DEMANDE DE CONGE
tranquille. J'ai vu Laurent et nous nous sommes entendus sur la marche à suivre pour pousser notre affaire. De même j'ai vu le D' Lallemand, qui m'a promis de m'appuyer chaudement auprès des membres du gouvernement provisoire. On signe en ce moment une protestation contre les cumulards : le gouvernement sera nécessairement favorable aux pétitionnaires... Demain, Laurent me présentera à M. Reynaud, le président de la Commission des études...
Paris, 24 mars 1848.
Je n'ai toujours pas de solution dans mon affaire, mais il est
impossible d'en avoir une de sitôt. Ce qui est certain, c'est que d'ici à huit ou quinze jours, trois ou quatre chaires deviendront vacantes; les cumulards ne s'empressent pas de lâcher prise, mais on va les y forcer. Voici comment : on signe en ce moment une pétition contre le cumul, pétition qui va être présentée au gouvernement mardi ou mercredi prochain. Elle émane d'une association de savants de toute espèce, chimistes, physiciens, astronomes, médecins, etc.
Dès que j'eus connaissance de cette pétition, je me rendis chez le président de l'association, M. Deshayes, un des plus fameux conchyliologistes. Tu comprends qu'on m'a accueilli avec empressement, et aujourd'hui je suis un boute-en-train de l'affaire.
J'ai couru toute la journée pour recueillir des signatures : nous en avons de très importantes, le D*" Lallemand entre autres, ce qui va entraîner l'adhésion de plusieurs autres membres de l'Institut.
Au reste, j'apprends à l'instant que le gouvernement s'occupe déjà de la question.
J'ai aussi été au bureau du National et de la Réforme pour nous faire avoir des articles : on nous l'a promis.
Les quelques chimistes que j'ai vus reconnaissent tous mes droits. Un peu de patience encore, tout s'arrangera.
Tu ne puis t'imaginer combien on m'accable de politesses : ces gens-là ont peur, et j'en obtiendrai ainsi ce que je voudrai. Je leur parle aujourd'hui la tête haute, et comme ils connaissent de longue date mes opinions indépendantes, tu comprends qu'ils me craignent.
Paris est d'un calme parfait. La physionomie de la ville ne rappelle en rien la Révolution, si ce n'est Tabsence totale de troupes et le nombre immense d'affiches de toute espèce, portant en tête : République française^ puis Club de r Egalité^ Club des Jacobins^ etc., etc.
Paris n'a jamais été mieux gardé qu'aujourd'hui où il n'y a pas de soldats ; le peuple se garde lui-même. L'effectif de la garde nationale de Paris est aujourd'hui de 190.000 hommes, chiffre officiel que je viens de lire, c'est prodigieux...
Je t'écris ces quelques lignes au café d'Orléans, Palais national, ci-devant royal...
Enir«vuo Paris, 27 mars 1848.
avec Dumas.
11 ne faut pas s'étonner que rien ne soit encore fait. On penl
énormément de temps à courir chez les uns et chez les autres, et, le plus souvent, on ne rencontre personne. Je viens cependant de déposer au ministère une demande de congé pour le semestre d'été: j'aurai la réponse d'ici à quelques jours... J'ai aussi demandé une audience et je pourrai exposer moi-même au ministre toutes mes affaires...
Hier, j'ai été voir Dumas, pour lui demander des explications sur les accusations qu'il avait portées contre moi, dans sa conversation avec Laurent' ; ensuite, je me suis plaint de sa conduite envers moi, et je lui ai reproché d'avoir été la cause des mauvais traitements que j'ai subis sous le ministère Salvandy.
Dumas, d'abord pincé et glacial, se mit dans une sainte colère et allait, je crois, me mettre à la porte, quand, je ne sais comment, je parvins à lui insinuer combien sa conduite politique, dans ces derniers événements avait été indigne.
Tout à coup, il devint timide comme un mouton. Il eut alors peur. Je changeai de tactique et je lui dis qu'il avait eu tort d'abdiquer la posilion si belle qu'il pouvait avoir dans la science, pour s'occuper de politique et d'administration; que lui seul en France pouvait comprendre mes idées (celles de Laurent et les miennes) et qu'il était déplorable de voir arriver tant d'individus incapables par la protection et les faveurs.
Dumas protesta alors de son dévouement pour la science, il nia énergiquement de m'élre hostile et il se mit à pleurer !
Etait-il sincère en ce moment? Je n'en sais rien, mais je veux le croire. Il me serra la main à plusieurs rei)rises et nous nous quittâmes parfaitement bien.
Notre conversation avait duré près d'une heure et demie, et, certes, personne n'a encore osé dire à Dumas la vérité aussi énergiquement que moi.
Au fond, je ne le crois pas méchant, mais il est très faible, il cède facilement à son ambition et aux flatteurs, et, pour être bien avec lui, il faut le mener rondement.
Je suis sûr maintenant qu'il fera tout pour moi pour m'empêcher de crier.