‹ Charles Gerhardt; sa vieChapitre 186 sur 274 · SOUVENIRS DE STRASBOURG · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE STRASBOURG

Wurtz et Cahours, et réglé avec Kopp les derniers détails de la cession de son École de chimie.

Strasbourg, 21 avril 1855.

Je travaille à force dans mon laboratoire pour ne pas m'ennuyer ; aussi dans la journée pensé-je plus au salicyle et au benzoïle qu'à mes deux Jenny ; mais quand vient Theure de dîner, je sens le besoin de les embrasser... Je passe mes soirées entre le double-six et une chope de bière. C'est fort monotone.

Strasbourg, 24 avril 1855.

Pauvre petite, tu t'ennuies sans moi. Courage. Moi aussi, j'ai de la peine à vivre si seul. A table, je ne parle à personne et je suis boutonné jusqu'au cou. Au cercle, je lis les journaux et fais ma partie de dominos. C'est ma seule ressource.

Strasbourg, 29 avril 1855. Dimanche matin.

Cette après-midi je ferai quelques visites et puis je ferai ma promenade favorite sur les remparts, promenade que je terminerai par une visite au cimetière pour aller chercher les tombes de mon père et de ma mère. Tu t'imagines peut-être que j'ai des idées lugubres? Pas le moins du monde, j'éprouve un sentiment indescriptible à la vue de toutes ces tombes, je dirai presque un sentiment de bonheur. C'est très singulier, je ne l'aurais jamais imaginé.

Strasbourg, 3 mai 1855.

Je viens de faire ma leçon. J'ai toujours beaucoup de monde. Mon cours est tout à fait révolutionnaire (chimiquement parlant) et les élèves ont l'air d'y mordre beaucoup. Je suis à la recherche d'un bon préparateur pour le cours de la Faculté. J'en ai un excellent pour celui de l'École de pharmacie. J'ai aussi le bonheur d'avoir un aide particulier qui fera, je crois, un second Chiozza : comme lui, il a le feu sacré, est leste et habile, extrêmement bien élevé*; en un mot, ma position se présente sous les meilleurs auspices.

Strasbourg, 9 mai 1855.

Au reçu de ta lettre, j'étais en train d'écrire une longue tartine officielle pour l'affaire du grand laboratoire, qui est en bon train. Hier, j'ai dîné chez mon collègue de physique, Bertin, tout à fait sans cérémonie.

Strasbourg, 25 mal 1855.

Si j'étais aussi grognon que toi, je ne sais pas ce que cela devien- 1 M. Gbarles Lauth.

drait. Tu vois tout en noir; j'ai sans doute les mômes dispositions, mais cela ne mène à rien, ou plutôt cela empoisonne Texistence, et je tiens à me bien porter. Il ne faut pas t'imaginer, parce que la présentation à l'Institut ne s est pas encore faite, qu'il y a là une intention. Pelouze m'a écrit que Thenard est parti depuis la mort de sa femme, et que naturellement la présentation sera retardée jusqu'à la fin de l'été, c'est-à-dire jusqu'à son retour.

Quant à ma nomination définitive ici, la chose est en train, car la Faculté et l'École de pharmacie viennent de demander la déclaration de vacance des deux chaires.

Strasbourg, 29 mai 1855.

Tu me dis que tu entends dire autour de toi que finalement nous ne viendrons pas ici. Je n'ose pas l'espérer, et je ne veux pas y penser. Au contraire, je me suis bien mis dans la tète que j'ai mon bâton de maréchal. Tant mieux si je me trompe.

Regrets Lcs efforts de Gerhardt pour se faire à cette idée laissaient

Projet dê"^«te parfois échapper de poignants regrets, témoin ces paroles à son demi-frère* :

Strasbourg, 8 juin 1855.

Je suis ici tout seul depuis le printemps, ayant laissé mon laboratoire de Paris sous la direction d'un de mes amis. Si je n'avais pas tant d'occupations, je m'ennuierais à mourir; j'ai de la peine à me faire de nouveau aux habitudes strasbourgeoises... C'est égal, c'est terriblement dur, après s'être donné tant de mal, d'être obligé d'aller planter ses choux en province, faute d'un peu de protection, et malgré vingt ans d'un travail acharné. Je crains bien que la province ne tue en moi ce qu'il peut en rester encore d'énergie morale.

Strasbourg, 20 juio 1855.

... Dieu veuille que les pressentiments de nos amis disent vrai, quant à mon rappel à Paris, mais je n'ai pas le moindre espoir. Il faudrait quelque chance extraordinaire, quelque vacance imprévue* quelque gros bonnet mourant de jalousie ou d'une indigestion.

J'ai déjà fait mes petits projets pour les promenades que je compte faire avec ma petite femme. Nous sommes à deux pas de Bade et de la Forêt-Noire. Nous prendrons souvent le chemin de fer pour y aller.

\, Lettre de Gerhardt à Lobs te in.

à Boosen.

VISITE k CARLSRUHE 273

C'est un pays charmant. Cela nous rappellera Meudon, moins Paris à l'horizon! Cela me rend cependant triste quand je pense qu'il faut quitter cela, moi qui aurais tant aimé revenir à Meudonl...

Je compte m'absenter deux ou trois jours pour aller visiter Bunsen à Heidelberg. 11 a, me dit-on, un laboratoire magnifique. J*ai d'ailleurs depuis longtemps besoin de le voir, pour le consulter sur diverses méthodes d'analyses dont il est l'auteur et dont je veux parler dans le deuxième volume de l'ouvrage que nous faisons ensemble, Chancel et moi.

Strasbourg, 26 juin 1855.

Williamson m'écrit que la Société chimique de Londres m'a élu membre étranger*.

Strasbourg, 29 juin 1855.

Comme je te l'ai dit, c'est embêtant d'être sûr du succès. Comme c'était prévu, le Conseil académique m'a porté en première ligne pour les deux chaires. Il ne manque donc plus maintenant que la griffe de Sa Majesté Impériale.

.., Je suis comme toi^ chère amie, il me prend quelquefois une peur de je ne sais quoi. Je sens combien nous pouvons être heureux maintenant, nous sommes tous en bonne santé, nos enfants viennent bien! Tu m'aimes un petit peu, je ne t'aime pas du tout, du tout, entends-tu?...

Fais-toi belle, achète les chiffons dont tu me parles, sois belle et aime-moi...

Strasbourg, 5 juillet 1855.

Je n'ai pas encore fait mon tour à lleidelberg. Ce voyage est nécessaire parce que j'ai besoin de prendre des renseignements sur l'organisation des laboratoires allemands. Le ministre demande cela.

Tout est en très bon train pour le laboratoire.

J'ai dîné dimanche dernier à la campagne chez mon collègue Cailliot. C'est une famille charmante qui te plaira beaucoup. Il y a huit enfants, dont cinq (illes; l'aîné des fils est sous-lieutenant dans les chasseurs de la garde en Crimée ^ Le lendemain, j'ai dîné avec mon collègue de ma Faculté, Bertin.

Strasbourg, 17 juillet 1855.

Me voilà de retour de mon petit voyage depuis une heure à peiiie.

1. Suivant l'avis du secrétaire A.-W. Hofmann, l'élection eut lieu le 4 juin 18S5.

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