AVANT-PROPOS
« A chacune des figures que nous essayons de mettre en relief notre but est de rattacher Les tendances générales de l’époque où ont vécu ces réformateurs de l’éducation, ei de décrire les institutions scolaires de leur temps et de leur pays , afin de montrer, dans une série de tableaux, les efforts et les progrès de l'éducation chez les peuples civilisés. »
Ce n'est pas un homme seulement et son œuvre, c’est une époque , c’est une étape de l'histoire de l’éducation que nous éludions ici. Avec Démia , aujourd'hui, ce sont les premiers commencements, encore vagues et indécis, de l’instruction populaire en France que nous avons voulu faire connaître. Demain, avec Horace Mann, ce sera la forte organisation de l’école publique américaine.
Ce que M. Ferdinand Buisson disait récemment de Jean-Baptiste de La Salle, le fondateur de l’institut des Frères des écoles chrétiennes, quand il le représentait comme ayant été « une sorte de Pestalozzi catholique, un siècle avant l’autre » (JL), on peut, sans hésitation, le répéter de Charles Démia, le créateur des Petites-Écoles de Lyon. Il y a entre ces deux hommes du xvne siècle plus d’une ressemblance. Ils ont, l’un et l’autre, travaillé à la même œuvre scolaire. Mais Démia a sur La Salle l’avantage de l’avoir devancé d’une dizaine d’années dans la plupart de ses idées et de ses actes; et il lui est supérieur en ce qu’il a pris souci de l’instruction des filles autant que de celle des garçons. Pour le reste, il l’égale tout au moins. Comme La Salle, il s’est dépouillé de son patrimoine pour enfaire don aux écoles. Comme lui, issu d’une famille riche qui tenait un rang assez élevé, il a renoncé à la vie mondaine, et il s’est mis tout entier au service des pauvres gens. Comme lui, il a tendu la main; il a mendié l’argent des riches,
(1) Voyez le discours de M. Buisson, à la Chambre des députés deuxième séance du 4 mars 1904.
pour accroître les ressources des écoles des pauvres. Il aurait dit volontiers, comme faisait un ami de La Salle: « Je mendierais avec plaisir, de porte en porte, pour faire subsister un vrai maître d’école pour les enfants pauvres de chez nous. » Avec un dévouement patient, infatigable, avec un zèle d’apôtre, il a recruté des instituteurs et des institutrices; il les a réunis en communautés, et il a établi des séminaires qui étaient des commencements d’écoles normales. Avec un grand sens pédagogique, il a rédigé des avis, dressé des règlements scolaires qui ont leur prix (1); et tout cela, il l’a fait avant La Salle, puisque son œuvre va de 1665 à 1689, tandis que La Salle n’a commencé la sienne qu’en 1681.
Et cependant, Démia est pour nous presque un inconnu. Les historiens de l’éducation le mentionnent à peine. A Lyon même, qui a été le centre de son admirable activité, il est à peu près ignoré.
Cette indifférence de la postérité s’explique sans doute par ce fait que l’œuvre de Démia ne lui a pas survécu tout entière, et qu'elle n’a pas rayonné sur la France entière, comme celle de La Salle. Mais ni la valeur d’une idée ne se juge à la réussite des entreprises qu’elle a suscitées, ni le mérite d’un effort ne se mesure à son succès* Démia a bien été, comme l’a dit encore M. Buisson, « un de ces hommes que nous ne connaissons pas
(i) Démia, dans la rédaction de ces règlements, procéda avec une sage lenteur. Il en fit d’abord un « ébauchement » dès i665. Mais il ne leur donna une forme définitive qu’en 1688, de sorte que ces règlements sortirent, non d’une improvisation et d’une Conception à priori, mais de la pratique même et d’une lente expérience de vingt années.