‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 99 sur 274 · LES HOMOLOGUES DE GERHARDT · texte numérisé non relu

LES HOMOLOGUES DE GERHARDT

Laurent a G er hardi.

Paris, 31 mai 1846.

J'ai déjà fait cinq iecjons. Ma salle est remplie. Je sais que les étudiants sont contents, mais j'ignore ce qu'en pensent les hauts bonnets de la science. J'ai rencontré Dumas à l'Institut, qui a fait l'aimable avec moi.

Il m'a demandé pourquoi je n'avais pas fait mon cours à la Sorbonne. Je lui ai répondu que je m'étais établi là où j'avais le droit de le faire. Alors il m'a dit qu'il avait, comme doyen, le droit d'autoriser qui il voulait à faire un cours à la Sorbonne. Mais j'aime mieux ce que j'ai fait, au moins je n'ai d'obligation h personne. Je vous réponds que, dans ma leçon, je soigne le camarade de Montpellier.

Il n'y a toujours rien pour moi. Je ne fais plus l'ombre d'une démarche. Je laisse aller les choses. Dumas pousse un de ses élèves pour la place de Bordeaux. J'en conclus que l'on est bien persuadé que je ne veux plus y retourner.

J'ai fermé boutique, je ne travaille plus et je ne reprendrai la pioche que lorsque j'aurai un laboratoire à ma libre disposition...

Dans votre première lettre, dites-moi ce que vous vous proposez de faire, si vous viendrez pendant les vacances à Paris, à quelle époque ; parce (jue je prendrai quelques jours de vacances, et il ne faut pas que nous manquions de nous rencontrer. N'envoyez rien <i l'Académie sur les homologues ; laissez venir.

Gerhardt à Laurent. Suite de u lutte

coatro Liebig.

Montpellier, 3 juin 18(6.

Je suis d'avis d'attendre que Liebig nous attaque de nouveau avant d'écrire la moindre chose sur les mellonures. Il faut le laisser venir. Soyez donc tranquille. Que voulez-vous qu'il fasse encore avec son mellon, qui n'est plus un radical? J'ai bien plus confiance que vous sous ce rapport. Comment pouvez-vous encore vous effrayer après Féther nitreux? Vous voyez donc bien que sa seule arme, c'est la calomnie, contre laquelle nous ne pouvons rien. On finira par nous rendre justice, et Liebig s'enfoncera de plus en plus...

Je donnerais bien quelque chose pour vous entendre professer. Ces leçons ne pourront que vous faire beaucoup de bien malgré les gros bonnets.

I^arent et Dumas.

Favrc et Silbermaim attribuent à Dumas Tidée que je me rappelle que vous m'avez communiquée : HCl est substitut de Cl dans H*, ou réciproquement H dans Cl*; et cette autre : qu'un seul et même corps peut avoir plusieurs équivalents! Où diable Dumas a-t-il dit cela? Il me semble qu'il y a de Timpudence à lui attribuer des idées qu'ils savent fort bien vous appartenir. Mais Dumas est doyen de la Sorbonne, et Silbermann est, je crois, préparateur...

Les nombreuses contrariétés que j'ai eues m'ont altéré la santé, de sorte que cela m'ôte une bonne partie du courage qu'il faudrait pour venir m'établir à Paris... Je voudrais partir d'ici vers le 15 ou 20 août et rester un mois à six semaines à Paris...

Je pense que Wurtz est le candidat pour Bordeaux.

Laurent à G er hardi.

Paris, 5 juin 1846.

Vous aviez raison de ne pas craindre Liebig. J'ai demandé à M. Arago son mémoire ; je vous l'envoie. C'est à mourir de rire, la manière dont il comprend la loi de l'azote. J'ai compris à peine son grimoire. Faites-moi le plaisir de m'envoyer immédiatement un extrait abrégé de son mémoire. Faites une réponse, que j'augmenterai ou modifierai ici, et j'irai lui tomber sur les reins à l'Académie. Allons, vite à l'ouvrage!...

Je ne travaille plus au laboratoire, faute d'argent. Ainsi, si vous venez, je ne sais trop où nous pourrons travailler. Je tâcherai d'aller en vacances de bonne heure et je ne resterai pas plus d'un mois absent. D'ici là il se passera encore bien des choses.

A propos de Favre et Silbermann, quinze jours avant la publication de son mémoire je lui avais seriné mes idées dans mon laboratoire, et voilà!... J'ai tout à fait perdu cotfrage. Mais je vous réponds que si nous pouvions travailler ensemble, je retrouverais de l'ardeur; patientons encore.

Laurent à Ger hardi,

Paris, l«f juillet 1846.

Je me bornerai à envoyer une note de quelques lignes à Quesneville, en réponse à Liebig, en y ajoutant la citation de ses nouvelles bévues.

