SA VOCATION ECCLÉSIASTIQUE
cadeau des boucles d’argent de ses souliers. C’est un trait analogue qui est rapporté sur Démia: accosté dans la rue par un pauvre grelottant de froid, il entrait dans un couloir de maison, — dans une « allée», comme on dit à Lyon, — et il quittait son manteau pour en couvrir les épaules du malheureux.
La vocation ecclésiastique de Démia ne se dessina pourtant pas tout de suite. Il reçut la tonsure, à Lyon, en 1654. Mais cela ne l’engageait pas définitivement dans les ordres, et c’est seulement en 1660 qu’il prit une décision irrévocable. Il se fit admettre au séminaire de Lyon, que venait de fonder un élèvad’Olier, Damien Hurtevent. Peu de temps après, sur le conseil d’un de ses protecteurs, de marquis de Coligny, il partait pour Paris ; et il y passa trois ans, d’abord aux séminaires des Bons-Enfants et de Saint-Nicolas du Chardonnet, enfin à Saint-Sulpice, où il précéda de quelques années Jean-Baptiste de La Salle, qui y étudia de 1670 à 1672. Tronson, directeur du séminaire de Saint-Sulpice, exerça sur lui une grande influence, et le jeune séminariste fut ordonné prêtre le 14 mai 1663.
Les premiers mois qui suivirent son ordination furent employés à des missions. Comme Fénelon, qui, à sa sortie de Saint-Sulpice, vingt ans plus tard, après la révocation de l’édit de Nantes, ira évangéliser l’Aunis et la Saintonge, le jeune abbé Démia alla faire ses premières armes, comme prédicateur, à Poitiers, à Tours, à Blois.
Ce n’est pas la seule fois, d’ailleurs, que Dértiia ait voyagé. Très curieux de se rendre compte par
LA VIE DE DÉMIA
lui-même de ce que l’on essayait autre part qu h Lyon pour l’éducation du peuple, il aura soin d’aller étudier sur place les institutions scolaires de Dijon, d’Orléans. Et lorsque, mêlant à ses œuvres d’éducation quelques essais de fondations sodales, il établira à Lyon, en 1678, un « conseil charitable » et un « bureau de prêt gratuit » pour aider les indigents, il ne le fera qu’après être allé à Aix et à Avignon visiter des établissements semblables. En 1685, il se rendra à Paris, à l’Assemblée générale du clergé, pour lui soumettre divers projets (1).
Au retour de ses missions dans l’Ouest, Démia revint à Bourg. Son ardeur de prosélytisme s’y manifesta tout de suite. Il organisa des conférences dans sa propre maison, en compagn e de plusieurs ecclésiastiques, sur le modèle des « Conférences du mardi », que Vincent de Paul avait instituées à Saint-Lazare. D’autre part, il allait faire des catéchismes dans les paroisses voisines de Bourg.
(i) Dans sa biographie manuscrite, Belin rapporte ce que Démia demanda à l’Assemblée du clergé : d’abord, qu’on établît « des hospices de charité pour les prêtres invalides aussi bien que pour les autres ecclésiastiques vicieux et incorrigibles, qui ne servaient dans l’Eglise qu’à gâter par leurs mauvais discours et qu’à infecter par leurs exemples scandaleux le troupeau de J.-C.; » en second lieu : « qu’il y eût dans quelques villes principales des écoles de perfection pour y former dans la piété et les bonnes mœurs, et pour styler dans la manière la plus sûre, la plus méthodique, et la plus parfaite qui se pourrait, pour l’instruction des enfants, tous ceux qui seraient désormais appliqués à cet emploi si négligé, quoiqu’il soit l’un des plus importants de la religion et de l’Etat; il représentait à tout le clergé avec des raisons autant vives que solides ies suiles dangereuses qui provenaient et qui proviendraient encore de la funeste tolérance que I on avait à laisser dans ces sortes d'offices, qui demanderaient des personnes d’une vertu et d’une expérience consommée, des ^cens» ou ignorants dans leur art, ou vicieux dans leurs mœurs... »
DÉMIA A LYON.
Mais Lyon l’attirait, Lyon dont il disait plus tard qu’il ne lui manquait que des écoles, « ce dernier trait de beauté », pour être une ville parfaite. Il voyait dans cette grande cité, qui comptait déjà plus de soixante-dix mille habitants, un champ plus vaste ouvert à son zèle et à son activité. Il y fut d’emblée bien accueilli. Par l’intermédiaire de l’abbé Hurtevent, supérieur du séminaire, il entra dans les bonnes grâces de l’abbé de Saint-Just, Antoine de Neuville, vicaire général et frère de l’archevêque de Lyon, Camille de Neuville. Dès 1664, il était chargé par l’autorité archiépiscopale de visiter les paroisses de la Bresse, du Bugey, de la Dombe, et de quelques autres parties du diocèse. Diverses fonctions lui furent offertes qu’il refusa ; mais il accepta d’être nommé promoteur : un beau titre ecclésiastique, qu’il justifia pleinement, même en le prenant dans son sens moderne, puisqu’il fut le promoteur, l’initiateur d’un mouvement scolaire des plus importants.
