’ai réfléchi... C’est impossible... Sérieusement, ce serait odieux!... Vous avez voulu me rendre service... mais là, vraiment... rendezmoi mes lettres... n’est-ce pas?

— Désolé, ma chère Marthe... Les révolutions ont un mot pour cela : trop tard !

— Ne dites pas cela, Nachette... Non, vous ne voudriez pas...

— Je n’en sais rien, — dit Nachette en l’enveloppant d’un regard froid.

— Voyons... vous m’aimez bien... un peu...

Et Marthe appela à elle toutes ses minauderies et toutes ses caresses.

— Moi?

Et Nachette partit d’un éclat de rire qui frappa les vitres.

■—Oh!... vous m’avez fait peur!... Je vous en prie... dépêchez-vous... Mon petit Nachette, mes lettres...

Les yeux de Nachette s’allumèrent tout à coup; les yeux des féroces ont de ces lueurs.

— Mais vous ne comprenez donc pas que je me suis fichu de vous?

Et il eut un autre éclat de rire; sa voix sourde vibrait

— Vous n’avez donc pas compris que le vilain singe était entré dans votre vie pour autre chose que pour vous adorer? Vous aimer, vous?... Mais est-ce que vous avez pour deux sous de cœur?... Une femme qui s’est amusée

à marcher sur l’amour d’un homme, qui a fait piétiner le public dessus!... Votre corset? ah! parbleu! on sait ce qu’il y a dessous : de la chair sur un caillou!... Une belle chance, pourtant!... avoir trouvé un bêta de cœur qui vous idolâtrait comme un imbécile; vous enfin, une cabotine que le premier venu tutoie ou peut prendre par la taille!... Il vous avait fait l’honneur de se marier pour de bon, de vous épouser devant un vrai maire . Ce qu’il avait dans la tête, il avait eu l’idée de vous le mettre dans la bouche, pour vous mettre de moitié dans sa pensée, dans son succès... Et vous croyez qu’on trouve deux idiots de cette force-là dans sa vie?... Moi? Mais vous n’avez donc pas senti que vous êtes un instrument entre mes mains, une chose menant à un but?... Vous ne m’avez donc pas regardé? vous n’avez donc pas vu que ce bonheur de Charles m’éclaboussait?,., que j’étais jaloux, oui, jaloux! jaloux de cette fortune qui le faisait son maître et libre du travail qui tue; jaloux de son foyer qui me crispait; jaloux des amitiés qui allaient à lui; jaloux de son nom, de sa figure, de son livre... de tout, là! Vous ne m’avez pas flairé, éventé, deviné?... Vous êtes bête comme tout!

— Monsieur...

— Oui, je suis entré dans votre intérieur pour renverser la lampe, et vous repasser un peu de ce qui me démangeait et me dévorait... Y êtes-vous à présent?... Vous aimer? Ah! vous vous figuriez?... Je n’ai pas le temps, machè^e!... Mais dans peu, si la fantaisie m’en prend... car enfin, quoi? vggs n’avez pas de talent; vos grimaces d’ingéruie commencent à se faner, votre beauté est mauvais teint... Du théâtre, vous dégringolerez, et si bas, qu’un beau soir... un beau soir que j’aurai bien dîné...

— Monsieur!.- —fit Marthe affaissée sur une chaise.

— Nous parlerons de toutes sortes de choses... du joli petit salon de votre mari... des enfants que vous auriez pu avoir... On dit que la maternité est une corde qui ne casse pas chez la femme : nous verrons bien!... Mille pardons, je ne vous retiens pas...

Et, prenant une affreuse intonation de Bilboquet :

— Je suis à’ma toilette!

Et il ôta sa cravate.

Quand Marthe fut sortie :

— Ça soulage!... - — dit Nachette devant sa glace, en passant sa brosse avec rage sur ses dents. — Allons, les choses marchent... Je suis sûr de Puisignieux, et... au fait, c’est bien ce soir l’invitation de Gouturat?

Et il relut cette lettre :

« Mon vieux,

» J’ai le sac. — Ton couvert est mis le vendredi 18 courant, depuis neuf heures du soir jusqu’au lendemain. Le festin aura lieu dans l’atelier de Giroust, qui est allé acheter des abat-jour verts dans son pays. Nous aurons Maria et un autre ange.

» A toi.

» Gouturat. s

Ï1 n’était guère que neuf heures et demie quand Na< chettè fit son entrée dans l’atelier de Giroust.

— Hein? — fit Gouturat en lui désignant de l’œil ia femme qui accompagnait Maria.

— ■ Aux oiseaux l — répondit Nachette en se servant

d’un de ces idiotismes parisiens qui font l*effet d’un trapaud sortant d’une bouche humaine.

— Ma fille, — dit Couturat à la femme ainsi louée par Nachette, — pas d’émotion et de l’amabilité... Môsieu est le directeur des Délass’-Gom’ !

— Monsieur est?...

Et la pauvre fille regarda Nachette comme une pauvresse regarde un changeur.

— Lui-même! — reprit Nachette qui avait saisi le clignement d’œil de Couturat et entrait carrément dans la peau de son rôle : — Oui, ma chère, l’homme aux engagements, c’est moi.

On s’assit autour de la table, Couturat aux côtés de Maria, et Nachette aux côtés d’Hermance, ainsi s’appefait la compagne de Maria.

— Il y a des catégories d’actrices, — disait Nachette à sa voisine, — comme il y a des catégories de viande... Ilne faut pas vous le cacher... nous avons des femmes qui donnent del’argenl au théâtre pour jouer... ça n’est pas votre genre, bon... Nous avons des femmes à qui on lait un engagement qu’elles puissent montrer... vous comprenez... mais que nous ne payons pas... ça n’est pas encore ça, n’est-ce pas, mon petit loup... Nous avons < il fin la première qualité... des vrais engagements., et authentiques comme un livret de la caisse d’épar gne!

Hermance hasarda :

— Et qu’est-ce qu’il faut pour...

— Ce qu’il faut?... Il faut tout : des cheveux, des yeux, des dents et des mollets! tout ce que vous avez...

Si vous possédezpar là-dessus le talent de mademoiselle Mars ou d’Alphonsine, le talent ne nuit pas. Vous ne parlez pas du nez, c’est déjà quelque chose; et avec des protections...

CHARLES DEMA1LLY.

— Mais je ne connais personne...

— Et le directeur, ma chère, — dit Nachette qui de» vint galant.

Les deux hommes et les deux femmes buvaient et mangeaient. Nachette, entonné par Gouturat, qui ne laissait pas son verre vide, buvait plus que tout le monde, et le songe d’Athalie, que lui récitait Hermance en scandant les hémistiches avec des hoquets, le jetait dans des tendresses qui faisaient peut-être plus honneur au vin de Gouturat qu’au talent d’Herrnance. Maria, de son côté, avait commencé une chanson patoise avec accompagne1 ment de couteaux sur les verres, quand s’interrompant :

— Dis donc, Couturat, qu’est-ce que c’est donc que toutes ces bêtises-là î

Et Maria montrait au mur un trophée de mille petits souliers de soie blancs, enrubannés de bouffettes et de rosettes.

— Des souliers de danseuses espagnoles que nous avons rapportés de nos voyages... Des souliers autographes.

Maria sauta sur un tabouret, prit dans le trophée un soulier à nœud rouge, si extravagant de petitesse, qu’une mère chinoise n’y eût pas risqué le pied de sa fille ; et l’apportant sous le nez de Couturat :

— Et il y avait une femme au bout de ça?

— Presque! — dit Gouturat.

Les hommes fumaient. Les femmes écorchaient un couplet, un opéra ou un fruit.

— Mais on est très-mal assis sur tes chaises, — dit Maria.

