DÉMIA ET LA SALLE
assez, tels Olier, Bourdoise, qui, du temps même de Louis XIV, se sont avisés qu’il y avait quelque part un peuple, des enfants malheureux, abandonnés sans instruction, sans éducation... »
Il nous a semblé que Démia méritait particulièrement de ne pas rester au nombre de ces éducateurs oubliés, « que nous ne connaissons pas assez » ; et qu’il convenait de réparer une injustice de l’histoire, en racontant et en analysant brièvement sa vie et son œuvre, et en résumant ses idées pédagogiques. Tel est le but de cette courte étude.
LA VIE DE DÉMIA
L’existence de Démia se confond avec ses oeuvres (1). Ce fut la vie toute unie, sans traverses et sans orages, d’un pieux ecclésiastique, plongé dans ses devoirs religieux, mais dominé par une pensée maîtresse, celle de l’éducation des enfants pauvres.
Charles Démia est né à Bourg en Bresse, le 3 octobre 1637, et bien qu’il ait vécu surtout à Lyon, il resta toujours Bressan par le cœur. Dans son testament, où il exprimait la volonté que « ses
(i) Démia a eu deux biographes: Faillon et Belin. L’abbé Faillon, successivement proiesseur au séminaire de Saint-Irénée à Lyon et au séminaire de Saint-Sulpice à Paris, a publié, en 1827, un gros livre intitulé La Vie de Démia, Mais Faillon s’est servi d’un travail antérieur, qui est resté inédit. Nous avons eu sous les yeux le texte de ce manuscrit de 200 pages, grâce à une obligeante communication de la supérieure des Sœurs de Saint- Charles. Il est intitulé : « La Vie de M. Charles Démia , dressée en faveur de tous les prêtres et ecclésiastiques qui aspirent à la sainteté et à la perfection de leur état. » Il a pour auteur l’abbé Perrin Belin, docteur en théologie de l’Université de Toulouse. Il est divisé en quatre livres et cinquante-six chapitres, et compte deux cents pages in-quarto d’une écriture compacte. Il a été rédigé dans les dernières années du xvme siècle. Le biographe y énumère les vertus particulières de son héros, et il en dénombre jusqu’à dix-sept : humilité, foi vive, détachement des choses de la terre, chanté envers les pauvres, piété, reconnaissance envers Dieu, assiduité à l’oraison, mortification, vie laborieuse, douceur, fermeté, patience, chasteté, recueillement intérieur, amour pour Dieu, confiance en Dieu, zèle. Belin n’a guère étudié en Démia que l’ecclésiastique pieux et dévot, et il ne nous fournit que peu de renseignements sur son œuvre scolaire.
L’ENFANCE DE DÉMIA.
biens fussent premièrement et principalement employés pour la subsistance des maîtres du séminaire de Saint-Charles » qu’il avait fondé à Lyon, il témoignait de l’attachement qu’il gardait fidèlement à la terre natale, en demandant que « les maîtres du séminaire fussent de préférence choisis parmi ses compatriotes de la Bresse et du Bugey ».
Pharmacien de son état, son père s’était fait distinguer par le marquis de Thiange, gouverneur et lieutenant du roi pour le pays de Bresse, qui le prit pour secrétaire. Il passa ensuite, en la même qualité, au service du maréchal de laMothe-Houdancourt, et il le suivit en Espagne, où la Catalogne venait de se placer sous la protection de la France. C’est en revenant d’Espagne, en 1644, qu’il mourut à Tain, près de Tournon. Charles Démia avait alors sept ans. Il perdit sa mère l’année suivante, en 1645. Le vent de mort qui soufflait sur sa famille lui ravit encore, en 1647, son frère cadet, et le petit orphelin fut élevé par une tante, Jacquéma Démia. Il fit probablement ses études au collège que la société de Jésus avait ouvert à Bourg.
Charles Démia était lui-même d’une complexion fort délicate, et, dans le cours de sa vie active et laborieuse, il eut souvent à lutter contre les défaillances d’un tempérament maladif. Héritier d’une fortune assez considérable, il aurait pu aisément se pousser dans le monde; et ses biographes racontent qu’à vingt ans il reçut des offres brillantes de mariage. Mais, de bonne heure, son esprit sérieux et méditatif, un goût prononcé pour
LA VIE DE DÉMIA
la solitude, une foi religieuse intense, et peut-être aussi la délicatesse de sa santé, le détournèrent delà vie mondaine. Autour de son enfance pieuse, des légendes coururent, comme on en rencontre dans les Vies des saints . L’abbé Faillon raconte sérieusement qu’ « on l’avait vu, dans les bras de sa nourrice, demander avec importunité qu’on lui donnât de l’argent pour le distribuer aux pauvres » ; et de même que plus tard, encore enfant, en plein hiver, « il quittait sa chemisette pour en faire l’aumône à un mendiant »...
La charité, l’amour des pauvres furent les sentiments dominants de Démia : ils décidèrent de sa vocation. Il n’était pas question, en ce temps-là, de solidarité sociale, de justice universelle, d’égalité entre les hommes ; mais du moins, une pensée de commisération, de tendre compassion pour les humbles et pour les misérables, envahissait les âmes d’élite et leur soufflait un esprit de dévouement et de sacrifice. Démia, alors qu’il habitait encore Bourg ^e comporta « comme un père et un nourricier pour les pauvres de Bourg », avant qu’il devînt un bienfaiteur et un éducateur pour les pauvres de Lyon. Passionné pour le but qu’il voulait atteindre, les privations ne l’effrayaient pas. Se trouvant à court d’argent, au moment où il organisait une de ses fondations scolaires, — un séminaire de maîtres d’école pour la campagne, — il louait une maison, et, pour la garnir, se dépouillait de ses propres meubles, jusqu’à se réduire à coucher sur une paillasse. On raconte dePestalozzi que, rencontrant sur son chemin un mendiant et n’ayant pas un sou vaillant dans sa poche, il lui fit