‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 100 sur 274 · VOYAGE A CHATILLON-SLR-SEINE · texte numérisé non relu

VOYAGE A CHATILLON-SLR-SEINE

Châtillon-sur-Seine, dimanche, 2 août 1846.

Me voici installé dans un magnifique château, au milieu d'un parc délicieux. C'est la propriété d'un oncle de Laurent, possesseur de forges très étendues. Le château et le parc appartenaient autrefois au maréchal Marmont, duc de Raguse.

Je suis arrivé ici ui> peu plus tard que je ne l'espérais ; il m'a fallu passer à Dijon toute la journée de vendredi et ce n'est que dans la nuit, i\ 2 heures du matin (samedi), que la diligence m'a conduit à ChàtilloD. Ne voulant déranger personne, je suis descendu à l'hôtel, et hier matin, après un sommeil de quelques heures, dont j'avais un grand besoin, j'ai transféré mon domicile au château.

Laurent y est avec sa femme et son petit. On m'a fait l'accueil le plus gracieux. Tu peux te figurer le plaisir que j'«i eu de voir mon excellent ami.

Nous avons déjà arrêté nos places pour Paris : nous partirons à C heures du matin et serons rendus le lendemain matin à la môme heure.

Mon voyage, depuis Chalon, a été moins ennuyeux que la première partie... Le bateau à vapeur est reparti à 5 heures du matin; nous étions très nombreux ; mais je n'ai pas vu une seule figure vers laquelle je me fusse senti attiré. Nous arrivâmes à Chalon entre 3 et -l heures, et je dus attendre jusqu'à G heures pour repartir pour Dijon. Quelle affreuse société î dans l'intérieur, qui était au grand complet, par une chaleur et une poussière affreuses ! je ne fermai l'œil de toute la nuit. Arrivé à Dijon à 4 heures du matin, il m'y fallut rester pour ne partir que le soir à 5 heures ; cette fois, j'eus un compagnon de voyage qui t'eût bien fait rire.

Il me raconta avec chaleur comme quoi il avait visité à Dijon une ruine très ancienne, d'une antiquité extraordinaire, iwaw, monsieur^ d'une extraordinaire antiquité ; elle date certainement d'avant Jésus- Christ! — Je fus abasourdi de l'aplomb avec lequel il dit cette grosse îïOttise, et lui demandai : Mais les chartreux, de quelle religion étaientils donc?,.. Comprenant cependant ma question, il rabattit tout de suite de quatre cents ans, et me dit: Oh! certainement, la ruine date du wV' ou dui\* siècle, — Mais, monsieur, continuai-je impitoyablement, le christianisme ne fut établi en France que dans le v* siècle, et encore ny avait-il pas de chartreux !,,, Ma foi, il resta coi et entama un autre <rhapitre. Il me raconta qu'il était l'inventeur d'un nouveau système -commercial, qu'il allait présenter à l'Académie. Mais à quelle Académie ? lui demandai-je encore. — Dame, je pense, me répondit-il, à V Académie française!,..

ioO LA VIE DE CHARLES (iEHHARDT

Cet homme-là m'a donné du bon sang pour quelques jours. Je n*ai jamais rencontré de plus grand sot débitant ses sottises avec plus

d'aplomb.

Démarches Paris, 7 août 18i6.

pour obtenir

un congé. J'ai attendu jusqu'aujourd'hui pour l'écrire, dans l'espoir de pou-

voir te donner quelque résultat de mes démarches (pour le congé . Mais je n'ai encore rencontré personne. Dès mon arrivée (mercredi matin, 5 août, à 9 heures) je me suis habillé pour commencer mes démarches : C'est comme un sort, tout le monde sorti ou absent...

Oui, plus j'y pense, plus je suis résolu à ne plus venir à Montpellier. Avec les relations que j'ai à Paris, je finirai bien par i*éussir aussi comme tant d'autres, qui ne doivent leur position qu'à des protections.

J'ai pris une petite chambre pour un mois. Mets-toi toujours en mesure de partir. Si Gordon ne veut pas t'accompagner jusqu'à Orléans, je viendrai te prendre. Demande donc à Taillandier à quelle époque il partira avec sa femme.

Paris, hôtel de Saxe, Il août 18i6.

