AUDIENCE DU MINISTRE FORTOUL
nuée, etc., etc. — Pardon^ monsieur Dumas, lui répondit Gerhardt, permettez-moi de vous rappeler que ce n'est pas moi qui ai demandé, mais vous qui avez proposé ces deux chaires, et pour ce qui est d'accepter le professorat simple d'une chaire de province, vous savez bien que cest ma ruine; aussi ne puis-je accepter.
Gerhardt se rendit immédiatement chez Thenard, dont l'attitude depuis deux ans avait entièrement changé en sa faveur, et lui rapporta cette conversation. Le vieillard, vivement indigné, écrivit une lettre pressante à Dumas, exposant chaleureusement les mérites du jeune savant, lui disant qu'il n'était pas possible de laisser ainsi de côté un homme de sa valeur, qu'enfin c'était une honte qu'ils subiraient tous, qu'il ne fût pas pourvu d'une situation convenable.
Sur un nouvel appel de Dumas, Gerhardt se rendit chez lui et reçut l'avis que tout était prêt pour les deux chaires et qu'on n'attendait plus que la signature du ministre.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsque, de nouveau, à l'Institut, il apprit de Dumas que le ministre refusait sa sanction. — M, Gerhardt ayant quitté l'Université, disait-il, ne pouvait prétendre à être mieux traité qu'un autre, et d'autres raisons du même genre!
Gerhardt fit alors une demande d'audience au ministre pour Audience du
, . . , . . ministre
lui exposer les motifs qui l'avaient forcé à, quitter Montpellier. Fonoui.
L'entrevue fut on ne peut plus glaciale.
A peine avait-il fait connaître sa collaboration avec Laurent et la nécessité pour l'avenir de leurs doctrines scientifiques d^être réunis, que ces doctrines commençaient à être acceptées parles sommités scientifiques de l'étranger, etc., que le ministre répondit que ses renseignements étaient tout autres; que c'était pour se joindre au mouvement politique de Février que lui, Gerhardt, avait abandonné sa chaire, que c'était déjà une faveur de le réadmettre après une démission, et dans ce cas qu'il ne pouvait lui donner plus d'une chaire.
Gerhardt répondit que retourner en province dans les mêmes conditions qu'autrefois, c'était pour lui la ruine, et salua le ministre.
L'homme qui reprochait ainsi, comme ministre de l'Empire, la participation de Gerhardt à la révolution de 1848 — ce qui était matériellement faux — était à cette même époque simple professeur d'histoire à l'Académie de Toulouse et avait quitté sa chaire èi la suite de son élection comme représentant à l'Assemblée constituante. Il avait juré sur une épée nue : Mort aux tyrans^ était accouru èi Paris et pris, lui, une part active à la politique. Modifiant habilement son attitude avec les événements, il était de ces politiciens qui débutent par l'exagération des manifestations démocratiques pour aboutir à une grasse prébende sous un césar, où alors ils traitent de toute la hauteur de leur dédain les honnêtes naïfs qu'ils ont joués.
Fortoul tenait le personnel de Tlnstruction publique sous une main de fer, régentait les sommités universitaires comme un pédant de collège, sauf pourtant Tillustre sénateur Dumas, dont le rang et l'amitié de l'Empereur lui imposaient; mais tous étaient, sinon courbés devant lui, du moins dans une crainte salutaire, soit de lui déplaire, soit de montrer quelque velléité d'indépendance.
Cette audience, ainsi que la conduite de Dumas, fut aussitôt connue de tout Paris. Gerhardt reçut de tous côtés des témoignages de profonde sympathie : nul doute n'existait sur les motifs qui avaient amené Gerhardt à quitter Montpellier; il avait prouvé que c'était par amour pour sa science bien-aimée, et jamais son prétendu protecteur n'avait apporté un seul instant l'appui de sa haute influence pour taire les calomnies répandues contre lui à ce sujet!
Dumas se sentit mal à l'aise de l'effet déplorable produit sur l'Institut par cette afl^aire qui tournait au scandale. Il dépêcha un intermédiaire, le 17 novembre 1834, dans la personne de M. Wurtz, pour engager Gerhardt à venir le voir, l'assurant qu'il n'y avait rien de sa faute et que toute l'Académie allait écrire une lettre collective au ministre.
Démarches Ccs nouvclles promesses, ces protestations tardives d'un
homme qui tant de fois avait abusé de sa parole éloquente et persuasive, ne pouvaient plus être accueillies sans incrédulité.
DÉMARCHES DE THENARD 259
Gerhardt alla de suite s'en ouvrir au baron Thenard qui, séance tenante, fit atteler pour se rendre chez le ministre.
Cette démarche était d'autant plus précieuse que Tavènement de TEmpire avait relégué loin du monde officiel cet illustre vétéran de la science, immuablement rattaché par ses préférences et ses souvenirs au régime déchu. L'ancien grand-maître de rUniversité sous Louis-Philippe n'avait jamais accepté, encore moins recherché, sous Napoléon III, les honneurs incontestablement dus à sa haute renommée scientifique, non moins qu'à la parfaite droiture de son caractère, et il fallait un motif impérieux pour le faire sortir de son rôle de personnage impassible et le transformer en solliciteur.
C'est que Thenard, qui avait suivi presque dès le début la carrière de Gerhardt, qui l'avait félicité, encouragé, et parfois aussi rudement morigéné, s'était toujours montré, avec sa nature brusque, mais généreuse et droite, ami de la vérité et prenant nettement la défense de ce qu'il reconnaissait juste.