Dès lors, dé 1665 à 1689, date de sa mort, Démia n’eut pas d’autre souci que de travailler aux progrès de l’éducation, soit en ouvrant des écoles nouvelles, soit en réglementant celles qui existaient déjà, et encore en essayant de leur préparer des maîtres capables, de leur fournir de bonnes méthodes d’enseignement. Nommé directeur des écoles du diocèse, armé à ce titre de pleins pouvoirs pour administrer l’instruction dans toute l’étendue du diocèse de Lyon, Démia fut pendant vingt ans une sorte de directeur régional de l’enseignement primaire, un ministre de l’instruction publique au petit pied.
LA VIE DE DÉMIA
Les difficultés, d’ailleurs, neluimanquèrentpas. Que de démarches il dut tenter pour obtenir, soit des pouvoirs publics, soit des riches notables de la ville, les secours dont il avait besoin pour entretenir son maigre budget scolaire? Mais soutenu par sa foi, par la conscience qu’il avait de l’importance de son œuvre, il allait de l’avant, payant de sa personne et de sa bourse, sacrifiant sa fortune personnelle, et remerciant la Providence, comme il le disait, « de lui procurer ainsi l’occasion de rendre à Dieu une partie des biens dont il l’avait si libéralement pourvu » (1).
Toute entreprise nouvelle, et Démia était bienun novateur, soulève des défiances et des résistances. L’ardeur même de son zèle, son extrême vigilance, la sévérité dont il faisait preuve, en sa qualité de promoteur, pour assurer la réforme du clergé, toutes ses vertus enfin lui firent des ennemis. Son biographe Faillon va jusqu’à prétendre que « plusieurs fois on faillit attenter à sa vie ». D’autre part, ses innovations en matière scolaire rencontrèrent les hostilités qui, de tout temps, s’opposent aux nouveautés. Camille de Neuville lui-même, son protecteur, se montra hésitant au début, et ne se laissa convaincre et entraîner que par la prospérité croissante de l’œuvre. Il fallut l’expérience et l’épreuve des résultats déjà obtenus, déclare Démia, pour que « quelques-uns d’entre ceux qui étaient au commencement opposés à l’entreprise se décidassent à la soutenir à leur tour, voyant les bénédictions inopinées que Dieu versait
(1) Modestement il disait : Ego planlavi, Apollo rigauit (Apollon,, c’est l’archevêque), Deus incremenlum dédit
POPULARITÉ DE DÉMIA. 1T
sur la jeunesse qu’on élevait dans les écoles ».
Peu à peu tout le monde fut conquis : les autorités municipales, les puissances de l’Église, et surtout les familles et les enfants. Vers 1680, Démia semble avoir été entouré à Lyon d’une véritable* popularité.
Séduits par sa douceur, par sa bonté familière, les enfants le respectaient et l’aimaient : ils le sui~ vaient et s’entretenaient avec lui par les rues. Les parents appréciaient chaque jour davantage les bienfaits de l’éducation donnée à leurs fils et à leurs filles. Voici une histoire naïve qui le prouve bien :
« Le fils cfune lavandière, après être sorti du tribunal de pénitence, se rendit promptement à sa maison pour y trouver sa mère : ne l’y ayant point rencontrée, il courut au bateau où elle se tenait de coutume (1), et là, l’ayant aperçue au milieu des autres lavandières, il se jeta à ses genoux et. lui demanda pardon dans des termes si touchants que toutes ces femmes en furent attendries jusqu’aux larmes. Surprises d’un changement si inattendu, — car l’enfant était très dérangé, — elles demandèrent à la mère quelle pouvait donc en être la cause: et celle-ci l’ayant attribuée aux écoles que son fils fréquentait, toutes ces femmes prirent une si grande estime pour ces établissements qu’elles vinrent ensuite à troupées mener leurs enfants, afin de les faire recevoir dans* ces écoles qui les faisaient devenir si sages, à ce qu’elles disaient.... »
Il ne fut pas donné à Démia de jouir longtemps du succès de ses efforts. Dès 1688, il sentit ses forces défaillir et tomber. Fatigué, malade, il songeait à se reposer, en se retirant dans quelque
(i) Les bateaux de blanchissage, connus vulgairement sous lenom de plaies , existent toujours à Lyon, sur les bords du Rhône et de la Saône.
