PUBLICATION DES « REMONTRANCES
N’est-il pas remarquable qu’un homme du xvne siècle prononce le grand mot de patrie, qui n’était guère usité en son temps, et que, par contre, il oublie quelquefois de parler du roi et des devoirs envers le roi ? \
C’est donc pour son utilité morale et sociale que Démia réclame énergiquement ^instruction, et l’instruction donnée dans des écoles. « Il est impossible, dit-il, de se bien acquitter de ses devoirs si les jeunes gens n’en sont instruits de bonne heure, en des lieux où l’on fasse profession particulière d’enseigner ces devoirs, dont ils ne peuvent avoir d’eux-mêmes connaissance, puisqu’ils n’apportent en ce monde que l’ignorance, le péché et une grande pente au mal. »
L’enseignement donné dans les églises par les ministres delà religion ne suffit-il doncpasàmoraliser la jeunesse ? Non, répond nettement Démia. Il faut autre chose que « le catéchisme et les sermons des paroisses », Il faut « des maîtres particuliers, entretenus par le corps de ville, par les curés et marguilliers de chaque paroisse »...
Démia n’a d’ailleurs en vue, dans ses Remontrances, que les enfants pauvres, ceux qui n’étant pas d’une honnête famille, — nous aimerions mieux qu’il eût dit « riche » et non « honnête », — ne reçoivent l’instruction morale, ni dans leurs maisons, — leurs parents étant incapables de les élever, — ni dans les écoles, dont ils ne peuvent payer les maîtres, ni dans les collèges où il faudrait payer aussi.
Les pauvres n’avant pas le moyen S’élever leurs enfants, « ils les laissent dans l’ignorance de
L’ŒUVRE DE DÉMIA.
leurs obligations ; le soin qu’ils ont de vivre fait qu’ils oublient celui de leur faire apprendre à bien vivre, et, eux-mêmes ayant été mal élevés, ils ne peuvent communiquer une bonne éducation qu’ils n’ont jamais eue ». Et ainsi se transmet des parents aux enfants une ignorance funeste, préjudiciable aux intérêts des individus comme à ceux de la société. L’éducation des enfants du « pauvre peuple » reste totalement négligée, « quoiqu’elle soit la plus importante de l’État, dont ils sont le plus grand nombre, et qu’il soit autant et même plus nécessaire d’entretenir pour eux des écoles publiques que des collèges pour les enfants d’honnête famille ».
Des conséquences désastreuses qu’entraîne le néant de l’éducation populaire, Démia fait le tableau le plus noir. L’Église a beau jeter la bonne semence dans l’âme des enfants : faute d'une instruction sérieuse, les mauvaises compagnies l’ont vite étouffée. Et l’on voit « la perte de tant de belles espérances dans les uns, la mort précipitée dans les autres ». — Le suicide était-il donc déjà si fréquent au xvne siècle ?
Mais, si ces cas extrêmes sont l’exception, les effets ordinaires de l’ignorance, où les pauvres gens « croupissent », ne sont pas moins déplorables; et les doléances de Démia nous ouvrent de tristes perspectives sur les mœurs des petits Lyonnais de ce temps-là.
« Les jeunes gens mal élevés tombent ordinairement dans la fainéantise; de là vient qu’ils ne font que ribler (1),
(1) « Ribleur, dit Littré, celui qui court la nuit comme un filou. » Littré ne mentionne pas le verbe « ribler ». Dans le langage de Démia, « ribler », c’est aussi courir le jour.