— Une idée! — fit Gouturat. — Si nous ôtions les tréteaux de la table9

On posa par terre la table, qui était une table à modèle, et chacun s’assit ou se coucha autour dans l’abandon intime. des poses de Lancret et dans la liberté d’un fin souper Cachette, sur le ventre, attelé à une pipe turque et enveloppé dans un nuage de fumée de tabac, racontait à ilermance, la tête sur un coussin, la pièce dans laquelle il h ferait débuter, les mots qu’elle aurait à dire et le collant qu’elle aurait à mettre. Couturat, assis à la turque, les jambes croisées et le dos au mur, et prêtant son épaule à la tête de Maria presque endormie, regardait de temps en temps l’heure, à une pendule de Boule, dont .l’aiguille marchait sur quatre heures du matin.

Sur la table, les verres, rangés tout à l’heure en flûte de Pan, sont débandés, éparpillés, errants. Quelques-uns montrent l’eau que les femmes se sont versée pour ne point trop se griser. Un verre de vin du Rhin est à moitié plein, et le vin blond semble, dans le verre glauque, une topaze tombée dans la mer. Le rose pâle d’un reste de champagne pétille dans les flûtes, plantées sur la table, comme des aigrettes de cristal. Les assiettes de Chine du dessert se sont rapprochées et voisinent, indiquant les familiarités comme des sièges après une soirée; des noyaux, des peaux de fruits, des pincées de sucre, brisent au hasard leurs fleurs et leurs arabesques. Au milieu de la table, la pyramide de poires est à bas ; quelques cerises confites ont été oubliées dans le pillage sur le papier à dentelles. Les pêches, renversées l’une sur l’autre, se talent. Deux grappes de raisin posent encore sur les feuilles de vigne sèches et recroquevillées. Puis ce sont des petits pains fouillés au cœur par de petits ongles, une boulette de mie qu’Hermance a pétrie par contenance au ‘commencement du souper.

Éclairé par les bougies de la table, le lustre de Venise

fait au plafond une grande ombre à mille pattes, semblable à un insecte, vu au microscope.

Il est cinq heures. Tout à coup, un co.up de sonnette.

— C’est vrai! — dit Couturat, — j’avais oublié..., pardon, mesdames et messieurs, c’est que je me bats ce matin...

Et passant par-dessus Hermance, il lui glissa dans i’oreille :

— Tu sais que je ne sais pas que tu qs la. maîtresse de Puisignieux..., — et lui reposa la tête sur la poitrine de Nachette.

Le jeune homme introduit par Couturat était enveloppé d’un grand manteau qui s’écartait à droite sous une boîte de pistolets et se relevait par derrière sous la pointe de deux épées.

— Mesdames, monsieur le baron de Puisignieux... Merci, tu es exact... Oui, mon cher, je me préparais à la mort en famille, comme tu vois...

Puisignieux vit Hermance, il vit Nachette. Il eut un de ces regards qui voudraient tuer les gens; il fit : Ah! et s’assit.

Nachette, qui avait juste assez de sang-froid pour reconnaître le baron, contus et parlant pour parler, dit à Couturat :

— Comment?... qu’est-ce que cette charge-là?... tu te bats?

— Oui... une affaire qui est bête... bête!... une bousculade qui s’est terminée par un soufflet... ma main qui s’est trouvée posée sur la joue d’un Anglais... des gens qui nous séparent... l’Anglais qui me crie: Après-demain, terrasse de Saint-Germain, sept heures! et il me jette s? carte, je la mets dans ma poche, je rentre, je regarde, je vois : London , Piccadilly... Je suis tombé sur un Anglais qui habite Londres, sur le seul Anglais qui n’habite pas

Naples ou l’hôtel Windsor!... Impossible de mettre en rapport nos témoins, tu comprends... Ils s’entendront sur le terrain... Je comptais sur toi, tu faisais l’affaire avec Puisignieux... Mais tu m’as l’air un peu ému... Si' tu es ému... je prendrai en passant Bourniche.

Et voyant Puisignieux immobilisé dans une pose morne et rageuse :

— Tu as l’air d’un chagrin de cœur en marbre, mon petit, ou d’un garçon de caisse volé... Qu’est- ce que tu as perdu, hein?... Et toi aussi, qu’est-ce qui t’arrive? — dit Gouturat à Hermance. — Hermance, ma chère, vous avez un air trop cornichon pour n’avoir pas des torts *

Et revenant à Puisignieux :

— C’est ça, n’est-ce pas?... Ah! mon cher, qu’est- ce que tu veux?... un malheur: Je suis désolé... mais ça arrive à tout le monde, et tu serais aussi bête d’en vouloir à Nachette qu’à un aveugle qui t’écrase un cor... que diable! Il ne pouvait pas deviner... Ah! voilà l’inconvénient de cacher ses maîtresses à ses amis... Mais pas de plaisanterie... nous allons être en retard... Donne le bras à Maria, Puisignieux... Toi, Nachette, un conseil d’ami : va te jeter sur le lit de Giroust, tu descendras la clef... Décampons!

Et prenant le bras d’Hermance :

— Pas un mot! — lui dit Couturat, — il te reviendra... et plus gentil qu’avant... Ton engagement est sur le feu... et tu sais que je tiens parole aux femmes.

On ramena les femmes. Puis on fit lever Bourniche, qui entra dans l’affaire de Gouturat comme un hanneton dans une lanterne. Il se répandit en questions et en interjections jusqu’à Saint-Germain : il avait vu cet Anglais, il était sûr de l’avoir rencontré ; il levait un plan du soufflet; il se racontait la scène, en redemandait le récit à Gouturat, imaginait les témoins qu’ils allaient trouver,

se penchait à la portière pour apercevoir des favoris d'Anglais, et, ne voyant rien, revenait à Couturat qui l'envoyait promener.

Arrivés à Saint-Germain, ils firent toute la terrasse; 'personne. Une heure se passa; rien. Gouturat envoya Bourniche s’informer au pavillon Henri IV et dans les hôtels les plus proches : aucun Anglais n’avait paru. A dix heures, Bourniche déclara qu’il avait besoin d’être à Paris à midi. Gouturat se rappela connaître un officier en garnison à Saint-Germain, qui ne lui refuserait pas le service d’être son second; et, laissant partir Bourniche, déclara que, pour lui, il attendrait toute la journée, — « à l’instar des Espagnols ».

Resté seul avec Puisignieux, Gouturat le promena dans la forêt; et là, dans les bois, dans cette atmosphère mystérieuse et tendre, dans cet air qui ouvre le cœur et dénoue l’âme, profitant de toutes les émotions du lieu et de la circonstance, Couturat, prenant la voix et le ton d’un homme prêt à mourir, et qui se confesse à un ami, dépouilla tout à coup sa blague, sa moquerie, le Gouturat que Puisignieux connaissait. Il eut des notes caressantes et d’une douceur triste; il pressa le chagrin de Puisignieux, l’écouta, l’embrassa, le comprit, le pansa, le berça, le respecta surtout, et n’entreprit point de le consoler. Il s’apitoya sur lui, pleura sur son amour trompé, s'abandonna, lui dit que lui aussi avait été trompé; — et ce fut là le chef-d’œuvre de Couturat, — lui raconta son premier amour, cette première duperie qui l’avait fait, avouait-il, ironique et mauvais. Il le tint et le mania ainsi toute la journée, promenant la caresse, essayant la prise sur toutes ses sensibilités, déliant ses défiances, entrant au fond de lui en paraissant se livrer, ôtant à ses confidences toute fausse honte, pénétrant dans sa jeunesse, s’emparant; de lui à travers sa

862 CHARLES DEMAI LLV

passion toute chaude et lès premières larmes de ses illusions... Et quand ils rentrèrent à six heures du soir à Paris, Puisignieux et Gouturat étaient amis comme s’ils avaient été trompés tous les deux par la même femme

A six heures et demie, Gouturat et Puisignieux, bras dessus, bras dessous, remontaient les boulevards, causant de la mort prochaine de la tante de Puisignieux, chez laquelle Puisignieux était monté en descendant du chemin de fer, et qui n’avait plus que deux uu trois jours « à aller ». Ils parlaient de l’avenir, de la succession, de ce que Puisignieux pourrait tenter, du beau levier qu’il allait avoir entre les mains, de la position qu’i devrait prendre dans la publicité, quand ils tombèrent sur Montbaillard qui flânait, les mains dans ses poches.