J'ai quitté le Collège de France. Les bras croisés, j'attendais que

LAURENT ET DUMAS lt5

le concours s'ouvrît pour la place de la Monnaie. Tout d'un coup, sans que personne fût prévenu, pas même Pelouze, on abolit le concours et on nomme, devinez qui?... Un individu déjà affligé de deux places... Péligot. Et voilà!

Dans ces circonstances, quelqu'un est venu au-devant de moi. Ce n'est ni Thenard, ni Gay-Lussac, ni Regnault, Clieweul, Pelouze, etc.. C'est Dumas. Depuis six mois, Balard ne faisait que me répéter : allez donc voir Dumas, il vous veut beaucoup de bien, il me pailc très souvent de vous. D'un autre côté, Rousseau avait eu une conversation avec Dumas sur moi; et Rousseau lui ayant dit : Puisque vous pensez cela de M. Laurent, m'autorisez-vous à lui rapporter notre conversation? — Dumas lui répondit : Oui. — Néanmoins je tins bon. Enfin je reçois il y a quelques jours une lettre d'invitation pour les examens de laSorbonne, de la part du doyen. Alors je suis allé lui faire une visite de remerciement. Aussitôt il m'a fait des offres do services en me disant nettement que je ne devais compter sur personne, que Thenard, Chevreul, etc., sans me vouloir aucun mal, ne remueraient pas leur petit doigt pour moi.

Puisque les autres n'ont pas daigné faire la moindre démarche pour moi, j'avoue que je ne suis pas mécontent de passer dans le camp opposé, d'autant plus que je n'ai rien à sacrifier.

Quant à vous, sachez bien ceci, c'est que vous serez encore moins appuyé par Thenard, etc., que moi ; que vous n'arriverez pas à Paris à moins d'un coup de tête, et il faudra alors être soutenu par Dumas, qui maintenant est tout -puissant à l'Instruction publique. Nous n'avons ni l'un ni l'autre à faire aucun sacrifice à Dumas. Je croirais plutôt qu'il méprise plus ou moins ceux qui lui ont baisé les souliers.

Notre conduite à tenir envers lui doit être celle de personnes qui veulent être de son camp, mais non pour travailler pour son compte...

Péligot quittera probablement l'École centrale. Si vous étiez à Paris, vous pourriez peut-être manœuvrer pour cette place. Il s'agirait donc d'attaquer Dumas, mais il faudrait le faire franchement et sans autre flagornerie que de lui dire que c'est à lui de soutenir ceux qui travaillent dans son sens ou qui ne suivent pas la routine. Je vais en vacances pour un mois. Si donc vous devez venir à Paris, écrivez-moi. Il faudrait nous entendre, tant pour trouver les moyens de rester à Paris que pour faire le mémoire sur le mellon, et pour dresser un plan de travaux à faire ; car je me remettrai probablement à travailler, Balard m'ayant engagé à aller dans son nouveau laboratoire de la nouvelle École normale (probablement sur le conseil de Dumas)...

CBARLB8 OBRHAHDT. 10

Écrivez-moi à Châtillon -sur- Seine, chez M. Maître Humbert; comme je resterai un mois, si vers la fin de juillet vous deviez venir à Paris, vous pourriez me prendre en passant, vous y resteriez un ou (leux jours avec moi.

Oerhardt ot

V Indépendant

do Montpellier.

Laurent à Gerhardt.

Paris, 4 juillet 1846.

Vous ferez donc toujours des vôtres! Je sors de chez le père Thenard, voici ce que j'ai à vous dire de sa part :

u Le recteur de Montpellier vient d'écrire au ministre que MM. Gerhardt. Marié, Taillandier et un autre allaient écrire dans Y Indépendant de Montpellier, où, dans ce journal on attaque :

« 1® Nos institutions;

« 2° Le gouvernement ;

« 3*» La Charte;

« 4*' Le roi et les droits sacrés qu'il tient de la nation.

« Ces messieurs sont inamovibles, il est vrai ; mais le ministre a à sa disposition mille moyens de les contrarier : les fonds à accorder pour collections, congés, etc., etc.. Dites donc à Gerhardt qu'il s'abstienne d'écrire même de la science dans un journal quelconque. »

Tout cela est bien ignoble, mais il faut céder et au plus vite! Le père Thenard doit faire prévenir Marié.

Appréciation

de Laurent

par Gerhardt.

On ne saurait trop apprécier, dans toute cette période, l'énergie de caractère, la droiture de sentiment et souvent la grandeur d'âme de Laurent; rien ne pouvait le faire dévier d'une ligne de la loyauté du but, et certes son ami Gerhardt lui dut grandement de sortir de la position morale difficile que son ancien maître Liebig lui avait faîte par la plus perfide des attaques.

Le tenant constamment au courant des opinions et de l'attitude de leurs adversaires à Paris, lui signalant les points faibles dans la rédaction de leurs mémoires, partout sur la brèche en quelque sorte, Laurent dirigeait les coups tout en préparant dans des difficultés inouïes les matériaux de la défense.

