LIEBIG JUGÉ PAR LE.S ALLEMANDS
150 pages, écrite sans injures, mais où il mettait sévèrement îi nu la conduite de Liebig, le comparant au bourreau placé constamment à la potence pour flageller ceux qui ne sont pas do son opinion.
D'autre part, Berzélius lui-même descendait dans la mêlée, et venait en aide — involontairement il est vrai — aux deux champions français, par une attaque virulente contre Liebig enfaA-eur de ce même Mulder.
Le célèbre chimiste allemand, dont la haute valeur scientifique était indiscutable, apportait un esprit d'orgueil personnel qui lui faisait perdre toute mesure lorsque ses idées étaient combattues ou ses découvertes taxées d'inexactitude : son impeccabilité était un dogme pour lui comme pour ses élèves immédiats, et la sûreté de ses convictions théoriques avait sa source plutôt dans son caractère entier et dominateur que dans son intelligence. Aussi lui arrivait-il parfois de perdre de vue les découvertes des autres chimistes et de s'attribuer certaines gloires parce qu'il lui semblait naturel de les avoir toutes.
Berzélius avait en 1807 reconnu la présence de Tacide lac- ^.tBpr^^éLs tique dans la chair des animaux fraîchement tués.
En 1825, Gmelin et Tiedemann contestaient ces résultats, et l'illustre savant suédois en reprenant la question confirma les siens.
A vingt années de distance, Liebig, avec les puissants moyens d'analyse de son beau laboratoire de Giessen, fit renverser par ses élèves Enderlin et Schlieper les notions acquises à la science, et que Boussingault et Pclouze avaient aussi vérifiées de leur côté. Liebig déclara qu'il était impossible d'admettre Texistence de l'acide lactique dans le corps des animaux. Quand, le 21 décembre 1846 et le 17 janvier 1847, Liebig informe la Société royale de Londres et l'Académie des sciences de Paris qu'après avoir surmonléplus de difficultés qu'il n^en avait jamais rencontré dans aucune investigatioîi^ il venait de prouver pour la première fois que r acide lactique et l'acide phosphorique libre se trouvent répandus dans Vorganisme^ partout où il y a un muscle.
Ainsi, par nn phénomène que le défaut de mémoire est insuffisant à justifier, Liebig s'approprie simplement une découverte de Berzélius, qu'il avait mise en doute lui-môme et combaltue avec toutes ses armes.
L'illustre Suédois releva non sans vigueur un pareil oubli dans son Amiiiaire (1847), et le jugement sévère qu'il porte sur son adversaire est d'un intérêt piquant au moment où ce dernier a engagé contre la jeune école de France une lutte dont b* mobile est incontestablement sa passion de domination suprême.
Pendant ces discussions, dit Berzélius*, au sujet deTacide lactique dans l'organisme animal, une nouvelle réputation scientifique s'était fondée et avait grandi par de nombreuses et belles découvertes : tout annonçait que M. Liebig allait atteindre à la célébrité. Il proclama, en 1842, qu'il réunissait en sa personne une si grande étendue de connaissances, acquises par d'innombrables expériences, que personne, dans l'avenir même peut-être, ne pourrait en acquérir autant, et qu'en conséquence il se donnait la mission d'initier le genre humain aux mystères des phénomènes chimiques de la nature vivante... c'était une tentative prématurée... Plus d'une fois j'ai été forcé de faire remarquer que M. Liebig donnait pour vérités démontrées et incontestables des probabilités, moins même que des probabilités... A la hauteur où s'était placé M. Liebig, se défendre eût été une faiblesse. L'audacieux qui osait balbutier une objection devait être regardé comme coupable d'un grand crime : il fallait le châtier; et le grand mode de châtiment consistait h détruire l'un après l'autre les titres de gloire, par un simulacre d'expériences nouvelles et plus exactes faites dans le laboratoire de Giessen...
Suit une énumération des travaux de ce laboratoire pour démontrer l'inexactitude des travaux de Ber/élius, et la découverte que fait enfin Liebig, qu'il regarde comme entièrement sienne :
Ainsi donc, en 1847, M. Liebig prétend s'attribuer la gloire d'avoir découvert un fait qu'il a longtemps combattu par les armes les plus déloyales, en s'efTorçant de renverser de fond en comble les modestes expériences qui l'avaient établi plus de trente années auparavant sous tant de formes. Jamais, il faut l'avouer, on n'avait eu à déplorer un si grand scandale.