‹ Charles Démia et les origines de le̕nseignement primaireChapitre 45 sur 54 · NÉCESSITÉ DE L’INSTRUCTION POUR LES FEMMES · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE L’INSTRUCTION POUR LES FEMMES

lait protéger leur honneur contre le vice, et d’autre part, leur apprendre à travailler utilement, et à gagner leur vie.

Dès 1668, dans ses Remontrances (1), il écrivait :

« Si la bonne instruction est si nécessaire dans les pauvres garçons, elle ne l’est pas moins, pour la gloire de Dieu et le bien public, pour les pauvres filles : ce sexe ayant d’autant plus besoin d’être soutenu par la vertu que sa faiblesse est grande, et que de leur bon commencement dépend leur fin heureuse. D’où croit-on que viennent les désordres et la jalousie dans les maisons, tant de lieux infâmes dans la ville, tant d’enfants exposés dans l’hôpital, tant de dissolutions publiques, si ce n’est qu’on n’a pas eu assez de soin de l’éducation des jeunes filles, qu’on les a laissées dans l’ignorance, et qu’ensuite elles sont tombées dans l’oisiveté et puis dans le mensonge, l’indocilité, l’inconstance, et enfin dans la misère, qui est l’écueil le plus certain où la pudeur de ce sexe fait naufrage? Il n’y aurait pas tant de peine de purger la ville delieuxinfâmes, puisque l’oisivetéet la pauvreté qui sont les deux sources de la prostitution du sexe, en seraient bannies, vu que l’on remédierait à l’une, en les occupant à la lecture et à l’écriture, et que l’on subviendrait à l’autre en ouvrant leur esprit par de saintes connaissances, qui les rendraient industrieuses pour gagner leur vie, et mieux disposées aux emplois qu’on voudrait leur bailler. »

L’initiative que prit Démia en ce qui concerne l’instruction des femmes, n’était pas d’ailleurs, en ce temps, un fait isolé. Il faut rendre cette justice à l’Église catholique que, dans les limites qui lui étaient imposées par l’étroitesse de ses dogmes, elle n’a point négligé, à partir de la Renaissance tout au rnpins, l’éducation féminine. Sans doute les Jésuites et les Frères des écoles chrétiennes ont circonscrit leur labeur dans l’instruction des £:ar-

(i) Voyez Règlements , etc., p. 6i, 62.

ÉDUCATION DES FILLES

cons ; mais, à côté d’eux, combien d’instituts religieux qui, ou bien se sont consacrés spécialement à l’éducation des femmes, ou bien ont entrepris la double tâche de l’instruction des deux sexes? Déjà au xvic siècle, un humble prêtre d’Avignon, César de Bus, (1) après avoir fondé pour les hommes l’ordre de la Doctrine chrétienne, établissait pour les femmes la congrégation des Ursuhnes (1592-1596). Mais au xvne siècle surtout, c’est une riche floraison d’œuvres d’éducation féminine qui s’épanouit en France. Vincent de Paul, en 1634, institue les « Filles de la charité », à la fois infirmières et enseignantes. A Port-Royal, Jacqueline Pascal rivalise avec Nicole, Lancelot, et les autres ; ■et elle tente pour les filles ce qu’ils font pour les garçons. A Toulouse, en 1662, naît la congrégation des« Filles de l’enfance ». A Paris, s’organise la communauté des « Dames de Saint-Maur ». A Rouen, le père Barré, de l’ordre des Minimes, crée, en 1602, la congrégation des « Sœurs de la Providence ». A Reims, le chanoine Roland, vers 1670, fonde une communauté d’institutrices sous le vocable de «Sœurs du Saint-Enfant Jésus ». Et c’est le siècle où Mme de Maintenon dirige Saint-Cyr, et où Fénelon écrit le traité de Y Éducation des filles (2).

C’est en 1676 seulement, que Démia ouvrit sa

(1) A l’imitation de l’ordre créé en Italie, en 1537, par sainte Angèle de Brescia.