— D’où diable sortez- vous tous les deux?— fit Moritbaillard, — vous êtes crottés comme un chemin vicinal!... À propos, qu’est-ce que tu as donc eu avec Nachette?... Il est furieux contre toi!... Il est en train de raconter au café la charge qu’il va faire sur toi et sur ton duel d’aujourd’hui... Est-ce que tu t’es battu vraiment?

— Non, on n’est pas venu... Et toi, qu’est- ce que lu fais?

— Moi, mon cher, je m’embête... Je crois que je deviens trop vieux pour le métier... Paris me pue au nez... Je donnerais dix sous pour être à ia campagne... Je tourne à la Petite Fadette , sans charge !... J’ai envie de voir des moutons...

— A. tondre ! — dit Couturat.

— C’est on ! — dit Montbaillard en lui donnant un coup de poing amical, — • tu verras quand tu auras passé quarante ans dans ce vilain gueux de Paris... J’aspire à la vieillesse d’Odry : mourir à Courbevoie... J’en ai assez de me casser la tête... et de toute la boutique! Toutes ces machines-là... et puis la casse, des duels ou la prison... c’est gentil quand on est jeune... Mais voistu, au fond, cette vie-là... c’est de la blague!

— Tiens ! Montbaillard, tu es bucolique ce soir comme un homme qui veut faire une affaire.

— A-t-il du vice, ce mâtin de Couturat!... Eh bien! oui, mon petit, je veux vendre mon journal. Nachette m’a tâté; mais il ne démasque pas son capitaliste... et si j’étais enfoncé par Nachette, moi, tu comprends... Il n’y aurait plus d’enfants! Et puis je t’aime mieux, toi... non, parole d’honneur, je vais te dire... On ne quitte pas un journal comme une chemise; c’est comme un enfant; et je crois qu’avec toi il vivra, il ira, mon Scandale... Tu as en tête une concurrence, un grand petit journal quotidien, avec des correspondances, le diable et son train... Sais-tu le joint? C’est de m’acheter... Tu as d’abord des abonnés, un noyau, tu n’essuies pas les plâtres... Ah! si tu savais le nombre de journaux qui me sont crevés entre les jambes avant celui-ci!... Qu’est-ce qui t’empêche d’acheter?

— L’argent.

— L’argent? avec un gentilhomme comme monsieur! — dit Montbaillard en indiquant le baron. — Une bagatelle d’abord! Qu’est-ce que j’en demande? Quatre-vingt mille francs... Et tu sais qu’avec les annonces ça va dans les trente mille par an... Trouvez-moi beaucoup de placements dans ce goùt-là... Eh bien! qu’est-ce que vous dites?

— Nous achetons! — dit audacieusement Couturat

CHARLES DEM A 1LLY.

en faisant va-tout sur la faiblesse de Puisignieux, et en lui appuyant dans les yeux la volonté de son regard, comme un genou dans une poitrine, — n’est-ce pas, Puisignieux? — Et, sans lui donner le temps de répondre, — Puisignieux t’achète, — dit-il à Montbaillard, — mais il n’a pas d’argent... mais il en aura demain, aprèsdemain, dans deux jours... dans trois jours.

Montbaillard, qui paraissait parfaitement renseigné, ne dit mot. Couturat reprit :

— Tu comprends, il t’achète; mais il faut lui laisser le temps de ramasser ses nippes; il t’achète quatre-ving/ mille francs... quarante mille francs payables dans six mois, les intérêts à partir d’aujourd’hui; quant aux autres quarante mille, il a la faculté de te les payer six mois après le premier payement, intérêt à cinq... ou de te faire un seul payement de quatre-vingt mille...

— Mais alors, — dit Puisignieux, — je ne payerais que les intérêts de six mois.

— Bien entendu... mais pas d’histoires! Quarante mille francs dans six mois... Ah çà! mon garçon, vous ne me faites pas poser avec votre fortune? Madame votre tante n’est pas une balançoire?—- demanda Montbaillard avec un air de doute eft une défiance trop affectés pour que Couturat ne les crût pas joués. — Et les autres, les autres quarante mille, six mois plus tard ou en même temps... Eh bien! topez là, vous êtes propriétaire du Scandale AL l je vous laisse pour succession un joli numéro ! Ce gredin de Nachette a déterré, imprimées je ne sais où, des lettres de Demailly... Boisroger, Franchemont, Rémonville et toute la bande y sont fièrement mordus! Ils vont faire une bonne tête, en lisant ça d’un ami intime... Il n’y a que Nachette pour ces tours-là... Mais tu ne m’écoutes pas?

Montbaillard se trompait, Couturat était tout oreilles;

mais iî regardait devant lui comme un homme plongé dans une réflexion vague.

— Moi!... Hein?... hein? non qu’est-ce que tu disais?... Adi! tu parlais du numéro... Nous prenons possession du journal immédiatement, tu sais?

— Oh! vous me laisserez bien le numéro de demain.. „ comme épingles.

— Les intérêts courent d’aujourd’hui, mon cher... et puis, un enfantillage! Pui^ignieux et moi, nous voulons entrer tout de suite en possession de ton fauteuil vert de directeur... Après dîner, nous passerons un petit traité entre nous, un projet, si tu veux, quitte à y mettre toutes les herbes de la Saint-Jean, après que la tante aura fait ses malles... Les traités avec la rédaction sont rompus en cas de changement de direction?

— Oui.

— Très-bien. Eh bien! à huit heures... tu nous installeras.

— Allons!... mais c’est pour vous... je vous mets ce soir dans les meubles du Scandale ... c’est dit, et je vais tambouriner la chose.

— Non... ne dis rien... Je veux que ça étonne.

Quand Montbaillard les eut quittés : — Mon cher, —

ditCouturat aubaron. — tu me remercieras... Hermance n'a qu’une idée : un engagement... Je la connais... Elle t'aime, parole d’honneur! Mais vois-tu? un blagueur qui lui promettra de la faire entrer aux Foiies-Dramatiques. Que veux-tu? une idée fixe... Le théâtre est son meuble en palissandre, à cette fille... Avec le Scandale , dans quinze jours... tu pourras exiger un engagement, et alors... Alors tu la tiendras... et serré! tu lui feras peur avec le journal, comme un mari fait peur avec la cour d’assises... On l’égratignera de temps en temps pour la

maintenir dans ie bon chemin... et je te jure qu’elle ne bronchera plus!

On dîna en cinq minutes chez Puisignieux, à qui Gouturat fit faire sa paix avec Hermance. Couturat avait glissé dans l’antichambre à l’oreille de la femme : — C’est, fait... lu seras engagée... Maintenant du bonheur à cet enfant, et chaud! il y aura un joli coupon de rente pour toi...

— Si je te donnais une procuration? — dit Puisignieux en s’étendant dans un fauteuil.

— Pas de ça!... Les affaires avant les amours!... Je t’emmène, je veux que tu sois là... On dirait que nous t’avons égorgé... C’est toi qui achètes... Moi, je ne suis rien... que ton rédacteur en chef... tu fixeras les appointements, voilà!... des appointements aussi honorables que tu voudras... Si tu tiens même à m’intéresser dans les bénéfices...

Ils allaient entrer au journal, quand une des plus grosses célébrités du siècle, qui avait essayé d’enlever un journal sur son nom, leur passa sous le nez.

— Tiens! — dit Couturat en donnant un coup de coude à Puisignieux, et il se jeta au travers de la célébrité : — Cristi, mon cher, vous avez la main heureuse. 11 y a un gaillard dans votre journal, je ne savais seulement pas son nom hier... il donne une vie à votre journal... on ne parlait que de cela hier au café Riche... Les charmants articles !

— Mellin, n’est-ce pas?... Oui, il a beaucoup de talent... As-tu lu mon article d’hier?

— Non... — dit Couturat, — Mellin, c’est cela... Gardez ce garçon-là dans du coton, c’est la fortune de votre journal.

— Pourquoi as-tu été lui dire ça? — dit Puisignieux, — il avait l’air tout chiffonné.

— Pourquoi? tu le verras bien demain... Tu n’as peutêtre pas le désir de garder Nachette? — Puisignieux fit un mouvement. — Eh bien, voilà Nachette remplacé.

