Lettre de Gerhardt à Ghancel, du îî8 décembre U5l
UÉLNION AU CAFÉ DU THÉATRE-FHANÇAIS 223
Tannée 1851, marquée parle coup d'Etat du 2 décembre, faillirent avoir une funeste influence sur sa situation.
iSous avons vu que, arrivé h Paris quelques jours après le 24 février 1848, Gerhardt n'avait pas tardé, par l'entremise de Laurent, k être introduit dans un milieu aux idées avancées, î\ j Tunisson du reste de ses propres convictions ardemment répu- )3licaines.
Les hommes qui le composaient appartenaient aux professions libérales les plus diverses, réunis par une confraternité d'aspirations vers. le beau et le bien, de générosité, et d'indépendance dans les caractères, et par un vif sentiment de dignité dans la conception de la conduite des afl'aires humaines.
A l'entresol du café du Théâtre-Français, rue de Richelieu*, se rencontraient des artistes, des savants, des philosophes, des hommes politiques, la plupart jeunes, la plupart aussi destinés à laisser un nom, parfois illustre, dans les arts (m dans les sciences.
Quelques-uns avaient lutté dans la Réforme et le National coutre les tendances autoritaires du gouvernement de Juillet, dont la chute était pour une. grande part leur œuvre; puis avaient figuré comme acteurs principaux dans les premiers débuts de la République.
A mesure que celle-ci semblait s'éloigner des principes qui on étaient en quelque sorte la raison d'être; à nu^sure que les ospérances généreuses de tant de progrès ardemment désirés, mais trop tumultueusement conçus, s'évanouissaient sous les coups répétés d'une réaction de plus en plus impitoyable, ces mômes hommes sentaient une agitation croître de plus en plus dans le monde des désillusionnés et des sacrifiés, et ils présageaient le moment où ils paieraient de leur personne pour résister h cette débâcle.
Plusieurs s'étaient afiiliés à des groupes d'ouvriers militants, et nombre d'associations professionnelles venaient chercher auprès d'eux, à la fois l'enseignement civique de leurs devoirs, et, au besoin, dans l'action, le mot d'ordre.
1. L'aligoement de la rue et le prolongement de la colonnade autour du Théâtre- Français ont fait disparaître la partie où était ce café.
c^f^réSSion. Parmi les mombres do coUo réunion, on comptait les peintres Chenavard, Gérome, Deeamps, Couture, Céleslin Nanteuil^ Français, Meissonier lui-môme, qui avait fait le coup de feu contre le gouvernement de Louis-Philippe; le poète Alfred de Musset*, le romancier Eugène Sue, puis les philosophes et les politiques Flocon, de Flotte*, Eugène Pellelan.P. de Jouvencel, Villeneuve , Tauteur d'un Essai des sciences sociales ^ Toussenel, l'auteur célèbre de V Esprit des bêles, de la Zoologie passionnelle^ serrant aussi les problèmes de la lutte de la vie dans les Juifs rois de répoque; François Vidal, élu deux fois, avec de Flotte et Camot le 10 mars 1850, lors des élections complémentaire^ qui suivirent les condamnations de la Haute-Cour contre les insurgés du 13 juin 1819, ancien membre de la Commission du travail sous la présidence de Louis Blanc, philosophe socialiste, répudiant toujours Temploi de la force, et n'adoptant que la première partie du fameux mot d'ordre de l'insurrection de Lyon : Vivre en travaillant ^ devenu le titre d'un de ses ouvrages; François Huel, le maître de l'illustre Lavelée; Villegardel, de Bordeaux, qui avait repris l'étude du socialisme jusque sous la Renaissance et édité la Cité de Dieu, d'un Italien du XVI* siècle; puis des hommes de science, Laurent, Th. Moutard, depuis inspecteur général des mines, Sabatier, le disciple d'Auguste Comte, Ed. Huet, etc.
La politique ne faisait pas seulement les frais de ces réu-
1. Alfred do Musset venait de publier ses principales comédies ou drames, BellinCy Lorenzaccio^ etc.
*2. De Flotte est une figure originale extrêmement énergique parmi les ardenis politiques de cette époque. Voici quelques lignes biographiques sur lui :
Paul-Louis-François-Bené de Flotte, né à Landerneaii le 2 février 1817, élrve de l'Ecole militaire de la Flèche, puis de l'Ecole navale, servit sous Du Pelit- Tliouars et Dumont d'Urville, qu'il a'^compagna dans les expéditions scientifiques de la Vénus et de V Astrolabe. Il se jeta, après la révolution de 1848, dans la politique, et fut un des orateurs du club de Blanqui. Arrêté après le 15 mai et It* •28 juin 1848, il sortit des poDtons comme candidat lors du 10 mars 1850. Compris dans le décret d'expulsion après le coup d'Etat, il se réfugia en Belgique: il rentra en France à la faveur d'un nom et d'un acte de naissance empruntés, ceux de Joseph Maillé, avec lesquels, le 7 décembre 18o3, il entra à Langres comme sous-chef de section, puis comme chef de bureau de M. Ledru, ingénieur des ponts et chaussées, qui construisait, pour le compte de la Compagnie de Saint-Dizier à Gray, la ligne de Chalindrey à Gray [Archives de la Compagnie de l'Est), Au mois d'août 1860, il quitta la Compagnie de l'Est pour se joindre à la fameuse expédition des Mille, sous Garibaldi, dont il comman la la flottille. Il fut tué au début de l'expédition, à Reggio, le 22 août 1860.