Lettre de Laurent à Gerliardt du 10 décembre
DEMANDE DE COiNGÉ
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M. Taiipenot* m'a écrit que Gervais, Marié et Marcel de Serres sont allés trouvés Dunal (le doyen) pour l'empêcher de me suppléer.
La conduite de mes collègues est indigne, c'est surtout à Gervais que j'en veux. Je n ai pas le temps d'écrire à M. Taupenot. Qu'il presse surtout les imprimeurs, car j'attends l'arrivée de mon ouvrage (Introduction à la Chimie) pour le présenter à l'Institut. Cela me fera beaucoup de bien, et me fera connaître des gens influents...
Le gouvernement provisoire vient d'ajourner les élections à quinze jours, les élections de la garde nationale occupant en ce moment la population parisienne. 11 y a beaucoup de gens qui crient contre cette mesure, d'autres la trouvent excellente. Pour ma part, cet ajournement ne peut que m'étre agréable, car l'Assemblée une fois réunie, mes propres affaires pourraient traîner davantage.
Voici les places qui deviendront nécessairement vacantes : Pelouze^ ayant été nommé directeur de la Monnaie avec 15.000 francs de traitement, lâchera le Collège de France ; Péligot, nommé vérificateur de la Monnaie avec 10.000, et tiyant, en outre, l'Ecole Centrale, devra quitter sa chaire du Conservatoire des Arts et Métiers. Gay-Lussac ne fait pas son cours au Jardin des Plantes depuis cinq ans et se fait suppléer : la chaire reviendra donc au suppléant Frémy, qui a déjà une chaire à l'Ecole polytechnique. Celle-ci deviendra alors aussi vacante. De plus, Gay-Lussac, qui est énormément riche, a encore plusieurs places qu'on va lui enlever. Peut-être même Dumas sera-t-il forcé de céder une de ses chaires.
En fait de concurrents sérieux, je ne puis avoir que Cahours et Malaguti, de Rennes ; mais il y aura plus de places vacantes, de sorte que chacun de nous pourra être pourvu.
Mais tu conçois que tout cela ne se décidera pas si vite. 11 faut donc que je m'arme de patience.
Paris, 2 avril 1848.
Je n*ai rien de positif à t'annoncer... Cependant, je suis fort content de la tournure que prennent les afTaires. Lundi, j'ai porté au ministère ma demande de congé motivée par des affaires graves qui intéressent l'avenir de la famille, ainsi que ma carrière scientifique...
Laurent a écrit à M. Reynaud (en ce moment le bras droit du ministre; une lettre longuement motivée dans laquelle il lui expose
Demande
d'audienci»
au ministre
Garnot.
1. M. Taupenot, ancien professeur au collège de Romans, venu à Montpellier pour sa santé, avait travaillé avec Gerhardt à son laboratoire pendant l'hiver 1847-1848.
la nécessité de me faire accorder un congé dans l'intérêt de la science ; il lui démontre aussi que nous sommes en ce moment les seuls chimistes en France qui marchions dans le progrès, et que la République doit nécessairement nous fournir les moyens de répandre nos doctrines ; il lui rappelle que j'ai été persécuté par Salvandy pour motifs politiques (l'afFaire de V Indépendant de Montpellier) et il lui envoie la liste de mes titres scientifiques pour les mettre sous les yeux de Carnot. Tout le monde à Paris, et même mes ennemis, reconnaissent mes droits ; aussi je ne me pose pas en solliciteur, mais je demande qu'on examine mes titres. S'il y a encore de la justice dans ce monde, je réussirai cette fois : aujourd'hui ou jamais.
Les hommes qui cherchaient à m'opprimer sous le gouvernement déchu sont aujourd'hui bien plus accommodants ; ils ont perdu beaucoup de leur puissance.
J'ai été aussi fort agréablement surpris de l'exquise politesse et même des prévenances des employés du ministère ; autrefois, ils vous répondaient à peine et Ton ne savait à qui s'adresser pour obtenir le moindre renseignement, c'est maintenant bien changé.
L'association pour Tabolition du cumul n'a pas encore présenté la pétition au ministre.
Comme la manifestation doit être imposante, on a voulu attendre qu'un grand nombre de pcrs nnes eussent signé. Le Club de la Sorbonne, qui se compose des membres de l'Université, a adopté la pétition par acclamation ; le Club des médecins pareillement.
Je suis convaincu que le ministre y fera droit. Songe qu'on a déjà porté la main sur des corps bien puissants sous l'ancien régime ; ainsi, d'un seul trait de plume, on a biffé une trentaine d'ingénieurs en chef des Ponts et Chaussées qui ne faisaient que toucher leur traitement, sans avoir la moindre occupation, mais qui cumulaient ce grade avec d'autres fonctions. Au reste, la pétition demande que le ministre de l'Instruction publique ne fasse qu'appliquer, dans son département, la loi qui est déjà en vigueur dans les autres ; il n'y a aucune bonne raison pour qu'on fasse exception en faveur des professeurs.
Aujourd'hui à une heure, il y a une grande réunion des abolilionistes à l'amphithéâtre de la Faculté de médecine ; on s'y concertera sur les mesures à prendre pour faire admettre la pétition.
Dès que j'aurai le congé, je te J'écrirai pour que tu plies immédiatement bagage. On enverra, je crois, pour suppléant, en attendant que je sois définitivement casé, M. Chancel ou M. Pasteur, deux jeunes cliimisles fort distingués, qui marchent dans les idées nouvelles ; la chaire de Bordeaux va être aussi vacante, par la démission