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solitude. Il parlait de « sa tête cassée ». Il voulait quitter le diocèse de Lyon, et se serait volontiers réfugié au séminaire des Bons-Enfants. En 1689, il se démit de ses fonctions de promoteur, ayant aggravé son mal, en allant parcourir une dernière fois les villages de la Bresse, qui passait déjà pour être « un pays malsain ». Il essaya de retremper ses forces épuisées. Il alla chercher sur le coteau de Fourvière, au-dessus des brouillards de la Saône, un air plus salubre (1). Mais ce fut en vain, et il mourut le 23 octobre 1689, à l’âge de 53 ans.
Lyon lui fit de belles funérailles. Tous les enfants, garçons et filles, des seize écoles qu’il avait réussi à fonder, au nombre de seize cents environ, suivirent son cortège. A chacun d’eux, par son ordre, on distribua un souvenir : aux garçons, une casaque ; aux filles, un tablier « en bourrât violet » (2). En outre, chaque enfant reçut une pièce de trois sols six deniers, et une miche de deux liards. La bienfaisance de Démia lui survivait. Son œuvre lui survécut aussi. Cinquante ans plus tard, en 1738, Lyon comptait vingt-deux écoles des pauvres, conformes au type qu’il avait créé, et qui étaient fréquentées par plus de quatre mille enfants.
(i) Au procès-verbal delà réunion mensuelle des maîtres tenue en janvier 1689, il est dit que « M. le Directeur remerciait les maîtres et les maîtresses de ce qu’ils avaient prié Dieu pour le rétablissement de sa santé ».
1 (2) « Bourrât » ou « bourras », grosse toile faite d'étoupes de
chanvre.
l’oeuvre de démia : PUBLICATION des « remontrances ».
C’est en 1664 que Démia semble avoir conçu la première idée de son apostolat scolaire. Il nous l’apprend lui-même, dans Y Avis au lecteur qui précède le recueil de règlements et de documents qu’il publia en 1688 (1).
« En l’année 1664, M. l’Abbé de Saint-Just... ayant donné commission extraordinaire à Messire Charles Démia, prêtre de Bourg en Bresse, pour faire la visite des paroisses de Bresse, Bugey, etc., il découvrit, en y procédant, une profonde ignorance, et ayant remarqué d’ailleurs que la jeunesse de Lyon, particulièrement les enfants du menu peuple, étaient dans le dernier libertinage faute d’instruction, il prit de là résolution d’appliquer tous ses soins à l’établissement des catéchismes et de la discipline des écoles. »
L’idée était née. Et immédiatement, dès son installation à Lyon en 1665, Démia se mit à l’œuvre pour la réaliser. Il y fut encouragé par une compagnie alors puissante à Lyon, comme dans toute
(i) Ce recueil de règlements et de documents peut être considéré comme le testament pédagogique de Demia. Publie a Lyon, il est comme îe résumé de i’œuvre entière ae Démia. depuis les premiers essais de i665 jusqu’à la consécration officielle de l'entreprise, sanctionnée par les ordonnances épiscopaTes et les lettres royales. Le recueil ne porte point de date, mais il a été certainement publié en 1 688, ou dans les premiers mois de 16^3. quJques mois avant la mort de Démia.
L’ŒUVRE DE DÉMIA.
la France (1), la compagnie du Saint-Sacrement, qui comptait parmi ses membres son premier protecteur, l’abbé de Saint-Just, et qui se préoccupait depuis quelques années de la réforme des écoles. Démia lui-même s’affilia à la compagnie en 1669.
Le premier acte de Démia fut la publication des* Remontrances , qu’il adressa en 1666 aux pouvoirs municipaux de Lyon (2). Ces Remontrances , dans* leur inspiration générale, rappellent la fameuse lettre que Luther, plus d’un siècle auparavant, en 1524, avait envoyée aux magistrats d’Allemagne. C’est un plaidoyer éloquent et nerveux en faveur de l’éducation populaire. On croirait presque lire l’exposé des motifs d’une loi moderne d’instruction primaire, portant création d’écoles.
Assurément, Démia est avant tout un prêtre catholique, qui veut élever des chrétiens, et dont le principal souci est d’enseigner la religion. Mais il est à constater pourtant qu’il ne parle pas seulement des devoirs enyers Dieu : il y joint les devoirs envers la patrie et envers la famille :
« L’établissement des écoles est de telle importance, et d’une si grande utilité, qu’il n’est rien dans la police qui soit plus digne des soins et de la vigilance des magistrats,. ' puisque de là dépend le bonheur et la tranquillité publique,.
qui ne peuvent subsister, à moins que les particuliers no ' s’acquittent de leurs devoirs envers Dieu, envers leur patrie et leur famille. »
(î) Voyez R. Allier, La Cabale des dévots.
(2) Voici le titre exact de cet intéressant document : «r Remontrances faites à messieurs les Prévost des Marchans, Échevins et principaux habitans de la Ville de Lyon, touchant la Nécessité et Utilité des Écoles chrétiennes pour l’instruction desenfans pauvres »,