— Comment! remplacé?

— Ce grand homme, mon cher, est, tout grand homme qu’il est, un homme de lettres... Si on parle un peu d’un de ses rédacteurs, on ne parle pas uniquement de lui... Mellin sera flanqué à la porte demain matin sous un prétexte, et nous l’aurons.

Montbaillard les attendait en se promenant de long en large dans le bureau du journal.

— Tu es exact, — lui dit Couturat.

— - Comme une éclipse, mes enfants... Tout est prêt, voilà le projet de traité.

Couturat le reçut des mains de Montbaillard, et le passa à Puisignieux, puis le reprit et le relut attentivement.

— Parfait! — fit-il après sa lecture. — Puisignieux et toi, vous allez le recopier en double sur papier timbré... Moi, je vais voir les traités pour la rédaction...

Et pendant qu’ils copiaient, Couturat, amenant les épreuves qui étaient sur le bureau, parcourut de l’œil l’article de Nachette.

— Là! signons!... La plume de Fontainebleau, messieurs! — dit Montbaillard.

On signa.

— Messieurs, la maison est à vous... elle est bonne... Saperlotte! je suis tout chose... — Et ramassant ce qu’il y avait dans la caisse : — Voilà une clef qui a servi à autre chose qu’à enfermer des plumes de fer!... Et maintenant que tout est consommé, j’ai bien l’honneur... je vais boire quelque chose... Ah dis donc, veux-tu v ir ies épreuves avant que je ne les donne?

— Pourquoi faire? — dit Gouturat. — Non... donne le bon à tirer... là!... et descends-les...

Quand Mont bail lard fut à la porte :

— Au fait, ne te donne pas la peine... j’ai besoin „e faire un tour à l’imprimerie, je les descendrai.

Montbaillard sortit.

— Tu n’as plus besoin de moi? — dit Puisignieux.

— Si, — dit Couturat. — Dors un peu sur ce divan, on y est très-bien.

Couturat reprit les épreuves et resta absorbé pendant deux heures devant une vingtaine de tronçons de phrases. Son monologue intérieur était le monologue suivant : — Un catalogue des lettres où on donne des extraits de lettres d’une illustration pas plus illustre que Demailly, c’est louche... Des extraits qui se trouvent frapper seulement et précisément Franchemont, Rémonville, Lamperière, les autres, c’est visé trop juste, c’est une méchanceté trop littéraire pour un marchand d’autographes... Je sens le mensonge dans tout cela. . Ah! si on pouvait deviner à qui les lettres sont adressées, cela mettrait peut-être sur la voie... Voyons!... hum!... une tournure bien abandonnée pour des lettres écrites à un homme... Nous sommes généralement plus sur nos gardes que cela... Ah! ah! c’est à une femme... ils n’ont pas pensé à cet e muet, les imbéciles ! Voilà un e muet qui tranche la question... Bon! c’est à une femme... Oui, mais après?.... Relisons... R y a un certain ton de respect qui ne peut s’adresser qu’à une femme... comme une femme légitime... Et puis le catalogue annonce les lettres autographes signées de son petit nom... Bête que je suis! ce sont des lettres de Demailly à sa femme... Nachette, qui tourne autour depuis quelques mois, aura eu communication de ces lettres, et le catalogue est une invention... Non, Nachette est olus fort que ça... Une

infamie de cette bêtise-là est au-dessous de lui... Il faut qu’il y ait une vente...

Et Couturat retomba dans ses réflexions.

— - Très-bien! — reprit-il en en sortant; — M’y voilà... Gagneur, une canaille que j’ai vu rôder deux ou trois fois dans le bureau,.. C’est un simulacre de vente arrangé entre Nachetteet lui... une couverture assez bien imaginée!

Il remit les épreuves sur le bureau, prit une grande feuille de papier blanc et travailla toute la nuit à un programme de la nouvelle direction, qu’il recommença deux ou trois fois pour faire tenir une promesse dans chaque mot et un appât dans chaque phrase. Puis il attendit le jour en parcourant les registres d’abonnés.

Puisignieux, moulu de sa promenade de toute la journée, dormait tranquillement sur le divan, comme il eût dormi dans son lit.

On frappa violemment à la porte.

— Pardon, m’sieu! dit un gamin de l’imprimerie, — on m’a dit de monter voir s’il y avait quelqu’un au journal... On n’a pas rendu les épreuves hier soir... Il va j avoir un retard...

— Ah! nom d’un chient... moi qui ai oublié de les lire... Ça ne fait rien, tiens!... qu’on compose tout de suite... Pas d’épreuve... on ne fera pas de corrections.

— Je te demande un peu pourquoi tu m’as gardé? ■ — dit Puisignieux en se réveillant.

— Attends donc!

Et Couturat se mit à se promener dans le bureau. Puisignieux prit le parti de se rendormir. Au bout d’une heure, il fut réveillé par Couturat.

— Tu vas descendre à l’imprimerie... tu presseras le tirage... Vois tirer... Tu n’as jamais vu tirer... c’est instructif... Quand il y en aura une cinquantaine de tirés

prends un numéro... c’est-à-dire tu en prendras deux, un qu’on te verra prendre, et un que tu prendras sans au’on te voie... et remonte-moi-les.

Puisignieux revint avec les deux numéros.

— Très-bien! prends une bande... vite donc!... Écris: Monsieur Charles Demailly... Saute dans un coupé... file à son adresse, et envoie cela sous la porte cochère.

— Je ne comprends pas... — dit Puisignieux.

— Tu comprendras tout à l’heure... Ya!

Couturat descendit aussitôt à l’imprimerie, le journal à la main. Le bruit de sa nouvelle qualité l’entoura du respect des compositeurs.

— Arrêtez le tirage! — cria Couturat, — à l’instant!... Où sont tous les numéros tirés? Tous, qu’il n’en traîne pas un!... Michel, prenez le paquet... Vous allez brûler ça devant moi, dans ma cheminée. Je ne veux pas de choses comme cela dans le journal, moi... — Et Couturat désignait du doigt l’article de Nachette. — ... Des blagues, bien!... mais ça, c’est trop fort... Montbaillard a pu ne rien y voir... Qu’on décompose le journal!

Puis, après quelques instants de réflexion :

— Il faut qu’on paraisse cependant... il n’y a rien làhaut, pas de copie... Gardez la composition... Qu’on décompose seulement dans la quatrième page l’annonce de la Ville de Marseille.

— Mais, monsieur Couturat, — dit Malgras qui redescendait du bureau où il était remonté pour faire le départ du journal, — c’est une annonce de plus de deux cents francs qu’on va perdre! Voilà trois semaines qu’elle est remise...

— Qu’on la décompose!... Je donnerais, voyez-vous, monsieur Malgras, mille francs pour n’avoir pas ce fichu numéro sur le corps... et mon premier numéro!... Qu’on

attende maintenant!... Nous paraîtrons aujourd’hui... demain ou après-demain!

Puisignïeux attendait Gouturat dans le bureau.

— C’est fait.

— Bien.

— Tu as une idée?

— Je n’en sais rien... Seulement, il y a un homme... tu sais de qui je parle... 11 s^est mis deux ou trois fois en travers de mon chemin... Je veux simplement le jeter à la porte de manière... à ce qu’il se casse les pattés!

— Et le moyen?

— Je le cherche... j’attends quelque chose... le hasard... la Providence... ce que tu voudras... quelque chose... ou quelqu’un... Mais c’est bien le diable s’il n’éclatait pas quelque chose de la bombe que j’ai jetée dans le café au lait de Demailly... Maintenant, mon petit Puisignieux, si tu allais embrasser Hermance?. .. J’ai besoin d’être seul.

Couturat demeura deux heures à écouter les rumeurs de Paris qui s’éveillait, et attendant.

Un bruit de voix se fit entendre dans l’antichambre.

— Qu’est-ce que c’est, Michel? — • dit Gouturat au garçon de bureau qui entrait.

— Un monsieur qui demande l’adresse deM. Nachette.

— Tu lui as dit?

