TE DEUM » DU 15 AOUT
Pendant la cérémonie, M"** Gerhardt fut, h un moment, frappée de la pâleur et de Textraordinaire altération des traits de son mari.
Cette vision, dans ce cadre d'une grandeur saisissante, sous les vibrations poignantes de Torgue, lui arracha des larmes, et distinctement elle crut entendre ces paroles : Dans cinq jours^ tu verras cette même figure, mais il ne sera plus,,.
Ce pressentiment, dont la confirmation à la date prédite a exactement fixé le souvenir précis, était dans Tordre. Les souffrances d'une longue lutte, soutenue vaillamment en commun, d'espérances hautement éveilléeset souvent durement détruites, avaient laissé dans leurs deux âmes une sorte d'angoisse permanente qu'ils n'atteindraient pas le bonheur, que leur destinée n'était pas de jouir du triomphe final, et que toute jouissance momentanément goûtée n'était que mirage trompeur, décevante ironie, qui leur vaudraient de plus dures épreuves encore.
En sortant du service, Gerhardt se plaignit vivement d'un froid intense aux jambes avec impossibilité de se réchauffer. Toute la journée se passa en une sorte d'agitation singulière, l'obligeant à se déplacer fréquemment, allant chez Uun, chez Tautre, ou au casino, sentant des douleurs dVntrailles l'envahir et ne sachant comment les calmer. Il tint à mener le soir sa femme et ses enfants admirer rillumination et les feux de bengale de la cathédrale, mais il dut ensuite s'aliter, en proie aux douleurs les plus vives.
Le D"" Eugène Bœckel, appelé, lui prodigua ses soins. Dès le lendemain samedi, la maladie prenait un caractère alarmant qui alla rapidement en augmentant, au point que dès le dimanche soir 17, Gerhardt se sentait perdu, car en écoutant la cloche du couvre-feu de la cathédrale, il s'écria dans un soupir : Je ne verrai plus, la cathédrale !
Le lundi 18, le D' Bœckel déclara que le malade était atteint d'une péritonite suraiguë, et que l'on devait s'attendre la nuit, suivante à une crise décisive.
Sa faiblesse était telle qu'il put à peine faire quelques signes de satisfaction à ses deux fils qui, vers quatre heures du soir, lui montraient leurs prix du lycée.
Le docteur ne le quittait plus. Parfois, les crises de douleurs
violentes laissaient quelque répit ; c'était pour Gerhardt le moment de causer avec le docteur sur des problèmes de chimie qu'il poursuivait; toujours ses pensées roulaient sur sa science bien-aimée, entre les bras de laquelle il voulait mourir : // me faudrait pourtant encore quinze ans pour achever mon œuvre!... et comme dans une fière estimation de la valeur de celte oeuvre : Owi, oui! s écriait-il^ dans cinquante ans on trouvera que f ai fait quelque chose!... J'ai avancé la chimie de cinquante ans!...
Pas un instant sa bouche ne proféra des plaintes sur les injustices subies, sur les entraves apportées au développement de son œuvre; pas une plainte sur la jalousie des uns ou les injures des autres. Jusqu'à la fin, son intelligence demeura claire, les regards fixés sur la science, la passion dominante de sa vie, le cœur touché de l'ardente affection des siens, et lorsque l'aube du 19 parut, en quelques instants d'agonie il rendit son âme.
Obsèques. Dcux jours plus tard, le 21 août 1856, date du quarantième
anniversaire de sa naissance, Gerhardt fut accompagné à sa dernière demeure par la foule de ses amis et collègues consternés et éplorés.Le professeur Oppermann, directeur de TÉcole de pharmacie, rappela dans un dernier adieu, sur la tombe, la courte et glorieuse vie de Gerhardt, de ce savant qui regardait comme un vol fait à la science chacun des instants qu'il ne donnait pas au travail. Et certes, quelle existence pouvait être plus remplie, qui, de l'étudiant au fondateur de la chimie moderne, n'avait occupé plus de quinze années! Que n'eùt-elle produit, cette vie, si elle n'avait rencontré de puissants obstacles, une méconnaissance stupide qui refuse les moyens d'action dont la science a besoin*^ une jalousie tenace et habile d'une haute personnalité, dispensatrice, en faveur seulement de ceux qui s'annulent dans son patronage, des places et des honneurs, une suspicion implacable envers des convictions généreuses par les dépositaires d'un pouvoir né d'un coup d'État! Que n'eût-elle produit cette vie, si la destinée lui
1. Paroles de Gaston Paris, successeur de Pasteur à TAcadémie française, discours de réception du 28 janvier 1897.