Revue scientifique, t. XIV, p
une des règles que les hydrocarbures qu'il appelait les radicaux fondamentaux renferment un nombre d'atomes divisible par 4^ et que, par suite, il fallait corriger toutes celles où Ton avait admis un nombre impair d'atomes d'hydrogène ; cette loi était exacte avec les nombres proportionnels admis alors (G = 6, H = 1 , 0 = 16), et où Ton écrivait la benzine C**H'% le phénol C"H"0% Facide benzoïque C"H**0*, formules rapportées à quatre volumes de vapeur.
Gerhardt, d'autre part, donnait une règle analogue, quand il disait : Je déclare fausses toutes les formules chimiques écrites (faprès la notation généralement reçue, lorsque le carbone CC= 75, 0=100) ny est pas divisible par 2, ou que l'oxygène y est en nombre impair. Les formules qui expriment l'équivalent des corps exempts d'azote doivent renfermer tin nombre pair cT équivalents d oxygène.
Ce qui leur appartient personnellement à chacun dans les vues qui les guident est indiqué par Laurent dans un mémoire paru en 1846 dans les Annales de chimie, véritable manifeste de la nouvelle école^ mémoire sur lequel nous reviendrons bientôt. Ils unissent leurs efforts pour amener le triomphe de leurs idées, mais en tendant vers le même but ils travaillent à des recherches d'ordre différent. Suivant le conseil de Laurent, ils doivent poursuivre isolément Tœuvrc commune, pour ne pas perdre de leur personnalité ; guidés par les mêmes idées théoriques, ils ne devront les publier qu'après avoir accumulé les faits ; à ce moment seulement ils feront connaître Finstrument qui leur a servi ; les résultats acquis en démontreront Texcellence. Pendant les années 1843 et 1816, c'est une correspondance incessante, volumineuse, entre Bordeaux et Montpellier, dans laquelle les amis, les frères, comme dit Laurent, se consultent, projettent des expériences, se soumettent des interprétations de faits, critiquent réciproquement leurs travaux.
En cette année 1843, Gerhardt, outre le second volume de Les
son Précis de chimie organique, avait fondé une publication T/chin^."* mensuelle, les Comptes rendus des travaux de chimie, pour faire connaître à la France les travaux de l'étranger et pour protester
346 L'ŒUVRE DK CHAULES GERHARDT
contre la partialité de Berz^^liiis, injustement sévère pour tous les travaux qui n'étaient pas rédigés dans IVsprit de ses doctrines ou formulés dans le sens de sa théorie.
Gerhardt voulait en même temps par cette publication contribuer à la propagation des idées nouvelles qui, depuis quelques années, font progresser la science.
Les Comptes rendus furent encore pour Gerhardt une cause de désagréments ; rendant compte de XAnmiane de Berzélius pour 1844, il se plaignait de l'injustice du grand chimiste suédois, qui attaquait avec violence les chimistes hostiles à là doctrine dualistique. Gerhardt était dans son droit en reprochant à Berzélius la façon méprisante dont celui-ci traitait les travaux de Laurent et les siens, mais on lui lit un crime d'avoir osé s'attaquer au doyen et au maître incontesté de la chimie ; ce fut un toile général : // n'y a qu'un m de réprobation contre vous^ lui écrit Laurent, de Paris, le 23 mars. Partout on n'entend que ceci: Quelle outrecuidance!
S'il avait contre lui les hommes sans caractère, toujours prêts h s'incliner devant la force et la puissance, au moins rericontrait-il des esprits indépendants qui lui donnaient raison :
Laissez crier et allez bon chemin, lui écrit Malaguti. Je suis convaincu que ceux qui blâment vos observations sur Berzélius partagent votre manière de voir, mais ils n'osent pas Tavouer. On ne sait plus se relever quand on a été c urbé pendant trente ans.
Et Gregory, de son côté, lui écrivait :
Quant à vos remarques sur V Annuaire de Berzélius, je suis loin de les blâmer, car il est impossible de ne pas reconnaître Tinjustice et Taspérité de ses critiques. Je puis vous assurer que ses critiques n'ont nullement influé chez nous sur riionorable position que vous occupez et qui vous est assurée par tant de travaux.
La publication des Comptes rendus et du second volume du Précis n'empêchèrent pas Gerhardt de poursuivre ses recherches de laboratoire. Il fait connaître cette même année la transformation de l'essence de moutarde en essence d'aij, les réactions comparatives de Tessence d'estragon et de l'essence d'anis, qu'il
considère comme de simples isomères physiques, puisqu'ils subissent le même ordre de réactions sous Tinfluencc de Tacide nitrique et du chlorure de zinc.
