MORT DE GERHARDT
avait départi la moyenne ordinaire des savants, ses contemporains, qui dans ces derniers temps ont jeté sur la science un immense éclat! Les Deville, les Wurtz, les Pasteur vécurent pour elle deux et trois fois plus longtemps que Gerhardt et reçurent de leur vivant la gloire justement et amplement méritée du triomphe, refusé à leur émule, parce que le temps leur fut accordé pour en gravir les échelons jusqu'au faîte.
Comme son ami Laurent, Gerhardt tombait sans avoir pu achever son œuvre, ou plutôt — comme Tœuvre de la science ne finit jamais, — sans Tavoir menée au point où ses puissantes facultés développées dans une vie normale Teussent fait parvenir.
Despretz, le président de l'Académie des sciences, fit part en termes émus de cette nouvelle :
J'ai la douleur cT annoncer à r Académie la mort d'un de ses plus jeunes et des plus actifs correspondants^ M. Gerhardt^ professeur à la Faculté des sciences et à l'École de pharmacie de Strasbourg,
Les hommes compétents s accordaient à placer Gerhardt au rang des chimistes les plus savants et les plus habiles de V Europe.
Gerhardt a eu le sort de son malheureux ami et collaborateur Laurent; il a été enlevé à la science dans la force du talent^ quand il voulait mettre la dernière main à la publication cCun ouvrage très étendu sur C ensemble de la chimie organique.
Il laisse une veuve et trois enfants en bas âge sans fortune. Il est à désirer que les amis de la science réunissent leurs efforts pour protéger cette famille si digne dintérêt et pour alléger le fardeau très lourd qui pèsera désormais sur la veuve de Gerhardt.
L'Institut, sur l'impulsion de Dumas et de Thenard, fit immédiatement auprès du ministre de l'Instruction publique (M. Rouland) des démarches pour appeler la bienveillance du gouvernement sur la famille de Gerhardt.
Le ministre répondit k cet appel* en assurant que V Université^
L'Institut à la
nouvelle de la
mort de
Gerhardt.
f . Lettre du ministre de riastruction publique à M. Dumas, inspecteur général de renseignement supérieur, du 6 septembre 1856, et Comptes rendus de<: séances lie r Académie des sciences^ du 8 septembre 1856.
frappée en même temps que r Académie, n oubliera pas non plus qu'elle a sa dette à payer ^ et qu'il ne dépendra pas de lui que la famille de Gerhardt ne reçoive le juste prix ' des rares services qu'il a rendus à la science.
Devant une fin aussi soudaine que cruelle, toutes les rivalités s'étaient tues ; Timpression d'une grande lumière à jamais éteinte avait calmé les préventions, arrêté les jalousies, et ne laissait plus dans le cœur des hommes que la solidarité devant ce terrible inconnu où la mort les plonge tous sans distinction.
Nous n'avons pas à rapporter comment T Université paya cette dette, et quelle suite fut donnée aux promesses du ministre. Le dévouement absolu à la science, la grandeur de Tœuvre accomplie dans une vie si courte ne constituent pas des droits : Tadministration a ses règles inflexibles, ses non possumus cruels — ou commodes — , ses limites brutales, que seuls savent franchir les habiles de la politique ou les flatteurs du pouvoir.
Mais si la main officielle, enserrée dans ces règlements, ne sut pas s'ouvrir assez large, si les dispensateurs des faveurs de rÉtat se déclarèrent limités dans leur générosité, du moins le spectacle d'une telle infortune provoqua-t-il un admirable élan de fraternité scientifique auquel le nom de Thenard est à jamais attaché.
Le 20 août, Thenard avait donné rendez-vous à quelques amis, place Saint-Sulpice. Contre son habitude, il se fit attendre; chacun en était surpris. Enfin il arrive, jette son chapeau, sa cann«\ se laisse tomber dans un fauteuil et dit avec une expression de profonde douleur : Mes amis^ la science rient de faire une perte immense, Gerhardt n'est plus! Je remets notre réu)don à quelques jours ^ mes pensées sont trop tristes.
Le lendemain, il entraînait son fils Paul faire une promenade au bois. Il savait que Gerhardt laissait une veuve et trois jeunes enfants à élever : le brillant avenir qui s'ouvrait devant ce jeune savant avait été si rapidement brisé que Ton devait essayer d'adoucir cette double amertume.
Avec l'inspiration ardente de son noble cœur, il voulait
1. L'Académie des sciences décerna, le 8 février 1858, le prix Jecker à feu Ch. Gerhardt.