Lettre de Gerhardt à Chancel, du 27 novembre
Gerhardt pose
sa candidature
au Collège
de France.
vres, il rédige et fait imprimer une liste de ses travaux pour la distribuer, et pose, par écrit, sa candidature au Collège de France : d'autre part, il apprend qu'à la rentrée des Facultés à Montpellier, le doyen a fait un magnifique éloge de lui et de son ami Laurent, et il demande h Chancel de lui communiquer ce discours pour en tirer parti.
Mais de quel poids sont ces louanges? Sans doute le doyen cite des paroles élogieuses de Tabbé Moigno, publiciste fort intelligent et capable d'apprécier quelque peu les travaux de ces savants *, mais les hauts barons de la science ne se paient pas de cette monnaie : ils se sentent, eux et leurs protégés, attaqués par la marée montante des idées nouvelles que confirment tant de travaux. Ils chercheront à se défendre non par d'autres travaux, les vraies armes de la science, mais en barrant la route h leurs adversaires et en cherchant à les empêcher de pénétrer dans ce qu'ils considèrent leur domaine.
Tbenard offre
à Gerhardt de
le charger de
faire une
nouvelle édition
do son Traité
de chimie.
Et, cependant, parmi ces grands personnages, il y en avait un, et non des moindres par son glorieux passé, — mais dont l'influence avait disparu auprès des pouvoirs publics par la révolution de Février, — un vétéran de la chimie, qui ne poursuivait pas les deux novateurs h cause de leurs doctrines, et dont l'honnêteté proverbiale s'était déjà émue de la persistance des attaques peu loyales dont ils étaient l'objet. Thenard, on le sait, fidèle aux traditions d'une courtoisie que les temps nouveaux taxaient facilement de courtisanerie, était bourru contre qui manquait des égards dus aux anciens, mais il respec-
1. « Que nos lecteurs, dit Tabbé Moigno, veuillent ne pas oublier qu'un autre réformateur doit aussi entrer en partage des félicitations et des hommages des amis de la science. M. Gerhardt et M. Laurent marchent de conserve et se prêtent un mutuel appui. On pourrait dire d'eux en imitant Virgile :
Ambo œtate paves^ ambo cerlare parait.
« Hier c'était M. Laurent qui s'avançait en tirailleur pour débusquer Tennemi et planter le drapeau sur la terre conquise : demain ce sera M. Gerhardt. Mais M. Gerhardt en ami fidèle, nous montrera prés de lui M. Laurent, comme M. Laurent désignait M. Gerhardt à vos louanges.
« Le génie de la science a réuni providentiellement ces deux caractères si opposés, et ce n'est pas trop, avouons -le, de cette dualité si pleine d'énergie, quelquefois mAme si rude, pour renverser la vieille école dualistique et la convertir. M
TIIEXARD ET GERHARDÏ 191
tait hautement la valeur des jeunes laborieux; et, si dans le cas particulier de Laurent et de Gerhardt, il avait souvent montré de rhumeur à Tencontre de la vivacité de leurs réponses aux attaques venues de haut, s'il n'approuvait pas leurs doctrines — et il n'y a aucune injure à lui faire d'admettre qu'il lui était difficile h son âge d'en saisir toute la portée — , du moins il appréciait leur incomparable labeur, la ténacité de leurs efforts et les succès croissants de leurs preuves en faveur de leurs idées. Thenard avait fortement appuyé la nomination de Laurent h la Monnaie avant le 2i février; il fit plus.
Thenard était l'auteur d'un traité de chimie en cinq volumes, qui, depuis 1814 jusqu'il 1836, avait eu six éditions. X Tune de ses soirées où il avait invité Gerhardt*, il lui laissa entendre qu'il serait désireux d'en faire publier une nouvelle édition, mais qu'il était bien vieux pour l'entreprendre.
Après s'en être entendu avec son ami, Gerhardt vint lui offrir de s'en charger de concert avec Laurent. La proposition, évidemment attendue par le bon vieillard, fut accueillie de suite, et Thenard déclara tout d'abord qu'il renonçait h toutes prétentions sur l'édition et entendait même faire un acte par lequel il cédait aux deux savants son ouvrage en toute propriété V II était difficile de montrer plus de bienveillance.
Il fallait trouver un éditeur, ce qui était difficile par ces temps troublés. Masson, l'ancien éditeur de Thenard, pressenti, refusa, prétextant le tort que cette nouvelle édition subirait de la part de celle de la chimie de Dumas, alors en cours. Chamerot fit des offres dérisoires. Hachette parut d'abord tout prêt à accepter, mais il traîna les négociations.
Qui faut-il accuser? Voici ce qu'en écrivait Gerhardt à sa femme dès le 15 mars 1849 :
Depuis quinze jours que j'ai eu la dernière entrc'vue avec Hachette, je n'en ai plus entendu parler. L'affaire me semble entièrement coulée. J'eusse été si heureux de travailler, tu sais bien que c'est mon bonheur quand j'ai beaucoup de besogne. Il est positif pour moi, d'après ce que m'avait dit Hachette, que c'est encore Dumas qui s'est mis en travers. Il a tout fait pour empêcher la publication du livre. Ces gens-là, non seulement accaparent toutes les places,