C'est dans ce mémoire qu'il décrit les isomères appelés depuis anisoïne et métanéthol, etc. ; nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas identité chimique entre ces deux essences, comme le croyait Gerhardt, mais un cas d'isomérie très délicate, qui a été reconnu depuis quelques années seulement. Enfin, il expose avec plus de détails sa loi des corps copules ou loi des résidus, et ses conceptions théoriques l'amenèrent à la découverte d'une nouvelle classe de corps, les anilides.
Nous avons vu en quels termes il avait exposé la loi des résidus (p. 339). De cette loi, il tira des règles importantes sur la nature des corps formés par copulation^ comme les acides sulfocopulés par exemple, appelés depuis sulfoconjugués ou sulfonés.
Il établit d'abord que la basicité d'un corps copule est moindre d'une unité de la somme de la basicité des corps générateurs. Ainsi les acides sulfobenzénique, sulfonaphtalique, l'acide sulfovinique, sont monobasiques ; l'acide sulfobenzoïque, l'acide sulfacétique, sont bibasiques. Avec l'acide azotique, la basicité est la même que celle de l'autre corps ; la nitrobenzine est neutre, l'acide nitrobenzoïque est monobasique, l'acide nitrophtalique est bibasique.
De môme pour les corps résultant de la copulation de l'ammoniaque avec les acides, la basicité est celle de Tacide moins un; les acides monobasiques ne donnent que des amides neutres ; les acides bibasiques donnent une amide acide et une amide neutre : acide oxamique, oxamide. Mêmes considérations pour les éthers : neutres quand ils résultent d'un acide monobasique, et acides quand ils résultent d'acides polybasiques.
Ces règles, que les faits ont confirmées, étaient absolument nouvelles en 1845, et Gerhardt en résumait les conséquences dans les termes suivants :
Les acides unibasiques ne donnent que des éthers neutres et des amides neutres ; ils ne peuvent fournir ni acides viniques, ni acides amidés.
Les acides bibasiques peuvent donner un éther neutre et un acide
vinique, une amide neutre et un acide amidé ; l'acide vinique et racine amidé seront unibasiques.
Les corps nitrogénés ont la même basicité que les substances dont ils dérivent.
Les acides amidés et les acides viniques n ont jamais la même basicité que les acides avec lesquels on les obtient.
La composition des amides et des éthers peut servir à trouver la basicité des acides auxquels ils correspondent.
La basicité des corps copules obtenus avec Tacide sulfurique et les matières organiques peut servir h trouver l'équivalent de ces matières.
Ce sont ces belles lois que Millon traitait dédaigneusement 37^ucubrations ; Millou, esprit médiocre, incapable de s'élever aux idées générales, trouvait ridicule que Gerhardt représentât la formation des éthers des acides polybasiques par des formules générales.
Gerhardt établissait ainsi que les éthers neutres fournis par Talcool se forment par union de l'acide et de Talcool avec élimination d'un nombre de molécules d'eau égal à la basicité de l'acide. II n'avait trouvé dans la science que deux composés opposés à sa loi, des dérivés sulfoconjugués décrits par Kane : Si ses formules sont exactes^ dit-il, ma loi est fausse^ mais elles sont inexactes. Et il avait raison, car tout est inexact dans ce mémoire de Kane sur l'acétone.
La loi des résidus a JHé modjfiée par les successeurs de Gerhardt, quand les formules de constitution ont été établies; on n'a plus admis, comme il le faisait, que l'hydrogène est enlevé tout entier à un des corps générateurs, et l'oxygène à Tautre, dans la réaction o\x s'élimine une molécule d'eau H*0; aujourd'hui, l'on considère que l'oxygène se sépare à Tétai d'oxhydrile OH^ et que l'hydrogène proyiejitpaf suite des deux molécules entrées en^ réaction; telle la formation de la nilrobehzîne : C«H^(II) + AzO*(OU) = H»0 + C«Hs AzO«.