— Que je ne savais pas... Il a dit qu’il attendrait.

— Comment est-il, ce monsieur?

— Un gros... court... qui a l’air d’arriver de soa pays... et colère comme...

— Fais entrer.

— Monsieur, vous désirez? — fit Couturat en se levant d’un ail* froid.

— Monsieur, — dit le gros homme épouffé et qui était entré comme une trombe, — je demande l’adresse d’un drôle qui s’appelle Nachette... et je ne croyais pas qu’on refusait...

Couturat eut un sourire digne : — Pardon, monsieur, mais permettez-moi de vous dire que vous me semblez ignorer complètement les habitudes d’un journal... Des raisons... d’économie sociale, vous me comprenez!... font généralement du domicile d’un homme de lettres un secret... pour ses créanciers... Mais pour vous, monsieur, qui me semblez mû par un motif tout autre...

— Je viens, moi, pour lui appliquer l’indignation d’un honnête homme sur les deux joues... je viens pour le battre... oui, le battre!

— Le battre?... Vous me paraissez bien animé, monsieur.

— Eh ! je ne sais pas ce que je suis, monsieur!... Mais, il faudrait n’avoir pas de sang dans les veines... Comment monsieur? Des lettres qu’un misérable a volées à une femme!... On ruinera, on tuera le mari avec cela!... Sa pensée, monsieur, sa pensée sera rendue publique!... Ah! je vous parais animé!... et ce qu’il aura dit à l’oreille, une impression d’un jour, d’une heure... des confidences... sa confession... Un mouchard, monsieur n’aurait pas commis cette infamie.

— Vous dites, monsieur?

— Je dis que ce monsieur a volé les lettres de Charles à sa femme... volé!... et...

— J’avais bien entendu, monsieur... Mais voudriezvous avoir la bonté de m’expliquer comment M. Demai lly a pu avoir connaissance d’un numéro non paru?

— Non paru!... Si vous aviez été dans ma peau depuis une heure, vous auriez vu... s’il n’était pas paru!... Vous auriez vu si Charles ne l’a pas lu, votre numéro non paru!... Il est tombé le nez sur le parquet... à plat.., un coup de foudre... On a couru chez le médecin... je ne sais s’il est mort ou vivant... C’était comme mon fils, monsieur... Et je suis sorti, moi qui ne sais pas tenir une épée... je suis sorti... je vous dis qu’il faut que je le soufflette !

— Vous ne savez pas tenir une épée?... C’est malheureux, monsieur, malheureux... Nachette est une seconde force très-distinguée!... Il a eu la main malheureuse, je ne sais où, à Nantes... Oh! après tout, dans ces affaires, le hasard...

Et Couturat, qui interrogeait de l’œil cette bonne et chaude nature, ce tempérament sanguin et de premier mouvement, cette passion qu’il laissait s’épancher et se dépenser, en ne lui imposant que les froideurs de la politesse et de la pratique des choses, Couturat vit la réflexion revenir dans cette indignation, l’âge et la vie parler à cet homme, le souvenir des jolis enfants qu’il avait laissés là-bas, l’amollir et le lier doucement... Il y eut un silence que Couturat prolongea pour laisser agir l’humanité dans l’ami de Charles, et où il le vit imperceptiblement pâlir comme si la mort lui avait frappé sur l’épaule.

Couturat reprit :

— Quel que soit votre dévouement pour M. Demailly, dévouement que j’honore, monsieur, quel que soit votre mépris des chances d’une rencontre, vous me laisserez vous dire qu’il est regrettable que vous preniez la place d’un ami beaucoup plus jeune que vous, et que vous remplaciez sur le terrain un garçon de trente ans... qu’on ne croira pas malade, monsieur, je connais le

Tii

public... Et puis enfin, — dit Gouturat qui continuait à observer son interlocuteur, — quand vous aurez attrapé un coup d’épée, quel service aurez-vous rendu à M. Déni ail ly?... Tenez, monsieur, — et Couturat, quittant subitement son ton de rédacteur en chef pour un ton de bonne enfance et d’homme à homme, — savez-vous ce que j’ai fait, moi qui vous parle? Sans, savoir si ces lettres étaient fausses ou vraies, d’où elles venaient, comment elles avaient été obtenues, ce qu’elles disaient, sur le seul soupçon de quelque chose dans le genre de ce que vous venez de me dire, j’ai fait arrêter le tirage du numéro... Oui, monsieur, au risque d’un retard... J’ai fait décomposer une annonce de cent cinquante lignes dont je perdrai l’argent... J’ai fait réunir tous les numéros tirés, et en voilà les cendres dans la cheminée... Le numéro reçu par votre ami est pour moi une énigme... à moins que Nachette n’ait fait un tour à l’imprimerie avant moi... ce serait la seule explication... Enfin, à l’heure qu’il est, je cherche une réponse qui cloue au dos de l’article de Nachette... ce que tout homme d’honneur doit en penser... Une note, dans huit jours, ce serait trop tard, et je veux dans le numéro même jeter le personnage à la porte, en lui faisant descendre l’escalier sur les reins... Vous êtes bien bâti... vous avez des bras, une poigne... Vous avez pour Demailly une de ces amitiés... que nous ne connaissons pae nous autres; enfin, suffit!... Vous allez courir, mais d’un bond, rue Childebert, 4... Vous trouverez là un certain Gagneur, un misérable, peureux et ivre... il est onze heures, il sera ivre... Vous le menacerez de l’étrangler... vous l’étranglerez même un peu, jusqu’à ce que vous ayez de lui une attestation que les lettres lui ont été remises par Nachette... C’est tout es dont nous avons besoin... Et ne craignez pas de mettre \es pouces! Il faut

CHARLES DEM Ai LL Y.

que vous ayez l’air d’un homme qui vient pour tuer... Filez! il y a un coupé en bas... Vingt minutes pour aller, vingt pour revenir, dix pour la scène... ce n’est pas une heure.

Au bout de trois quarts d’heure, le gros homme arriva, ruisselant, s’essuyant la figure, et levant en fair une large main triomphante :

— Ç’a été dur... mais voilà!

Et Couturat lut :

« Je déclare que la vente désignée sous l’intitulé : Vente d'une jolie collection d'autographes modernes , et annoncée pour le 24 janvier, était une vente fictive. Je déclare que les lettres de M. Demailly, mentionnées audit catalogue, m’avaient été remises par M. Nachette, aifirmant au surplus avoir agi en tout ceci sans en coin» prendre la gravité.

» Gagneur. »

— Vous avez mon estime, — dit Couturat dont les yeux brillèrent.

Et, se jetant à son bureau, il écrivit d’uni haleine une cinquantaine de lignes.

— Michel! tout de suite, à la composition, en queue de l’article de M. Nachette... et qu’on tire immédiatement!

— Monsieur, — dit Michel, — il y a quelqu’un qui demande à vous parler... M. Millin... Mellin...

— Impossible!.., Dites-lui que je lui donne rendezvous demain à dix heures... Ah! envoyez-moi M. Maigras...

— Monsieur Malgras, — dit Couturat, — vous avez le nouveau programme... Biffez le nom de Nachette... Vous

CHARLES DEMA1LLY.

mettrez le nom de Mellin à la place... et donnez à im* primer.

Le gros homme fit mine de se lever.

— Ne vous en allez pas, monsieur, — lu dit Goutu at; — nous allons rire!

Nachette s’était croisé dans l’antichambre avec Malgras.

— Je ne sais si vous restez, mon cher Nachette, je ne sais pas, — lui avait dit Malgras en lui montrant son nom biffé.

— Toujours de bonnes nouvelles, ce père Malgras!... Corbeau, va!

Et Nachette entra dans le bureau.

— Dis donc, qu’est-ce qu’on dit? — Et, pâle de colère, il s’avança sur Couturat. — Qu’est-ce qu’on dit, que c’est mon article qui empêche le journal de paraître? Je la trouve bonne, celle-là!... Qu’est-ce qu’il y a, hein?

— Rien... Ton article passe.

— Et mon nom biffé sur ton programme... Malgras me Ta montré... qu’est-ce que ça veut dire?