J'ai de bonnes nouvelles à te donner. Je suis sûr d'avoir mon congé. M. Thenard, que j'ai vu ce matin, ma parfaitement accueilli et m*a promis de me faire accorder ma demande, et comme tout dépend de lui, le minisire y consentira sans doute aussi. De même, j'ai vu M. Théry, qui a été fort gracieux et m'a promis d'apostiller ma demande ; je vais la rédiger tout à l'heure et la lui apporter. Il n'y a qu'une petite difficulté, celle de savoir par qui je serai suppléé; M. Thenard pense que Figuier est trop superficiel, et je crois aussi qu'il ne conviendrait pas à M. Dunal. D'ailleurs, il est plus avantageux pour moi d'être suppléé par quelqu'un d'ici qui ne soit pas encore casé ; de cette manièrt», j'aurai plus de chance à ce ([u'ou me renouvelle mon congé au bout de l'année. Je dîne chez M. Thenard dimanche prochain. Prépare-toi maintenant pour partir et prie M. T... de se décider quant au logement et au mobilier, je voudrais que dans ta prochaine lettre tu pusses me donner une réponse définitive.

Paris, 19 août 18i6.

Je suis bien contrarié de n'avoir encore rien de positif à l'annoncer, c'est toujours fort long. J'ai vu M. Dumas il y a huit jours, il a été fort aimable, mais je n'ai pas eu de conversation bien suivie celle première fois, car il avait beaucoup de monde chez lui. Le lendemain, je suis retourné chez lui : nous avons parlé de la Faculté et je lui ai dit combien je m'ennuyais à Montpellier, que je n'y voyais pas d'avenir pour moi, etc. II a goûté tous mes arguments et il paraît fort dis-

DEMARCHES POUR UN CONGE 15i'

posé à faire quelque chose pour moi s'il peut. Quant au congé, il ma dit que cela ne le regardait pas, que cependant le ministre pourrait le consulter et qu'alors il lui donnerait un avis favorable.

Dimanche je suis allé à Fontenay pour aller dîner avec M. Thenard : par malheur, il était malade et il n'est pas descendu, de sorte que je n'ai pu lui parler. Cela me contrarie beaucoup, car M. Thenard s'était montré si bien disposé pour me faire accorder mon congé. Je sais cependant par M. Théry * que ma demande a été remise au ministère. Hier, je suis allé m'en informer dans les bureaux, et, à mon grand étonnement, la demande n'avait été enregistrée que la veille et envoyée au directeur du personnel, M. Delebecque. Ce monsieur nous est extrêmement hostile depuis la nomination de M. Marié, car M. Delebecque aurait voulu caser à Montpellier un de ses protégés. Je me suis alors adressé à M. Nizard, par l'intermédiaire de mon ami Laurent : M. Nizard est député et chef de division au ministère, mais mon affaire ne le concerne pas ; cependant, il a eu l'obligeance d'aller voir le directeur du personnel, qui lui a paru très mal disposé pour moi (toujours par rancune à cause de l'affaire Marié). Cependant m^ demande n'est pas encore parvenue jusqu'au ministre, et j'ai encore de l'espoir; aussi mon soin a-t-il été, ce matin, de m'informer de la manière d'arriver jusqu'à M. de Salvandy lui-même. J'ai donc été voir mon ami Dumarçay, le député; celui-ci ne pouvait pas me présenter lui-même, parce que, l'année dernière, il a eu, à la Chambre, une dispute avec lui, et qu'ils ne sont, par conséquent, pas bien ensemble ; mais il m'a promis d'en parler aujourd'hui à M. Arago, lequel est fort bien avec M. de Salvandy.

Si ma demande est soumise au Conseil royal, M. Thenard y étant, je suis sûr de réussir, mais, par malheur, le voilî\ malade. Cependant je ne perds pas d'espoir; demain matin, je vais aller de nouveau chez M. Dumas et le prier de me présenter à M. de Salvandy; je ne me tiendrai pas pour battu avant d'avoir parlé moi-même au ministre. Si ce n'était pas si difficile, il y a longtemps que j'aurais fai t cette démarche. . .

Dis à M. Dunal que je le remercie de sa bonne lettre, que M. Delebecque nous parait fort hostile et que de lui viendraient les empêchements; que, d'ailleurs, ainsi, la menace se réaliserait : qu'on nous cliagrinera en nous refusant un congé puisqu'on ne peut pas nous destituer.

Paris, 2i août 18i6.

C'est me connaître bien mal que de croire que je différerais d'une seule minute pour t'écrire quand j'aurai obtenu mon congé. Non, il n'est pas vrai que je l'ai déjà, c'est un malentendu. J'ai toujours de

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