Gerhardt admettait de môme que dans la formation des amides l'hydrogène était enlevé tout entier à l'ammoniaque AzH\ et l'oxygène à l'acide ; aussi supposait-il que dans les amides le résidu de l'ammoniaque était le groupe AzH, qu'il écrivait Am. 11 repoussait l'idée du groupe AzH% parce que la doctrine dualistique considérait Tamidogène comme un radical pou-
vant exister à Tétat libre; mais, en supposant Texistence du groupe AzH dans les amides, il arrivait à abandonner les formules brutes et à établir des formules rationnelles, en écrivant Toxamide C*H*0*(AzII)% que nous écrivons aujourd'hui C*0*(AzH*)*. Il suivait en cela les conseils de Laurent, qui lui avait reproché remploi exclusif des formules brutes. Néanmoins, la loi des résidus, qu'il énonça en 1845, à Tàge de vingt-huit ans, est encore debout tout entière, sauf de légères modifications ; elle n'a fait que se transformer.
Ces considérations théoriques n'étaient pas du reste d'inu- des^nufdeS. tiles spéculations ; elles amenèrent bientôt Gerhardt à la découverte d'une nouvelle classe de corps, les anilides, par lesquels il montra que le résidu AzC*!!* de Faniline peut se substituer à l'hydrogène comme le résidu AzU de l'ammoniaque. Dans un premier mémoire, il décrivit l'oxanilide, la formanilide et la benzanilide : Les résultats que je viens d'exposer^ dit-il, dans les conclusions de son mémoire, offrent une voie nouvelle aux investigations de la chimie organique, et renfei^ment les preuves les plus directes en faveur de la loi des résidus, par laquelle fai formulé les phénomènes si variés et si fréquents que présentent les substitutions par les composés .
Ces recherches sur les anilides furent complétées dans un travail fait en collaboration avec Laurent et publié en 1848. Les deux amis, poursuivant l'analogie des amides et des anilides préparèrent le correspondant de l'acide oxamique, Tacide oxanilique, les anilides succinique, subérique, camphorique, en même temps qu'ils firent connaître les aniles, tels que le succinanile et le phtalanile. De plus, en préparant l'anilide de l'acide oxalurique, ils indiquèrent la nature de ce dernier, qui est à l'urée, disent-ils, ce que l'acide oxamique est à l'ammoniaque. Les premiers ils caractérisèrent l'acide oxalurique comme appartenant à une classe d'alcalamides qu'on pourrait appeler urides, disaient-ils. Nous les appelons aujourd'hui des uréidfîs. Cet important mémoire, dont toutes les formules sont exactes etn'ont^eçu^depuis aucune modification, est terminé par des considérations théoriques sur lesquelles nous revien-
drons pour ne pas anticiper sur l'histoire de la marche des idées des réformateurs.
^îe^méîîon.^"^ Peu de tcuips après la publication du premier mémoire sur les anilides, Gerhardt s'occupa de la détermination du poids atomique du chlore et de la revision des formules des azotates basiques de cuivre et de plomb, mais un sujet plus important devait Toccuper avec Laurent.
On avait décrit des phosphures d'azote dont les formules ne coïncidaient pas avec les règles qu'ils avaient établies pour les combinaisons azotées et phosphorées, et dont le mode de production ne pouvait pas se représenter par une équation. Il en était de même des combinaisons melloniques de Liebig. Gerhardt reprend l'étude des phosphures d'azote, tandis que Laurent s'occupe de la préparation et de l'analyse des combinaisons melloniques.
Les phosphures d'azote connus étaient un phosphure, décrit par Rose et formulé PhAz*, et un composé Ph Az-, H*0, considéré comme un hydrate du premier, et décrit par Wôhler et Liebig. Gerhardt reconnut que le prétendu hydrate est une amide-imide PhO (AzH) (AzH*) pouvant perdre H*0 par la chaleur pour donner le corps PhAz^H, qu'il appelle phospham. Ce premier travail confirmait les règles établies par les novateurs, à savoir, que les corps azotés et phosphores renferment les atomes d'azote et de phosphore en nombre impair. Les recherches sur les combinaisons melloniques devaient apporter une nouvelle confirmation des idées des novateurs, en môme temps que les mettre en butte aux injures de Liebig.
Par la décomposition ignée du sulfocyanogène, Liebig avait obtenu une poudre jaune, insoluble, le mellon, qu'il considérait comme un radical C*Az% analogue au cyanogène, et décrit tout une série de dérivés, Tacide mellonhydrique, les mellonures, le mélam, l'ammélide, etc.