La persévérance du jeune savant, ses succès croissants avaient fini par convaincre Thenard de sa haute valeur, et, cette conviction une fois faite, l'illustre vieillard n'épargnait rien pour lui assurer la récompense de ses mérites.
Le lendemain de sa démarche, 24 novembre 1854, il fit venir Gerhardt pour lui annoncer l'espoir qu'il concevait du succès final, et lui confia, pour la faire parvenir au ministre, une lettre confirmative de sa demande, dont la conclusion mérite d'être connue :
Hier, monsieur le Ministre, je disais à Votre Excellence que fêtais d'avis, à cause de son grand mérite, de lui donner deux places. Aujourd'hui, je n hésiterais pas. Il honorera la Faculté et r Ecole de pharmacie. Tous les savants approuveront votre choix. Ils y verront la récompense de recherches très belles et qui, s'il y avait une place vacante dans la section de chimie de l'Académie, lui mériteraient d'occuper un rang distingué dam la présentation que ferait la section.
D'après une note manuscrite de Gerhardt sur la copie qu'il garda de cette lettre, Thenard, en la lui remettant, lui dit :
Rappelez-vous, monsieur Gerhardt, quand vous serez vieux et que vous aurez du pouvoir, de protéger toujours les jeunes gens
qui travaillent. C'est encore une manière de se rendre utile à la Science,
Gerhardt Les lïiotifs Qui avaient poussé Gerhardt h poursuivre ius-
aocepte les deux i i . • i n «. ... i rk i
chaires, qu au oout la réalisation de 1 offre primitive de Dumas, alors
25 janvier 1855. ^ ,., .1 . ^ ' .1. 11
qu il considérait sa présence à Pans comme indispensable au développement de ses recherches, ne sont autres que ceux qui forcent une place assiégée de se rendre après une longue et vigoureuse défense.
UEcole de chimie pratique sur laquelle il avait fondé dos espérances non seulement pour la facilité de son travail, mais aussi pour lui rapporter quelques ressources, ne les avait pas réalisées; il eût fallu l'appoint de Tune des places que Cahours lui avait si peu correctement ravies, et qu'avec un signe de son prétendu protecteur il eût obtenues sans peine. L'année scolaire 1854-1855 plus que les autres débutait mal, et Gerhardt ne pouvait pas se résigner à compter encore sur la générosité de son demi-frère ou de la famille Sanders.
Chargé d'une famille qu'il adorait, il ne lui était pas possible de sentir la gène inévitable atteindre son foyer : à force d'intelligence et de dévouement, sa femme réussissait à sauver les apparences, et grâce à Tordre et l'économie dans le ménage, la situation vraie eût défié l'œil le plus clairvoyant; mais ce sont des épreuves que l'on franchit tant que l'espérance dans l'avenir fournit l'élan nécessaire, et sous lesquelles on ne tarde pas à succomber quand la lassitude survient.
Gerhardt, avec son cœur profondément aimant, ne pouvait pas imposer plus longtemps aux siens les durs sacrifices de l'attente, et c'est en laissant à l'avenir le soin de réaliser son rêve, qu'il ne crut pas devoir négliger les offres qui lui furent faites d'une situation assurée.
Aux yeux des savants français comme à l'étranger, la double chaire de professeur à Strasbourg constituait une réparation très acceptable pour les injustices passées, et la promesse en quelque sorte solennelle de Thenard de la présentation à l'Institut accentuait encore le caractère de haute réparation en sa faveur. Chose singulière ! la conclusion de cette affaire était bien arrêtée dans son esprit quand lui parvinrent de nom-
GERHARDT ACCEPTE LES DEUX CHAIRES 26i
breuses promesses d'élèves, qui eussent donné un essor notable h son école et changé totalement sa décision si elles fussent arrivées un mois plus tôt* !
Mais il n'y avait plus à revenir en arrière, et c'est dans cot état d'esprit qu'il reçut du ministre l'avis officiel que, par arrêté du 25 janvier 1853, il était chargé des chaires de chimie à la Faculté des sciences et h l'École de pharmacie de Strasbourg, avec invitation de se rendre immédiatement à son poste.
Mon cher ami, écrit-il de suite à Chancel*, le sort en est jetél J'ai reçu ma double nomination '*. Je partirai le -4, en garçon, bien entendu, ^r il faudra d'abord, avant de déménager avec femme et enfants, que mon laboratoire soit vendu. On m'a déjà fait des offres.
L'acquéreur du laboratoire fut Emile Kopp, son compatriote et ami, l'un de ses premiers et chauds partisans, et, comme nous l'avons déjà vu, un de ses coreligionnaires politiques Rentré récemment d'exil, il s'empressa de s'assurer le concours financier de son beau-père M. Goldenberg, le gmnd manufacturier de Saverne, et l'affaire fut rapidement conclue. Dès le départ de la famille de Gerhardt en septembre 1855, il s'installa dans Tappartement attenant au laboratoire*.
1. Gerhardt apprit aussi la vacance de la chaire de chimie, physique et pharmacie à l'École vétérioaire d*AIfort, Lassaigne, qui en était titulaire depuis le 28 décembre 1827, venant d'être admis à la retraite au le»" janvier 1855. Gerhardt consulta son ami Georges Ville sur les probabilités de succès de sa candidature, mais dut y renoncer.