LIEBIG JUGÉ PAR LES ALLEMANDS
Mais voici une tendance plus funeste encore : c'est riiabilude prise par un professeur de faire réfuter, sous la pression de son influence, par ses élèves, les travaux des chimistes plus avancés en iige, dont il veut amoindrir la réputation, ou dont il ne partage pas les opinions. Lorsque plus tard il se trouve que Télève s'est trompé, le maître dégage adroitement sa responsabilité, et le pauvre instrument de ces odieuses manœuvres subit seul les conséquences des erreurs qu'on lui a imposées. Mais que penser du maître qui sacrifie ainsi ses disciples à ses plans de vengeance et d'ambition? Tout le monde sait les peines que la loi inflige en justice à celui qui a recours à de tels témoins. Serait-il moins déshonorant d'avoir recours à de pareils moyens dans une discussion scientifique?...
Si je me suis déterminé à parler un langage plus sérieux, il ne faut l'attribuer qu'aux mauvais procédés de M. Liebig et, aussi, à l'initiative courageuse prise par M. Mulder contre M. Liebig pour des raisons semblables aux miennes. Quand ce chimiste consciencieux se croit obligé de lutter ouvertement contre l'ennemi commun, sans autres armes qu'un amour ardent de la justice et de la vérité, les seules armes des savants et qu'ils ne doivent jamais déposer qu'après la victoire, ce serait une lâcheté de le laisser soutenir seul ce long combat.
Je le dirai hautement, car c'est ma conviction profonde, tous les amis sincères de la science devraient se réunir pour s'efl'orcer d'extirper du champ paisible de la science cette ivraie de l'envie qui menace de l'envahir.
On ne peut qu'applaudir h de telles conclusions descendant d'une bouche des plus autorisées; mais on se prend alors à se demander pourquoi les sentiments élevés qu'elles proclament n'ont pas cours lorsqu'il s'agit des jeunes chimistes comme Laurent et Gerhardt qui, eux aussi, luttent pour la vérité et uniquement pour elle; pourquoi le grand chimiste du Nord épuisa-t-il sur eux ses railleries mordantes et les laissa-t-il seuls soutenir le long combat dont leur vie paya les frais !
Du moins, cette vive apostrophe contre la déloyauté scientifique de Liebig, si clairement démontrée, ajouta-t-elle son poids aux arguments précis et solides par lesquels les deux vaillants lutteurs sortirent victorieux des attaques violentes de leur adversaire.
GmoUn adojito Mais le îaît de beaucoup le plus heureux, qui prenait en ^do Gerhardt! lavcuF des nouvelles doctrines Timportance la plus considérable, c'est que Tillustre Gmelin faisait paraître un ouvrage de fond où il adoptait de Gerhardt la classification dans la chimie organique et rendait ainsi justice aux novateurs. Cette nouvelle fut reçue avec joie par les deux amis :
J'ai le divin ouvrage de Gmelin*, s'écriait Laurent*, c'est prodigieux! P'arceur! je ne m'étonne plus si vous étiez si bien au courant de tout ce qui a été fait.
Je viens de relever toutes ses formules, d'en recalculer plusieurs : ayons bon espoir! car presque tout s'accorde avec votre notation, la divisibilité des atomes et l'eau d'hydratation.
Et les deux amis reprenaient courage.
Pour Laurent, les promesses de Dumas continuaient à ne pas se réaliser : le laboratoire de TÉcole normale était bien loin !
...il fait si froid pour aller là-bas', écrivait-il à son ami, et puis il n'y a pas de balances! Je n'y vais pas tous les jours ou je n'y vais que très tard. Je perds beaucoup de temps. J'ai envie de monter un laboratoire pour prendre deux ou trois élèves. Si je me décide, il faut que nous fassions un travail ensemble.
La misère vient de me faire commettre un crime. Je viens de vendre, à Masson, pour 500 francs, un mauvais livre sur la cristallographie et le chalumeau. Je n'ai pas voulu y mettre mon nom. Cependant Masson a exigé que je misse au moins : sur des notes recueillies au cours de M. Laurent.
Mort do Samuel Lo début du printemps fut marqué par un événement qui maîsTâV affecta profondément Gerhardt. Il avait reçu le 20 février une lettre de son père où celui-ci le priait de fixer Tépoque de son arrivée en Alsace, dans le but de l'aider h terminer la liquidation de son usine. Il lardait, en effet, à Gerhardt de donner
1. Professeur k Tubingen, né le 12 octobre 1792, mort le 13 mai 1860.