(2) Noire énumération est loin d’être complète. Il faudrait encore citer la fondation des sœurs de Saint-Joseph, au Puy, celle des Filles de la Sagesse, etc. Chaque province avait sa -congrégation. Voyez une liste plus complète dans -YHisUire dm

Vénérable J .-B. de La Salle . par Ravelet, p. 58 et suiv.

ÉCOLES DE FILLES, première école gratuite de filles pauvres. Mais il caressait depuis longtemps ce projet, qui devint son œuvre de prédilection. Déjà, en 1671, il avait fait appel aux Pilles de la charité (1). Il avait obtenu que deux d’entre elles vinssent à Lyon pour soigner les malades, mais aussi pour instruire les filles pauvres des paroisses de Saint-Pierre le Vieux, de Sainte-Croix et de Saint-Georges.

Les écoles de filles furent établies sur le modèle des écoles de garçons, et peu à peu elles devinrent aussi nombreuses. Elles étaient administrées et dirigées par le Bureau des écoles. Mais pour leur assurer une surveillance appropriée, Démia avait eu soin d’organiser un comité de dames, qui avait la mission spéciale de veiller sur les écoles de filles, et de travailler à leur développement. Ce comité féminin, ce bureau de patronnesses tenait, lui aussi, des assemblées régulières, le premier dimanche de chaque mois. Cesréunions étaient toujours présidées par le directeur général, accompagné de quelques membres du Bureau.

L’attention particulière que Démia accordait à l'instruction des filles, il l’a manifestée surtout, en rédigeant, à leur usage, des instructions pédagogiques qui méritent d’être recueillies (2).

Des qualités et des vertus que Démia demande

i) Il n’est pas douteux que Démia s’est plus d’une fois inspiré dans son apostolat de l’exemple de Vincent de Paul, que la Bresse avait vu à l’œuvre. En 1617, Vincent de Paul avait pendant quelque temps occupé la cure de Chatillon-les-Dombes, dans l’Ain. Il y avait préludé à ses grandes fondations, en établissant une Confrérie de charité.

(2) Nous n’avons pu retrouver le texte de ces instructions, qui sont restées manuscrites, mais que Faillon a résumées dans sa Vie de Démia.

ÉDUCATION DES FILLES

à ses maîtresses d’école, — il en compte jusqu’à neuf, — quelques-unes naturellement visent la religieuse dans l’institutrice, et sont des vertus exclusivement chrétiennes : l’esprit d’oraison ; l’obéissance absolue, l’obéissance passive : on immolera sa volonté propre ; on obéira, sans murmurer, sans discuter, aveuglément et « amoureusement », aux ordres des supérieurs; et encore le détachement à l’égard des personnes et « surtout des parents », tel que le pratiquait Jacqueline Pascal. Mais, sur plus d’un point, c’est un idéal moral tout humain, éternellement digne d’être proposé en exemple, que Démia présente aux efforts de ses institutrices. 11 veut qu’elles soient douces et bonnes, afin que les enfants prennent confiance en elles et qu’elles soient, par suite, disposées à profiter de leurs avis et à ne pas se rebuter de leurs corrections. « La douceur leur est d’autant plus nécessaire que les enfants «doivent avoir en leur maîtresse une parfaite confiance. » Il veut qu’elles gagnent le cœur des enfants ; mais « leur douceur ne doit pas être confondue avec une certaine mollesse et une tendresse excessive qui ôte toute vigueur et toute fermeté ». Il veut qu’elles soient « prudentes et discrètes »; et, par prudence, il entend surtout le soin qu’elles mettront a étudier et à connaître « la portée d’esprit de leurs élèves, leur humeur, leurs inclinations, afin de proportionner toujours à leurs besoins particuliers les avis qu’elles leur donnent » ; car, ajoute-t-il, « on doit se conduire diversement envers une enfant d’une humeur douce et craintive, et envers une enfant d’un naturel léger ». 11 veut qu’elles soient désintéressées, qu’elles ne recher-

Page 1