— Qu’il y a un nouveau directeur, et que les traités passés avec Montbaillard finissent en cas de changement de rédaction... Tu peux passer à la caisse, tu sais? tu as le droit d’y solder les avances que le journal t’a faites...

— Voyons, tu me fais une scie, Couturat... Tu ne peux pas me mettre à la por'e comme cela... comme un

chien... à propos de bottes... à cause de ton amitié pour M. Demailly.

Et Nachette eut un sourire ironique.

— Pourquoi pas? J’ai pu le blaguer, mais...

— Tiens! Couturat, tu as tort de jouer ce jeu-là avec

moi...

La main de Nachette tourmentait la .pomme de sa canne. Couturat, qui le surveillait de l’œil, jouait négligemment avec une règle de fer.

Nachette reprit en domptant sa voix :

— Tu ne veux donc pas qu’on blague ce cher Demailly?... Je n’y tiens pas, moi, si ça te fait mal... Moi? mais je suis prêt à lui trouver du talent, du génie, tout ce que tu voudras! Je dirai qu’il est le modèle des ma ris... méconnus! Je raconterai, dans le journal, ses bons mots sur toi... Tu vois, directeur de mon cœur, que je suis toujours digne de signer au Scandale... et tu me gardes.

— Impossible, mon cher... La direction nouvelle du journal ne veut pas d’un rédacteur qui fait des articles avec des lettres volées à une femme...

Et la règle de fer de Couturat se tourna, comme par distraction, vers Nachette.

— Tu mens !

— Vous savez bien, Nachette, que je me suis battu... quelquefois... et plus sérieusement qu’hier... — dit Couturat en appuyant cette aernière phrase d’un sourire de persiflage.

— C’est la femme de Demailly qui t’aura dit...

— Non, c’est Gagneur... tu sais bien, Gagneur... et c’est monsieur qui a apporté la déclaration de Gagneur... déclaration suivant laquelle... Tiens, lis!

Et Couturat tendit à Nachette le journal que Michel apportait en ce moment.

CHARLES DEMAILLA.

Nachette parcourut des veux la note de Gouturat et devint blanc comme sa chemise. Il laissa tomber le journal, et, s’assurant sur sa canne :

— Tu auras bientôt de mes nouvelles!

— Je ne te reconduis pas... — dit Couturat tranquillement.

Quand Nachette eut jeté la porte sur lui :

— Monsieur, — reprit Gouturat en se retournant vers le gros homme tout ému, — si je vous assure ici de l’estime que je fais du caractère et du talent deDemailly, c’est que je suis certain que vous me croirez... Votre ami vaut mieux que nous tous, je le sais, et je vous le dis,.. Mais que voulez-vous? Le mal était fait. Je n’ai pu faire que ce que j’ai fait ; et ma conscience me rend ce témoignage qu’en le faisant j’ai accordé à Demailly la seule réparation que je pusse lui offrir...

A ce mot, par la porte ouverte brusquement, Charles Demailly se précipita, les pieds dans des pantoufles, la figure contractée et horriblement défaite, sentant l’éther à pleine bouche.

— Vous ici ! Chavannes ! — fit-il en apercevant le gros homme. Laissez donc, c’est moi que ça regarde, ça... Je sors de chez Nachette, qui n’était pas chez lui...

Et Charles jeta un regard de provocation à Couturat.

— Tu es fou ! — lui dit Chavannes, qui vit le regard et craignit un geste. — Monsieur se bat pour toi avec ce Nachette...

— Demailly ne m’aura pas cette ol ligation, — dit Couturat en le saluant ; et malgré tout le bronze qu’il

avait sous la peau, il cachait mal le coup que lui avait donné l’apparition de cette espèce de spectre. — Non,.. Demain, Nachette ne trouvera pas sur la place de Paris deux individus qui veuillent lui servir de témoins... Il y a des gens qui trouvent toujours deux témoins, mais lui il a tiré surtout le monde... Ce sera une débandade, vous allez voir... Demain, il ne trouvera pas deûx amis ; après demain, il n’en trouvera pas un, et s’il attend huit jours, dans huit jours, il est capable de battre tous les journaux sans trouver une place grande comme . la main pour mettre sa réponse... Oh! dans notre monde, on est impitoyable pour les vilaines choses mal faites... C’estcomme dans l’autre pour les coquins qui se ruinent... Mes regrets bien vrais de n’avoir pas été au journal quand l’article a été apporté...

Et, s’oubliant un moment, Gouturat dit cette phrase dans la sincérité de son âme.

— Enfin, ça réchauffe un peu le cœur, un homme comme ça ! — dit Ghavannes en descendant l’escalier avec Charles.

Charles le regarda, et eut un moment sur les lèvres tout ce qu’il avait deviné; mais il ne dit rien.

— Quelle imprudence de sortir!... Commentes-tu?

— Merci!... mieux... J’ai les jambes qui me brûlent... Ah! ce sont les sinapismes que j’ai oubliés .. Le médecin a dit, je crois, que c’était une apoplexie nerveuse... Pouah! j’ai de l’éther plein la bouche... et la tête, c’est drôle, comme tout étonnée...

— Tu as bien souffert?

— Affreusement... Je ne sais pas ce qui s’est passé là dedans... — Et Charles indiquait sa tête. — Ce que je me rappelle, c’est que, dans le moment où je souffrais comme cela, ma pensée est allée à une phrase... que j’ai lue je ne sais où, dans un livre de médecine... que

les jeunes suppliciés ont quelque chose qui se durcit dans la tête dans le moment, peut-être dans la seconde qui précède l’exécution... Il me semblait sentir cela, ce durcissement de... de... j’ai oublié le nom

— Quelle idée !... de l’arachnoïde...

— Oui, je crois... Ah!, mon pauvre Chavannes, moi qui vous avais fait venir pour voir ma pièce! vous enlever à votre chez vous, vous faire quitter... tout, tout ce que vous aimez... c’était bien la peine!... Il était dit que vous vous en iriez comme vous étiez venu...

— Par exemple!... Quelle raison pour qu’on ne te joue demain?

— Me jouer?... Ah! oui, me jouer!... Ma pièce? je la hais... elle me fait peur... L’amitié, l’estime des hommes que j’aimais et que j’estimais... elle me coûte cela! Elle me corûte encore... vous savez... Non, tenez! c’est fini... j’ai horreur du théâtre, j’ai horreur des lettres... Cette vie est horrible... Cette vie, j’en meurs, et je n’en veux plus!... Deux liards de célébrité achetés par des tortu* res... Mais si on les connaissait!... C’est un pacte trop bête à la fin... un marché d’imbécile!... Non, les livres, les journaux, les quinquets, Paris... je n’en veux plus i Non ! non !... Montons au théâtre...

Charles trouva le directeur qui avait eu vent de toute l’affaire, singulièrement refroidi pour la pièce et pour l’auteur. Charles déclara qu’il retiraitsa pièce. Le directeur fit une défense de politesse, et, intérieurement enchanté d’être débarrassé de la première œuvre d’un nom inconnu au théâtre, d’un garçon sous le coup de tant de colères, et d’un four parfaitement monté, laissa retirer l' Ut enchanté .

Chavannes resta quelques jours avec Charles.il s’étonna de ne point lui entendre parler de Nachette, du bruit que faisait le retrait de sa pièce, des choses qui étaient autre-

fois sa vie, sa pensée, sa causerie. I! trouva même qu’i lui demandait un peu souvent quand il partait, d’autant mieux qu’il ne restait à Paris que pour lui, et absolument pour le soigner. Quand il partit, Charles l’accompagna au chemin de fer, et lui promit, — ■ Ghavannes avait voulu l’emmener avec lui, — d’aller le retrouver bientôt, aussitôt qu’il aurait réglé quelques affaires à Paris,

Quand Charles fut remonté dans le fiacre qui les avait amenés, Chavannes et lui, au chemin de fer :

— Où allons-nous? — lui demanda le cocher.

— Où vous voudrez.

— Vous voulez rire, bourgeois?

— Non... où vous voudrez, je vous dis... Promenezmoi.

Le cocher remonta sur son siège, et alla le long des boulevards.