Déjà dans son Précis de chimie^ Gerhardt avait mis en doute la nature du mellon comme radical, l'existence de l'acide mellonhydrique, des mellonures; peu de mois après (septembre 1844), Laurent dans une note parue aux Comptes rendus^ avait dit :
J'ai eu Thonneur de soumettre à lAcadémie une loi touchant les composés organiques qui contiennent de Tazote, de Tarsenic et du phosphore. Cette loi est que dans tous les composés organiques (représentés par quatre volumes de vapeur), la somme des atomes de Tazote et de Thydrogène est toujours divisible par A,
A l'exception des mellonures, tous les composés sur la pureté desquels on peut compter, s'accordent avec cette loi.
D'un autre côté, M. Gerhardt a proposé Temploi de nouveaux équivalents, qui Tout conduit à nier l'exacte vérité des formules de combinaisons du mellon.
C'est en mars 1846 que les deux amis présentèrent à F Académie le grand mémoire dans lequel ils renversaient Tédifice élevé par Liebig. Ils commencèrent par prouver que le mellon renferme^l,50 pour 100 d'hydrogène et ne peut être considéré comme un radical comparable au cyanogène, et lui attribuèrent la formule C*II'Az% et par des analyses rigoureuses constatèrent les nombreuses erreurs du travail de Liebig.
Ce n'est pas, disent-ils, une partie seulement du mémoire de M. Liebig qui est fausse, mais toute l'histoire du mellon, toutes ses transformations, toutes ses réactions.
Ils prouvèrent que la cyanamide chlorée de Liebig renferme une quantité de chlore double de celle que le chimiste de Giessen y avait trouvée, que le mélam est un mélange, que le mellon ne s'unit pas au potassium; en outre, ils corrigèrent la formule de Tammélide, qu'ils identifièrent avec le produit provenant de la distillation sèche de Turée.
La théorie de M. Liebig sur les combinaisons melloniques est complètement fausse, et nos quatre propositions sont confirmées par les faits tels que nous les avons rectifiés.
Liebiff avait un caractère difficile, comme le lui reprochait ^ubeiie
, . . do Liobig.
son ami Wôhler ; il ne savait pas supporter la contradiction et n^admettait pas qu'on discutât ses travaux; il s'était déjà brouillé avec son ancien collaborateur Dumas, et avait rompu avec Berzélius; aussi ne put-il souffrir les critiques de Laurent
et Gerhardt sur les combinaisons melloniques ; il y répondit par une brochure pleine d'injures grossières et d'insinuations malveillantes*. On en peut juger par les extraits suivants de la traduction française dans laquelle, paraît-il, les duretés du texte allemand sont un peu atténuées.
Après avoir critiqué divers travaux de Gerhardt, il ajoute :
Si je soutiens que M. Gerhardt procède dans ses assertions avec une inconcevable légèreté, je ne vais pas à beaucoup près aussi loin qu'un de mes amis, qui me disait en propres termes qu'il regardait M. Gerhardt comme un menteur éhonté, et réellement on doit convenir que cette opinion ne manque pas de fondement... L'ami dont j'ai parlé soutient que, sciemment, M. Gerhardt cherche à induire les chimistes en erreur, eu égard à mes assertions ; et se sert même d'une expression plus dure.
Si je ne laisse pas échapper cette occasion de m'expliquer sur le compte de M. Laurent, il ne faut pas perdre de vue à quel homme il s'est associé... Tourmenté par ce besoin incessant de domination et d'envie, M. Laurent a découvert en Gerhardt uu homme dont les sentiments ressemblaient aux siens, et une monstrueuse alliance fui aussitôt conclue... La conduite de M. Gerhardt a toujours fait sur moi, dans ces dernières années, l'effet d'un voleur de grand chemin qui, du fond de son repaire (les Comptes rendus sérieux et précis) attaque les voyageurs et les dépouille de leur propriété. Paré de ce qu'il leur a enlevé, leurs habits et leurs bijoux, il se promène hardiment dans les rues...
C'est avec un profond sentiment de tristesse et de dégoût qu'on voit un homme de la valeur de Liebig s'abaisser à de tels procédés de polémique.
