Archives de la Haute École technique de Carlsruhe
2. Erdmaon (Otto-Linné), né à Dresde le 11 avril 1804, professeur à l'Université de Leipzig en 1830, mort à Leipzig le 9 octobre 1869.
en parler, car nous sommes d'opinion diamétralement opposée, et il pourrait alors arriver que nous nous fâchions sérieusement.
J'espère que vous aurez profité des belles journées de cet été pour vous faire véhiculer à Hangenbieten. Votre malaise de Thiver s'y sera dissipé entièrement, et en revenant je vous retrouverai fraîche et bien portante. Mais voilà déjà le rude hiver qui approche de nouveau ; heureusement il passera vite pour faire place au vert printemps. Je désirerais que nous pussions aller, comme Victor, en Italie, où les rigueurs de l'hiver sont moins à craindre.
J'ai fait cet été, avec quelques amis, un tour à pied dans la Suisse saxonne et j'y ai vu beaucoup de belles choses. Victor y était déjà arrivé de son côté et vous en a sans doute parlé. Si vous vous intéressez peut-être aux détails de mon voyage, vous pourrez en prendre connaissance dans mon journal.
Il faut maintenant que je finisse pour aujourd'hui, car la matière et le temps me font défaut. Je vous embrasse cordialement, ainsi que toute la famille, et reste,
Votre petit-fils qui vous aime de cœur,
Cdarles.
On trouve dans cette lettre le début de la formation d'opinions politiques qui iront s'accentuanl plus tard et dont on peut dire qu'elles sont le corollaire naturel des méditations d'un esprit généreux, logique dans ses conclusions, qui n'admet ni les compromis ni les ondoiements, et ne voit pas d'obstacles à rétablissement de la justice et du droit. Sa grand'mère, jyfme j^ Weber, avait eu une pratique souvent douloureuse de la vie; elle avait assez entendu publier et prôner les grands principes de justice, d'égalité, de fraternité, mais les mêmes hommes de la Révolution qui s'en servaient pour ameuter les foules contre les abus s'en couvraient souvent pour perpétrer les crimes les plus odieux; aussi ne voyait-elle dans les idées du jeune homme que l'erreur de généreuses utopies, écho de celles qui lui avaient causé à elle-même tant d'alarmes dans sa jeunesse.
Otto Erdmaun A Leipzig, le jeune Charles Gerhardt fut reçu comme pen-
Se^chlm^^ sionnaire dans la famille du professeur de chimie Otto Erd-
ïêTerhardt!^^ uianu, qui, de bonne heure, discerna les aptitudes de son élève
et le poussa activement dans la voie de la science pure. 11 le
prit en vive amitié et lui donna Toccasion de faire des progrès rapides, en Tassociant à ses propres recherches, pour lesquelles il lui faisait faire de nombreuses analyses.
Celte ardeur au travail, cette vie facile dans un milieu sympathique ne pouvaient faire oublier au jeune homme ni sa famille ni sa patrie, et la jolie lettre suivante exprime avec grâce ses sentiments de bon patriote français, que lui, fils d'étranger, avait puisés dans la famille de sa mère et dans Tair de nos provinces les plus françaises par le cœur :
Leipzig, 26 décembre 1833.
Ma chère grand'mère,
Bien que nous soyons très loin Tun de l'autre, je pense toujours à vous, et si mes loisirs me l'avaient permis, je vous aurais écrit plus longuement, car je suis très heureux de pouvoir m'entretenir avec vous.
J'aurais voulu être à la maison à Noël, pour voir toutes les joyeuses figures et les beaux cadeaux. Louise et Pauline ont sans doute déjà grandi un peu, de sorte qu'on n'ose plus en parler comme de deux enfants ; elles ne s'en seront pas moins réjouies, tout comme Ta, de voir arriver le petit Noël, car leur bonne mère les aime beaucoup. Lorsque je reviendrai d'Allemagne, je retrouverai mes chères petites cousines grandes et belles; peut-être ne voudront-elles pas me regarder et diront-elles : C'est un Allemand. Mais non, pourtant, mesdemoiselles, je dépouillerai tout à fait les manières allemandes pour prouver que je suis un bon patriote français.
Ifélas î chère grand'mère, j'aimerais tant vous revoir, car lorsque depuis deux ans déjà on a été forcé de manger du pain étranger, on finit par n'y plus trouver de goût, surtout s'il faut se calfeutrer dans une école et si l'on va sur ses dix-huit ans. Croyez-moi, quand j'irai chez vous, j'apporterai une formidable moustache, vous en aurez le frisson; ce n'est toujours pas la place qui me manque, une moustache à la Robespierre, pour lui donner un nom ! Si j'étais à la maison, je gagnerais le nouvel an contre vous tous; je raflerais toutes les brioches. Mais cette fois tout se passera paisiblement.