— Monsieur, nous voilà à la Bastille...

Charles ne répondit pas.

Le cocher prit mélancoliquement la rue Saint-Antoine et tomba sur les quais, se retournant à demi de temps en temps et regardant du coin de l’œil avec inquiétude ce bourgeois singulier, immobile, les bras croisés, au fond de la voiture. Les quais s’allongeaient. Le fiacre allait toujours. Enfin, descendant de son siège, le cocher ouvrit la portière :

— Non, — lui dit Charles sans changer de posture, — je ne dors pas... Je vous ai pris à l’heure, allez.

— C’est que. bourgeois, mes chevaux n’ont pas mangé depuis ce matin.

— Où sommes-nous?

— A l’entrée de la rue des Lions-Saint-Paul.

loi

— Oui, bourgeois, un écriteau.

— Payez-vous.

Charles entra chez la portière. Il faisait nuit.

— Vous avez un appartement à louer?

— Oui, monsieur, — dit la portière, — mais...

— Mais quoi ?

— Monsieur n’est pas sans savoir qu’on ne montre plus d’appartement passé sept heures;

— Montrez-le-moi. — Et Charles mit une pièce de dix francs sur la table.

La portière le précéda dans un grand escalier de pierre dont la rampe avait des balustrades de bois, ouvrit au second, et lui fit voir, à la lueur d’une chandelle, un appartement composé de quatre ou cinq grandes pièces très-hautes et à grandes fenêtres, — un vieil appartement du Marais.

— Combien? dit Charles.

. — Je vous dirais mille; mais comme on voit tout de suite à qui on a affaire, ce sera huit cents, le dernier prix.

— Voilà le premier terme, et vingt francs , de denier à Dieu. Apportez-moi un paquet de bougies et une chaise.

— Mais monsieur ne va pas pouvoir se coucher...

— Un paquet de bougies el une chaise, — répéta Charles.

La portière remonta avec les bougies et un fauteuil.

— Monsieur n’a plus besoin de rien?

— Ah! si, un seau d’eau,

Charles se promena toute Ja nuit dans l’appartemeni,

trempant de temps en temps ses mains dans Peau froide et les passant sur son front.

Au jour, il sortit et alla chez lui. Son domestique lui ouvrit : — Ah! c’est monsieur... Nous ne nous sommes pas couchés, ma femme et moi,.. Mais comme monsieur est pâle ! monsieur est malade?

— Préparez votre compte.

— Monsieur est mécontent de nous ?

— Votre compte!... Vous allez aller chez le premiet marchand de meubles... tout de suite... qu’il monte ici.

Le marchand de meuble arrivé : — Combien tout ça? — dit Charles en désignant d’un geste tous les meubles; il n’avait réservé que son ancien mobilier de garçon.

Le marchand de meubles, si habitué qu’il fût à voir vendre, ouvrait de grands yeux : — Tout?... Monsieur ne garde pas le lit de la défunte?

Charles fit un mouvement : — Tout... sauf cette pièce.

Le marchand offrit un prix. Charles l’accepta. Il paya les deux domestiques, chargea le portier de faire enlever les meubles qui restaient et de les lui envoyer dans la journée, et monta dans une voiture qu’il avait envoyé chercher. Mais, au moment où il allait fermer la portière, une femme se glissa et s’assit sur le bord du coussin de devant, avec l’embarras du dévouement qui craint d’être refusé.

— Ah! c’est toi, Françoise?... Eh bien! viens, puisque tu veux venir...

C’était la vieille femme qui l’avait élevé, et dont il s’était séparé au moment de son mariage, craignant les conflits et les jalousies ordinaires entre la vieille domestique et la jeune épouse. Charles lui avait fait une petite pension qu’elle venait chercher tous les mois. En tombant au milieu de cette vente, qu’elle ne comprenait pas,

en voyant l’air de Charles, Françoise avait compris qu’il y avait encore un enfant à soigner dans cet homme; ex, avec la spontanéité des cœurs du peuple, abandonnant tout, elle était montée dans la voiture qui emmenait Charles rue des Lions-Saint-Paul.

Quand Charles se mit à la fenêtre, voici ce qu’il vit : — c’était la maison où il était.

D’abord, c’est une grande porte cochère carrée; autour du cadre de la porte, des fers à cheval sont peints en noir sur le mur blanc ; — la grosse porte est relevée de bossages de bois cloués par de gros clous dont les têtes font des dessins et des croix ; — sous l’arche de la porte, dans l’ombre noire de la loge du portier, éclatent quelques éclairs de faïence, et sur les carreaux de la petite porte entr’ouverte un rideau de toile à matelas bleue frissonne ; — dans la retraite que fait la cour, à droite, la forge d’un maréchal ferrant s’enfonce dans la nuit des noirs de suie, où dorment les ferrailles confuses du métier; — - devant, est un cheval blanc, à moitié dans l’ombre d’un hangar, à moitié fouetté de soleil, une jambe pliée sur le genoux d’un homme en bras de chemise, la corne du sabot fumante d’une fumée blanche qui monte dans le bleu de l’air; — sous le hangar, dans les jambes du cheval ou à côté, des coqs, de temps en temps, battent des ailes deux fois de suite coup sur coup, des poules piquent un grain entre deux pailles, une basse-cour va trottant, voletant, sautant, picotant, pépiant; — le hangar, au bout, est fermé avec de vieilles planches, qui, nouées à laegrosse, recousues de pto-

chettes, font, en haut, avec une avance de pièces et de poutrelles, un pigeonnier de campagne tout bruyant d’envolées, et d’où sort à tout moment le froufrou d’un pigeon blanc; — au fond de la cour, un entassement de vieux meubles barre à demi le palier à l’air du large escalier de pierre ; — puis c’est un encombrement de voitures à bras, roulées par les marchands des quatre saisons, où les animaux de la cour et de la maison, pigeons, poules et chats, perchent, se juchent, ronron-' nent, bruissent et remuent; — - à gauche, des vignes maigres, rongées, montées en arbre, plaquent au mur un bouquet de sarments entre les grandes fenêtres hautes du rez-de-chaussée; — aux carreaux de ces fenêtres couleur vert de bouteille, les carreaux cassés oflt été bouchés avec du bois, du vieux bois, devenu gris; contre un vieux puits aux pierres déchaussées et usées, une chèvre blanche, balançant la tête, va se frottant et cherchant les aspérités qui Fétrillent. Et, dans ce fouillis de vie, court un pétillement de couleurs, çà et là des coups d’ailes blanches, des crêtes rouges, des touches de vermillon, de bleu, d’argent, un barbouillage de lumière, dont vous n’aurez l’idée que dans les esquisses jetées par le pinceau de Fragonard dans une matinée de bonne humeur.

Quelques jours se passèrent à s’arranger, à s’installer. Charles avait l’air de se plaire dans cette maison. Rien n’était changé dans ses dehors, rien ne semblait changé dans sa vie. Il aimait à rester, comme au temps de ses anciens travaux, dans sa chambre. Il sortait quand il

faisait du soleil, et que Françoise le poussait à sortir. Il dormait, il mangeait, et Françoise était tout à fait rassurée en le voyant manger : un homme qui déjeune et qui dîne ne peut être, pour le peuple, un homme malade. Il paraissait absorbé, préoccupé, il répondait à peine à ce qu’elle lui disait ; mais Françoise l’avait déjà vu ainsi dans des coups de feu de travail, et ne s’en inquiétait pas. Ce qui l’étonnait le plus, c’est que, contrairement à ses habitudes, Charles n’avait point encore ouvert son piano, depuis une semaine qu’il était là. Vint un soir où Charles l’ouvrit. Il laissa d’abord ses mains aller, les harmonies errer; puis il lui revint dans le souvenir et sous les doigts une styrienne qui lui était restée dans l’oreille. Cette fois, sous les notes s’envolant de ses doigts, tout revivait à ses yeux, la noce qu’un jour de voyage lui avait montrée venant à lui de la montagne, le violoneux et le cithariste qui allaient devant, la mariée et son regard, le jeune mari bien découplé, ses guêtres et sa culotte collante, et toute la noce, couple à couple, et le poing sur la hanche, marchant en se dandinant sur le rhythme de valse que disaient de leurs deux voix le violon et la cithare... Et ses mains sur le piano, et sa voix dans l’espace, répétaient le cantique de l’écho, le mélancolique et berçant la, la, la out et chantaient la chanson des noces jusqu’à cette dernière note où le vieux ménétrier, brisant la mélodie, en jetait le reste au vent dans un éclat de rire, un rire dont Charles faisait vibrer d’un accent toujours plus étrange l’ironie et le déchirement...