Aussi, indépendamment de leurs intérêts communs issus de

LAURENT APPRÉCIÉ PAR (iERlIARDT

vues communes, Gerhardt avait-il une très haute estime pour son ami : Je suis tout fier qu'il ait voulu descendre jusqu'à moi^ «»erivail-il à Cahours, le 29 mai 1843, par conséquent^ avant ces derniers événements, je n'ai jamais vu un homme qui eût une telle abondance d'idées; ses lettres sont pour moi quelque chose de précieux , je les étudie comme un évangile.

La lutte en commun n'avait pu que fortifier encore ces sentiments, en y ajoutant l'admiration pour des qualités morales remarquables.

Il n'est donc nullement étonnant que ces deux hommes eussent aspiré si longtemps à se réunir dans la même ville; ils voyaient tous deux le profit immense que la chimie tirerait de leur collaboration et quelle satisfaction éclatante recevrait leur noble passion pour la science.

jGerhardt eut hâte d'aller retrouver son ami : aussi, dès la fermeture de son cours s'empressa-t-il de quitter Montpellier pour se rendre à Châlillon-sur-Seine, où Laurent l'attendait au passage pour Paris.

Le récit de son voyage et de son séjour avec son ami nous a été conservé par la correspondance active qu'il entretenait avec sa femme, ce qui arrivait du reste toutes les fois qu'il s'absentait, même peu de jours.

Impérieux de caractère lorsqu'il s'agissait de son domaine, et fier vis-à-vis de ses adversaires ou de ses ennemis, il était d'une grande bonté dans son intérieur, très affectueux pour ses amis, très aimant pour les siens, dont il se préoccupait toujours, suitout au loin, et dont il exigeait de fréquentes nouvelles. A son tour, il notait avec verve tout ce qui lui survenait, et le récit tle ses voyages offre souvent une agréable diversion au cours ordinaire de ses idées. Les extraits suivants ne manquent pas trintérêt en ce qu'ils donnent la physionomie du mode des voyages il y a un demi-siècle aujourd'hui, au moment d(» l'apparition des chemins de fer.

Le trajet de Montpellier a Beaucaire a été heureux pour moi ', mais 1. Gerhardt à sa femme, Lyoa, 29 juillet 1846.

Gerhardt se rend k Paris par Châtillon-

sur-Scino.

pas pour un pauvre diable d'employé ou d'ingénieur qui a eu la maladresse de se faire écraser, pour avoir voulu faire le crdne en sautant de voiture quand le train n'était pas encore arrêté, et au moment où le convoi qui descendait de Nîmes vint à notre rencontre. Cet événement m'attrista beaucoup et je le considérai comme de mauvais augure pour le reste de la route. Cependant, je suis »irrivé sans accident et tout s'est borné à de simples ennuis. D'abord, en arrivant à Beaucaire à 9 heures, je ne trouvai plus de place avant 6 heures du soir pour Avignon : je passai donc la journée chez les Mouret *. A 6 heures, je partis pour Avignon sur l'impériale d'une mauvaise patache par un vent et une poussière épouvantables. Arrivé vers 0 heures ; à 4 heures du matin, départ pour Lyon ; maintenant commencent mes tribulations :

1° D'Avignon à Montélimar : voiture mauvaise ;

2° On change de voiture de Montélimar jusqu'à Valence : fort heureusement que j'ai toujours le coupé. Arrivée i\ 5 heures du soir. Je me bataille avec le conducteur et C' qui veulent me faire entrer dans l'intérieur, en société d'une foule de marchands de cochons et autres l)arliculiers, disant que je n'avais droit au coupé que jusqu'à Valence. Je peste, non je ne peste pas, je ne suis furieux qu'intérieurement ; mais je menace mes gaillards du commissaire de place. Bref, ma bonne contenance me donne la victoire, mais il faut encore changer de voiture, c'est-à-dire :

3* Depuis Valence jusqu'à Saint-Vallier, où nous arrivons à minuit ;

A"" Nous changeons de voiture ou plutôt de patache (de ma vie je n'ai voyagé dans des véhicules plus dégoûtants !) à Saint-Vallier ;

5** A 4 heures du matin, nouveau changement de voiture au Péage jusqu'à Vienne ;

0° A Vienne, 7 heures du matin, un omnibus nous prend pour nous conduire au débarcadère de Givors, chemin de fer de Saint- Étienne ;

7° Nous partons à 8 h. 43 de Givors, et arrivons au débarcadère,, faubourg Perrache, à Lyon ;

8° Là, un omnibus nous prend pour nous conduire place Bellecour, où enfin je puis serrer contre mon cœur mon carton à chapeau, qui a une forme très pittoresque!

Ouf! voilà un voyage ! Je me suis logé en face des bateaux de la Saône, que je prendrai demain matin à 5 heures...

Je t'écrirai de Chàtillon, où je compte être après-demain.

1. Saint-René Taillandier avait épousé W^'^ Mouret; Gerhanlt fut à son tour Tun de ses témoins.

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