‹ Charles Démia et les origines de le̕nseignement primaireChapitre 8 sur 54 · FORCES PERDUES · texte numérisé non relu

FORCES PERDUES

appropriées à leur destination. Au surplus, Démia ajoutait fièrement qu’il comptait sur les résultats de son expérience pour détruire l’objection et pour confondre ceux qui la lui opposaient.

On pourrait être tenté de croire que, sous l’inspiration des idées modernes de solidarité sociale, nous avons innové en instituant des sociétés de patronage, qui s’entremettent volontairement pour protéger les enfants à leur sortie de l’école, pour les aider à trouver un emploi, un métier, qui sont enfin pour eux comme des bureaux gratuits de placement. Le bon Démia y avait déjà songé, il y a deux cents ans :

« Les écoles publiques seront encore, si vous voulez, comme des bureaux d’adresse, et des lieux de marché, dans lesquels les personnes les plus commodes (sic) pourraient aller prendre, les uns pour servir dans leurs maisons, les autres pour les employer dans le négoce, quelques-uns môme pour avancer dans les sciences. »

TF est visible que s’adressant au prévôt des marchands et aux échevins, pour obtenir leur concours financier, Démia cherche à les séduire, qu’il s’efforce de les gagnera sa cause, en leur promettant que des écoles du peuple sortiront de bons petits ouvriers, « sages pour leur conduite, industrieux pour les arts, adroits pour le négoce, et généralement propres à tout ce à quoi on voudrait les employer».

Une des raisons, entre vingt autres, que les éducateurs modernes ont fait valoir pour réclamer la diffusion de l’instruction, c’est que, faute de les avoir appelées à la lumière, on s’expose à laisser s’éteindre des intelligences distinguées, dont un G. Compayré. — Démia . 2

L’ŒUVRE DE DÉMIA.

peu de culture eût assuré le brillant développement. Cette considération n’avait pas échappé à l’esprit avisé de Démia, et il le disait en termes expressifs :

« Ces bons maîtres, fouissans ces terres qu’on laisse en friche, pourraient parfois découvrir des trésors d’autant plus utiles au public, que souvent il se rencontre de l’or dans cette boue, et parmi ces rochers des pierres précieuses, c’est-à-dire des sujets autant et quelquefois mieux disposés pour les arts, les sciences et la vertu, que parmi le reste des hommes. »

Dans son plaidoyer, aussi habile qu’éloquent, Démia ne se contente pas de faire valoir les conséquences morales de l’instruction. Il n’insiste pas seulement sur les idées générales qui dominent le sujet. Il sait trouver les raisons particulières et pertinentes qui pouvaient toucher tous ceux dont il réclame l’aide et l’assistance : les magistrats civils, les notables de la ville, enfin l’autorité ecclésiastique.

C’est ainsi qu’il s’attache à flatter l’amour-propre des magistrats lyonnais, en les louant du zèle qu’ils ont déjà déployé pour faire de la ville de Lyon «une des plus considérables dans le négoce, des plus régulières dans les bâtiments, des mieux policées dans les règlements, leur vigilance s’étant même étendue jusqu’au pavé des rues, et aux boues des carrefours ». Mais les embellissements matériels ne suffisent pas à une grande cité. Luther, lui aussi, le rappelait aux pouvoirs publics d’Allemagne : « La prospérité d’une ville ne dépend pas seulement de ses richesses naturelles, de la solidité de ses murs, de l’élégance de ses mai-

DÉMIA ET LUTHER.

sons : le salut et la force d’une grande cité résident surtout dans la bonne éducation. » Dans le môme sens, Démia souhaite qu’après avoir heureusement appliqué leurs soins aux intérêts matériels et temporels de Lyon, le prévôt et les échevins comprennent la nécessité de ne pas négliger « le bien spirituel de cette ville », et de favoriser « la bonne éducation des pauvres enfants de leurs citoyens, afin qu’on ne les voie plus courir les rues et les carrefours, et devenir des cloaques infects de toutes sortes de vices ».

Il ajoutait qu’en s’occupant des écoles les magistrats de Lyon mériteraient plus qu'autrement d’être appelés « les Pères du peuple ».

« Certainement par l’établissement de ces écoles, ils le deviendront par an nouveau titre, et d’une manière bien plus excellente que les pères naturels, puisque ceux-ci, leur ayant baillé l’être, ne leur laissent cyie la misère et le vice pour apanage, pendant une vie qui se termine souvent à une mort éternelle, au lieu que ceux-là suppléent au défaut et à l’impuissance des autres, leur procurant une instruction qui leur donne une seconde vie plus précieuse que la première, dont la fin ne peut être que très heureuse. »

C’est aussi en invoquant les exemples donnés ailleurs que l’auteur des Remontrances essaie de piquer l’émulation des Lyonnais. Il leur cite plusieurs autres villes du royaume, et notamment Paris, où « ces établissements ont été faits avec tant de succès et un si bel ordre». Enfin, — et ily revient sans cesse, — en dépensant quelques centaines de livres pour la fondation des écoles, la ville fera un excellent placement : car elle diminuera d’autant le nombre des mendiants, des misérables, qui

L’ŒUVRE DE DÉMIA.

vagabonder^ dans les rues, « qui ne savent que boire et manger, et mettre au monde des misérables, fourmilière de gueux ». En faisant d’eux de bons ouvriers, de bons serviteurs, on allégera d’autant les charges de l’assistance publique; on évitera d’épuiser les fonds de 1’ « Aumône générale de l’Hôtel Dieu », et de mettre de nouveaux frais à la charge du consulat ».

Mais c’est à l’archevêque aussi, « aux sacristains, curés et marguilliers de chaque paroisse » que Démia adresse sa pressante requête. Les évêques sont à ses yeux les directeurs compétents et les chefs de l’instruction, en même temps que « les pères des pauvres ». Il compte donc que « l’archevêque de Lyon ne laissera pas échapper cette occasion de donner des marques paternelles de sa bonté, à l’égard de tant de pauvres enfants qui par ce grossier écrit implorent son autorité ». Et il lui représente que toutes les autorités religieuses, les Livres saints, les Papes, les Pères de l’Église appuient sa foi propre dans les bienfaits de l’instruction et la nécessité de la bonne éducation. Il lui cite les textes sacrés, le traité particulier de saint Chrvsostome, les Lettres de Saint Jérôme à Loeta. Il lui représente, faisant allusion au séjour de Gerson à Lyon, que, « quoique chancelier de la première Université du monde, le grand Gerson avait tant d’estime de ces Petites-Écoles qu’il ne dédaigna pas de s’y appliquer dans cette ville ». Il invoque le Concile de Trente, la décrétale du pape Alexandre III, et enfin les ordonnances des rois de France, l’ordonnance d’Orléans, celle de Melun...

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