Ce fut pendant trois ou quatre jours, du matin au soir, ce même air sous ses doigts et dans sa voix, la même mélodie délirante. Puis ce ne fut plus que ce trille diabolique; puis sa voix se tut, et sa main seule chercha l’air, puis bientôt l’abandonna, ne faisant plus qu’appeler

d’un seul doigt, toujours et toujours, le résonnement d’une seule note : la, la!...

— Ah ! monsieur, quelle vilaine musique vous nous faites là ! — lui dit Françoise, pendant que Charles se perdait ainsi dans l’infini du son, — c’est à porter les morts en terre... Vous feriez bien mieux de sortir... Regardez... le beau temps...

— Non, je suis fatigué... j’ai les jambes comme du coton... je sortirai... je sortirai demain.

Le piano resta ouvert. Charles n’v toucha plus. Il demeurait enfoncé* dans son fauteuil, au coin du feu, sans une parole, avec l’air de ne penser à rien, s’abritant du jour, cherchant l’ombre, et il attrapait ainsi le soir. Et, la nuit venue, il semblait prêt à se mettre au lit comme il était : Françoise était obligée de le déshabiller.

Cette apathie de Charles, ces paresses de tout le jour, cette indifférence de son corps à toute chose, ce sommeil les yeux ouverts alarmèrent la vieille domestique; et comme, depuis qu’il était tombé dans cet état, elle le voyait étonnamment soumis à tout ce qu’elle lui disait et se rendant à tout ce qu’elle voulait de lui avec une sorte d’obéissance machinale, Françoise, dans une après-midi où il se tenait sans bouger dans son cabinet auprès du feu, s’approcha de lui, et, lui présentant son chapeau et ses gants : — Allons! monsieur, il faut que vous sortiez... il faut que vous vous amusiez !...

— Oui, — répéta Charles, — il faut que je m’amuse... — et il restait assis. Mais Françoise tint bon. Il fallut que Charles se levât, il fallut qu’il sortît. Dès lors, il sortit tous les jours. Il marchait devant lui, sur ce triste quai de l’Arsenal, sur ce boulevard mort et froid, le long de cette eau qui va lentement. Il raflait d’une main traînante le rebord poli du parapet; il allait et revenait;

i! s’arrêtait aux boîtes d’un bouquiniste où il ouvrait un volume, et restait des heures à lire, sans tourner la page. Quand le bouquiniste, voyant qu’il n’achetait pas, était parvenu, en le poùssant, en lui marchant sur les pieds, à lui faire lâcher la place, Charles allait se mettre contre un arbre, et regardait les militaires faire l’exercice, près du poste du pont, au milieu des gamins couchés à plat ventre, les coudes à terre, et le menton dans leurs deux mains, cherchant à surprendre, avec des regards de singe, la charge en douze temps. Une fois là, il ne pensait plus à s’en aller. Les gamins finirent par le connaître, et ils eurent des risées impitoyables pour le Môsieu ou le Bêta , — c’étaient les deux noms qu’ils lui avaient donnés.

Étonnée de ne l’entendre jamais parler de ce qu’il voyait dans ses sorties, de ce qu’il faisait, de ses amis, de ses rencontres, enfin de tout ce dont autrefois il eût eu une impression et elle une confidence, la vieille Françoise voulut savoir où il allait, et le suivit. Elle le vit repoussé assez rudement par un bouquiniste, et poursuivi des rires d’une bande de gamins qui peu à peu s’enhardissaient.

A dîner, elle lui dit : — Mais pourquoi donc monsieur ne va-t-il pas voir ses anciens amis? Monsieur veutd^nc se faire périr de chagrin? Et si monsieur voulait, est-ce qu’il n’a pas de l’argent de quoi acheter toute la boutique de cet homme du quai?... Et pour les polissons qui font des farces à monsieur... eh bien, et votre canne?

— Oui, c’est vrai... j’ai des amis, moi... j’ai de l’argent... j’ai une canne, moi! — - et sa voix s’anima. Puis son accent et son regard retombant : — C’est vrai... c’est vrai...

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Chaque jour augmentait en lui le trouble de ce bien être intime que fait dans l’homme la conscience de 1 raison. Entre lui et les sensations se rompait peu à peu’ la chaîne des rapports, et se glissait ce quelque chose d’interrompu et de mort qu’une mère folle servait entre son baiser et la joue de ses enfants. Il se faisait lentement en lui le travail sourd d’une existence qui se décomplète, et où, dans une résolution indéfinissable de la constitution vitale, dans la disjonction des organes, chacun des sens, chaque partie du moi , désagrégée et isolée de l’être, semble perdre le pouvoir de se correspondre et de réagir de l’une à l’autre. Il sentait s’opérer en lui le désaccord de l’agent de l’intelligence avec les organes corporels. Il sentait sur toute la surface de son corps cette diminution de sensibilité, cet émoussement du sens du tact, qui commence sa perversion, et, par un phénomène bizarre, ses fonctions et ses actions lui semblaient privées de la sensation qui leur est propre, de la jouissance qui en est la suite.

Douloureux mystère ! que la folie ne soit presque jamais la nuit complète des idées, la déportation d’une intelligence dans un monde de visions qui arrache le transporté au souvenir de sa patrie morale, de sa raison perdue! Dans ces âmes hallucinées, dans ces cerveaux qui se pétrifient, il y a des retours, des jours, des lueurs; il y a même chez quelques-uns la certitude, l’alfreuse certitude que ce qui habite leur tête est un mensonge, que ce qui guide leurs actes est une possession, que ce qu’ils croient, que ce qu’ils entendent, que

CHARLES DEMA1LLY.

ce qu’ils touchent, que ce qu’ils goûtent, est un jeu cruel et qui les trompe! Elle existe, cette certitude, jusque dans les folies les plus prononcées ; et l’exemple est là de ces fous qui? voyant le rire des visiteurs, leur souhaitent de n’êtré jamais fous! Mais, avant cela, avant le mal incurable, quand Firraison commence, quand la folie n’est qu’une tentation, qu’un nuage, quand elle chatouille et tâte le cerveau qu’elle a marqué, mais qui ne dort pas encore dans sa main de plomb, — qui dira les étreintes, les souffrances, le débat épouvantable, ce duel désespéré de la pensée qui vacille et se sent glisser, et glisse, enivrée de l’air de l’abîme et luttant encore, et s’accrochant à ses dernières idées saines, comme levertige s’accroche à des broussailles? Qui dira l’humiliation de cette faculté d’orgueil, la torture de cette raison? Et maintenant faites déchirer par toutes ces douleurs un homme ayant mis toutes ses espérances précisément là, dans ce cerveau, un homme qui s’était flatté d’en régler la fièvre et d’en tirer la fortune de son nom et l’immortalité de ses idées; qu’il sente entre lui et ce qu’il voulait faire le voile s’épaissir; qu’il sente la veille et le lendemain de sa pensée lui échapper; qu’il sente s’en aller pièce à pièce l’organe-roi de son existence, et l’harmonie d’un monde à naître se briser en lui, — vous aurez le supplice de Charles.

Il résista, lui aussi. Et, ramassant un jour ses forces et son énergie, il voulut lutter une dernière fois sur son terrain. Il se jeta à une table, et se mit à travailler furieusement, écrivant, écrivant, couvrant en courant des pages d’écriture, et jetant tout haut des mots sans suite en l’air.

Puis il laissa retomber la plume, et vint se rasseoir accablé, et comme vaincu, au coin de la cheminée, sur un fauteuil qu’il ne voulut plus quitter.

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