Lettre de Gerhardt à OrBla, du 2 mai 185t
RÉPUTATION A L'ÉTRANGEH 28o
Paris. Non pas que je me plaigae de mon sort actuel : bien au contraire, j'ai Texistence la plus douce et la plus confortable. Mais il mo manque cette atmosphère parisienne où l'on respire si à l'aise.
Gerhardl, on effet, pensait surtout h sa science, c'était sa religion : pour lui, la récompense rêvée eût été non seulement d'obtenir les moyens matériels de la cultiver, comme un laboratoire bien organisé, des facilités de travail abondantes et larges, comme en Allemagne, mais encore le milieu intellectuel où il pouvait échanger de vive voix ses idées, disculer ses vues, avec des hommes capables de lui donner la réplique ou de lui opposer d'autres vues, sur la discussion desquelles auraient éclaté d'autres lumières; il lui fallait les luttes passionnées au tableau avec Wurtz, les causeries avec Cahours, Henri Sainte-Claire Deville, les entretiens avec Pelouze, avec Thenard, avec Dumas, dont la grande intelligence, si supérieure h son caractère, ne paraissait nullement faiblir avec les années ou avec Tabsence de travaux personnels ; il lui fallait le milieu où de nouvelles écoles allaient surgir avec Berthelot d'un côté. Pasteur de l'autre. C'est là que le développement de sa pensée, une fois les soucis matériels écartés, eût pris l'envergure la plus complète; c'est là, dans cette atmosphère vraiment digne de lui, qu'il eût trouvé sa récompense véritable dans le développement normal de sa destinée scientifique.
Pourquoi faut-il que les hommes éminents, illustres même, qui détenaient le pouvoir dans le haut enseignement, n'aient pas compris ce que commandait le souci de leur grandeur? Pourquoi faut-il qu'ils se soient laissés constamment dominer par de mesquines considérations de personnalité, de formalisme, de petites rivalités ou de froissements d'amour-propre mal placé?...
Du moins, Gerhardt voyait-il avec satisfaction sa réputation sarépuiaiioa
*' * grandissante
grandir h 1 étranger ; un nombre considérable de savants lui * l'étranger. soumettaient leurs découvertes ou lui demandaient des conseils; partout il paraissait le chef incontesté de la chimie moderne : Williamson, Hofmann h Londres, '^Will à Giessen, Knop h Leipzig, Weltzien à Carlsruhe, Wertheim à Vienne,
Chiozza îi Milan, Zinin, Chichkoff h Saint-Pétersbourg, correspondaient avec lui.
J'ai abandonné, lui écrit Hofmann *, depuis quelques années, les travaux proprement dits, d'abord par suite de profonds chagrins intérieurs, ensuite par un changement de position qui m'oblige à me consacrer, pendant quelque temps, presque entièrement à la chimie industrielle. Mais j'ai toujoui^s eu le temps de suivre vos beaux et importants travaux, et j'espère, si Dieu le permet, retourner, dans un temps pas trop éloigné, à mes anciennes études.
Kekulé s*est fait inscrire comme privat-docent i\ l'Université de lïeidelberg, lui écrivait Pebal *. Il a défendu vos doctrines à la conférence contradictoire.
Encouragé par votre jugement bienveiUant sur ma petite note, écrivait Heisen ', de Saint-Pétersbourg, j'en ai envoyé une copie ù mon ancien maître H. Kopp, à Giessen, comme Tun des savants allemands qui apprécient le plus votre système.
Il est certain que Télranger semblait alors avoir pris dans la science une allure tout autrement active qu'en France. A Texceplion de Malaguti, de Cahours, de Chancel, de Wurtz, qui devaient seulement plus tard contribuer au développement des doctrines de (lerhardt, et de quelques élèves directs de ce dernier, que la disparition du maître fit rentrer dans Tobscurité, la France ne comptait pas d'adeptes des doctrines nouvelles. En général môme Tactivité semblait fortement se ralentir :
Ici, à Paris, écrivait Reynoso à Gerhardt S calme plat scientifiquetout ce qui esi science pure n'intéresse point et passe inaperçu. Il faut, aujourd'hui, se lancer dans les applications industrielles, de manière que l'homme de science tend à disparaître pour faire place à celui qui s'en sert pour l'exploiter d'une manière quelconque.
Nous sommes bien loin de cette époque passionnée et enthousiaste où la science suffisait seule pour nous intéresser. La génération actuelle comprend que pour arriver, il faut se mettre sous des ailes protectrices et, par conséquent, se faire petite et avoir le moins de pei^sonnalité possible; elle croit qu'elle excite l'intérêt plus sûrement par la pitié que par l'admiration.
Adieu, mon cher Gerhardt, venez bientôt îi Paris.