Laurent crut devoir répondre à Liebig qui, à deux reprises, l'avait attaqué sans ménagement avec des arguments en dehors du domaine scientitique. Après le dernier libelle de Liebig, il sortit de sa réserve, moins pour se défondre que pour défendre son ami si injustement attaqué. Il réfuta point par point les critiques que Liebig avait faites des travaux de Gerhardt; dans sa réponse rude, mais bien méritée par le chimiste de Giessen, il se rendit cette justice qu'il n'avait jamais attaqué la person-
1. M. Gerhardt et la chimie organique, par M. Justus Liebig (communiqué par l'auteur). Revue scientifique, t. XXUI, p. 422* (1845).
nalité des autres savants, quand il différait d'avis avec eux : Je défie M. Liebig de citer un de mes mémoires où fai dénigré, soit nos compatriotes, soit les étrangers. Tout ce que fai pu dire, c'est : telle formule est coîitraire à mes idées. Enfin, après avoir rendu à Liebig l'épi thète bien méritée de calomniateur, il porta le combat sur le terrain même de l'adversaire, en lui rappelant les nombreuses erreurs de formules que celui-ci avait commises : ses formules fausses de la naphtaline et du camphre, celle du mellon^et du chloroforme^ oii Liebj^ avait méconnu la présence de Th^drogène. C'est justement parce que Laurent avait corrigé les formules de la naphtaline et du camphre, que Liebig depuis longtemps lui gardait rancune.
Laurent enfin rappelait combien la haine de Liebig lui avait été funeste :
J'ai toujours rencontré votre haine sur ma route. Il y a huit ans, je demandais une place de préparateur : vos travaux sur la naphtaline sont mauvais, me répondit-on, car M. Liebig Ta dit. Aujourd'hui, qui voudrait me prêter son appui, quand vous me représentez comme un faussaire, comme Tassocié d'un voleur de grand chemin ?C'est vous qui, couvert d'honneurs, gorgé de richesses, c'est vous qui vous abaissez pour la troisième fois à jouer envers moi le rôle d'un vil calomniateur.
Les rédacteurs de V Annuaire de chimie, Millon et Reiset, loin de protester contre les procédés de Liebig, passèrent sa diatribe sous silence, et accusèrent Laurent d'avoir mauvais caractère. Dans le journal r Époque, une voix s'éleva en faveur des chimistes français (Yoir V" partie, chapitre v). L'article anonyme est dû, paraît-il, à Pelouze et l'honore grandement, mais il aurait donné plus de valeur h sa protestation s'il avait eu le courage de la signer.
Mais la meilleure réponse qui pouvait être faite h Liebig, ce Réponse fut le grand mémoire sur le mellon, dans lequel les deux amis démontraient le bien fondé de leurs critiques, et c'est pourtant ce mémoire magistral que Millon, bien qu'obligé d'avouer l'inexactitude du travail de Liebig, jugeait avec malveillance en disant :
CHARLES OERDAROT. 23
Cet article, sous une forme scientifique, ne renferme, en réalilé, qu'une polémique dirigée contre M. Liebig. Les auteurs rassemblent minutieusement tous les faits, qui ont porté, il faut en convenir, une atteinte réelle à Texactitude du travail de M. Liebig sur le mellon, mais quant à Téclaircissement des points obscurs de Thistoire de ces combinaisons remarquables, on le cherche en vain dans les discussions de MM. Laurent et Gerhardt. Il est bien à souhaiter qu'un amour sincère des faits et un peu d'étude réfléchie viennent remplacer toute cette ardeur de diatribe.
II est difficile de montrer plus de mauvaise foi et de rancune imbécile que ne le fait Millon, dans cette analyse d'un mémoire où sont exposées avec détails les recherches de laboratoire, et où, loin de faire une diatribe, les auteurs se contentent de dire avec tristesse, en faisant allusion au libelle de Liebig :
Jusqu'à présent, nous avons été les seuls à soutenir notre opinion, non pas qu'on l'eût combattue avec les armes de l'expérience; nous le disons hautement, aucun chimiste n'a encore constaté un fait bien avéré, qui fût contraire aux propositions précédentes; mais on a jugé plus comm de de rejeter nos idées sans les éprouver par la moindre expérience, et au lieu d'une argumentation scientifique, un chimisle étranger vient de nous opposer les récriminations les plus violentes.
Dès lors, les deux novateurs vont poursuivre leur œuvre par des publications en collaboration, sans s'en laisser détourner par les injures des jaloux et des médiocrités prétentieuses.
Laurent va maintenant faire connaître en détail quelles lois les guident dans rétablissement des formules, quelle est la part de chacun dans la genèse de ces lois, et se rallier entièrement aux équivalents de Gerhardt et h ses formules rapportées à deux volumes de vapeur. Ce manifeste fut publié au mois de novembre 1846, dans les Annales de chimie, sous ce titre m^odeste : Sur les combinaisons azotées, que nous allons analyser.