Je ne peux pas vous écrire un long souhait de nouvel an. Vous savez bien qu'on ne peut pas conclure des paroles au cœur. Vous savez que je vous aime beaucoup et vous connaissez mon vœu que nous vivions longtemps heureux ensemble.
Je vous embrasse, mère de ma mère, ainsi que toute la famille, et reste.
Votre petit-fils dévoué,
Travail
sur les formules
des silicates
naturels.
L'année 1834 est décisive dans la vie du jeune Gerhardt : ayant franchi sans eiïorts les débuts et acquis une remarquable dextérité de manipulateur dans les procédés qui paraissent aujourd'hui si surannés, pour ne pas dire pénibles et parfois si répugnants, il fut bientôt en mesure d'agir par lui-même et de diriger ses recherches dans un but personnel en n'hésitant pas d'aborder les questions brûlantes à l'ordre du jour môme de la science.
C'est ainsi qu'il prépare les éléments d'un gros travail de revision des formules chimiques des silicates naturels, qui présentaient alors des difficultés inextricables et semblaient défier les lois simples des combinaisons des corps. Le résultat, flatteur pour lui, fut son admission le 1*^' août 1834 comme membre de l'Institut polytechnique de Leipzig (il allait atteindre ses dixhuit ans) et la publication intégrale de son mémoire dans le Journal fur pracktische ChemieK
Ce mémoire dénote déjà des connaissances étendues et un esprit lucide de méthode consciencieuse et sagace. Il n'échappa nullement à l'observation de l'illustre savant Berzélius*, qui, dans son Annuaire des sciences chimiques pour l'année 1838, le qualitie de travail bien méritoire^ bien que certains résultats de l'illuslre Suédois y soient contestés. Le jeune chimiste se sent déjà des idées de substitution et a recours à \isomo7^)hisme pour grouper ensemble les bases qui saturent l'acide silicique'.
Retour Strasbourg.
La fin de l'été 1834 ramène le jeune Gerhardtdans sa famille; il faut maintenant répondre aux désirs du père; mettre en œuvre cette science acquise au prix de véritables sacrifices; à tout le moins s'intéresser à la technique de l'industrie paternelle qui se rattache à la chimie : il y a des perfectionnements
\. 1835, 4« vol., p. 44.
2. Berzélius, Jacques (Baron), né à Westerlusa, dans TOslrogothie (Suède), le 20 août 1179, mort le 7 août 1848. Etudia à Upsal les sciences et la médecine. Fut nommé en 1806 professeur de chimie et de pharmacie à Stockholm, secrélaire perpétuel de l'Académie des sciences de la même ville en 18i8. Anobli par le roi Charles-Jean.
3. Annuaire des sciences ctiimiques, par M. Berzélius : traduit par M. Ch. Gerhardt. — L. Mathias, Paris, 1839, p. 96.
à apporter, une main-d'œuvre à surveiller, un travail enfin capable d'intéresser un jeune homme de dix-huit ans que les éloges des professeurs ont déjà mis hors de pair...
Grâce à Ténergie paternelle, celte industrie était d'ailleurs en plein rapport; la fabrication de la céruse donnait des produits qui concurrençaient facilement par la beauté les céruses d'Allemagne et de Hollande, et il en espérait de grands profits parce que son établissement était à peu prés le seul* existant en France.
Toutefois la manipulation était coûteuse, surtout par la masse des capitaux engagés dans une môme opération : il fallait cinq mois pour convertir une lame de plomb en céruse, un mois pour le lavage, un mois pour le séchage et la mise en pains; et comme le prix du pain de céruse ne variait guère, puisqu'il est resté environ quinze ans au môme taux% il fallait opérer avec beaucoiip d'intelligence les achats de matières premières, telles que le plomb et Teau-de-vie, l'emploi de cette dernière constituant précisément un secret de fabrication que nous n'avons pu retrouver.
Un certain nombre de cuves, où plongeaient les lames de plomb, fonctionnaient à la fois; il fallait que le fumier arrosé d'urine qui les enveloppait jusqu'à l'ouverture fût surveillé soigneusement, soit pour la production de l'acide carbonique nécessaire, soit pour le degré de température, qui ne devait pas dépasser 40 degrés sous peine de perdre l'opération par le développement de sulfhydrates qui jaunissaient le produit ^
Aussi cette industrie nécessitait-elle une activité incessante aussi bien dans les procédés techniques que sous le rapport des connaissances commerciales, l'observation des cours, l'état des marchés des matières premières, les prix du transport d'autre part, la recherche des débouchés, la surveillance des envois, la comptabilité des matières, de la main-d'œuvre, la correspondance commerciale, etc.
Samuel Gerhardt, doué d'une puissance de travail peu commune, d'une probité sévère et d'une volonté énergique, put tout mener de front au début; mais il fut assez mal servi par ses sous-ordres, contre-maître, chef comptable; sa défiance